CHAPITRE XXIX
Le piège.
Un dtncr au Cafc Anglais cxigo une apparition dans une loge au lliéairc et un tour au Cercle. Le comte d’ingrande et Philippe Beyle connaissaient trop bien le code de la vie mondaine pour essayer de se soustraire à ces deux principaux articles. Vers onze heures, ils entrèrent au Club, avec l'intention d’y distribuer deux ou trois poignées de main, de s’y déganter, de s’y reganter et de partir. Rien de plus sagement résolu, comme on voit.
Le hasard voulut que ce soir-là ils entrassent dans uncpièco où l’on jouait.
Machinalement, ils prirent place à une table de jeu, autour de laquelle des hommes vraiment supérieurs par l’intelligence étaient confondus avec quelques-unes de ces nullités facétieuses qui n’ont d’autre mérite que celui de .savoir se ruiner en souriant, dussent-elles , au premier jour de pauvreté, se brûler paisiblement la cervelle entre un dernier cigare et une dernière grimace.
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Philippe Beyle et le comte d’Iiigrande étaient à peine assis, que le dialogue suivant s’engagea entre une frisure blonde qui arrivait et une barbe olympienne au repos ;
— Vous ne serez donc jamais exact, Bécbeux? dit la barbe au repos.
— Colombin, ne m’accablez pas de reproches ; je sais mes torts, repartit la frisure.
— Vous deviez venir me prendre à Tortoni entre cinq et six • heures?
— C’est vrai.
— Et il en est onze passées. ■
— Archi-vrai.
— Eh bien! mais ce n’est pas plaisant... dit Colombin étonné.
— C’est même excessivement désagréable ; mais il y a des circonstances atténuantes, et je demande à les plaider.
— Tu plaides donc, toi, Bécheux? dit un joueur sans se retourner.
— Je pourrais plaider, répondit Bécheux offusqué par celle " interpellation ; je suis inscrit au tableau des avocats.
— Bécheux avocat? murmurèrent quelques personnes en levant la tête.
— Oui, messieurs, oui, dit-il en se rengorgeant et en jouant avec son lorgnon.
— Charmant. -
— Inou'il...
— Ravissant!...
Et un éclat de rire général couvrit ces acclamations ironiques.
Bécheux devint rouge; il essaya de sourire, mais il n’y parvint pas.
— Voyons, reprit Colombin, le prenant en pitié; quelles sont les circonstances atténuantes?
— Acceptez-vous le cas de force majeure? dit Bécheux.
— Qu’est-ce que cela?
— Par exemple, l’iiicarcéralion ?
— Comment, on vous aurait tenu enfermé, Bécheux ?
— Vous allez voir.
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— Allenlion! maître néclieux va plaider! s’écria le mt'me joueur.
— Je revenais du bois de Boulogne vers trois heures; vous voyez qtîe j’avais parraiteuient le temps d’arriver à Torloni pour cinq heures. Le temps était superhe...
— li’air pur.
— Les oiseaux faisaient entendre de délicieux concerts.
— Oh! messieurs, s’écria Bécheux, vous m'interrompez toujours !
— Continuez, dit Colomhin.
— Je montais Grippe-So'eil; vous devez connaître Grippe- Soleil?
— Non, mais c’est égal.
— Je l'avais mis au trot, qui est l’allure où il excelle, reprit Bécheux.
— Sa main sur son coursier laissait floltcr les rênes...
— C'était sur la limite d'.\uteuil et de Boulainvilliers; depuis quelques instants, je «c pensais qu’à mon rendez-vous de Colombin. Je me disais-: Colomhin m’attend, ne soyons pas en retard. Un rendez-vous, c’est sacré. Les rois n’ont pas d’autre politesse qiife l’exaclilude.
— Peste! voici un joli monologue.
— Toutes les cinq minutes, je consultais ma montre... qui est une fort belle montre... Avez-vous vu ma montre?
Silence unanime.
— Tout à coup....
— Ah ! l’intérét commence enfin, murmura un des auditeurs.
— J’aperçois le pavillon que s’était fait construire ce pauvre
Porqueval, mon ami intime; le baron de Porqucval, qui vient de mourir; Porqucval, vous savez?
— Après? dit Colomhin.
— Toutes les fenêtres étaient fermées; seule, la |)orle d'entrée était cntr’ouvertc. Je m’imagine que le pavillon est à vendre. Alors, je n’en fais ni une ni deux, je jette mes brides à Tohy; vous Savez, Tohy, hein?
— Ensuite?
37i LA FRANC-MAÇONNERIE
— Puis, j'entre dans l’habitation en me disant : Tiens, ce n’est pas laid, cela! pourquoi n’achèlerais-jo pas cela? Achetons cela. J’y viendrai avec mon ami Colombin, avec ce cher Colombiu.
— Merci.
— Allons, allons, Béclieux a acheté le pavillon Porqueval, dit un membre du Club.
— Nullement, répliqua Bécheux, et voiUi l’endroit où je sol- • licite toute votre attention.
— Messieurs, c’est bien réellement un. avocat; je le reconnais h cette formule.
— Bécheux, noire attention vous est acquise.
— Voici. En acheteur scrupuleux, je fais lé tour de l’immeuble, je visite le jardin; je ne rencontre personne. La cave était placée sous le perron, je veux aussi explorer la cave ; j’y pénètre. Il n’y avait pas deux minutes que je lorgnais les tonneaux, lorsque j’entends la porte qui se referme. J’étais prisonnier.
— Prisonnier 1
— Hum! cela tourne à l’Anne Radcliff.
— Je me disposais à appeler, lorsqu’en m’approchant de la porte, j’apert,‘us, par les jours que dessinaient les. arabesques de fonte... devinez quoi?
— Messieurs, Bécheux n’est pas seulement un avocat, c’est encore un romancier ; voyez quelle habileté dans les suspensions de son récit.
. — Puisqu’il l’exige, dit un joueur, fournissons-lui la réplique. Voyons Bécheux, qu’aperçfltes-vous ?
— Un fantôme? ' '
— Un chevalier couvert d’un casque à plume rouge et à visière noire?
— Une licorne qui vomissait des flammes?
— Non, messieurs, j’aperçus une femme, une femme trèsbelle et que je reconnus aussitôt.
— Voilh Bécheux en bonne fortune !
— Le fat!
— Vous connaissez tous celles que j’ai vues, messieurs.
Digiîi^ed by
— Vraimenl? dit d’une voix dislrnitc PliilijiiK; Bcyle, qui ne cessait déjouer avec un bonheur sur|)renaut.
— Et vous plus que personne, monsieur Iteylo.
— Bah ! s'écria-l-on de toutes parts.
— Mon cher Récheux -, dit Colombin , si vous tenez aljsolunient à être indiscret, n’aggravez pas vos torts en biilhutiant plus longtemps.
Récheux, piqué par cette observation, continua :
— Certainement, le hasard est pour beaucoup dans ma decouverte, mais néanmoins elle a son prix. De|)uis quelque temps, il n’est aucun de vous qui ne se soit demandé et qui ne .SC demande encore ; On diable se cache donc la Marianna?que devient donc la Marianna?
Philippe Beyle fit un mouvement ; mais, tranquille en apparence, il continua de jouer, c’est-ii-dirc de gagner.
— F.h bien ! messieurs, la Marianna demeure à Boulainvillicrs, où elle est mystérieusement réfugiée dans le pavillon de mon pauvre ami Porqueval. Dès que je l’ai reconnue, je lui ai souhaité le bonjpur à travers la porte. Elle est venue me délivrer en me recommandant le plus grand secret... Et voilà pourquoi je n’ai pu me trouver aujourd'hui à Tortoni , au rendez-vous de Colombiu.
Récheux avait fini. Récheux s’essuya le front. Bécheiix reçut avec modestie les félicitations de ses auditeurs.
[.‘attention inquiète que Philippe Iteyle avait prêtée à cette nani’ation ne l'avait pas empêché de réaliser des bénéfices con sidérablcs, si considérables qu’il lui devint même impossible de quitter décemment la partie.
En conséquence, Philippe écrivit un petit billet à Amélie pour la prévenir qu’un travail important le retenait au ministère et le forcerait probablement à y passer la nuit.
Puis il se remit au jeu.
Bientôt la fortune se retourna vers un autre amant avec la soudaineté et l'insolence des courtisanes. De Philippe elle alla à Récheux. Récheux hérita entièrement de Philippe, qui, après s’être obstiné quelque temps encore, finit par se trouver en perle de mille louis.
Il put se lever, cette fois.
LA FRANC-MAÇONNERIK
Cinq heures du matin allaient sonner.
Philippe Beyle remit à M. Bécheux une carie de visite au dos de laquelle il avait écrit au crayon ; « Bon pour mille louis, que je payerai aujourd'hui, à midi. »
— Mais, mou cher, dit Bécheux, empressé de montrer son savoir-vivre, je n’accepte que votre parole. Reprenez votre carte. •
— Je puis mourir d'ici à quelques heures.
— Mes regrets seraient assez vifs pour me faire oublier ma créance.
— Vous ôtes un galant homme, c’est connu, répéta Philippe; mais permettez-moi d'agir en cette occasion selon mes habitudes.
Dès que Philippe et le comte se trouvèrent seuls sur le boulevard, Philippe dit :
— Il me manque à peu près, en ce moment, quatre cents louis pour m’acquitter envers M. Bécheux.
— Bagatelle! répondit le fomte d’ingrande. Attendez-moi chez vous, mon cher.
Ils se séparèrent.
Le comte se dirigea vers le faubourg Montmartre, tandis que Philippe Beyle, mécontent de sa nuit et de lui-même, se hflta de regagner son hôtel.
Son étonnement fut grand, lorsqu’en traversant son antichambre, il vit son domestique profondément endormi dans un fauteuil.
Auprès de lui, un flambeau jetait ses dernières lueurs qui ne pouvaient déjà plus lutter avec l’aurore.
. — Ce pauvre garçon m’aura attendu, pensa-t-il.
H appela.
— Jean !
— Monsieur ! dit celui-ci éveillé -en sursaut.
— Vous ne vous êtes donc pas couché
— Que monsieur daigne me pardonner, dit le valet en se frottant les yeux ; dans ce moment, je ne sais pas bien encore où je suis.
— Vous êtes dails l’antichambre et il est six heures du matin, dit Philippe en souriant.
— 11 suffit que monsieur le dise pour que je le croie.
— Rnppelez vos idées, Jean.
— Les voilà, monsieur, les voilà toutes !
— J’ai envoyé un laquais, hier.
— Un laquais ! répéta Jean d'un air ahuri.
— Vous en souvenez-vous ?
— Monsieur veut dire : deux laquais.
— Comment !
— Celui de l'après-midi et eelui de minuit.
Philippe secoua doucement le bras de Jean.
— Ah çà ! vous réveillerez -vous à la fm ?
— Ouij monsieur, dit Jean elTrayé.
— Je vous demande s’il est venu hier un homme de ma part.
— De votre part ? oui, monsieur... avec une voilure.
— Eh ! non, dormeur enragé... avec un billet !
— Avec un billet, c’est vrai. 11 est venu avec un billet, je l’avais oublié.
— Pour madame ?
— Pour madame, oui, monsieur, c’est moi qui l’ai reçu.
— Et vous avez remis immédiatement ce billet à ma femme, n’est-ce pas? ■
Cette fois, Jean regarda Philippe avec une expression qui tenait non plus du sommeil, mais du complet ébahissement.
— Si j’ai remis ce papier à votre... h madame, balbutiat-il.
— Répondrez-vous?
— Mais monsieur sait bien que...
— Je no sais rien, dit Philippe avec impatience ; avez-vous, oui ou non, remis ce billet à madame ?
— Je l’ai donné à la femme de chambre, répondit Jean.
— Cela revient au même. Allez vous reposer.
— Je remercie monsieur. Je vais lui obéir.
Et Jean sortit, avec des gestes et des regards tels que Philippe en conçut quelques doutes sur la plénitude de sa raison.
Après avoir' remédié autant que possible au désordre que les fatigues avaient imprimé à sa toilette et à sa physionomie, Phi-
lippe Rcyle s’avança, sur la pointe du pied, jusqu’au seuil de la clianibre d’Amélie.
.\ucun bruit ne vint lui annoncer son réveil.
11 sup])osa que , contrariée par son retard et après une longue attente, elle ne s'était endormie qu’à une heure fort avancée.
Philippe ne voulut pas interrompre un sommeil déjà troublé par sa faute.
Ce ne fut qu’au bout de deux heures qu’il se décida à entrer chez elle.
Fille n’y était pas. Le lit était intact.
Philippe Reylo éprouva un de ces bouleversements j]ui mettent une première ride sur le visage d’un homme.
Il vit sur un guéridon le billet envoyé par lui.
11 s’en empai’a.
Le cachet y était encore,
Phiippe fit quelques pas au hasard dans sa chambre ; les pas d’un homme halluciné.
Cinq minutes ajirès, il-sonna. 11 s’était assis. Il feignait do lire une revue.
Ce fut Thérèse qui arriva.
Elle poussa une exclamation de surprise en apercevant Philippe.
— Ah ! s’écria-l-elle, monsieur n’est donc pas en danger ! Que je suis contente !
— En danger? Pourquoi pensiez-vous que j’étais en danger? demanda-t-il.
La femme de chambre demeura bouche béante.
— Parlez, Thérèse.
~ C’est que... hier...
— Eh bien, hier?
— On est venu de la part de monsieur.
— On est venu dire que j’étais en danger?
— Pas en danger, mais souffi’ant, répliqua la femme de chambre.
— Souffrant ?
— .\ la suite de votre chute de cheval. Et, en effet, monsieur est encore tout pftle.
— Conlinuoz , Tlicrc-sc, dit Philippe; ce que vous racontez m’intéresse ; je lions d’ailleurs ii savoir comment ma commission a été faite. On est donc venu hier ? A quelle heure ?
— A quatre heures de l'après-midi environ.
— De l'aprè.s-midi. C'csl hieiu Vous étiez là, sans doute?
— Oui, nionsienr.
— Qui csL-ce qui est venu ?
— Un domestique à la livrée du ministre.
Philippe Deyle so contraignit.
. — ,\ la liVrée du ministre ? Vous en êtes sûre, Thérèse ?
— Oh ! oui, monsieur. D’autant plus sère qu’il est venu avec une voiture du ministère.
— Ah !
— On dirait que monsieui’ ignore tous ces détails.
— Xon, certainement ; mais je crains qu’on n’ait été trop loin... qu’on n’ait alarmé à tort ma femme. Ce domestique, vous l’avez entendu, qu’a-t-il dit?
— Il a dit que monsieur était tombé de cheval en se rendant à la maison de campagne du ministre, mais que c’était peu de chose ; que, du reste, si madame voulait savoir à quoi s’en tenir, le ministre'lui envoyait une de ses voitures, qui avait ordre de la conduire immédiatement aiqu’ès de monsieur.
— J’entends... auprès de moi... oui, Thérè.sc ; mais ce n’est pas tout.
— Quoi donc ?
— Mad.ame... qu’est ce qu’a fait madame ?
— Elle n’a fait qu’un saut d'ici dans la voiture, dit la femme de chambre.
— Elle est partie?
— Je le crois bien !
— Pour... où? demanda Philippe respirant à peine.
— Je ne l’ai pas demandé à madame
— Thérèse, on étoufl'e ici. Ouvrez cette fenêtre.
Philippe eut en ce moment le courage et la force de .s'imposer la plus horrible des contraintes, afin de cacher à scs gens les atteintes presque déshonorantes d'un rapt aussi éclatant..
Tlicrèso, immobile, le reganlait.
— Monsieiu’ a peut-être eu tort de s'en revenir si tût, ditclle ; et je ne compreads pas que madame n’ait pas accompagné monsieur, dans l'état où H est.
— Vous pouvez vous retirer Thérèse ; je sais tout ce que je voulais savoir.
La femme de chambre obéissait ; il la rappela.
— J'attends M. le comte d’ingramle, dit-il; prévenez Jean afin qu’il l’introduise dans mon cabinet, au cas où je ne serais pas encore rentré.
— Comment ! monsieur veut sortir? Monsieur n’y pense pas ! reprit Thérèse.
— Allez.
Puis il se leva.
11 venait de- se rattacher à un espoir.
Malgré l'heure matinale, il courut chez la marquise de Pressigny ; mais ce fut pour apprendre qu’elle était partie la veille pour la campagne.
Sa seule espérance anéantie, Philippe dut se retourner forcément vers le soupçon qui avait jailli dans sa pensée lors de • l’interrogatoire de Thérè.sc.
Sa femme avait été victime d’un guet-apens dressé par Maria nna.
C'était à Poulainvilliers que demeurait Marianna ; c’était à Roulainvilliers qu’on avait attiré .Amélie. Le doute devenait presque imi)Ossiblc.
De retour chez lui, il trouva le comte d’ingrande qui l’attendait.
I.e comte jeta un coup d’œil étonné sur Philippe et lui dit ;
— Vous vieillissez, mon cher.
— Je vieillis ? murmura Philippe Beylc.
— Ah çà ! tournez-vous donc du célé de cette glace ; vous, êtes cadavéreux. Mon gendre, je ne vous conseillerais pas de passer souvent vos nuits ù jouer. Voici vos quatre cents louis que je vous apporte.
— Je vous remercie.
— Ces jeunes gens d'à présent ! Plus d’ardeur, plus de tempérament. C’est incompréhensible.Voyez-moi et regardez-vous.
— Oui, la fatij,'ue...
— Tiens ! voiis.avcz adielé cela ? dit le eoinle en appliquant son lorgnon sur un petit cadre.
— Quoi ?
— Ce Corot. Je l’avais niareliandé, il y a deux mois, i>our... pour quelqu'un. C'est très-frais; un peu néigligé. A propos...
Il se retourna, vers l'hilippc.
— Je veux embrasser Amélie.
Philippe ne bougea pas.
— Si nous passions ebez elle ? dit le comte en marchant vers la [lorte.
Philippe étendit la main pour l'arrêter.
— Ah! ditM. d'ingrande, elle est sortie?
— Oui.
— Déjà? Quelque pratique de dévotion, sans doute. Jallcndrai son retour. Jean me servira à déjcunei'. Sans indiscrétion, qu’est-ce que vous avez payé ce Corot ?
— Vous attendrez... son retour ?
— Est-ce que cela vous gêne? reprit le comte. Vous avez l’air troublé, ce malin; je Tai remarqué quand vous êtes entré.
La porte de la chambre s’ouvrit. Thérèse parut.
— Monsieur... dit-elle avec agitation.
— Qu’est-ce que c’est? je ne veux pas recevoir! s’écria Philippe, heureux de cacher son embarras sous uneexijlosion d’impatience.
Le comte fit signe 5 cetto lillc de parler.
I — Ce n’est pas une visite, monsieur, c’est bien autre chose! dit Thérèse d’une voix mystérieuse.
— Eh bien ! je vous écoute.
— M™“ la comtesse d’Jngrande est arrivée à Paris. A peine descendue dans son hôtel, elle vient d’envoyer un de ses gens jiour prévenir madame qu’elle l’attendait.
— M“ie d’ingrande à Paris ! s’écria Philippe,
— Il n’y a rien là de surprenant, reprit le comte qui l'observait.
— Vous avez raison, balbutia Philippe.
Le comte ajouta .
— Et elle désire voir sa fille; c’est encore tout simple,
c’est..; comme moi. ■. •
— Que dois-je répondre au laquais? demanda Thérèse en regardant alternativement les deux hommes.
Comme aucun d’eux ne prenait la parole, elle continua :
— Monsieur veut-il -que je dise que madame n’est pas à Paris?
— Non! s’écria Philippe Beyle ; j’attends madame d’un in- .stant à l’autre.
Le comte d’ingrande congédia d’un geste la femme de chambre.
liés que la porte se fut refermée sur elle, il marcha h Philijjpc et ne lui dit que ces mots :
— Où est ma fille ?
-^ Monsieur le comte...
— Répondez, où est-elle? Votre figure renversée, vos phrases entrecoupées me font présager un malheur.
— Eh bien, oui, dit Philippe, un malheur! Il y a un malheur sur elle comme sur moi.
— Je m’en doutais.
— On a usé d’un subterfuge, pendant mon absence, pour enlever Amélie.
— Quand? demanda le comte terrifié.
— Hier.
-Qui?'
— One femme.
— Philippe, vous êtes fou.
— C’est vrai, je devrais dire un démon , puisqu’il s’agit de Marianna. . '
— La’ cantatrice Marianna? -
- — Oui.
— Colle qui fut votre maîtresse.? ' .
— Celle-là, et qui me fait cruellepienl expier aujourd’hui mon caprice d’autrefois. ^
— Au nom du ciel, expliquez-vous! dit le comte; dans quel but supposez-vous que cette Marianna ait fait enlever ma fille ?
. — Le sais-je?
— Croyez- vous à un danger réel ?
— Je crois à tout, dès ([ue j'aper(,:oisle doigt de Marianna.
— Quel parti coniplcz-vous prendre?
— Un hasard inouï ni'a mis sur la trace de ce rapt. Vous rappelez-vous l’histoire racontée au club par M. Hécheux?
— Non.
— 11 n'importe. C’estgràceà celle histoire, si saugrenue qu elle . soit, que je connais la demeure de Marianna. . .
— Vous la connaissez? s’écria la comte d’Ingrandc; mais alors partons, partons tout de suite! Un tel enlèvement i)articipe plus de la folie que du crime. Allons trouver cette femme.
— Soit, monsieur le comte.
— Habituée aux expédients de théfdre, elle aura voulu les transporter dans la vio réelle. Il est impossible, à l'heure qu’il est, qu'elle ne îe repente pas de son imprudence.
Philippe Beyle hocha le front.
— Vous ne connaissez pas la .Marianna , dit-il.
ij.MRPL'