‹ La francmaconnerie des femmes Charles MonseletChapitre 33 sur 40 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Le serment.

Le plus profond silence avait succédé aux causeries particulières ; chaque femme s’était assise à sa place.

Mme de Pressigny, que nous ne désignerons plus que par son titre de grande-maîtresse, siégeait sur le trône aux colonnes torses. Elle portait en sautoir un cordon bleu moiré où pendait une truelle d’or, insigne de son grade.

Les pratiques auxquelles nous allons faire assister nos lecteurs sont, à quelques variantes près, les mêmes qu’au dixseptième et au dix-huitième siècle. Nous avons dit que la Franc-Maçonnerie des femmes avait emprunté une grande partie de ses cérémonies et de ses épreuves à la fraïui-maçonnerie des hommes. Cela est si vrai que, il y a soixante-dix-sept ans environ, une fusion fut tentée entre les deux sectes et reçut même- un commencement d’accomplissement, sous la double présidence de la vice-reine de Naples et de S. A. le duc do Chartres, souverain grand-matlre de toutes les loges.

Nous n’avons pas ici à élever une thèse à propos de ces pra«

tiques, dont l'ensemble, s'il n'échappe pas absolument au ridicule, ordonne à coup sûr le respect acquis aux traditions qui ont l'ûge du monde. Ces mystérieux vestiges d'une fable construite avec les propres matériaux de la Bible, ces croyances architecturales, cet effort violent vers une poésie quelquefois lugubre, cette préoccupation égalitaire et fraternelle saisissant une portion d’individus au sortir du berceau des âges, tout cela ne manque pas d’un certain grandiose. L’idée qui survit à CCS formes surannées est d’ailleurs encore assez haute et assez vivace pour défier la raillerie.

La grande-maîtresse porta scs regards sur l'assemblée et les ramena autour d'elle.

A sa droite se trouvaient les sœurs surveillantes, les sœurs dépositaires et les sœurs hospitalières.

A sa gauche, les sœurs offlcières, les sœurs harangueuses et les sœurs conductrices.

Une de ces dernières était Marianna.

La grande-maîtresse frappa cinq coups sur l’autel avec un maillet d’or.

A ce signal, une des sœurs offlcières s’avança.

— Quelle heure est-il ? demanda la grande-maîtresse.

— Le lever du soleil.

— Que signifie cette heure '?

— C’est celle à laquelle Moïse entrait dans le tabernacle d'alliance.

— Puisque nous sommes rassemblées ici pour l’imiter, veuillez avertir nos chères sœurs, tant du côté de l’Europe que du côté de l’Afrique et du côté de l’Amérique, que la logo est ouverte.

La sœur officière frappa cinq fois dans scs mains.

' Un bruit se fit entendre à la porte d’entrée.

La grande-maîtresse dit :

— Qui est là? Si c’est un profane, écartcz-le.

— C’est une élève de la sage,sse qui désire être reçue francmaçonne, répondit une sœur surveillante.

— Lui connaissez-vous toutes les qualités requises ?

— Toutes.

— Bénis soient donc nos travaux, puisque nous allons don-

- . , ' UES FEMMES 361

lier lia soutien de plus à notre institution! Qu'une de nos soeurs conductrices introduise l’aspirante. - •

Marianua se détacha d'un groupe, et se dirigea vers la porte.

Amélie apparut alors vêtue de blanc, pieds nus, les mains liées et les yeux bandés.,

A son entrée,, les femmes étaient descendues des gradins, et elles s’étaient placées de nouveau sur deux lignes.

Marianna conduisit Amélie devant la grande-mattfesse, après lui avoir fait faire le tour de l’autel.

— ‘Quel motif vous amène ici ? demanda la grande-maîtresse. . - .

— Le désir d’être initiée, répondit .Amélie.''

— L’inconséquence et la curiosité n’ont-elles aucune part à

celle démarche ? , . ■

— Aucune, je l’aHirme.

— Savez-vous quels sont les devoirs d’une franc-maçonne?

— Ils consistent à aimer ses sœurs, à leur être utile, à s’instruire dans la pratique de leurs vertus.

— Vous ne dites pas tout, reprit la grande-maîtresse ; la tâche principale de la Franc-Maçonnerie est de chercher à rendre Je genre humain aussi parfait qu’il peut l’être; En nous élevant au-dessus des préjugés, nous ne sommes préoccupées que de conquérir la reconnaissance générale. L’engagement

que vous allez contracter vous confirmera dans l’idée de vos ' ' '

devoirs envers rhumanité, la religiOT et l’État. Mais, malgré la confiance et l’estime que vous m’inspirez, il est indispensable que je consulte la loge; je ne suis que Id première entre mes égales.

S’adressant à l’assemblée : • .

— Est-il quelqu’une de vous, mes chères sœurs, qui s’oppose à la réception de l’aspirante ?

Pas une voix ne s’éleva. ■ ■ ' *

— Alors, débarrassez scs mains de leurs entraves ; il faut

être libre pour entrer dans notre ordre. * ' .

Marianna coupa les liens d’Amélie.

— Détachez aussi le bandeau qui lui couvre les.yciix, sjm-

bolo de sa bonne foi. ; - '

■ St

362 LA FRANC-MAÇONNERÎe

Le bandeau tomba, et chacune put admirer le Visage de la jeune femme, qui paraissait fortement émue.

— Venez à moi, lui dit la grande-maîtresse, et répondez mes demandes.

— Je suis prête.

— Chassée du jardin d’Éden, comment avez-vous pu rentrer dans le temple.

— Par l’arche de -Noé, première grâce que le ciel accorda au monde.

— Quel oiseau sortit le pi’emier de l’arche?

— Le corbeau, qui ne revint point.

— Quel fut le second?

— La colombe, qui rapporta le gage de la paix, c’est-à- dire une branche d’olivier.

— L’arche de Noé peut donc être considérée comme la première loge de la Franc-Maçonnerie ?

— Évidemment.

— Quelles furent la troisième et lâ quatrième?

— La tour de Babel, monument de l’orgueil et de là folie des hommes, et le temple de Jérusalem, loge de perfection.

— Que représente la grande-maîtresse?

— Séphora, la femme de Mo'i'se. *

— Que représentent la sœur inspectrice et la sœur dépositaire ?

. — La sœur de Mo’ise eUa femme d’Aaron.

— Que nous apprçnd l’exemple delà femme de Loth changée,

en statue de sel? •.

La soumission. '

— Donnez-moi le mot de passe. .

— - Reth-Abara.

— Qik 3 veut-il dire? • ; .

— - Maison de passage. . ' •

— Et le mot de grande-raaîLresse? .

— Avoth-Jaïr, ou éclatante lumière.

“ Comment se fait le signe de reconnaissance I

— Il se fait en portant la main gauche sur la poitrine et eu

Digiiizea oy AjOOgle

DES FEMMES 3G3

poi'lanl ie pouce de lu main droite à Tweille gauche, ix;ndaiu que les autres doigts sont repliés,

. — Agenouillez-vous, maintenant.

Amélie obéit.

La grande-maîtresse prit la truelle d'argent, et, après l'avoir trempée dans l’auge, elle la passa cinq fois sur les lèvres de l’iniliéc.

— C’est le sceau de la discrétion que je vous ajipliquc, ditelle.

La nouvelle adepte demeura à genoux.

— Que signilic l'arc-en-ciel |)lacé au-dessus de votre tète ? reprit la grande-maîtresse.

- — L’harmonie de sentiments qui doit régner entre les sœurs de la Lranc-Matonneric.

— Et les quatre partieg du monde représentées sur le lapis qui est sous vos pieds?

— L’étendue delà puissance delà Franc-Maçonnerie.

— Serez-vous une sœur courageuse et dévouée?

— Je le serai.

— C'est bien. Relevez- vous. Il ne vous reste plus qu'à prêter le serment et à en répéter les termes que je vais rappeler.

— Le serment ! murmura Amélie,

— Est-ce que ce mol a quelque choso qui vous effraye? demanda la grande -maîtresse étonnée.

— Non, répondit Amélie, qui venait de rencontrer le regard de Marianna.

— Étendez votre main sur l’autel de feu ou autel de Vérité, et répétez mes paroles.,^

C’était là que Marianna attendait Amélie. Üeimis un quart d’heure, elle ne cessait de l’observer; elle remarquait sa pâleur, ses tressaillements convulsifs, et, à tous ces symptômes, elle reconnaissait une conscience Iroublée. Elle en conclut que ses machinations avaient été couronnées de succès, et qu Amélie, prise au piège, avait dû révéler à Philippe Beyle l’existence de la Franc-Maçonnerie des femmes.

Mais sur quoi Marianna pouvait-elle compter pour amener sà rivale à faire l’aveu de sa trahison ? Était-ce sur cet appareil

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mystique, sur le prestige inquisitorial do son initiation, sur la soleiiiiilo des cngagcincnls qu'elle allait prendre? Celait sur to^t cela, on cfTel, mais principalement aussi sur la noblesse d'àmc et sur la franchise d’Amelic. Klle espérait ipie sesj)rincipes d'iionueur se soulèveraient à l'idée d'une imposture, et qu’elle rcimussorait l'aulcl.sur lequel pourtant sa main s'étendait déjà.

■\'oilà pourquoi Marianna attendait avec impatience ^in^taut du serment.

l.a grande maîtresse dicta à l'initiée les .paroles suivantes :

— En i»résencc du grand arcliileclo de l'Univers, devant celte auguste assemblée, je jure, sur l’autel do la A'érité, de consacrer ma yie aux sages et imi>osantes doctrines de la Franc- Maijounerio des femmes; de contribuer, par tous mes-cfTorls, à l'extension de sa domination ; d'exécuter ses ordres aveuglément et promptement; de l'instruire de tout ce qui pourra lui être utile ou nuisible...

— Je le jure,! dit Amélie.

— Je promets et je jure de garder fidèlement dans mon cœur tous les secrets de là Franc-Maçonnerie ; de ne révéler à personne ses actes et ses symboles, ni à mon père, ni à ma mère, ni à mon époux, ni à mes enfants, ni à mes proches ou à mes amis...

Amélie chancela ; néanmoins elle répéta les paroles de la grande-maîtresse, qui continua ainsi :

— Je jure de ne pactiser avec aucun de ceux dont la sen-' '

tence aura été prononcée par notre tribunal, de ne i)oint l’^ivertir des dangers qu'il court, de ne le soustraire à son juste châtiment ni par amour, ni par liens de famille, ni par amitié, non plus qu’en échange d'or, d’argent, de pierres précieuses ou de grailes terrestres. Je le jure solennellement, sous peine de déshonneur et do mépris, au risque d'ètro frappée du glaive de l’ange exterminateur, et de voir s’étendre sur moi et les miens, jusqu’à la quatrième génération, la punition de mon parjure ! .

Ce ne fut pas sans des défaillances marquées par des mo-

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mcnts d'orrêt, qii’Amélie réussit à prononcer l'cffrayanlc formule.

Marianna demeurait haletante.

Son espoir était sur le point d’étre dé^u.

Où Amélie avait elle puisé tant' de résolution, cl comment se faisait-il qu’avec son éducation sévère elle n'eùt pas reculé devant la perspective d'un faux serment?

C'était bien simple pourtant, cl Marianna avait tort de s’étonner. Après, le sacrilicc fait à l’hilqipe Hcyle, .Amélie était capable de tous les sacrifices. Elle n’élait entrée dans la Franc- Maçonnerie des femmes que pour le protéger contre la vengeance de Marianna (car Mme fie Pressigny lui avait appris tout ce qu'il fallait qu’elle sût); pouvait- elle hésiter à trahir la Fraoc-Maçonnerie dès qu’il s’agissait une seconde fois du salut de son mari?

Et puis, ce qui la soulenait dans celle lutte entre sa loyauté et son amour, ce qui la soutenait et ce qui aurait dû la perdre cependant, c’était le regard de Marianna.

Sous ce regard où veillait le soupçon, Amélie sentait se révolter en elle tout ce qu’il y avait d’indignation et de fierté. La vue de cette femme qui venait si audacieusement lui disputer la vie de son époux, après avoir vainement cherché à lui disputer son cœur, lui donnait une énergie nouvelle et la protégeait contre ses propres faiblesses.-

Les principales formalités de sa réception allaienfètre remjilies.

La grande-maîtresse s’adressa à l’assemblée ;

— Quelqu’une de vous, mes sœurs', exige t-ellc, selon une des clauses de nos statuts, qu’une autre forme de serment soit imposée à l’initiée ?

.Marianna fit deux pas en avant, et d’une voix ferme :

— Moi! dit-elle.

Une légère rumeur passa sur l’assemblée.

La grande-maîtresse elle-même pûlit sous son masque d’impassibilité.

— Quel sermeïît exige notre sœur conductrice? demandat-elle.

— Le serment sur l’Évangile, répondit Marianna sansquitter. Amélie des yeux.

— L’Évangile! murmura celle-ci avec terreur.

— Que l'Évangile soit apporté, selon le vœu exprimé par notre sœur conductrice, dit la grande-maîtresse en s’adressant aux ofïicières.

L’intervalle qui- s’écoula entre l’aller et le retour fut rempli par une agitation inaccoutumée.

On blftmait généralement la conduite de Marianna ; on connaissait sa haine pour Philippe Beyle, et l’on s’affligeait de la voir reporter cette haine jusque sur une personne affiliée, et touchant de si près h la grande-maîtresse.

De son coté, la grande-maîtresse n’avait que des inquiétudes vagues; elle ignorait complètement et ne soupçonnait même pas la faute d’Amélie ; elle mettait ses hésitations sur le compte de son ège, de sa timidité ; et elle ne voyait dans la proposition de Marianna qu’une manifestation dernière d’une vengeance à bout de ressources.

Le livre saint fut apporté et placé ouvert sur l’autel.

Cette épreuve devait être décisive, au point de vue de Marianna.

Fille pieuse, épouse chrétienne, Amélie allait-elle profaner le monument de sa foi ? Ses lèvres craintives et pures oseraientelles s'ouvrir pour proférer un mensonge §acrilége ?

Cette niême pensée possédait et étreignait le cœur d’Amélie.

Ce fut à peine s! elle entendit la voix de la grandc-maîtresso, qui lui ordonnait d'étendre la main.

— Jurez-vous sur les saints Évangiles d’obéir aux lois de la Franc-Maçonnerie?

— Je le jure, répondit-elle d’une voix faible.

— Jurez-vous de ne jamais trahir scs doctrines, de ne jamais révéler ses mystères ?

Luc nuée passa devant les yeux d’.Amélie; une vision lUi montra Philippe persécuté, poursuivi, et l’accusant à son tour.

— Je le jure, dit-elle.

Marianna retint im cri de rage, et, laissant tomber sa tête sur sa poitrine, elle murmura :

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— Comme elle l’aime !

Cet effort avait épuise Amélie; elle chercha un appui, et tomba entre les bras des sœurs officières...

Heureusement, la réception était terminée.

l'n dernier usage prescrivait de ne pas- fermer la loge avant de procéder à une quête en faveur des pauvres. En conséquence, une des sœurs hospitalières fit le tour des quatre parties du monde, c’est-à-dire de l’assemblée ; et chaque francmaçonne déposa une offrande en rapport avec sa fortune. *

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