‹ La francmaconnerie des femmes Charles MonseletChapitre 15 sur 40 · CH A IM THE V · texte numérisé non relu

CH A IM THE V

Le vingt-six. oetobrc.

L’automne est la plus belle saison de Paris, celle qui lui sied le mieux.

A cette ville toute de frivolité et de luxe aimable, il suffit de cette coloration pûlc, de ce soleil insouciant qui sert de prétexte aux ombrelles et aux dernières toilettes brillantes. Le eiel est argent et bleu, livrée délicieuse ; il y a non-seulement des feuilles aux arbres des, parcs, mais il y en a <|»core par terre, dans toutes les allées, où elles dissimulent 1a poussière. C'est le moment où le Hois de Boulogne, où le coteau de Sèvres, où 1 île de Bougival font des efforts désespérés pour se maintenir au rang d'oasis et atteignent aux effets les plus prodigieux et les plus splendides. La Seine est unie et reposée. Dans les forêts, c’est une mêlée générale, une bataille de tons mordorés, jaunes, verts, bleus, écarlates même. La nature déploie toutes les coquetteries d’une femme sur son déclin ; c’est l'heure des séductions suprêmes et des parures irrésistibles, l'heure où l'originalité arrive au secours de la grâce.

Dans celte saison de plaisance, les journées commencent tard

C‘l finissent tôt, fûtes de courte durée, que n’aecomjiagiient ni !a fatigue ni le regret. Nul temps ne convient mieux aux douces promenades, moitié gaieté et moitié sentiment. Philippe licyle et Pandore profilcreht d’une de ces journées engageantes pour mettre quelques pouces de champs entre eux et Paris. Ln de ces petits coupés, (lui- valent les chaises à porteur pour l’élégance et (jui leur sont bien préférables pour la l'apidité, les emporta, dès midi, au delà d’Auteuil, et ensuite un peu partout, à Meudon, à Saint-Cloud, dans les sentiers de Ville-d’Avray. Quand le site leur jtaraissait beau, ils descendaient de voiture et continuaient leur route à pied ; la jeune •femme s’appuyait sur le bras de Philippe et marchait en soulevant légèrement sa robe de soie pour qu’elle ne fût pas accrochée par les branches mortes et noires qui gisaient sur le sol ; c’était un ])laisir de voir le bout ’de ses bottines furetant à travers les feuilles sèches.

La conversation ne tombait jamais entre eux ; l’un et l’autre avaient cet i\ge où la richesse et la vivacité du sang entretiennent une succession d’impressions rapides, heureux âge où la parole fleurit sur les lèvres, amenant avec elle sans effort la bonté, l'esprit, le charme, comme les perles d’une eau limpide. Ils causaient de ce qu’ils voyaient et de ce qu’ils aimaient ; leurs idées semblaient rire, ainsi que leur bouche. Un tel entretien, emporté par le vent et semblable au vent lui-même, ne peut être rapjiorté ni traduit ; il ressemble à ces babils insaisissables et coquets qui courent dans les partitions d’opéracomique. 11 n’y a qu'un âge, il n’y a qu’un temps pour de tels duos. Plus tard, on oublie cet idiome amoureux qui pourtant ne s’apprend pas, et l’on est totit surpris de s’apercevoir que les paroles tarissent comme autre eho.se ; plus tard, on ne sait plus causer avec les femmes, on se contente de les écouter ou simplement de les entendre ; alors, elles nous étonnent plus qu’elles ne nous charment; nous les regardons en souriant, l’esprit traversé par des idées étrangères...

Pandore n’avait jamais été si jolie, si fraîche. Philippe, de son côté, no j)enaait qu’au moment présent, et le moment présent était tout son bonheur. Il lui semblait que la vie humaine n’avait qu'un seul jour, et qiio ce jour était celui-ci.

LA FRANC-MAÇONNEIUE

Ils dlm'‘rent chez le garde du parc de Marly, car les caprices de leur proineuade les avaient amenés jusque-là. De tous les parcs royau.x, celui de Marly est le plus abandonné ; après avoir passé par toutes les pompes et tous les bruits, il est presque revenu à l'état sauvage. Ses beaux arbres, que des tiges de fer n’inclinent plus en arcades, sa salle de spectacle où croît une herbe drue, sa fontaine où trempèrent les pieds de Marie- Antoinette, et qui, depuis, s’écoule gémissante dans la solitude ; ses bois perdus, ses grandes allées qui descendent et qui montent, tout cela est délaissé et même inconnu. Depuis que la nature a reconquis sur l'art ce puissant et magnifique terrain, on y vient rarement. Comme une mélancolie de plus, le superbe aqueduc s’élève à deux pas du parc, coupant le ciel de sa masse triangulaire et sombre.

Il fallait ôtro Philippe Deyle et Pandore pour avoir songé à ces pauvres ombrages de .Marly, où l’on ne trouve ni une statue, ni une pierre, mais où le soleil et le silence, triomphalement installés, réussissent à tenir lieu de toutes les jioésies.

La nuit, qui vient vite en automne, les surprit pendant qu’ils étaient encore à table, auprès d’une fenêtre. On apporta des chandelles, on ferma les eoutre-vents. Toute gaieté disparut alors. Avec le soir, le froid se glissa dans cette petite cliambre et ralentit les doux propos. — Ils regagnèrent promptement leur coupé, et ils s’y renfermèrent sans plus de phrase. Le cocher reçut l’ordre de conduire grand train. Ce fut comme une déroute.

Une vraie déroute, en effet ; la déroule du cœur et de l’esprit. Pandore avait remonté son chàle sur ses épaules et enveloppé son cou d’un mouchoir. Elle ne répondait plus que par monosyllabes aux paroles de Philippe, qui tâchait vainement de renouer la conversation. Seulement, du coin de la voiture où sa johe tête était tournée de trois quarts vers lui, elle ne cessait pas de l’examraer.

Il y avait dans la persistance de son regard quelquenihoso de sournois et même de cruel.

•Plusieurs fois aussi, elle consulta la petite montre qu’une chaîne d’or retenait à sa ceinture.

Philippe avait fini par prendre son parti du maussade dénoû-

ment de cette belle journée. Il se disait que c'était l’allure habituelle des choses, et il s'y conl'orniait philosophiquement.

Par la vitre de la |x»rtière, il cherchait à reconnaître le chemin que, quelques heures auparavant, il avait parcouru. Tout était noir et triste. Le vent de novembre prenait sa revanche sur le. soleil et secouait rudement ces arbres trop confiants, qui avaient pu croire pendant la Journée à un armistice ou à , un oubli ; le vent les dépouillait sans pitié, tantôt en raillant et en sifflant, tantôt en grondant tout de bon et en s’irritant de leurs résistances.

L’arc de l'Étoile apparut, enveloppé de brumes rougefitres. . '

Ils rentrèrent à Paris.

Philippe reconduisit Pandore jusque chez clic; et, comme elle se plaignait de la fatigue, iln’insista pas pour montera son appartement.

En lui souhaitant le bonsoir, il remarqua que ses petits doigts gantés, qu’elle lui avait tendus, tremblaient d’une manière fiévreuse.

— Adieu ! lui dit-elle.

— Non pas adieu, dit Philippe, h revoir.

Elle ne répliqua pas'; mais sa main serra celle de Philippe plus fortement qu’elle avait coutume de le faire.

Ces détails, insignifiants en apparence, Philippe devait se les rappeler plus tard et en tirer des conclusions singulières.^

Pour le moment, il ne vit dans ces façons d’agir qu’une question de nerfs ou de caprice.

Le même coupé le ramena à son logement.

Une fois chez lui, il alla se jeter sur un divan qui occupait les deux tiers de la chambre, et il alluma un cigare.

L’humeur de Pandore avait déteint sur lui ; il se sentait à son tour agité, inquiet. 11 recommençait en imagination cette promenade, si délicieuse au début, et si péniblement, si vulgairement achevée. Sa raison voulait voir là dedans les premiers indices d’une décadence amoureuse. Cette idée ouvrit la porte à plusieurs autres non moins chagrines ; d’anciennes amertumes se réveillèrent, des ressouvenirs néfastes accoururent ; l’avenir interrogé, se montra sous les teintes les plus sombres.

LA rRANC-MAC.ONNElUE

IGü

Philippe, tout en l'uinanl, s'abandonnait à cette dis|iosilioii d’esprit, menaçante comme un présage, irritante et significative à 1 égal de ces trémolos qui précèdent les explosions d'orcliestre.

A un certain moment, son regard cessa d'ètre distrait.

Il s'aperçut qu'un désordre très-apparent régnait dans la cliambre. A trois pas de lui, un fauteuil s'étalait à la renverse; un llaiiibeau avait roulé jusque sous le guéridon. Sur la cheminée tout était éparpillé, coiifonilu.

D'abord, il n'eut d'autre pensée que celle de maugréer contre* son domestique.

il continua son examen avec plus d'altenlion.

I u soupçon le fit dresser sur son séant, puis pâlir cl s’élancer vers son secrétaire.

Le secrétaire était forcé.

Philippe Iteyle interrogea rapidement le tiroir qui enfermait sa mince l’orlniie : le tiroir était vide ; les billets de banque avaient disparu.

II ouvrit la bouche comme jioiir crier ; mais i)resque aussitôt cette bouche se referma sous l'efforl d'un sourire amer.

Pendant queUpie temps, il demeima immobile, attendant que le calme se fît dans sa tète.

.Son cigare, qu’il avait d’abord brusquement jeté, incendiait mélancoliquement le tapis. Philipi)e le regardait faire, sans .savoir ce qu'il regardait ; enfin, il marcha dessus, et alla ouvrir la fenêtre. Cette fenêtre donnait sur l’un de ces grands caravansérails parisiens qu’on appelle cités. L’air, dont il avait besoin, frappa son front abondamment trempé de sueur.

Une des iiarticulantés les plus inconcevables de notre nature, liüinaine, c’est rmslinct d’antithèse et de contraste qui se manifeste soudainement en nous, dans les circonstances et aux heures suprêmes. .4insi, telle personne voit passer, au milieu d’une catastrophe, des images brillantes et gaies; d’autres fois, c’est un refrain burlesque qui s’égare sur les lèvres d’un homme en jiroie â la plus profonde douleur. Les instructions judiciaires ont révélé surtout chez les assassins ces étranges et rapides moments d'hallucination. Frappé trop fort, le cerveau

perçoit mille visions spontanées, tantôt inonstrneuses, tantôt simplement absurdes.

Chez Philippe Heyle, par e.vemple, il se produisit un cas tout à fait surprenant.

Penché à celte fenêtre, les yeu.K perdus dans un vide noir, il sentit tout à coupsï'fTaccr en lui le sentiment du vol (pii semblait devoir l'absorhei’ exclusivement. la place, comme dans un de ces flandjlnyants lointains qu’enlr'ouvreut les éclairs, il revit les paysages de la Teste-de-Huch, la forêt et riininense bassin avec sa blafarde ceinture de dunes. Tout cela passa sous ses yeux et s’évanouit au même instant, le laissant aveuglé et comme hébété,'

Lorsqu'il eut reconquis l’exercice de scs facultés, il sonna son domestique.

La simple et grosse figure d’un homme de la campagne s’encadra dans la porte.

— Monsieur a sonné ?

Philippe le regarda fixement ; mais ne lisant aucune émotion sur cetlo placide physionomie, il haussa les épaules.

Le domestique attendit.

— Vous vous êtes absenté aujourd’hui, Jean? demanda Philippe.

— Oui, monsieur.

— Pendant combien de temps ?

— Toute Taprès-midi. .Monsieur doit se rappeler (pi'il m’en avait donné la permission.

— C’est vrai. Savez-vous si quelqu'un est venu pour me voir lorsque vous étiez sorti ?

— Le concierge n'a vu personne.

Philippe fit silencieusement deux ou trois tours dans la chambre ; su quatrième, il congédia du geste le domestique.

11 était redevenu parfaitement maître de lui-même.

— Je suis volé, dit-il ; c’est bien. De pareils événements arrivent tous les jours, et il n’y a i»as là de quoi ameuter le quartier. D’ailleurs, c’est ma faute ; on ne garile pias chez soi naïvement soixante-huit ou soixante-dix billets de mille francs, entre une douzaine de cravates et des lettres de femme. Je n’ai que ce que je mérite. Maintenant, par qui suis-je volé?

Par le prcniicr venu, sans tloutc, car Jean ne peut pas être soupçonné! 11 m' nie reste qu a aller faire siir-le-champ ma déclaration an commissaire de police, selon l'usage.

Il prenait déjà son chapeau.

— Et si le hasard ou les limiers de la rue de Jérusalem m'aident à retrouver mon argent, je fais le vœu de grand cœur de susjiendre le jilus hoau collier de Janisset au cou de Pandore !

Il s'arrêta soudain.

Pandore '! — Ce nom, involontairement prononcé, fit naîtraen lui un soupçon.

En soupçon outrageant, odieux, mais vraisemblable ; un soupçon dont il rougit, mais qui le rendit pensif.

N'était-ce pas, en effet, Pandore qui lui avait envoyé ce secrétaire si brillant, si mignon, cage infidèle, qui avait si mal gardé ses oiseaux dorés ; prison fragile, à laquelle il était permis de supposer des gonds menteurs ?

Philippe essaya d’abord de repousser (;e soupçon, mais il ne fut pas le plus fort ; il savait que tout arrive, que tout est possible.

Par suite de ses réflexions nouvelles, Philippe n'alla pas chez le commissaire de police; il se contenta, pour le moment, d'envoyer chercher un serrurier.

Cet homme, après un minutieux examen du secrétaire, constata qu’il n’y avait que des semblants d'effraction ; la serrure était parfaitement intacte ; le meuble devait avoir été ouvert avec une fausse clef. ,

Tout cela n’établissait cependant aucune preuve contre Pandore, mais cela augmentait bien les présomptions. Dans son embarras, Philippe ne vit qu’une chose à faire : se rendre chez elle immédiatement, lui raconter tout, observer son visage, étudier ses paroles et demander à cette entrevue une règle de conduite.

Dans celte intention, il franchit rapidement la distance qui le séparait du domicile de la jeune femme. Son étonnement fut grand lorstiue le concierge lui apprit qu’elle venait de sortir en voilure ; n'en pouvant croire ce témoignage, il monta chez elle.

.Diaiti- I

La l'ciïimo de cliambrc lui répéta ce que lui avait dit le concierge : Pandore était sortie, sans dire où elle allait.

Philippe ne se donna pas la pein^ d’insister ; il jeta simplement son porte-monnaie à la femme de chambre, qui se rappela alors, mais confusément, avoir entendu prononcer par sa maîtresse le nom de l'Opéra-Comique.

C'était là tout ce qu’il voulait savoir.

Il se dirigea vers le théâtre indiqué, en proie à des préoccupations de deux espèces, à des soupçons de deux natures. Pandore devenait pour lui plus que jamais la femme énigmatique et redoutable.

nien que la soirée fût avancée, il arriva avant la fin de la représentation. Caché à l’entrée de l’ofchestrc, il parcourut du regard les loges, la galerie, le balcon, tout en se demandant quelle fantaisie étrange ou quel motif impérieux avait pu conduire Pandore dans cette salle de spectacle. La fatigue invoquée par elle, quelques heures auparavant, n’était donc qu’un prétexte ? 11 se rappelait aussi la brusquerie dè son adieu et le tremblement de sa main perfule.- .

Cependant, il ne l’apercevait nulle part; il changea plusieurs fois de place, et en fin de cause il revint à son premier poste, assez désappointé, et intrigué de plus en plus ; car si Pandore n était pas à l'Opéra -Comique, où pouvait-elle être ‘î

Dans l’ombre de la porte d’orchestre où il déchirait scs gants, une voix frappa son oreille, une voix qu’il ne lui était pas.possible de méconnaître, et qui partait d’une baignoire placée contre lui.

Cette voix disait :

— Est-ce que cette pièce vous amuse beaucoup, cher comte?

— Une pièce? Que voulez-vous dire? Est-ce que l’on joue une pièce? Excusez ma distraction ; je suis tout entier au bonheur. de vous revoir.

— Vous êtes monotone, reprit Pandore ; depuis une heure vous ne tarissez pas sur ce thème.

— C’est qu’aussi vous avez tenu votre parole comme un gentilhomme, disait 1(? comte.

— Oh ! avec tous vos compliments, vous allez finir par de venir injurieux, Qu’cst-ce que vous trouvez donc de si étonnant

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dans ma conduile, de si émerveillant? Je vous avais ajourné à trois mois pour des motifs personnels.

— Oui, personnels,.., soupira-t-il.

. — Je vous avais dit ; Parlez, éloiguez-vous de Paris, voyagez pendant trois mois.

— Je suis parti, j'ai voyagé.

— Et, avais-je ajouté, revenez le vingt-six oetobre; trouvezvous dans votre loge de l’Opéra-Comique ; je ne manquerai pas de m'y rendre pendant la soirée. Nous sommes aujourd'hui le vingt-six octobre, me voilà ; quoi de plus simple ?

— Vous êtes adorable.

Pandore était tournée do fiiçon à ne pouvoir ai)ercevoir Philippe Pcyle ; elle avait fait une seconde toilette très-bril lante.

Mais, s'il ne pouvait apercevoir Pandore, il voyait parfaitement le comte d'ingrande, joyeux, régénéré.

Dire que la rage gonfla la poitrine de Philippe, ce serait trop l>eu. Il eut un instaul l'idée d’entrer dans la loge ; mais le ridicule de cette action lui -sauta aux yeux presque aussitôt. Il se contraignit.

Le comte était le môme homme qu'elle lui avait sacrilié il y avait trois mois, sacrifice dont il avait été louché et qui n’était que provisoire, comme il le découvrait en ce momeut.

Cette lumière, le frappant au visage, faillit le rendre ivre de courroux.

Ainsi donc. Pandore s'était jouée de lui pendant trois mois; Pandore n’avait eu pour lui aucun amour ; elle avait suivi méthodiquement un programme tracé à l’avance, et elle en avait tranquillement assigné le terme au vingt-six octobré!

On serait exaspéré et humilié à moins.

En outre, au milieu de son irritation, Philippe Beyle pressentait qu’il devait y avoir une cause à celle comédie, un but à celte machination cruellement froide. Si on ne l’avait pas aimé, qu avait-on voulu de lui? Ce n’est pas tout encore ; il frémissait à celte idée de vol qui se i)résentait sans cesse à son esprit. Vainement essayait-il de se dérober à cette obsession fatale en reportant les yeux dans la loge où se jouait celte forme mignonne et parét* : derrière le nuage do ses cheveux,

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qui retenaient mal quelques fleurs, il voyait passer des images de tribunaux et des silhouettes de magistrats ; dans le vent harmonieux de sa voix, il lui semblait reconnaître le grincement d’une serrure sous l’etTort d’un monseigneur.

Il craignit de devenir fou; il sortit du tluiütro.

Chez lui il trouva une lettre de Pandore, écrite et envoyée ))ar elle avant son départ pour l’Opéra-Comique.

Elle était explicite :

• » heures du soir.

» Mon cher Philippe,

» Quand vous recevrez cette lettre... oh! rassurez-vous, je ne serai pas morte, — mais je nç vous aimerai plus.

D Vous avez trop d’esprit pour vous étonner d’un fait si simple, si ordinaire et si prévu.

» Bien que le temps me presse et que mou coifl'eur attende dans l’antichambre, il faut cependant que je vous dise quelques vérités, mon pauvre Philippe.

J) Vous ne m’aimez pas, vous ne m’avez jamais aimée, mais pas du tout, croycz-le bien. Je vous ai distrait, je vous ai irrité, rien de plus ; cela a suffi pour que vous vous trompiez vousmême.

D Faire souffrir plutôt qu'ennuyer, voilà notre secret à nous autres femmes déclassées. 11 me reste tant d’autres secrets que je puis bien vous livrer celui-là !

» Notre rencontre a été une méprise ; il n’y avait aucune sympathie entre nous ; nous sommes trop semblables l’un à l’autre. Vous n’avez pas plus de sensibilité que moi : la douleur peut vous faire crier, — pleurer, jamais. Vous savez garder en toute occasion la conscience de votre supériorité. Aussi, vous pourrez dans votre vie avoir beaucoup d’amours, mais je vous défie d’avoir jamais l’amour.

» Un homme tel que vous, Philippe, n’est pas fait pour une femme telle que moi ;laissez-moi m’éloigner de votre chemin.

» Je suis ce qu’on apj)elle un produit parisien, né, cultive dans cette grande serre du vice qui s’étend des boulevards au bois de Boulogne. — Comment s’est faite mou éducation, je ne m’en souviens plus, ou je frémis quand je m’en souviens ; seulement j’ai tout appris, je sais tout, môme un peu d'orthographe. Comment voulez-vous que je puisse vous aimer, Philipfie ? Je n’ai, pour ôtre subjuguée par vous, ni la jeunesse du coeur, ni, pour m’éprendre de vos défauts, la jeunesse de l’esprit.

» Mettons que notre liaison a été une expérience, un essai sans réussite ; elle n’en aura pas moins eu, dans sa courte durée, un charme spécial et réel. Nous avons ou trop de bon sens pour ne pas dissimuler tous les deux, et nous devons à cette délicate politique des heures souriantes qui valent peutêtre mieux que des heures brûlantes, et des plaisirs ^ui ressemblent bien à des bonheurs.

» A qui s’en prendre si notre promenade de Marly a eu son retour, comme elle avait eu son départ’? Est-ce que toutes les atrectioiis, tous les caprices, ne sont pas plus ou moins des promenades à Marly ?

» Adieu, mou ami ; vous avez été très^entil pour moi, et votre souvenir me sera toujours agréable. J'aurais désiré ne pas vous quitter sitôt ; mais que voulez-vous ? Si l’inconstance n’existait pas, je l’aurais inventée. Cherchons ensemble des prétextes, si vous y tenez : votre cheminée fumait, votre concierge manquait d’aménité, vos favoris étaient devenus trop longs.

» Ne pensez plus à moi, ce serait du temps mal perdu; ou, si vous y pensez, imaginez-vous que vous avez reçu cet été la visite d’une hirondelle, et qu’aux approolies de l’iiivor cette hirondelle s’est envolée.

» Adieu.

» PANBORE. V

eu A PU UK VI

La pauvreté.

Philippe Beyle fit sa déclaration à la justice; mais il tint secrets lcs«sôupçons qu’il avait sur Pandore. Jusqu’au bout, il voulut jouer son rôle de galant lioinmc.

Le premier acte de la justice fut de publier immédiatement, dans un jom'nal du soir, « l’événement déplorable dont M. Philippe Beyle, telle rue, tel nüméro, venait d'étre victime, »

Suivaient les détails.

Philippe s’irrita à la vue de ce fail-divers, car toutes ses mesures avaient été jH'ises pour conserver l’anonyme; ill’avait demandé, on le lui avait |)i’omis. La note destiuée à la presse avait même été rédigée en sa présence. Comment se faisait-il donc qu’il se trouvât désigné ?

Cet accident parut assez singulier à la police pour qu’elle ne dédaignât pas de prendre des informations auprès du journal ; , on fouilla l’imprimerie, on ne retrouva pas la note ; on interrogea les ouvriers, ils soutinrent avoir imprimé ce qu’on leur avait donné.

On n’inlerrogea pas les femmes : plieuses, iDi’oche'.Æcs, clc., dont l'atelier était attenant à rimprimcrie.

A quoi cela eût-il servi ?

On n’y songea même pas.

Philippe subit le coup de cette publicité, qui l’exposait pendant quinze jours aux yeux de la France et de l’étranger sous les couleurs les plus gauches cl les plus défavorables pour son avenir. Un homme qui se laisse voler n’est qu’un niais ; et quelle administration, quel cabinet peut l’employer?...

Il n’essaya pas de lutter contre les faits accomplis. Se sentant momentanément vaincu, il courba la tête ; le vent était mauvais, il laissa passer le vent.

La police mit en campagne beaucoup de gens de mauvaise mine„et môme quelques-uns de bonne mine, pour courir après l argent de Philippe ; elle fit fouiller les barrières et jouer les lélé’graphes ; elle ne rattrapa rien.

Force fut donc à Philippe de se résigner.

Üuant à essayer de revoir Pandore et de solliciter d’elle une explication, — son orgueil ne le lui permit pas.

S’inquiéter d’une femme, allons donc! Scs principes étaient inexorables en pareille matière. Dans le malheur qui le frappait, il ne vit qu’un accident et non une leçon.

— J'auraî de nouveau raison de la fortune, dit-il ; je m'embarquerai dans tous’les chemins où elle passe ;s’il faut de la" témérité, j’en aurai ; s’il ne faut que de la patience, j'en aurai encore. Jamais poursuivant plus obstiné n’aura traque davantage l’occasion dans ses moindres repaires. Jusqu'à présent, je n’ai fait que tendre la lèvre aux félicités dü monde ; aujourd’hui, je veux boire la coupe entière. Pour un homme de volonté, il n’y a pas quatre moyens d’arriver, il y en a mille : il y a les chiffres, il y a la valse, il y a les babils élégants, il y a les inventions, il y la sottise, il y a l’esprit. Serais-je donc le seul qui ne tirerait point aile ou patte de ce dix-neuvième siècle si complaisant ? Quelque obstacle qu’il y ait à détruire, quelque être qu’il y ait à briser, je veux ma place ! je la veux forte et belle, et je l’aurai. Je l'aurai, car la persévérance est un outil aussi puissant et aussi vainqueur que le ciseau des tailleurs de marbre ; il n’y a pas d’exemple aujourd’hui qu’un homme per-

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DES FF.MMES

sovôranl n’ail eu son heure. Non, les aspirations continuelles, les convoitises immenses, ces désirs opiniâtres et qui tournent sans cesse dans le même cercle, tout cela no peut i)as mentir, tout cela est satisfait tôt ou tard : c’est une loi de fatalité et de logique en même temps. A peine si j’ai été riche deux ou trois fois, par soubresauts, j)ar occasions ; je veux l’être continuellement. J’ai tellement rêvé l’opulence qu’on ne réussira jamais à me persuader que ce n’est pas là mon bien, mon héritage. Je suis plein de jours ; et les projets, les idées, les travaux, les plaisirs qui bouillonnent dans ma tête, sont faits assurément pour se manifester, se réaliser, se répandre. J'aurai ma place, j’aurai mon heure !

Cette conviction servit à le fortifier dans les épreuves qu’il eut à traverser, épreuves qui n’avaient rien de nouveau pour lui, mais qui lui étaient rendues moins supportables et plus humiliantes par la récidive. Philippe Ceyle s’était, en effet, trouvé maintes fois 'privé d’argent; mais alors il avait vingt ans ou vingt-cinq ans ; devant cet âge radieux, les usuriers s’inclinent comme les Guebres devant le soleil. 11 n’avait donc jamais pris en grand souci cette contrariété, toujours passagère d’ailleurs. A trente ans, il fut forcé de s’apercevoir que cette privation, surtout lorsqu’elle est prolongée, constitue un des maux dont l’humanité garde le plus de rancune aux législateurs.

Les dettes, qui sont si faciles aux jeunes gens et qui les escortent comme un chœur enivré, les dettes se font rébarbatives pour les hommes mûrs. Philippe éprouva dans eette circonstance qu’on trouve plus aisément de l’argent pour l’orgie que pour l'ambition, pour les parties que pour les entreprises. L’argent ne veut pas être emprunté sévèrement, pas jilus qu’une femme ne veut être courtisée avec gravité.

fl souffrit donc un peu plus qu’il ne s’y attendait, et plus longtemps aussi. Nous pourrions noircir une rame de papier avec le récit de ses efforts et de ses tenlatives;’nous pourrions le suivre des ministères aux légations, de la Ilourse au boulevard, du balcon de l’Opéra aux bals officiels et particuliers ; nous pourrions compter ses sollicitations si dégagées en apparence, ses ruses que dissimulaient des airs évaporés, ses courtisaneries toujours spirituelles. 11 avait surtout l’art précieux de

cucher uiie aclivitô fouili'oyanle'sous une paresse île bon ^'oûl et une légèreté mesurée. A peine était-il entré dans un endroit qu’on l'y croyait depuis une heure.

Tant de tact et de précautions méritaient d’aboutir à un résultat fortuné. 11 n>n fut rien cependant. En quelque lieu que Philippe Beyle se présentîd, la fortune était partie ou n’était pas encore arrivée.

‘ Habile et oseur, comme nous l’avons fait voir, il se tourna vers l'industrie. 11 traça des projets, il écrivit des mémoires. Quelques-unes de ses idées étaient bonnes, neuves et remarquahleincut dévelo|)pées. Philippe alla voir les banquière et les faiseurs; mais là encore, .son mauvais génie se trouva sur ses pas: partout où il apportait un plan, on lui pn opjiosait immédiatement un autre qui était entièrement pareil : mêmes idées, mêmes moyens d exécution et souvent même style.

.\près trois ou quatre échecs de cette nature,' Philippe, qui s’était demandé si le destin ne jouait pas pour lui seul une détestable féerie, se rappela vaguement que, idusieurs fois, au temps de Télaboraiion de ses mémoires, il avait été frappé par des intervertissements de feuillets et d’imperceptibles maculàtures.

Une fois entre autres, dans le pli d’un cahier, il avait trouvé un cheveu blond, long et fin, un cheveu qui ne pouvait appartenir qu'à une femme.

Cela l’étonna profondément.

11 rapprocha ce fait de plusieurs autres, très-puérils à les considérer isolément, mais qui, réunis en faisceau, semblaient être émanés d'une seule volonté, mystérieuse et funeste.

Philippe se demanda quel intérêt on pouvaitavoir à lui bairer le passage. 11 se chercha des ennemis et n’en découvrit point. 11 mit alors ses inquiétudes et ses appréhensions sur le compte de la méfiance si naturelle aux gens malheureux ; mais, eù dépit de ses raisonnements, il ne put parvenir à chasser complètement le soupçon d’une conjuration formée contre lui.

L’accompagnerons-nous jusqu’au bout dans cette ruine quotidienne et de plus en plus visible '? Descendrons-nous uu à un avec lui les degrés de cette échelle meurtrissante qui, à Paris

plus qu’ailleurs, s’enfonce dans des ténèbres cl dans des fanges insondables ?

Pourquoi pas ?

Autrefois, le romancier devait compte au public d’une somme d’intérêt et de sympathie réversible sur la plupart de ses héros ; aujourd’hui il ne lui doit plus que la vérité. C’est un progrès. '

Après quinze mois de luttes cachées et -gantées, si nous nous engageons dans le quartier nouveau qui s’élève sur les terrains de l’ancien parc de Vintimille, à quelques pas de la barrière de Clichy, nous y trouverons Philippe Beylc, modestement installé à un cinquième étage. La misère y est montée avec lui, mais la misère irréprochable, fière, impassible; celle qui ne veut pas être soupçonnée, cette misère pour qui la pâleur est ime élégance de plus.

Il a épuisé toutes ses ressources. Son héritage est escompte depuis* longtemps; enlin, il ne lui reste personne ii qui s'adresser. Le meilleur do scs amis, ce Léopold, qui recevait .ses confidences amoureuses, est eu voyage depuis six mois; où lui écrire? Trois lettres de Philippe sont déjà restées sans réponse.

Cependant il continue à aller dans le monde : son linge est toujours splendide, sa botte toujours vernie; c’est au prix des plus affreux sacrifices qu’il perpétue ce miracle do foshion.

Un soir d'hiver, Philippe lleyle rentrait dans son faubourg après quelques courses infructueuses.

C’était l’heure du dîner.

Sa mauvaise humeur était doublée par le mouvement et la j oie qui remplissaient Paris; à chaque pas, il se heurtait à de petits marmitons velus de lin, comme dans les tragédies de Saiiit-Cyr, et chargés d’odorantes victuailles. Les restaurants lançaient la flamme par leurs vitres humides; ce n’étaient partout que des affamés qui entraient avec précipitation ou des repus qui sortaient avec majesté, — la joue brfilante comme un tison, les lèvres fendues par un cure-dent ou par un cigare.

Philippe fronça le sourcil et marcha plus vile.

Rien n’égale l’insolence de Paris qui dîne. C’est une impudeur d’appétit à révolter un philosophe. Dans des pays comme

b France, où tout le monde ne mange pas, ceux qui mangent devraient au moins se cacher. C’est le contraire qui arrive.

On se nourrit dans des maisons à jour pour ainsi dire, sur des terrasses, presque dans la rue. La voix retentissante des garçons perce les murs. De vastes soupiraux, où passent et repassent effrontément de blancs démons, trahissent les secrets parfumés de l’office. A la hauteur de l’œil, ce sont des vitrines où les phénomènes les plus savoureux de la végétation s’étalent l)armi l’eau et les ffeurs ; où les poissons prismatiques, étendus à demi fiiHillants encore sur leur lit d’herbes, regardent de côté les orgueilleux faisans; où de mystérieux petits barils sont confondus avec d’étranges glaçons, sous le branchage des ananas. Ces exhibitions nous ont toujours paru aussi irritantes et aussi douloureuses que celles des changeurs de monnaie; — une rangée d’ortolans, dodus et bardés de lard, est faite pour inspirer les mômes frénésies que la vue d’une sébile regorgeant de quadruples.

Telle était aussi l’opinion de Philippe Beyle.

Il resta un grand quart d’heure avant de pouvoir traverser le boulevard, qui était noir de voitures.

Dans ces voitures, on ne voyait que des figures heureuses.

En attendant que l’encombrement se dissipât, il s’arrêta à un étalage de livres splendidement éclairé; c’étaient de beaux volumes, reliés, de toutes couleurs. Il en prit un, et tomba sur les Clasiiques de la Table.

Philippe continua sa route. Les théâtres ouvraient leurs portes, d’où s’échappait le murmure des instruments qu’on accorde. Pendant six ou sept heures, Paris allait appartenir au plaisir, aux arts, au luxe. Des femmes souriaient à Philippe en passant auprès de lui ; mais elles lui trouvaient généralement l’air trop fier, les yeux trop dilatés. Plusieurs habitués du Club le saluèrent aussi, mais de la main, et rapidement.

Ces féeries diminuèrent à mesure qu’il s’éloigna du boulevard ; elles avaient totalement disparu quand il entra dans la rue de Vintimille.

Alors, Philii)pe eut un soupir de soulagement.

Arrivé chez lui, et au moment où il mettait le pied sur la première marche de l’escalier, .il s’entendit ai>peler par sou

coiioiorjie. — Ce lut la l)ouclie pleine et une aile de dinde à la main que ce subalterne sortit de sa lojfe pour lui parler.

Ce tableau accrut encore la mauvaise humeur de Philippe.

— t)iie voulez-vous? demanda-t-il d'un ton bouri'u.

— Monsieur, lui dit le portier, c'est i)Our vous in’évenir (pi il y a une dame chez vous.

— Comment ! une dame ?

— Je sais ce que vous allez me dire ; vous m’aviez recommandé de ne confier votre clef à qui que ce soit...

— Eh bien, alors...

— Ce n’est pas moi, c’est mon épouse qui l’a donnée pendant mon absence. Je lui en ai fait de vifs reproches, comme vous pensez ; mais il paraît que cette dame a des choses trèsimportantes à vous communiquer ; elle voulait vous atteiuJre dans la loge. Cela nous aurait un peu gênés ; car, vous voyez, nous avons quelques amis » dîner aujourd'hui, de bonnes gens, sans façon, tout ronds. Il faut bien se distraire de temps en temps, n’est-ce fias, monsieur Philippe? Sans cela, la vie...

— Et celte dame, y a-t-il longtemps qu'elle est chez moi ?

— Un petit quart d’heure... Sans cela la vie serait quelque chose de bien...

Philippe Beyle n'en écouta pas davantage. Il laissa le concierge poursuivre ses considérations philosophiques, la cuisse de dinde à la main, et il monta vivement à son cinquième étage, assez préoccupé par l’annonce de cette visite féminine.

La clef était sur la porte ; il crut avoir le droit d’entrer sans frapper.

Auprès d'une bougie, qui lui avait été prêtée par le concierge, une femme vêtue de noir, était assise, le front caché entre ses mains.

Elle se leva en entendani et en apercevant Philippe ; mais aussitôt elle retomba, défaillante, sur sa chaise.

— Marianna ! s’écria-t-il en s’élançant vers elle. •

Marianna, car c’était elle en effet, n’avait pu résister à son

émotion ; elle s’était évanouie.

Après lui avoir prodigué les premiers secours, Philippe la regarda attentivement. Elle était loujoui'S belle, malgré sa

174 LA FRANC-MAÇONNEIVIE

pâleur et quelques traces de fatigue. Deux années avaient même ajoute à l'éclat cl à l'inlclligence de son visage.

Lorsqu'elle fut revenue à elle, des pleurs coulèrent sur scs joues ; elle regarda la pauvre chambre où elle se trouvait.

Philippe comprit sa pensée, cai; il lui dit, d'un ton demienjoué :

— Ah ! ce n'est pas joli ici... les quatre murs et des meubles qui datent de la Fédération du Champ-de-Mars. C'est égal, je suis certain que Riiranger estimerait que cela est pour’ le mieux... dans la meilleure des chansons possibles.

Il s’assit sur son lit et continua :

— Gela me rappelle l’époque où je faisais moa droit. Tout le monde dit que c'est là le bon temps... Eh bien, je recommence mon bon temps. Pour ressembler tout à fait à un étudiant, il ne me manque qu’un trophée de pipes au-dessus de la cheminée et un squelette au fond de mon armoire. Vous sentezvous un peu mieux, Marianna ?

— Oui, je vous remercie.

— Franchement, je ne m’attendais guère à vous revoir, surtout dans les circonstances actuelles. Mais quel que soit le motif qui vous amène chez moi, soyez la bienvenue. Si j’avais été averti plus tôt, j'aurais tâché do mieux déguiser l’insufflsance de ce local.

— Ainsi, vous vivez là-dedans ? murmura-t-ellc avec lenteur.

— Oui.

— Je vous plains, Philippe.

— A la bonne heure ! Des trois ou quatre personnes qui sont entrées ici (et bien malgré moi, je vous prie de le croire), vous ôtes la seule qui ne m’ayez pas dit : « Bah! c’est tout ce qu’il vous faut; un garçon!... » Vous êtes de mon avis; n’est-ce pas que c'est hideux?

— Il y a trois mois que wus demeurez là ! dit-elle sans l’entendre.

^ Tiens, vous le savez? Mon Dieu, oui, trois mois. Une débâcle, cela peut arriver à tout le monde, cela m’est arrivé. J’ai tout perdu, j’ai tout vendu peu à peu, mes tableaux, mes fauteuils, mes bronzes.

DES EEMMES . 175 .

— Et... VOUS souffrez? dit Marianna avec un accent de curiosité avide.

Philippe la regarda, étonné.

— Non, dit-il brusquement.

— Cependant, depuis deux ans, rien ne vous a réussi ? •

— Rien, en effet.

— Depuis deux ans, les événements et les hommes sont ligués contre vous ?

— Oui ; mais qui vous a instruite... ?

— Je sais tout ce qui vous concerne, Philippe.

11 se leva.

— Eh bien, dit-il en changeant de ton, si vous tenez à jouir de mon abaissement, faites à votre aise, vous avez beau jeu. Regardez : c’est la ruine, c’est le dénûment. Ah ! vous êtes bien vengée, je vous assure : vous ne pouviez désirer mieux, et c’est ce qui s’appelle arriver au bon moment. Achevez ; frappez, je Suis à terre ; soyez sans pitié, je suis sans défense.

— Je ne suis pas venue pour insulter à votre infortune.

— Rail ! vous êtes dans votre droit.

— Je ne suis pas venue davantage pour vous rappeler vos torts.

Tout en parlant, elle ne quittait pas Philippe des yeux; mais ses regards étaient doux, compatissants ; elle suivait chacun de ses gestes, elle se suspendait à chacune de ses syllabes.

— Alors, Marianna, pourquoi donc êtes-vous venue? dcmanda-l-il.

— Parce que je vous aime toujours !

Philippe Beyle devint sombre.

— Ah ! certes, reprit Marianna tout entière à son élan, vous avez été cruel et terrible pour moi ; vous no m’avez épargné aucune honte, aucun affront ; vous avez été pire que mon père et que ma marêtre ; personne ne pourrait me faire plus de mal que vous m’en avez fait ; et si la haine se mesurait ii l’offensC) je devrais épouvantablement vous ha’fr. Mais... *

Elle s’arrêta et le regardant en face :

— Je ne le peux pas! je ne le peux pas! s’écria-t-elle désespérément.

LA FRANC-MAÇONNKRIE

Il ne dit nen, il prévoyait oc qu’on appelle imo scène, et il attendait, résigné.

Marianna reprit :

— Combien de lois ne m’avez-voiis pas broyé le cœur? Il fallait donc l’écraser tout à fait, puisque, après deux ans, il saigne encoie |K)ur vous.

Klle se mit à genoux. •

— Pbilippe, je suis vaincue. Ton souvenir est le plus fort. Veux-tu de ma vie et de mon dévouement? je te les apporte tous les deux.

— Allons, Marianna, pas d’enfantillages, dit-il en cherehanl à 15 relever.

— As-tu besoin d’une esclave ? Si tu l'exiges, je ne serai pas même quelqu'un, je serai quelque chose. Pourvu que je vive à quelques pas de toi, le reste no m’est rien. Je ne lutterai plus : tu commanderas, et j’obéirai. Laisse-toi aimer, qu’est-ce que cela te fait ?

— Chère amie, dit Hiilippe, vous étés toujours aussi romanesque que par le passé. Vous voulez recommencer ce qui ne se recommence pas. Ayez donc de la raison, que diable !

Les mains tremblantes, Marianna lui dit :

— Tu es malheureux pourtant, tu es isolé. Dans de pareilles situations on cherche ordinairement à s’appuyer sur une tendresse. La mienne a été assez éprouvée pour que tu ne la mettes pas en doute.

— Non, certainement, et je vous rends justice, Marianna. Dans ma mémoire, vous avez une place honorable et éternelle. Mais j’ai pour règle de conduite de ne jamais revenir sur mes pas ; je me garde bien de relire Un livre qui m’a charmé ; je me détourne soigneusement des sentiers où je me suis autrefois, égaré avec ivresse ; car le livre peut m'apprêter une déception, et les sentiers peuvent avoir été boulever.sés par une administration communale. J’ai la religion et la poésie de mes souvenirs. N’insistez plus, Marianna. Notre histoire' appartient au temi)s enfui ; c’est une poignée de cendres que je conserve précieusement ; n’essayez pas de souffler dessus, elles ne se rallumeraient pas, elles s'envoleraient, et cette fois il n’en resterait plus rien.

le

— Philippe! dit Marianna tout en larines.'

— Non.

— Je serai une femme nouvelle pour toi : tu verras.

— Mais moi, je serai toujours le même homme. J’ai eu des torts envers vous, je ne veux pas en avoir d’autres. Restonsen là, vous dis-je. La vie ne doit pas se consumer on répétitions. Adieu, Marianna.

— Adieu? répéta-t-elle, inquiète.

Puis, cette inquiétude se fondit peu à peu dans une émotion pénible, sileneieuse.

— C’est done un parti bien arrêté chez loi ? demanda-t-elle.

— Oui.

, — Tu ne veux plus... me revoir ? ' ■■

— *A quoi bon ? Voyez d'ailleurs quel triste amant je puis faire, et quel rayonnement mon amour jetterait sur une femme !

— Oh ! Philippe, n’est-ee que eela ? Mais tu ne sais done pas que je suis toute-puissante, sinon par moi, du moins par bien d’autres ! Je puis te relever, tu n’as qu’à dire un mot ; je puis réaliser tous tes rêves, les plus grands et les plus audacieux ; parle ! j’ai des moyens certains, infaillibles ; je peux tout, oui, tout. Oh ! n’agite pas les épaules, car c’est vrai, je le le jure. Dis-moi seulement une parole du cœur, .et tout changera : les plus hautes protections te seront aquises ; les issues qui l’étaient obstinément fermées se rouvriront à l'instant. Philippe, tu peux redevenir riche, puisque c’est la richesse que tu aimes i>ar-dessus tout !

— Assez,, dit froidement Philipiie en l'interrompant; vous délirez, .Marianna.

— Non, mais j’allais délirer... murmura-t-elle, rendue à elle-même.

11 se fit une révolution subite dans sa physionoihie et dans son attitude.

Son front se redressa. ^

Elle (Ht d’une voix ferme ;

— Amie ou ennemie, je veux rentrer dans ta vie !

— Tant [lis pour votre volonté, dit Philippe avec indifTérence^

— Réfléchis bien ; c’est la dernière fois que je te supplie, c’est un dernier effort que je tonte pour te sauver.

— Effort inutile !

— Mais ton abandon... ta pauvreté ■? .

— Mon abandon, c’est moi qui l’ai fait, c’est moi qui l'ai voulu. Ma pauvreté, elle ne durera pas."

— Elle durera !

Philippe sourit d’un air do défi.

— Prends garde, Philippe ! dit Marianna devenue froide et

sévère; prends garde 1 je peux t’abaisser encore davantage; je peux te faire descendre un degré de plus dans le néant parisien. .

11 la regarda avec stupeur ; et, secouant la tète, après un moment de silence; .

— Vous souffrez, Marianna, et il no m’est possible que de vous jdaindre, dit-il.

— Tu ne me crois pas? .

— La [luissanee des femmes m’a •toujours trouvé incrédule.

.le ne leur refuse pas la résolution, mais il leur manque la persévérance. Un rien, un caprice, un brin d’étoffe suffisent pour les détourner de leurs desseins les mieux calculés; ce sont des oiseaux qui coupent court dans leur vol et virent selon le vent ou selon les arêtes du paysage. Les hommes ont des passions, les femmes n’ont que des fièvres. En conséquence, il ne faut les considérer ni comme trop dangereuses, ni comme trop propices. Quant à leurs projets, ils n’ont et no peuvent avoir qu’une durée relative, intermittente. Donc, les femmes ne sont . h craindre tout au plus que comme accidents ; et par les mêmes motifs, elles'ne sont bonnes ii employer que comme instruments immédiats. Telle est ma théorie.

— Ta théorie a reçu bien des démentis depuis deux ans.

— Comment cela?

— Sais-tu quel est l’auteur de tous tes revers, do tous tes ' ééhecs ?

— Parbleu ! c'est le hasard, dit Philippe.

— Non, c’est moi, dit Marianna.

Philippe marcha dans la chambre, sans paraître avoir entendu. •

•' V DES FEMMES

— C'est moi, te dis-je! reitrit-ellc ; et je vais t’eu donner les preuves. C'est moi quU’ai ealouinlé pour l’empêcher d’arriver; c’est par moi que M“« L..., la femme du conseiller d'État, t'a dénoncé à son mari.

Philippe cessa de marcher.

— C’est moi, continua-.t-ellc, qui ai jeté Pandore sur tes ' ■-

pas ; Pandore, qui t’a bafoué, vendu, dévore miette à miette, jour par jour.

. — La misérable! murmura-t-it. . .

— C’est moi qui ai fait manquer tou rendez-vous avec le ministre, le joiu’ où tu ne t’es réveillé (|u’à midi.

— Mariauna!

— C’est moi qui ai donné tou nom aux journaux, en m'introduisant dans rimprimcric.

— Oh! dit Philippe eh pâlissant.

— C'est moi qui ai livré une copie de tes plans et de tes mémoires.

— Dis-tu vrai? s’écria-il en la saisissant par le poignet.

— C’est moi çnlin qui, patiemment, ai ourdi cette toile soin- , ' bre où tu te débats sans espoir et sans avenir, entends-tu,

Philippe?

— Tu mens! tu mens! ■

— Ah ! tu doutes des femmes, tu nies leur pouvoir. Regardu donc à ton tour: ce sont les femmes qui t’ont mis où tu es.

Tu leur refuse la persistance ; ai-je assez persisté, moi?

— Tu és folle ! reprit Philippe, luttant contre sa colère ; et cependant ce que tu dis est étrange... c’est comme une révélation... Toi, toi, l’auteur de ma ruine ?

— Oui ! . '

— Mais tes moyens, quels sont-ils? ' *

Mariauna- SC prit à rire ironiquement.

Il no lui avait pas lâché le poignet.

— Tu vois bien, dit-il, que tu railles et que tu mens!

— Je te répète que tu es sous les pieds des femmes... sous mes pieds !

— C’est faux ! c’est impossible !... Terrassé par des femmes? ..

— Oui ! oui ! et par moi !

— Allons donc !

1,80 ' la FHANC-MAr.ONN"ERlE,DES FEMMES

— El si lu n'as pas dîné aujourd'hui, c'est parce que je ne

l'ai pas voulu ! ' - •

— Ah! ' .

Ce fut un cri de rage. '

Philippe sauta sur sa cravache, déposée sur un uieuhlo, cl

coupa le visage de Marianna. . ' '

Elle bondit comme pour s'élapcer. -

Sa taille parut grandir ; ses yeux doublèrent d’éten’due et, de mouillés qu'ils étaient, devinrent secs et extraordinairement lumineux.

— Malheur à loi, Philippe ! dit-elle ; c'est ton arrêt que lu viens d'écrire en traits ineffaçables !

Son regard, son geste étaient effrayants.

Elle sortit, après avoir baissé son voile sur sa figure sillonnée. ' . . .

PhilipiKï Üeyle demeura un instant soucieux ; puis il .s'habilla pour aller au bal. .

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