CHAPITRE XI l'avenir
Ils seront quarante millions. — Le prochain Empire francoaméricain. — Probabilités de guerre civile. — Le désert sans l'homme. — Le Manitoba. — Le chemin de fer du Pacifique canadien. — Historique du chemin. — En roule pour les montagnes Rocheuses. — La grande voie prochaine pour la Chine et le Japon. — Appel aux populations agricoles de France. — « France, à moi! »
Si rien ne vient entraver le mouvement de la population au Canada, les Canadiens-Français compteront, à la fin du siècle prochain, quarante millions d'âmes sur les cent millions que contiendra alors le Dominion. Selon toute probabilité, le nouveau peuple franco-américain occupera en entier à cette époque, outre le bassin du Saint- Laurent, ceux de l'Ottawa, du Saint-Maurice et du Saguenay, soit en tout quelque cinquante millions d'hectares; plus la péninsule du Labrador, les immenses territoires
situés au nord des lacs Huron et Supérieur, et la plus grande partie des riches et plantureuses prairies qui de là se déroulent jusqu'à la rivière Rouge, dans le Manitoba. Il y a aussi de fortes raisons de croire que les deux provinces maritimes du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle- Ecosse seront englobées tôt ou tard par la race française, et que même l'État limitrophe du Maine, appartenant aux États-Unis, n'échappera pas à cette invasion1. En jetant un regard sur la carte d'Amérique , on verra que la région en question — région au moins trois fois aussi considérable que la France elle-même — occupe toute la partie nord-est du nouveau monde septentrional comprise entre l'Atlantique, la baie d'Hudson et les grands lacs.
Selon le cours naturel des choses, et d'après ce que nous savons déjà des phénomènes ethno-
1 Déjà l'influence considérable des Canadiens- Français de l'État du Maine a commencé à porter ses fruits. Dans le courant de l'année dernière, leurs votes prépondérants ont pu faire franchir l'enceinte de la législature du même État à deux de leurs compatriotes. C'est là un fait unique jusqu'ici, et dont on ne saurait trop, croyons-nous, s'exagérer la portée significative.
logiques du pays, c'est ainsi que devra se constituer et se localiser la France américaine de l'avenir. Un seul fait pourrait, sinon réduire à néant tous ces pronostics, du moins quelque peu les modifier, et ce fait, c'est l'éventualité d'un conflit de races entre les deux groupes principaux de la population canadienne, l'Anglais et le Français, conflit auquel viendraient s'ajouter par la suite toutes les fureurs d'une véritable guerre de religion. Or on sait par expérience que celles-ci sont les plus longues et les plus meurtrières. La foule aura beau se dire que ce sont là autant de fantômes évoqués par l'imagination, un gros point d'interrogatio n ne s'en pose pas moins, hérissé et menaçan t, devant tous les Canadiens qui veulent regar der en avant, et ce point d'interrogation, le voici : Qu'arrivera-t-il, au Canada, alors que ce pays, ainsi qu'un fils parvenu à l'âge d'homme, aura été émancipé par l'Angleterre avec la liberté de se frayer à son tour un chemin dans le monde ?
Eh! mais, il devra survenir une chose très-
simple, et dont on a de fréquents exemples lors des distributions d'héritages : une querelle. Tous les efforts des hommes d'État de l'époque devront tendre à l'empêcher de s'envenimer outre mesure. Mais sera-ce bien possible? Les Anglo-Canadiens voudront dominer, cherchant à attirer à eux les meilleurs morceaux, et travaillant à organiser un empire quelconque — république ou royaume, il n'importe — qui soit exclusivement anglais; et les Canadiens-Français de regimber alors tout naturellement et de refuser de se laisser dépouiller. On criera, on s'injuriera de côté et d'autre, les uns agitant comme sous Cromwell, pour mieux parvenir à leurs fins, le spectre de la domination papiste, et les autres sentant se réveiller leur vieille haine, un instant endormie, contre les conquérants de leurs pères. Et d'ailleurs, comment imaginer que la population anglaise puisse voir sans défiance grandir tout près d'elle, et prendre d'énormes proportions, cette descendance des premiers colons de Champlain qui, en dépit de
tout, a toujours fait maison à part ; sans compter que très-probablement celle-ci pourrait bien à son tour éprouver le besoin de se tailler, comme dernièrement la Roumanie et la Serbie, une patrie qui fût bien à elle dans le grand domaine américain? Bref, à moins d'un miracle, ambitions, rancunes et préjugés auront alors, au Canada, merveilleusement préparé le terrain pour un gigantesque Pré aux Clercs. Les mains se porteront d'elles-mêmes aux gardes des épées, et un beau matin l'on se réveillera en pleine guerre civile.
Et qu'on ne vienne pas dire, encore une fois, que ce ne sont là que des hypothèses. C'est une loi inéluctable, maintes fois constatée dans l'histoire, que les peuples se rassemblent, se groupent, se forment en faisceau, suivant des tendances et des affinités naturelles, contre lesquelles la raison même reste bien souvent impuissante. Or quoi de plus dissemblable que l'Anglais et le Français? La langue, la religion, les mœurs, c'est-à-dire autant d'abîmes, les séparent à tout jamais. Espérer constituer, en
Amérique, une seule et même nation avec cet amalgame, est un rêve aussi chimérique que celui de la paix universelle du grand Hugo, une de ces utopies monstrueuses, comme seule la fin de ce siècle hardi en a pu concevoir.
Mais la nature humaine, elle, ne change pas. Ce qui est déjà arrivé arrivera encore, fatalement. Sophocle, Euripide, Shakespeare sont tout aussi vrais et vivants aujourd'hui que lorsqu'ils écrivaient leurs immortelles tragédies. A travers les siècles qui roulent péniblement les uns après les autres dans le gouffre de l'éternité, à travers les splendeurs, les tumultes et les bouleversements des empires, l'âme humaine seule reste immuable, toujours avec les mêmes passions, toujours et quand même vibrante, à travers le temps et l'espace, sous le souffle des mêmes joies et des mêmes emportements.
Quand il sera devenu assez puissant, c'est-àdire quand il aura atteint le chiffre de seulement dix millions — ce qui, au train dont vont les choses, ne saurait plus tarder longtemps — le peuple canadien -français devra proclamer
son droit à s'affirmer, lui aussi, à la face du soleil, et à jouer son rôle dans la marche du monde. Ce sera tout simple, et la France, la première, tressaillira d'allégresse alors que flottera, au grand mât de la citadelle de Québec, le drapeau neuf de ceux qui, par delà l'Atlantique, entendent renouveler et continuer ses glorieuses traditions. Fasse le ciel, seulement, que cette révolution s'opère sans coup férir, et que ce nouvel empire ne se voie pas forcé de préluder, comme partout ailleurs, à sa consolidation, par des amoncellements de ruines et des flots de sang!
Et quel empire! De l'Atlantique auManitoba l'on compte en ligne droite six cents lieues, dont à peine un cinquième est aujourd'hui en état d'exploitation! Le désert commence à peu de distance au nord de Montréal : un désert admirable, celui-là, et qui à mesure qu'on avance se fait plus profond, plus illimité ; un désert aux superbes forêts, aux lacs enchâssés comme des joyaux, aux belles rivières innombrables, aux cascades bondissantes, aux im-
menses prairies, dont les hautes herbes bleuissent au loin sous la brise, comme les flots de l'Océan. C'est là le désert, en effet, puisque jusqu'à cette heure l'homme y a manqué; c'est le chaos terrestre dans toute sa beauté à la fois sauvage et vierge; c'est la création toute brute, aux acres émanations, s'épandant inutilement dans l'infini, car les fleurs y naissent et meurent sans que jamais un regard ami s'en réjouisse ou s'en afflige, sans que jamais personne soit là pour en respirer avec délices les parfums captivants, ou pour saluer d'un dernier adieu les tiges et les corolles déjà mordues par les cruelles gelées d'automne. Et tout cela, pourtant, depuis des siècles, verdoie comme partout ailleurs en germinal, se dore ensuite sous les chauds baisers de thermidor, puis éclate et s'épanouit en vendémiaire, pour s'endormir enfin dans les blancs enveloppements de nivôse.
Et le Manitoba est loin encore d'être la limite extrême des terres destinées, au Canada, aux peuples de l'avenir. Il n'en est même réel-
lementquele centre, et comme le point de divergence d'où devront partir, avant longtemps, deux grands courants de population, l'un se dirigeant vers le Pacifique, et l'autre vers l'Atlantique, pour se rallier aux colons venus des rives des deux océans. Aujourd'hui cette province du Manitoba offre le spectacle d'une activité extraordinaire et d'une furia américaine du plus bel élan. Des nuées d'émigrants ne cessent d'y arriver, s'abattant par milliers le long des bords fertiles de la rivière Rouge et de l'Assiniboine. La capitale, Winnipeg, qui, en 1871, ne comptait pas plus de deux mille habitants, en renferme aujourd'hui quarante mille, et le mouvement ne se ralentit pas. D'autres villes, aussi, sortent partout de terre, comme par enchantement. Aux endroits où six mois à peine auparavant n'existaient que quelques huttes de défricheurs, surgissent soudain, çà et là, des cités aux lignes majestueuses, avec églises, banques, hôtel de ville, magasins, restaurants, sans en excepter le journal quotidien de rigueur. Ainsi sont apparues Brandon,
Emerson, Regina, Edmonton, pour ne citer que les plus importantes et les plus caractéristiques. Et toujours le dieu dollar, poussant plus avant les flots grondants de la civilisation, exécute là-bas de nouveaux prodiges.
Il faut dire aussi que bien rarement région plus favorable ne s'est offerte à ses agissements. De la rivière Ronge aux montagnes Rocheuses, se déroulent cinquante millions d'hectares — l'étendue de la France — d'un sol d'une fécondité merveilleuse. Pas n'est besoin d'engrais ni d'alterner les semences, et malgré cela, le blé s'y récolte à pleins boisseaux. Le long de l'Assiniboine, entre autres, des moissons presque centuples des semences s'obtiennent sans efforts. Ajoutons à tout cela les ressources des fleuves et des lacs, les produits des forêts, et les immenses richesses minières et houillères qui s'y découvrent tous les jours.
Un fait a surtout contribué dans ces dernières années à faire apprécier ce beau pays. Nous voulons parler du chemin de fer du Pacifique
canadien — l'une des entreprises les plus hardies de ce siècle — qui, lorsqu'il sera achevé, ne comptera pas moins de 4,650 kilomètres, de Montréal, sur le Saint-Laurent, à Port- Moody, point terminus choisi sur la côte de l'océan Pacifique. Une longueur totale d'environ quatre mille kilomètres est en ce moment prête pour le trafic, et l'on espère avoir entièrement terminé ce gigantesque travail en '1886. Déjà les montagnes Rocheuses sont franchies, et les équipes de manœuvres se sont répandues dans la Colombie britannique, luttant avec une persévérance opiniâtre contre les difficultés énormes rencontrées à chaque pas dans cette contrée, excessivement pittoresque sans doute, mais effroyablement accidentée, et par suite peu propice aux entrepreneurs de chemin de fer. Ainsi, par exemple, entre Emory et Boston-Bar, sur un parcours de trente-quatre kilomètres seulement, il a fallu tout récemment tailler vingt-six kilomètres dans le roc vif, percer treize tunnels, et jeter vingt-deux ponts de grandes dimensions! Ailleurs, à l'endroit appelé
« Upper Kicking Horse », un tunnel de sept mille pieds, quelque chose comme un second mont Cenis, devra être percé à travers la montagne. Entre Kamloops et Port-Moody, situés sur les versants opposés de la dernière chaîne qui sépare le Pacifique de l'intérieur, il y a plus de cinq cents ponts et viaducs.
Le projet de relier entre elles, par un chemin de fer, toutes les provinces de l'Amérique britannique du Nord, date de 1867, c'est-à-dire de l'établissement de la Confédération canadienne elle-même. L'un était la conséquence naturelle de l'autre. Tout d'abord, la nécessité s'imposait au gouvernement du Dominion de frapper un grand coup, pour utiliser, dans le plus court délai possible, le nouveau et splendide domaine sur lequel on venait de lui donner juridiction. Et puis, de bon compte, qu'aurait-il servi de réunir sous un même sceptre les populations éparses çà et là sur toute cette immense étendue, sans une grande voie de communication qui devint pour elles un lien de cohésion et pût leur per-
mettre de se rapprocher et de se connaître davantage?
Ce ne fut toutefois qu'en 1 870 que le projet d'un Transcontinental canadien fut définitivement arrêté. A cette époque, la Colombie, suivant en cela l'exemple du Manitoba, venait de décider de joindre son sort à celui du Dominion, mais à la condition expresse que le chemin de fer projeté fût terminé dans dix. ans. C'était bien court; mais comme en Amérique on ne doute de rien, et qu'au surplus l'argent ne faisait pas défaut, on se mit résolument à l'œuvre. Un incident politique faillit d'abord tout gâter. Un capitaliste célèbre, sir Hugh Allan, à qui le gouvernement venait de confier l'exécution des travaux, commit la faute de s'aboucher avec des agioteurs des États-Unis intéressés dans la compagnie rivale du Transcontinental nordaméricain. On s'émut, on s'agita, on cria au scandale. Bientôt même le cabinet d'alors, incapable de résister plus longtemps à l'indignation des masses, dut se retirer. Ce fut un désastre complet.
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Cela se passait en 1873. Cinq années s'écoulèrent ensuite, cinq années de délais, d'atermoiements, pendant lesquelles les successeurs du ministère qui s'était engagé aussi imprudemment firent l'impossible pour remettre un peu d'ordre dans tout ce chaos. Quelques menus travaux furent exécutés de ci et de là, et une première somme de quinze millions de francs fut dépensée en frais d'exploration. Néanmoins, tout le monde à peu près avait recommencé à se plaindre, les Colombiens surtout, qui, dans leur impatience, ne parlaient de rien moins maintenant que de rompre le pacte conclu en 1870.
Survint 1878, qui devait tout changer. Un nouveau cabinet, composé à peu près des mêmes hommes qu'en 1 873, et, cela va sans dire, fort désireux à la fois d'éclipser ses prédécesseurs et de réparer les fautes passées, se jeta dans l'affaire avec une bravuraqai dès le début promettait monts et merveilles. En effet, dès l'année suivante, un syndicat de capitalistes canadiens, aidé de quelques gros bonnets de
Londres et de Paris, signait à Ottawa une convention par laquelle, moyennant une subvention de cent trente millions de francs, dix millions d'hectares de terre, et l'abandon à son profit des travaux déjà exécutés, il s'obligeait à terminer le chemin de fer en 1890. Depuis, l'œuvre a été poussée avec une fougue qui ne saurait se comparer qu'à celle qui arracha, en 1869, tant de cris d'admiration aux. citoyens des États-Unis, lors de l'achèvement de la voie de New- York à San-Francisco. Aussi, ce n'est plus en 1890 que les Canadiens pourront à leur tour poser le dernier rail de leur Transcontinental, mais bien en 1886, c'est-àdire l'année prochaine même, quatre ans avant le délai primitivement demandé par le syndicat pour remplir ses obligations.
C'est au Sault-Sainte-Marie, sur le détroit qui relie les lacs Huron et Supérieur, que commence le voyage proprement dit à travers le Dominion du Canada, par le chemin de fer du Pacifique. De beaux steamers attendent là, sous petite vapeur, les passagers qu'amènent à toute
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heure les trains de l'est, pour la traversée du lac Supérieur jusqu'à Port- Arthur, point à partir duquel le trajet se continuera tout le temps par terre.
Le steamer s'éloigne, pénétrant peu à peu dans le lac Supérieur. Bientôt les terres s'estompent et disparaissent dans le lointain, et le ciel et les eaux se rejoignent en un dais ininterrompu, comme en pleine mer. L'illusion est complète. Même les vagues, parfois, s'y font terribles. Ainsi, durant une journée entière, on va sur cet océan intérieur qui ne recouvre pas moins de cinquante et un mille kilomètres carrés. Le voyageur, enthousiasmé, commence alors à se faire une idée de l'immensité du pays qu'il parcourt.
A Port-Arthur, on dit adieu pour un temps au spectacle ordinaire de la vie civilisée, pour ne plus le retrouver en partie qu'à Winnipeg, dans le Manitoba. Cet intervalle se franchit en une vingtaine d'heures. Le train roule à travers une région pittoresque et sauvage, coupée de gorges profondes, de marais et d'innombrables
petits lacs d'un aspect enchanteur. Çà et là un moulin à vent, auquel est adossée une énorme cuve à eau, puis, tout près, deux ou trois postes de télégraphe. Ce sont là des points d'arrêt, affublés pompeusement du nom de « gares » par les habitants du lieu. La locomotive y fait halte un moment pour se ravitailler, puis repart dans un long sifflement qui déchire de plus belle les échos de ces solitudes.
A Winnipeg, le paysage change soudain, comme un décor de théâtre. C'est désormais la « prairie », effroyablement monotone à la longue, mais dont la vue, au sortir de la contrée qu'on vient de traverser, ne laisse pas tout d'abord que de créer une diversion des plus agréables. Tout autour, sans cesse, se déroulent maintenant, sur une surface parfaitement plane, des horizons indéfinis de hautes herbes ondoyant sous le vent, par larges flots, avec le mouvement d'une belle houle, calme et reposée, de mer des tropiques. Et il en est ainsi, en poussant toujours droit dans l'ouest, sur une étendue de plus de deux cents lieues, c'est-à-
dire jusqu'au pied même des montagnes Rocheuses. On aperçoit seulement à de rares intervalles, en manière de jalons, excepté toutefois l'Assiniboine et la Saskatchewan , quelques minces cours d'eau lilliputiens, sur les rives embourbées desquels se tiennent en permanence des quantités innombrables d'oiseaux et volatiles de toutes sortes, surtout des pélicans, des canards sauvages et des poules de prairie.
A la vérité, celui qui recherche seul l'effet scénique éprouvera là plus d'un désappointement. Il y a cependant tout lieu de croire que la perspective des millions et millions de boisseaux de beau blé doré, que cette région est avant peu destinée à produire, est infiniment plus à considérer qu'un joli site, pour le colon qui y vient chercher le pain de sa famille et de plus tenter d'y faire fortune. Et puis, d'ailleurs, n'y aura-t-il pas, alors, une poésie d'un genre tout particulier, dans le spectacle de cet énorme grenier d'abondance croulant littéralement sous le poids des gerbes?
C'est à Calgarry, situé à quelque treize
cents kilomètres de Winnipeg, que le touriste aperçoit pour la première fois les montagnes Rocheuses. Au loin, les cimes couvertes de neige brillent dans le ciel pur avec de doux scintillements d'argent. Le chemin de fer y arrive, par une pente qui se fait de plus en plus rapide, en suivant le cours capricieux de la petite rivière Bow, qu'il traverse à plusieurs reprises, tournant et retournant avec elle en tous sens. Plus d'un coin de paysage, entrevu à travers la vitre du wagon, tenterait le pinceau d'un artiste : d'un côté, des rocs cyclopéens d'une hauteur de plusieurs centaines de pieds, jetés là à profusion, pêle-mêle, débris de quelque bouleversement antédiluvien; de l'autre, le torrent impétueux de la Bow qui, à mesure que Ion monte, descend, lui, tout blanc d'écume, dans un emportement de rage folle, emplissant de clameurs gorges et vallons. Sur tout cela, perçant même la nue, les sommets des Rocheuses, maintenant très-distincts, et qui ressemblent, selon la belle expression du poëte, à des « monarques couronnés de diadèmes de
neige, sur des trônes de rocs, dans des robes de
nuages »
On atteint ainsi Morleyville. Immédiatement après, la rivière Bow se rétrécit considérablement, jusqu'à ce que, à l'endroit appelé le « Gap », elle ne soit plus formée que de simples jaillissements sortis des fissures du rocher. Le train s'engage alors dans la Passe proprement dite, escaladant plutôt que gravissant une pente d'une inclinaison incroyable, entre deux rangs de montagnes hautes ici pour la plupart de sept mille à dix mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Plusieurs de ces masses présentent des flancs effroyablement crevassés, qui semblent ravagés par des siècles de cataclysmes préhistoriques. D'innombrables cascades, formées par les neiges fondantes, descendent de toutes parts avec impétuosité, bondissant parfois, jusqu'auprès de la voie ferrée, d'un seul saut de plusieurs centaines de pieds, et produisant comme un bruissement continu de fontaines, délicieux à entendre dans ces solitudes âpres et dénudées.
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A Canmore, la végétation éclate soudain avec une intensité inouïe. Jusqu'à la zone des neiges les sapins montent, touffus, inextricables, avec des ardeurs de sève de forêts des tropiques. Çà et là, seulement, s'aperçoivent, tranchant sur le vert sombre des bois, de longues bandes d'un nu grisâtre, profondément ravinées, et qui sont autant d'indications, comme en Suisse, des trajets parcourus d'ordinaire par les avalanches.
Plus loin, le mont « Castle Mountain » apparaît, dominant les pics d'alentour de sa masse imposante, et offre à l'œil comme une merveilleuse vision de forteresse géante d'un autre âge, avec créneaux, tours et parapets. Viennent ensuite Silver City, qui doit son nom à des mines d'argent d'une grande richesse, récemment découvertes, paraît-il, dans les alentours; Laggan, admirablement situé dans une vallée d'une grande fertilité, à proximité de quelques-uns des pics les plus majestueux de la chaîne des montagnes Rocheuses; puis enfin Summit City (la cité du Sommet), point où le chemin de fer atteint sa plus forte élévation,
quelque chose comme cinq mille trois cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Tous ces différents endroits, comme du reste tous ceux que longe, sur ces hauteurs, la ligne du Pacifique canadien, ne sont encore que dans la période embryonnaire, particulière aux cités neuves de l'Ouest américain. C'est-à-dire qu'il n'y a encore là, à proprement parler, ni villes, ni villages, mais bien plutôt de simples agglomérations de tentes et de huttes grossièrement assemblées. En réalité, toutes ces cités naissantes, gratifiées de noms bien ronflants, pourraient encore actuellement, si la fantaisie leur en prenait, plier bagage en une nuit et disparaître à tout jamais, tout comme, dans les Mille et une Nuits, les palais enchantés d'Aladin.
A partir de Summit City, la voie du chemin de fer descend rapidement : à trois heures de distance, à la Passe de l'Aigle, elle n'est plus qu'à 1,836 pieds d'altitude, et qu'à 1,439 au passage de la rivière Colombia. Là s'étaient arrêtés les travaux en septembre dernier.
On s'étonnera peut-être de l'insistance que nous mettons ici à appuyer sur maints détails relatifs à la construction du chemin de fer du Pacifique canadien. Le fait est cependant que ce grand travail, qui s'élabore là-bas en silence depuis des années, loin des agitations européennes, devra produire avant peu, sur une immense partie du globe, l'une des révolutions économiques les plus profondes qu'il nous ait encore été donné jusqu'ici de subir. C'est en réalité la voie la plus courte et la plus rapide qui va bientôt s'ouvrir au vieux monde pour aller en Chine et au Japon, ainsi qu'on le verra du reste suffisamment par les quelques renseignements suivants. De Liverpool à Québec, il faut neuf jours généralement; on en passe ensuite cinq sur le continent américain, puis quatorze ou quinze sur l'océan Pacifique. Soit en tout une moyenne de vingt -huit à vingt- neuf jours, des rives de la Mersey à la baie de Yokohama, et cela dans des conditions exceptionnelles de confort. L'avantage du nouveau chemin de fer canadien, sur
la ligne de New-York et San-Francisco, se chiffre donc par une première différence de 1,234 kilomètres pour se rendre sur les bords du Pacifique, et par une autre différence de 1 ,722 kilomètres pour atterrir au Japon.
Tout près de Montréal, à l'endroit où le Saint-Laurent s'élargit pour former le lac Saint- Louis, il est un joli village qui se nomme Lachine. Cette appellation, qui peut paraître bizarre, a une origine des plus curieuses. Dans la pensée de Jacques Cartier, qui découvrit le Canada, le grand fleuve dont il remontait le cours devait lui faire trouver tôt ou tard une issue vers l'Asie, une voie quelconque surtout qui l'aidât à arriver en Chine, but suprême de son voyage. Aussi un jour que, soudain, lui était apparu le lac Saint-Louis, il s'imagina tenir enfin ce chemin si désiré, et, dans sa joie, sans plus tarder, il désigna du nom de « Lachine » le lieu où il fit une première halte. Plus tard, Marquette, Joliet et Cavelier de la Salle, dans leurs pérégrinations à travers l'Ouest américain, s'acharnèrent après la même chi-
mère. Mais était-ce bien, en réalité, une chimère? Non pas, puisque bientôt le Transcontinental canadien va se charger de donner raison à tous ces hardis explorateurs. Que cherchaient-ils, en effet? Nous le répétons, la route la plus courte et la plus rapide vers l'empire du Milieu. Or cette route, on l'a déjà vu, est aujourd'hui trouvée. On y aura mis trois siècles, voilà tout.
Maintenant, c'est aux populations des campagnes de France que je m'adresse tout particulièrement, à ces populations si cruellement éprouvées depuis peu par la désastreuse concurrence que leur font les agriculteurs américains. L'imposition des blés étrangers, demandée tout récemment au Palais-Bourbon, devra leur apporter, il est vrai, un certain soulagement. Mais il ne faut pas oublier que ce n'est là qu'une simple mesure d'urgence, c'està-dire un palliatif momentané, et que, comme à la suite de tous les palliatifs, la réaction se fera tôt ou tard, terrible, inévitable, fatale. La
marée des produits d'Amérique, un instant endiguée, se répandra bientôt de nouveau sur la France avec une force irrésistible cette fois, car il est en tous points conforme aux saines traditions économiques que la denrée qu'on peut obtenir au meilleur marché finisse par avoir ses entrées franches et libres. Et ici c'est le pain même, c'est-à-dire l'article de nécessité première par excellence, qui est en question.
A tous ceux, donc, d'entre les agriculteurs de France qui ont de graves raisons de redouter l'avenir, je dirai : « Allez au Canada, si toutefois vous vous décidez un jour à vous expatrier. Mais que dis-je, vous expatrier! Ce n'est pas exact, puisque vous trouverez là-bas une seconde patrie, et des frères pour vous recevoir à bras ouverts. Je sais, sur les rives du Saint-Laurent, plus d'un village et d'un bourg qui ressemblent à s'y méprendre aux hameaux normands et bretons. Non-seulement on y parle la même langue, mais on y vit aussi, en grande partie, la même vie. Là, tout vous rappellera la France, que vous n'auriez sans doute pas
oubliée, mais ce vous sera déjà beaucoup que de ne plus vous croire en exil. En un mot, il est certes d'autres contrées où, tout aussi bien qu'au Canada, vous pourrez acquérir rapidement le bien-être et la fortune; mais trouverezvous ailleurs autant de conditions favorables de bonheur? Ce n'est guère probable; je dirai plus, c'est impossible. »
Je l'ai répété souvent au cours de ce volume, et je le dis de nouveau : la France ne connaît encore que bien imparfaitement le Canada. Bien des préjugés puérils subsistent encore sur ce pays, qui ne tiennent pas devant l'examen, par exemple, celui qui veut que le Canada, enseveli cinq mois de l'année sous une épaisse couche de neige, soit forcément alors la proie d'un froid tel que toutes les manifestations de la vie extérieure s'y trouvent suspendues. La vérité est pourtant que la moyenne pendant les trois grands mois d'hiver, au Canada, ne dépasse guère cinq degrés centigrades. J'ai raconté plus haut avec quelle intensité la vie sociale éclatait, là-bas, aussitôt la chute des premières
neiges. Les Canadiens aiment leur hiver si sec, si vivifiant, et ne le changeraient pour aucun autre. Les étrangers, aussi, finissent par l'aimer comme eux. J'ajouterai qu'un hiver d'une douceur anormale, et pendant lequel il tombe peu de neige, est toujours considéré au Canada comme une calamité, cette neige, si redoutable en apparence, étant le préservatif le plus efficace pour les plantes, qu'elle protège contre la gelée, en même temps qu'elle dispose admirablement le sol pour les travaux du printemps.
Que de faits erronés il y aurait à rectifier, si l'on voulait! Mais d'autres ont, mieux que moi, qualité et compétence pour le faire1. Je n'ai voulu, moi, dans ces pages, que fournir au pu-
1 Depuis deux ans, un Commissariat général du gouvernement canadien est établi en permanence à Paris, pour tout ce qui concerne l'émigration. Celui qui occupe actuellement ce poste est l'honorable M. Hector Fabrc, ancien sénateur du Dominion, dont j'ai déjà eu l'occasion de parler plus haut. M. Fabre est aussi le rédacteur en chef du journal Paris-Canada, fondé le printemps dernier dans le but de donner un objet pratique aux relations d'amitié, jusqu'ici purement platoniques, qui ont toujours existé entre la France et son ancienne colonie d'Amérique.
blic de France quelques informations générales sur une contrée qui doit attirer à plus d'un titre ses sympathies, puisque ce sont des Français mêmes qui ont présidé aux débuts du Canada, et puisque c'est le noble sang de France qui a été la semence féconde de la jeune nation, aujourd'hui à son aurore sur les bords du Saint- Laurent. Je n'ai fait que céder, en écrivant ce volume, au besoin irrésistible qui pousse l'homme éloigné des siens à entretenir quelque peu ceux au milieu desquels il vit, et de ce qu'il sait et de ce qu'il aime le plus. Ce me sera certes une bien douce joie, si je puis inspirer, à ceux qui me liront, le désir et la curiosité de nous connaître davantage, et, que sais-je! déterminer peut-être plusieurs d'entre eux à aller, par delà l'Atlantique, partager pour de bon les destinées du peuple canadien-français.
N'est-ce donc rien, en effet, que de penser que l'on peut contribuer, soi aussi, dans une si faible mesure que ce soit, à l'éclosion de ce nouveau peuple! Depuis des années, loin des agitations de la vieille Europe, il se poursuit
là-bas toute une épopée : c'est la montée, sure et silencieuse, à travers les forêts et les prairies du nouveau monde, de la France transatlantique. Mais des difficultés sans nombre vont peut-être bientôt l'assaillir. Pour les surmonter, elle tourne en ce moment, de confiance, les yeux vers vous, et vous dit : « Vos cœurs, je ne vous les demande pas, je les possède déjà. Est-ce trop, cependant, d'espérer que vos bras, non plus, ne me feront pas défaut ? J'ai de l'espace et du pain à satiété pour tous vos déshérités, vos nécessiteux. Venez et voyez. Plus nous serons nombreux, plus tôt nous serons puissants, et plus vite aussi brillera pour nous le grand jour de l'émancipation finale. De nouveau, comme au temps où le marquis de Montcalm, épuisé et sanglant, lançait ce cri de désespoir : France, à nous! je me tourne de votre côté, et, cette fois, avec la certitude d'être exaucé, je vous adresse à travers l'Océan cet appel, où je mets le plus pur de ma foi et de mon amour : France, à moi! »