‹ La francmaconnerie des femmes Charles MonseletChapitre 37 sur 40 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

L’épée d’iréaée.

Le lecteur a compris qu’Amélie était effectivement tombée clans les rets de Marianna.

Devons-nous révéler les moyens employés par eelle-ci? N’a-t-on pas assez dit quelles nombreuses intelligences la Franc- Maçonnerie des femmes comptait en tout beu ? Est-il utile de faire entendre, par cxemide, que la narration de M. Bécheux était une chose prévue et ordonnée ?

Arrivée au pavillon de Boulainvilliers, Amélie avait été introduite dans une salle du rez-de-chaussée, où elle s’était trouvée en présence de M™e de Gnillermy, de la comtesse Darcct, do M“* Flachat et de M“« Ferrand.

Elle les reconnut immédiatement, et la crainte traversa son ‘esprit.

— Mesdames, veuillez me dire où je suis ? demanda-t-elle.

— Vous êtes sous notre sauvegarde, lui répondit la comtesse Darcet.

— Mais mon mari... cette chute?

— On a (Irt cniployor ce moyen pour vous conduire ici.

— Je ne suLs donc pas chez le iniiiislre? dit Amélie avec clonncmcnt.

— Vous êtes chez une de nos sœurs.

— Lacpielle?

— Vous rap|)rendrez bientôt. ^ ^

— Mesdames, mesdames, qu’est-ce que cela signifie ? Pourquoi m'a-t-on trompée ? Est ce un jeu ? Dissipez mon inquiétude, je vous en prie.

— Au milieu de nous, vous n’avez rien à craindre, dit M“>e r.uillermy.

— Il n’importe ! On a usé de mensonge pour m’attirer dans cette maison ; je ne peux, je no dois pas y rester.

— Ma chère enfant, dit la comtesse Darcet, votre volonté cesse d'ètre individuelle, du moins pour quelques instants; car nous agissons aii nom do la Franc-.Maçonnerie,

Ce mot glaça les veines de la jeune femme.

— De la Franc-Maçonnerie ! murmura-l-elle.

— Quoi(|uc nouvelle dans notre ordre, vous n’iguorez pas la prudence de nos décrets, non plus que l’esprit de sagesse qui préside à nos actions. Vous alarmer, c’est donc nous faire injure.

, — Mais pourquoi dos détours? Ne serais-je pas accourue de plein gré sur un appel de notre société?

— Tout vous sera ex()liqué, dit M™'? Ferrand avec douceur.

— J’en appelle à la granrie-maîlressc.

— Son autorisation est inutile ici. Toute sœur a le droit do nous requérir au nombre do quatre, sans engager pour cela notre responsabilité.

— Qui vous a requises? demanda Amélie.

Les quatre femmes gardèrent le silence.

— Do sorte que je suis votre prisonnière, rcprit^ello.

— Pour peu do temps.

— Mon mari s’étonnera de mon ab.sence.

— N’ous avons songé à tout ;que cette considération ne vous préoccupe point.

— C’est bien, dit .Amélie ; je suis en votre pouvoir; j’attendrai ma délivrance de votre bon plaisir.

LA FRANC-MAÇONNEKIE

Lorsqu’elle. se vit seule, Amélie essuya de pénétrer le mystère qui renvironnait. Sa première pensée fut celle-ci : Kiilippe avait-il déjà trahi le secret qu'elle lui avait confié ? Dans le même instant où elle subissait pour lui mille combats et mille remords, à l'heure où pour le sauver elle parjurait sa foi chrétienne, lui, inhabile et dédaigneux, avait-il laisse surprendre son imprTOence ou*son scepticisme ?

— Qui sait si maintenant on ne lui' tend pas le même piège qu’à moi ! se disait-elle; et s’il y tombe, quel conipte la Franc- Maçonnerie ne me demandera -t-clle pas de ma faute?

Cette rêverie l’absorba {tendant jtlus d’une heure.

La pièce où se trouvait enfermée Amélie était, comme nous l'avons dit, une dépendance du rez-de-chaussée. Une fenêtre, à Jaquellc des barreaux avaient été posés récemment -donnaitsur une cour intérieure. Le mobilier était simple ; d’un côté une bibliothèque, de l'autre une panoplie.

Cette panojilic dans la maison d’une femme était une particularité assez significative pour attirer l’attention d’Amélie.

Un soupçon s’empara d’elle à l’aspect de ces armes.

Ktait-elle bien chez une femme, en effet ?

Mais ce soupçon s’effaça au souvenir de l’honorabijité de jlmo Ferrand et des trois autres femmes qui s’étaient constituées ses gardiennes.

Néanmoins elle examina en détail la panoplie, qui était du plus beau travail artistique.

Elle s’arrêta tout à coup, étonnée, devant un écusson qu’elle reconnut pour être celui de la famille do Trémeleu.

Une épée qu’elle détacha du faisceau lui offrit également le chiffre dlrénée.

Ce nom, qui se représentait subitement à elle dans un tel lieu et dans de telles circonstances, lui inspira de mélancoliques réflexions.

— C’était l’époux que ma mère me destinait, pensa Amélie; il était du même rang que moi. AveeJui, ma vie se fût écoulée silencieuse et digne, sans ardeurs, mais sans remords. J’ai méconnu la volonté maternelle; Dieu m’en punit.

La journée s’acheva sans amener la délivrance d’Amélie;

une chamlirc à coucher élail allcnanle à la pièce où elle était fléleniie : elle y passa la nuit. On lui avait donné une camériste, ou plutôt une surveillante.

Le lendemain, vers raidi, elle entendit un bruit de pas.

Cinq feinines entrèrent.

La première semblait la moins émue ; Amélie la reconnut : c'était Marianna.

Toutes deux écliang^-renl un regard lent, profond.

— Madame, dit Marianna, vous êtes libre.

Une telle décision n'avait pas été prise sans de .longues et mûres délibérations. Les arguments de Philippe Beyle, ses intentions, son énergie bien connue, tout cela avait été discuté et mis en opposition avec les projets de Marianna. Son plan de vengeance avait dû céder devant l'intérêt de la Franc-Maçonnerie des femmes.

A ces paroles inattendues, Amélie demeura immobile et comme indécise.

— Si je suis libre maintenant, pourquoi donc étais-je prisonnière tout à l'heure ? dit-elle ; ma délivrance m’étonne autant que ma captivité.

— C’est à votre conscience qu’il appartient de vous répondre, répliqua Marianna.

Amélie se tourna vers les autres femmes, qui l’examinaient avec une sincère expression de tristesse.

— Et vous, mesdames, serez-vous plus explicites? leur demanda-t-elle.

— Vous avez trahi notre sçciété, murmura M™* Ferrand.

— Est-ce au témoignage de madame que vous vous en rapportez? dit Amélie en désignant Marianna par un mouvement de tête méprisant.

— Non.

— Alors où sont les preuves de votre accusation ?

— Votre mari sort d’ici.’

— Philippe ! s’écria-t-ellc avec angoisse.

— Il a parlé, et ses paroles ont été entendues de nous.

— C’est impossible !

— Madame, notre douleur égale la vôtre.

— C’est lin nouveau piégé. Philippe n’a pu parler. D'ailleurs, qu’aurnil-il pu dire ?

Marianna sourit froidement et répondit :

— A cpioi bon tant vous inquiéter, si vous êtes innocente? Laissez là ces propos. La liberté vous est rendue ; que n’en profitez-vous ?

— Vous avez raison, dit Amélie après un silence ; je me disculperai devant la Franc-Maçonnerie des femmes.

Et s’adressant à Marianna :

— Mais auparavant, il faut que je vous entretienne en' particulier, à l’instant même. Mesdames, le pemettez-vous ?

— Notre rôle est fini, dit la comtesse Darcet en se retirant, suivie de ses amies silencieuses.

Certaine de leur départ, Amébc revint devant Marianna.

— Est-ce la vie de Philippe ou la mienne que vous voulez ? lui demanda-t-elle.

— .le ne veux la vie de personne, répondit Marianna.

— Il faut que votre haine se décide pourtant et choisisse entre lui et moi. Je suis la.sse à mon tour de vous rencontrer sans cesse sur mon passage. Votre opiniâtreté n’a plus de nom ; et quand je songe que vous m’avez tenue prisonnière, là, chez vous, je vous trouve d’une hardiesse à mériter .tous les clifitimcnts.

Cette apostrophe siffla comme une lanière aux oreilles de Marianna.

— Finissons-èn, reprit .\mélic. Et d’abord, pour ce qui est de la Franc-Maçonnerie des femmes et de ma trahison, sachez que vous, êtes aussi bien perdue que moi .

— Laquelle de nous deux a parjuré son serment?

— Je prouverai votre complicité. Je montrerai les lettres anonymes que vous avez fait écrire à Philippe. Ce sont ces lettres qui lui ont inspiré ses premiers doutes, et qui l’ont engagé 1^1 épier mes sorties. L'homme qui les a écrites, sous votre dictée, je l’ai cherché, je l’ai découvert. Vous l’aviez payé, je l’ai enrichi. H témoignera contre vous.

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— Inventions ! nuirimira Marianna qui ne put se défendre de quelque trouble.

— (juevoiis êtes bien une femme de théâtre, dit Amélie, en haussant les épaules, et à quels nrisérables moyens vous ne dédaignez pas de recourir ! Je m'étonne que, me tenant en votre ix)uvoir, l'idée ne vous soit pas venue de me faire disparaître dans une trappe. C’eût été digne de vous.

Marianna Voulut répondre.

Mais la jeune femme n’avait pas fini ; l’indignation la rendait puissante.

— Je n'ai jamais ha’i personne jusqu’à présent, mais il me semble que je m’y prendrais autrement que vous en pai'eil cas, et surtout plus hautement. La haine a sa noblesse, elle aussi. Vous ne vous en doutiez guère, n’est-il pas vrai ’? .\llez, vous ne méritiez pas d’être aimée de Philippe !

Ce mot était le coup de grâce.

Kn le.recevant, les lèvres de .Marianna blanchirent.

— Je ne... mérilais pas... son amour ? balbutia-t-ellc, partagée entre la colère et la douleur.

— Non, dit Amélie. ^

— Kt... iKiurquoi ?

— Parce que vous n’avez pas su mourir à ses pieds ou le frapper aux vôtres !

Marianna bais.sa la tête.

— C’est vrai, dit-elle comme en se parlant à elle-même; j'ai été barbare, ne [Kmvant être forte. D’où cela vient-il ? Hélas ! de mon enfance sans doute. On m’a trop touripentée et battue l)our qu’il no m'en soit [las resté un mauvais levain. Ce n’est pas comme cela que se font les éducations dans votre monde, n’est-ce pas? Où voulez-vous que nous autres nous apprenions ce qui est vice et vertu? Au sortir du berceau, nous ne savons épeler que deux mots : Travail et crainte. Ensuite, si nous devenons mauvaises, on s’étonne, on .s’irrite; ou ne veiitpasque le sang grossiei’ de nos pères se réveille par intervalles dans nos veines. J’en suis fâchée, madame, mais je n'ai pas été à l’école des vengeances raffinées ou superbeç. Je me venge comme je peux et comme je sais ; je n’y mets pa&.d’amour->

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propre. Après cela, que j’aie méritée ou non d ôlre aimée de votre mari, c’est une question que vous ne pouvez guère décider, vous. Mais ce que je n’ai pas mérité, à coup sûr, c’est d’ètre traitée par lui avec dédain et lâcheté;- c’est d’èlrc, jouée comme un cheval et frappée comme une esclave. Fille du peuple ou fille du monde, il n’y a qu’une manière de ressentir de semblables outrages. •

— Vous vous trompez, répliqua .\mélie; ce qui serait un crime vis-à-vis d’une femme légitime, n’est qu'une punition souvent exemplaire pour une femme placée en dehors de la loi et du respect. Soyez honnêtes, avant tout, si vous tenez à être traitées en femmes honnêtes. Pourquoi auriez-vous les mêmes privilèges que nous autres? Vous n’êtes que des hochets aux mains des hommes, vous le savez, vous acceptez cette situation, et vous ne voulez pas qu’un jour ou l'autre on vous rejette comme des hochets, dût-on vous briser en vous rejetant! L’orgueil ne rachète pas le malheur. Si Philippe vous a frappée dans un instant d’oubli, c’est qu’une colère supérieüre à la sienne précipitait son bras. Vous auriez dû vous incliner ; mais non, vous avez voùlu la lutte, la lutte obscure, vile, masquée; la lutte avec la délation et la calomnie. Il n’est plus en votre pouvoir ni au mien d’en arrêter les effets maintenant ; nous roulerons ensemble dans le gouffre creusé par vous.

— Eh bien, tant mieux ! s’écria Marianna; car je vous hais encore plus peut-être que je ne le hais, lui ! Je vous hais pour tout le bonheur que vous lui avez donné! Je vous hais, ])Our votre beauté pure et calme, rivale de ma ))caulé inquiète et sombre; pour votre enfance bénie, envbloppéo de dentelles, couverte de baisers ; pour votre jeunesse fière et studieuse ; pour votre rang, pour votre nom, pour tous les avantages que vous a faits le hasard ! Je vous hais pour votre supériorité qui m’accable! Je vous hais enfin, parce je l’aime toujours !

— Ah ! s’écria Amélie en se redressant comme la statue de la Pudeur indignée.

— Comprenez-yous maintenant pourquoi ma haine a deux serres, et pourquoi je ne peux atteindre lui sans vous, vous sans lui ! Je l’aime, je f aime plus que jamais !

— Madame!...

— Vous avez voulu inc parler en particulier, conliuua Marianna; je vous ai écoutée; je vous ai laissé dire tout à votre aise. Vous me laisserez dire aussi, moi. J'ai appris par vous que je n’élais qu'un grain de [loussicre, la moindre des créatures, la jiroie du malheur. Soit. Ce que vous n'avez pas ajouté, je le devine ; vous êtes surprise de ce que je n’aie pas demandé à la religion un refuge. Que voulez-vous ! on ne m’a jias seulement appris un Puter quand j’étais petité. Je vous l’ai dit ; c'est toute une éducation à faire. Mais quelle que soit la sévérité de celui (pii inc jugera, il ne verra dans nia vie qu’un amour, qu’une faute. Je n’ai jamais aimé que Philippe, je n’aimerai jamais que lui, mais à ma manière, entendez-vous ? comme les filles de pauvres gens, hrutalement, égoïstement, sans raison. C’est incompréhensible, je le sens ; mais je ne veux jias qu’il soit heureux par d’autres ; je préfère qu’il souffre par moi. Ah! si on pouvait me le livrer malade, abandonné, sans ressources, je l'adorerais plus que je ne l’ai jamais adoré ; toutes mes minutes seraient à lui. Madame, je ne sais pas comment vous l'aimez, mais je doute que ce soit autant et mieux que moi.

Amélie n’avait jamais entendu rien de pareil.

I.a révélation de cette passion étrange la remplissait de stupeur.

— Tenez, ajouta Marianna qui prenait sa revanche; il y a une chose qui, de tenijis en lémps, me console ; il y a un souvenir qui est pour moi ce que la goutte d’eau est pour le condamné : pendant trois mois il m’a bien aimée.

— Assez, madame ! dit Amélie.

— Si vous saviez les .serments qu’il m’a faits, le soir, quand sa tête s’appuyait sur mon épaule ; qu’il était alors enthousiaste et Ixiau, mon Philippe!

— Oh ! vous allez vous taire ! s’écria Amélie.

— Pourquoi donc'?

— Parce que je vous l'ordonne.

— Vous ! dit Marianna avec un sourire railleur.

— Oh ! misérable et lèche ! murmura Amélie en s'avanyaiit vers elle ; enfant de la boue, qui ne sait que ramasser de la houe jiour insulter! femme (pii se salit pour .salir !

sa

Marianna eut un moment de réflexion.

— Voyons, dit-elle à Amelie, vous qui êtes de noblesse comme je suis de théâtre, qu’eussiez-vous donc imaginé contre une femme que vous auriez haïe comme je vous hais ?

— Ne le devinez-vous pas?

— Je ne suis pas assez ingénieuse pour inventer, inaisjesuis assez courageuse pouf ne pas reculer.

— Dites-vous vrai ?

— Essayez.

Amélie alla vers la porte et y mit le verrou.

— Que faites-vous? dit Marianna étonnée.

— Vous allez voir.

Ensuite, se dirigeant vers la panoplie, Amélie en détacha deux épées contenues dans deux fourreaux de chagrin. L’une était l’épée d’irenée.

— DeVinez-vous, maintenant? dit Amélie,

— Cn c|.uel? murmura Marianna.

— Un duel.

— Nous ne sommes que des femmes...

— Nous nous haïssons comme des hommes, nous pouvons nous battre comme des hommes.

— Sans témoins ?

— Chacune de nous va écrire quelques mots qui attesteront la loyauté de notre combat. Cela suffira. La survivante anéantira son écrit.

— Mais...

— Vous hésitez! J’en étais sûre, dit Amélie avec un inexprimable dédain et en jetant les épées sur une table.

— Taccepte! s’écria Marianna.

— Ecrivons donc.

L’instant d’après, on eût pu voir un étrange spectacle dans cette salle, .éclairée par les lueurs incertaines d’un jour pluvieux. Deux femmes, jeunes et belles toutes deux, se battaient à l’ëpée. Le regard flamboyant, la joue pâle et le souffle suspendu, elles s’épiaient, cherchant à sefrapi>er au cœur. Jamais On n’eût assisté à un combat plus sobre de mouvements. L'art y était méconnu peut-être, du moins de la part de Marianna,

mais l'instinct au danger la protégeait mieux que n’auraient pu le faire ses vagues souvenirs d'escrime. Amélie, justement parce qu’elle avait reçu les leçons des professeurs les plus renommés, s’exposait beaucoup plus que sou adversaire. Elle invoquait des ressources de méthode à l'instant où l'autre, portant toute sa force uniquement dans son bras, lança son fer en avant et rencontra le but.

Amélie ne pouSsa pas un cri ; elle tomba, morte.

Marianna avait promis de renvoyer à l’liili])pe lieyle sa femme avant deux heures ; elle tint parole.

CJIAl’lTUl!: XXXI 1

Charentoo.

r.i'iicc à son système de fourgon-logis, M. Blanchard, comme on l’a vu, se donnait ordinairement le plaisir de se réveiller chaque matin en présence d’un nouvel horizon. Le choix du lieu était toujours abandonné au bon goflt du cocher; c’était sa grande préoccupation ; il fallait éviter la monotonie des perspectives souriantes, procurer un. réveil en forêt après un réveil en plaine, fournir une matinée au bord de l’eau après une matinée sur la montagne. Et que de difficultés à vaincre ! Ce cocher avait fini par devenir un véritable artiste, rien .qu’en cherchant ainsi l’originalikl (Jes contrastes. Du reste, M. Blanchard, qui appréciait et savait récompenser tous les genres de mérite, ne manquait pas de faire venir ce brave homme èt do le gratifier chaque fois que le iioint de vue était heureusement choisi. En jour, en ouvrant ses stores, M. Blanchard se voyait sur le Mont-yaléricn ; deux attelages de renfort expliquaient cette ascension ; le lendemain, il se sentait singulièrement balancé ; il était en pleine mer.

Or, il advint qii’un matin M. Blanchard, en se mettant à la fenêtre, n'aperçut qu'une haute muraille grise et nue.

Il fit la grimace d’un gourmet mal servi.

— Médiocrement réjouissant! dit-il; voyons de l'autre côté. Et, se retournant, il vit une seconde muraille absolument pareille h la première.

— C'est plat, c’est mauvais, grommela-t-il; le goôt de ce drôle se déprave. Allons, en roule; vite, sortons de ce puits!

M. Blanchard agita un cordon qui, d'habitude, mettait le cocher en émoi et les chevaux au galop.

Mais le ressort était sans doute cassé, car l’immeuble ne bougea pas. . »

Il eut recours à un autre cordon qui devait amener son valet de chambre ; mais ce nouvel appel demeura également sans effet.

La colère monta aux joues de ce sybarite de la locomotion. .

— Morbleu! s'écria-t-il; ces maroufles sont-ils donc au cabaret !

D'uneseule enjambée, M. Blanchard traversa le salon, l'antichambre, et il se trouva sur le marchepied.

— Holà! Poitevin, Baptiste...

I.a menace expira sur ses lèvres ; il était en face de trois personnages vêtus de noir. A la boutonnière du |)lus âgé fleurissait le ruban de la Légion d'honneur. Los deux autres n'offraient de particulier qu’une attitude silencieuse, méditative, incertaine.

M. Blanchard crut naturellement avoir affaire à trois honnêtes bourgeois attirés sous les roues de son char par une puérile curiosité. En conséquence, il fit un demi-tour sur luimême, rentra dans l’antichambre, y prit un carton et l’accrocha à l’extérieur ; c’était le fâmeux avis conçu en ces termes : aujourd’hui, relâche.

Les trois bourgeois ne parurent pas attacher une grande importance à l’apparition de cet écriteau. Cependant le plus Agé murmura quelques mots que les deux autres accueillirent avee des signes de tête approbatifs.

— Démence paisible, n’est-ce pas ? et cependant vanité exagf'i’éc.

— 11 s’imagine être une pièce curieuse,

— Les lettres de l’écriteau ont-elles été tracées de sa main ?

— Nous pouvons le lui demander.

D’abord stupéfait, M. Blanchard fut pris d’une irrésistible hilarité en entendant ces étranges paroles. Pendant plusieurs secondes il se tordit sur son marchepied.

— C’est cela, ajouta le monsieur décoré; dilatation nerveuse par le rire, joie sans motifs,

— Bravo! bravo! dit.M. Blanchard, dès qu’il put articuler.

— Si nous l’interrogions sur son identité ? demanda un de ces trois observateurs.

— Il n’y a pas de danger à cela, répondit le plus Agé.

— Monsieur... prononça le premier en s’adressant A M. Blanchard.

— Oui ! oui ! très-bien ! dit M. Blanchard se tenant toujours les côtés.

— Voulez-vous nous faire l’honneur de nous dire qui vous ôtes?

— Parfait! la scène des médecins de Molière. Ah! ah! ah !

— Manie thoAtrale ; il n’est constamment occupé que de choses de comédie...

— De bravos....

— De relAches...

— Il n’a pas répondu cependant à ma question ; permetlezmoi de la lui poser en de nouveaux termes.

— Volontiers.

— Est-ce à M. Blanchard que nous avons l’honneur de parler?

— A lui-mème, messieurs.

— Est-il vrai qu’il demeure dans un omnibus?

— Pas précisément, mais dans une voiture aussi grande qu’un omnibus.

— Nous permettra-t-il de visiter son domicile ?

— Avec plaisir, messieurs! répondit M. Blanchard avec des démonstrations de politesse exagérées et comme s’il donnait la réplique à -des acteurs.

— Vous voyez, dit le vieux monsieur en s’adressant à scs compagnons ; il s’exprime fort bien ; l’aliénation n’est que partielle; peut-être même n’y a-t-il que manie. Le traitement le plus simple est celui qui conviendra le mieux. •

Fn ce moment, un petit vieillard pâle, les yeux hagards, les vêtements en dosonire, sepfécij)ila dans l'enceintc où stationnait la voiture de M. Hlanchard.

— A moi, ma garde ! mes gcniilliomnies ! mon épée ! dondcz-moi mon épée! s'écriait ce malheureux.

Deux robustes garçons, qu’à leur costume on pouvait reconnaître pour des intirmiers, suivaient de près le petit vieillard. L’un d’eux tenait un ü’eillis de lin ou chemise de force, sous laquelle il s’apprêtait à le prendre comme un poisson dans un filet.

— Ah! vous(iui êtes roi comme moi, mon frère! dit le vieillard, faites-moi justice!

— Pourquoi tout ce tapage? demanda le personnage à la décoration.

— Monsieur le dip«cteur, répondit l’un des infirmiers en soulevant sa casquette, nous avons beau lui promettre qu’on lui rendra ses États, il ne veut pas recevoir sa douche.

— Monsieur le maréchal, et vous. Monsieur le grand chancelier, allez replacer mon frère sur le Irène qui lui ap[iartientî dit solennellement calui qu’on venait de qualifier du titre de directeur.

— Ah ! s’écria lo.uctit vieillard, ivre d’orgueil et de joie ; le jour de la justice est donc enfin venu ! A che\*al, messieurs, ù cheval! Tu, lu, tu, ru, ru, lui Hop!

Il marcha en triomphateur devant les deux infirmiers.

M. Hlanchard avait suivi celte scène d’un regard plein de stui)éfaction.

— Messieurs, dit-il enfin avec un accent courtois, mais légèrement ému, seriez-vous assez bons à votre tour pour m’apprendre à quelle distance de Paris je me trouve ?

— Vous êtes à cinq kilomètres environ de la barrière du Trône.

— Je crois avoir compris, poursuivit-il en descendant de son marchepied, je suis à Charenton.

fto/l LA FRANC-MAÇONNERIE

— A Charenton-Saint-Maurice, ajouta tristement le directeur.

M. Blanchard promena autour de lui des regards à la fois inquiets et cùrieux.

Situé dans un des plus beaux paysages du monde, sur un coteau d'où la vue embrasse le parc de Vincennes et les îles de la Marne, l’hospice de Charenton élève ses innombrables arceaux qui rappellentles grands cloîtres italiens. Nous ne savons rien de I)lus majestueux que cet édifice, entièrement moderne du reste e.t d'une étendue à faire soupirer d’envie les phalanstériens. Cependant l’admiration . s’apaise iiour faire [ilaee à un autre sentiment dès qu’on se sait en présence de la Cité de la Folie ; la blancheur intense de ces murailles blesse les yeux, leur hauteur paraît affligeante, les grùces du paysage sont oubliées. Là vivent, comme entre parenthèses, cinq cents personnes environ, hommes et femmes, dont l’Ame, à demi échappée du corps, n’y est retenue que par un dernier lien, semblable à un oiseau martyr. C’est une autre humanité à côté de l’humanité; c’est le principe de vie triomphant dans ce qu’il a de plus absurde et de plus énigmatique, et victorieusement installé sur les ruines de l’intelligence.

Du vieux Charenton, du Charenton des lettres de cachet et des détentions arbitraires, il ne reste que quelques bâtiments, un groupe de pavillons ardoisés sur le versant du coteau. Le nouveau Charenton, tout à fait en harmonie avec les besoins actuels, ne renferme pour ainsi dire que l’aristocratie de la démence; on n’y "reçoit que des fous assez riches pour payer leur pension, ou assez célèbres jadis pour que le gouvernement la leur paye : aussi est-ce un lieu de bon goût, où les accords du piano se marient au bruit des pièces d’échecs et des cornets de trictrac, où les soins du jardinage alternent avec les travaux do broilerie, où les rêves, bien qu’un peu biscornus, s’envolent méthodiquement dans les spirales bleuâtres du cigare.

Ces dernières années, si fécondes en chocs politiques, ont amené une recrudescence dans le nombre des aliénés. Nous ne parlons que de Charenton, car nous ne voulons pas entreprendre une statistique , rendue de jour en jour plus difficile par l’accroissement des maisons de santé. Cette concur-

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l'cnce élevée conlrc les élablissenienls patronnés par l'ftlat (levait inévitablement stimuler rimaginalion des spéculaleurs ; une industrie, étrange au premier aspect, est m'-e et s’est fortifiée : nous voulons parler des commis voyiifjenrs en fous, qui aujourd’hui sillonnent la France et l'étranger, s'introduisent dans les familles dont un des membres n'est pas absolument sain d’esprit, offrent des avantages considérables, des rabais, une bonne exposition au midi, une nourriture délicate et les meilleurs médecins de la Faculté. Ces nmssieurs ont des prospectus; ils font ordinairement deux voyages par an; la tournée la plus importante est celle du Midi. 11 y a la bonne saison et la saison morte ; il y a aussi des années où les fous donnent considérablement , comme autrefois les pendus on Normandie.

On arrive à. Cbarenton en suivant une eharmante allée d’arbres, le long d’un cours d’eau aux talus gazonnés et coupé • d’espace en espace, par de petits ponts en bois. Au bout de dix minutes de marche, un portail grillé se présente aux regards, sur la gauche. C’est là. Vous voyez qu'aprés tout ce n’est pas bien etfrayant; le malheur est qu’un préjugé y veille sur le seuil.

Toute la poésie du chemin avait été perdue pour M. Tllanchard, puisque le ti'an.sport avait été elfectué pendant son sommeil; mais en revanche, il ne perdit pas un détail de f architecture extérieure de l'hospice. Ainsi que beaucoup de personnes, il s’’était jusqu’alors représenté Charenton sous la forme d’une maison noirâtre, cachée dans des broussailles; il se trouvait en face d’un monument aux galeries superposées, grandiose comme un aqueduC, élégant comme uu palais. Il fut surpris et ébloui.

Sou examen terminé, il s’adressa au personnage âgé et décoré.

— Je viens, lui dit M. Blanchard, de vous entendre qualifier de directeur; ôtes-vous, en effet, le directeur de céans?

— Oui, monsieur.

— Dans ce cas, et puisque je dois à une facétie de mes gens l'avantage de me trouver avec vous, me permettrez-vous, en attendant leur retour, de visiter votre établissement?

— J'allais vous en faire la proposition, répondit le directeur avec empressement.

— Ensuite, messieurs, ajouta M. Blanchard, s’il vous plaît d'accepter à déjeuner dans ma voilure, je serai vraiment heureux de vous faire les honneurs de chez moi.

Le directeur échangea un sourire clément avec ses compagnons.

Quelques façons furent faites pour> inviter M. Blanchard ji passer le premier.

Il s’engagea dans l’escalier naturel et presque à pic qui monte aux bfitimenls. Chaque pas déroulait à son œil charmé des nappes de verdure, des bois, des villages, des routes poudreuses et serpentines; la Marne frétillait et brillait; l'air s’épurait, on soupçonnait des villes à l'horizon. Les nuages étageaient leurs sommets neigeux que transperçaient par intervalles les flèches d'or du soleil.

Les visiteurs traversèrent une voilte et se trouvèrent dans' le vaste préau de l’administraliou.

.\rrivé là, le directeur lit signe à un infirmier d’approcher.

— Chavet, demanda-t-il, avez-vous préparé la chambre de monsieur ?

— Ah ! c’est monsieur qui est le nouveau pensionnaire ? dit l’infirmier en regardant M. Blanchard.

— Oui. Vous allez le conduire au 10,

Et se retournant vers M. Blanchard, le directeur lui dit d’un ton paternel ;

— Vous serez très-bien; rien ne vous manquera. La division où je vous place n’est composée que de gens absolument paisibles ; il y en a même plusieurs qui sont en voie de convalescence. Excusez-moi de vous quitter, j’ai mes occupations de directeur; nous nous reverrons tantôt, vous dînerez à ma table. Chavet, vous entendez? monsieur dînera à ma table aujourd'hui. -

— Où faudra-t-il mettre son couvert? demanda l’infirmier.

— Mettez-lc à côté du romancier... entre le romancier et le colonel.

Le directeur allait se retirer, lorsque M. Blanchard, qui était resté muet, le retint vivement par le bras.

— L'n mot, dit-il.

— Quoi ?

— (^u’est-ce que cela veut dire ? De qui parlez-vous ?

— Chavet vous expliquera le train de la mai.son ; c'est un de nos plus anciens infirmiers. .Moi, je suis un peu press«i.

— Non, non, je veux savoir...

Le directeur rej^arda ses amis d’un air de plaisanterie.

— • Hein? qu'esl-ce que je vous disais? Toujours les mômes! Ils veulent savoir. C’est leur mol à tous : savoir; ils ne sortent pas de là. Il est vrai que, de mon côté, j'ai les mômes réponses depuis quinze ans. Vous allez voir.

M. Blanchard fronça les sourcils à ce langage familier.

— Une seule question, monsieur ? dit-il brusquement,

— Parjez.

— Esl-ee que l'on m'a conduit ici pour y ôlre détenu ?

— Pour y ôtre détenu, non, mais pour y subfr un traitement de quelques jours, nécessité par votre état d'agitation maladive, agitation dont vous ne vous rendez peut-ôtre pas bien compte, mais qui existe, qui est consultée. Ce traitement est d'ailleurs, comme vous le verrez, la moiudre des choses : il consiste dans quelques bains, dans la promenade, dans la distraction. Nous savons que dans le monde on se fait une toute autre idée de Cbarenlon, une idée terrible; le nipl seul est un épouvantail... Ce sont des contes de bonne femme, des chimères, et vous ne tarderez pas vous-môme, mon cher monsieur, à revenir do ces [irèveulions, si du moins vous les avez jamais partagées.

Ces paroles qui, tomme venait de l'avouer le directeur, servaient évidemment à tous les nouveaux venus, avaient été prononcées par lui avec une affabilité, une onction qui eussent peut-être ébranlé tout autre (jue M. Blanchard.

Mais .M. Blanchard n’était pas homme à se payer de périodes et de ménagements oratoires. 11 ajouta en se contenant :

— .le veux bien prendre au sérieux votre discours, monsieur, et abonder un instant dans votre sens. Mais obligez-moi de me dire par quelle volonté j’ai été amené ici, et en vertu de quelle autorité il est possible de m’y retenir.

— Volontiers, monsieur. Les choses se sont passées dans

l’ordre accoutume; c'est-à-dire que votre translation a été oj^érée sur un certificat de votre médecin...

— Je n'ai pas de médecin.

— Lequel certificat a été envoyé immédiatement, selon l'usage, à la préfecture de jiolicc. C’est ainsi (|u'on procède. Avezvous d’autres renseignements à me demander? Je vous prieVai seulement de les formuler succinctement, car je suis aftendu à l’économat.

— Je vais résumer, selon votre vœu, dit M. Blanchard avec une teinte d’ironie. Dans la supposition où celle... mystification... viendrait à me lasser au bout de quelques heures, quel moyen ai-je de la faire cesser ?

— Second discours, murmura le directeur à ses amis; ils prétendent tous être victimes d’une mystification plus ou moins odieuse. Écoutez.

Il reprit son sourire urbain.

— Mon cher monsieur, le plus court est d’attendre la visite du médecin en chef. Lui seul peut décider du plus ou moins d’opportunité de votre mise en liberté. Cette visite a lieu tous les trois jours; après-demain vous pourrez exposer vos justes moyens d’opposition devant lui; il vous écoutera avec la considération à laquelle vous avez droit, et je ne doute pas que vous ne triomphiez aisément de la précipitation et peut-être même des intrigues qui vous ont amené ici.

Le directeur passa sa langue sur ses lèvres en signe de satisfaction.

— Puis-je écrire? demanda M. Blanchard.

— Tant que vous voudrez. Seulement vos lettres devront passer sous mes yeux, et l’envoi en sera ajourné après la décision de notre savant docteur.

— Monsieur, vous vous exprimez on ne peut mieux, et votre bienveillance est excessive, dit M. Blanchard ; je n’ai rien de plus à. ajouter.

— J’en étais sûr, répliqua le directeur, nous nous entendrons à merveille.

Après un échange de salutations, M. Blanchard suivit l’infirmier à la garde duquel il venait d’être commis. Il traversa plusieurs divisions, jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés à celle qui

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portflit le n" 10. .Sons les nrcades d’iiiio vaste cour se promenaient une trentaine d’individus, fort paisiltles en apparence,

. ainsi (|iie le directeur les lui avait signalés. I. es antres, composant la division, claienl réniiis dans la salle piiblicpie où ns lisaient, jonaient, fumaient, selon leurs diverses aptitudes. M. Blanchard (pii, an premier moment, avait ressenti une vive répugnance et une certaine tristesse, vit s'évanouir par degrés scs appréhensions; rien ne semblait indiquer jusqu'à présent qu’il fût dans une mai.son d'aliénés.

L’infirmier Chavet le conduisit à sa chambre; elle était presque luxueuse . tapis, calorifère, et point de vue d’un prix inestimable.

— Si monsieur s’habitue à la maison, hasarda l’infirmier, monsieur aura le loisir de payer un domestique qui lui sera .exclusivement attaché et qui couchera dans une chambre voisine de la sienne.

— Ah! ah! murmura .M. Blanchard.

— Nous avons plusieurs pensionnaires qui ont des valets de chambre; entre autres, le colonel.

— (Jn’est-ce que c’est que le colonel '!

— C’est^celui à côté de qui monsieur dînera ce soir... un bien hrave homme... seulement je 'préviendrai monsieur do ne jias trop faire attention à sa manie.

— Quelle est donc sa manie?

— Il se croit empaillé, répondit l’infirmier.

— Je ne le contrarierai pas.

— Monsieur a-t-il quehiue chose à me demander pour le moment?

— Non.

— Du reste, monsieur a une sonnette dans sa chambre.

Kt l'infirmier (’.liavet s’éloigna.

M. Blanchard, livré à lui-mème, s’aventura avec quelque tiniidité dans la cour. On le regarda à peine. I.es pensionnaires avaient, pour la plupart, un air de gravité qui imposait; quelques-uns se promenaient deux à deux, et il surprit des lambeaux de conversation d’une lucidité et d'un bon sens incontestables. Au bout d’une demi-heure, M. Blanchart se sentit

fort embarrassé ; devait -il aborder ses nouveaux collègues ou attendre d’être abordé par eux ? Ils ne manifestaient aucune curiosité à-son égard, et cela le remplissait de surprise, au point de se demander s’il était bien réellement à Chafenton ou dans un athénée quelconque.

F.nlin, un de ces messieurs vint à son secours. C’était un grand jeune boininc, aux cheveux ti'ès-noirs, vêtu avec modestie.

11 dit à M. Blanchard :

— Vous ôtes ici depuis peu de temps, monsieur, à ce qu’il me semble ?

— Depuis une heure à peu près.

— C'est cela. Vous trouverez le régime très-doux. Quant aux infortunés dont la compagnie vous est imposée, ils sont aussi inoffensifs que moi.

— Monsieur... dit M. Blanchard, de plus en plus confondu et les yeux fixés sur son interlocuteur.

— Je vois ce qui vous préoccupe, reprit le grand jeune homme avec un sourire; vous cherchez sur ma physionomie (les traces d’égarement ; vous n’en trouverez pas. Cela vient d’un fuit bien simple et qui cependant est d’une rareté inou'ic, îi ce cju’on prétend : je sais que je suis fou.

— Ah! dit M. Blanchard.

— Oui ; et cette conviction constitue à la fois ma supériorité et mon malheur. La médecine ne me pardonnera jamais ma clairvoyance.

— Puisque c’est vous, monsieur, qui m’amenez sur ce terrain délicat, oserai-je vous demander comment se manifeste votre folie, et quel en est le caractère?

— C’est bien simple, dit le jeune homme ; je n’ai pas de folie à moi particulière : j’emprunte celle des autres, quand ils n’en ont pas besoin. Lorsque nous aurons fait plus ample connaissance, monsieur, je vous prierai de me prêter la vôtre, si, du moins, vous n’y tenez pas trop. Je paye demi-bourse ici, et mes moyens ne me permettent pas d’avoir une spécialité de folie en toute propriété. Donc, je suis un peu forcé de vivre sur le commun. Du reste, on me prête assez volontiers, je n’ai pas à me plaindre. Il n’y a qu’un instant, ce 'gros, qui est accoudé

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sur la balustrade, m’a prôtc sa folio, qui consiste à se croire l’avant-dornier des Mohicans ; je viens de la lui rendre présent, après l’avoir gardée vingt minutes, et c’est pourquoi vous me voyez dans l'état de calme parfait.

M. Blanchard restait silencieux.

Avait-il afl’aire à un mauvais plaisant ou à un aliéné véritable?

Tout en se promenant avec ce jeune liomme, il vit passer devaPt lui un individu qui paraissait très-affairé et qui alla coller une affiche sur un des piliers de la cour.

M. Blanchard s’approcha et lut ce qui suit :

ORDBE DU JOUR.

L’nn tl de l'hygiène mederne.

Si du flfi^me citez vous la dose est evccssive.

On sent maux d'estomac, de t(/te et de côté ; L’estomac, abreuvé d’un torrent de salive.

Des mets les pius exquis se trouve dégoûté.

Le pouls est faible, nrc, et sa marche est tardive; Et cette aqueuse humeur, la nuit, vous fait songer Que vous voyez une eau prèle à vous submerger.

Nota bene . — « Mon ami Teyssonnoau «c trouvait- dans ce cas; sur deux années, il resta dix-sept mois alité. Je l'ai guéri; vous pouvez prendre vos renseignements rue Aumaire, près de la voûte. Ce n’est pas pour les trente francs qu’il me doit, le pauvre garçon ! je lui en fais bien volontiers cadeau. Sa femme était un peu mon alliée, par Gustave ; je l'ai guérie, elle aussi, d’une pituite. Évitez surtout les émotions trop fortes. »

Peu à peu, dans ce premier jour, les hôtes de la maison joyale de Charenton se départirent de leur réserve vis-à-vis de M. Blanchard. Quelques-uns sollicitèrent l’honneur de lui

f'Irc pri'sonlps, ol lo prrnml jeune honinîe se fit gracieusement leur inlerméiliaire.

M. niqiichartl vil de la sorte passer sons ses yeux plusieurs variétés de malades, et des types qu'il eut bien de la peine à ne I)as croire écliappc's des légendes allcinandes. C’etuient des gens qui causaient avec le vent, -(|ui prédisaient la ruine de la pai)aiité ou qui se prétendaient doués de la sonorité de riiarinonica. — Un autre, après dix minutes d’un entretien fort sensé, le quitta brusquement en lui annonçant que c’était l’heure à laquelle il partait habituellement pour les Antipodes, au moyen d’un trou qu’il s’imaginait avoir creuse dans le jardin.

Il vil le fou immobile, espèce de faquir ()ui s’était astreint à ne faire aucun mouvement, parce que, disait-il, lo temps s’était ' arrêté.

— J’attends qu’il se remette en roule pour faire comme lui.

• Telles étaient, à quelques syllabes près, les seules paroles qu’on pouvait tirer de ce maniaque, robuste gaillard qu’il fallait habiller, trans|)orter, faire manger et coucher.

Il vit le fou arithmétique, le plus insupportable des fous, chitfre vivant, rapportant tout aux chiffres et n’agissant que par eux ; il avait remplacé les lettres de l’alphabet par vingtquatre chiffres correspondants. En saluant M. Blanchard, il lui dit :

— 2, IS, 14, 10, la, 21, 18.

.Cela signifiait : bonjour.

On conçoit tout ce qu’une conversation avec un tel être devait avoir de fatiguant. Lui, cei)endant, semblait ne pas s’en apercevoir; sa volubilité était excessive; il mêlait les chiffres et jonglait avec eux comme un jongleur avec des boules.

M. Blanchard s’empressa de quitter celle colonne d’addition.

Il vil encore des inventeurs foudroyés par leur invention, et qui traçaient machinalement sur les murs des lignes mystérieuses; ceux-là ne fréquentaient personne; la fixité de leurs regards et de leur attitude disait l’unité de leur malheur. M. Blanchard pass? avec respect devant ces victimes de l’Idée.

1-e grnml jeune homme, qui s'étnil instilué son cicérone, l’engngea à entrer dans la salle de réunion.

Une partie de billard était engagée; la galerie se j)ressait i» une distance respectueuse des deux joueurs.

— La bille en tète et les trois bandes, dit le premier en accusant son coup.

— Care au contre! repartit le sccoud; à ta place, je jouerais Veff'et.

On se serait cru dans un café du Palais-Royal. .

Un vieux monsieur aux mouvements presque automatiijucs, et qui s'obstinait à garder deux épaulettes sur son habit noir, toucha doucement l'épaule de M. Hlanchard. Celui-ci se retourna et crut deviner ce colonel dont le portrait lui avait été tracé par rinfirmier.

— Pardonnez l'extrême licence que je prends, lui dit ce nouvel excentrique, d’une voix adoucie à dessein.

— Il n’y en a aircune, monsieur.

— Vous m’avez semblé un homme de goût, et mon désir le plus vif serait de vous consulter.

— Sur quel sujet? demanda M. Blanchard.

— Je suis convaincu à l’avance que vous ne verrez pas dans mes paroles un texte à railleries... comme les autres.

— Certainement non.

— Me trouvez-vous bien empaillé?

— Mais... pas mal.

— Eh bien , moi je ne suis pas content, dit le colonel avec une .profonde expression de tristesse.

— Peut-être êtes-vous trop exigeant.

— C’est ce que tout le monde me dit, mais je sais par malheur à quoi m’en tenir. On empaillait bien mieux autrefois. Je ne durerai pas dix ans.

— Oh! si!

— Non ; on a lésiné sur les matières premières. J’ai (kyà été plusieurs fois obligé de me raccommoder moi-même. El puis, il me reste do l'odeur.

— Vous vous trom|)ez, dit M. Blanchard.

— .\uriez-vous par hasard un peu do paillé dans vos poches ?

h\li LA FRANC-MAÇONNERIE

— De la paille? Non.

— Tant pis; vous m’en auriez mis dans les oreilles. Rendez- moi le service d’on prendre partout où vous pourrez. Moi, de mon côté, je vais demander à l’infirmerie une aiguille et du fil. Hélas! je sens que je me déoous tous les jours!

Sur celle parole mélancolique le colonel s’éloigna par i>etites saccades.

— D’où lui vient cette bizarre idée? demanda M. Rlancliard à son cicérone ; se prend-il pour un oiseau ou un quadi’iipède ?

— Pas le moins du monde; son unique ambition est (Je figurer nu musée d’artillerie.

M. Rlancliard n’en était plus à se récrier; tout commençait !i lui paraître naturel.

— Si vous ôtes désireux de connaître un pensionnaire com- ])létement persuadé, celui-là, de son animalité, regardez de ce côté, dit le grand jeune homme. Voyez-vous cet individu qui afTecte là-bas une pose menaçante et exaspérée? Je suis sûr qu’en ce moment il croit représenter le dragon de saint Michel. C’est un fou, comme vous et moi.

— Je vous remercie, dit tranquillement M. Blanchard.

— Il croit avoir seul le monopole d’incarner tour à tour les animaux C('-lèi>res. Hier, il s’est r(H’eilh! en nous, assourdissant d'un cocorico éclatant comme un son de trompette : il se figurait ôtre le coq de saint Pierre. La veille, il avait été le bœuf de saint I.uc, et il avait grogné en conséquence. Il n’est pas tous les jours aussi pieux, et ses excursions dans la mythologie sont assez fréquentes. J’ai môme plusieurs motifs de croire qu’il a été renfermé ici pour .s’ôtre cru trop indiscrf'lement le cygne de quelque Léda moderne. Mais cela ne me regarde pas. Tantôt vous l'cntentlrez hennir comme Bucéphale ou vous le verrez ramper comme l'araignée de Pélisson. Il vous proposera une partie de dominos comme Munito. I.’autre jour, il m’a sauté à la gorge en me prenant pour le chevalier Macaire, et en se mettant à la place du chien de Montargis; mais, le lendemain, il s'est grandement repenti en pleurant comme la biche de Cenevifîve de Brabant.

— Tous ces fous sont fort ingénieux, remarqua M. Blanchard.

— Ils n’ont que cela à fairé, ajouta modestement le jeune homme aux cheveux noirs.

— C’est vrai; mais j’en vois quelques- uns qui lisent ce qu’on appelle les grands journaux. Est-ce qu’on ne craint pas d'évcillcr chez, eux les susceptibilités politiques?

~ Oh ! non. IVahord, les fous politiques, proprement dits, sont classés dans une autre division, qu’ils occupent tout entière. Les fous de notre division, de la division n® 10, n’ont que de la curiosité et pas de passion. On leur permet de s’abonner eux-inômes, et pour leur compte, h toutes les feuilles périodiques. Quant à moi, mes ressources modi’ques m’interdisent une telle félicité,

' Cette première journée ne parut à M. Blanchard ni longue ni ennuyeuse; au contraire. La tournure de son esprit s’accommodait do ce milieu fantasque où se mouvait l’e.ssaim des rêves personnifiés. Ne voulait-il pas d’ailleurs aller en Turquie? n’avait-il pas précédemment exprimé le désir de visiter les pays où les femmes sont voilées et où les hommes sont armés ? Il devait être content, ce nous semble. Charenton lui donnait un avanl-goùt de Constantinople.

Au dîner, il se trouva placé, comme on l’en avait prévenu, entre le colonel et le personnage qu’on apiielait le romancier. C’était un honneur de dîner à la table du directeur, et cet honneur était accordé à tour de rôle à ceux qui avaient su le mériter par une conduite et une docilité exemplaires. Ce jour-là, une trentaine de pensionnaires d’élite avaient été invités. Le directeur reconnut de loin M. Blanchard et lui fit un signe ami- . cal de la main.

Dès que M. Blanchard se fut assis, le romancier engagea la conversation et se pencha à son oreille ; voici ce qu’il lui dit : — K Par une belle matinée du mois de juin, un cavalier suivait lentement les bords de l’Escaut ; sa physionomie respirait un air de franchise et de valeur ; son panache ondoyait au gré du vent... s

616 LA FRANC-MAÇONNEIUK

— Je connais, je connais ! dit M. Blanchard en rinlerroinpant.

— C’est dommage, murninra le romancier"; maisj’en ai d’autres. « O ma Juana! jure-moi que lu ne seras jamais à d’autres qu’à ton Pablo! Ainsi s’exprimait dans une sierra d’Aragon, un jeune liomme qu’à son air martial et décidé, à sa veste ornée de broderies, il était facile de icconnailre jiour un muletier... ï

— Je connais cela aussi.

— Vous ôtes diflicile.

En ce moment, un fou se leva avec vivacité et vint répandre une petite poudre dans l’assiette de M. Blanchard.

— Qu’est-cc que c’est? qu’est -ce que c'est? s’écria celui-ci en faisait un bond.

— fiOîUez votre potage maintenant, lui dit le fou qui avait regagné sa place.

— Eb bien, monsieur Corbulon ? dit sévèrement le directeur.

— Qu’a-t-il mis là-dedans? demanda M. Blanchard à son voisin le colonel.

— Bien de malfaisant. C’est un original qui s’imagine avoir retrouvé la recette de l’ambroisie.

— Va-t-il recommencer son manège pour tous les plats?

— Ob! non.

— « Dans la rue île la Grosse-Écritoire, à Bbeims, l'observateur eill remarqué, il y a trente ans environ, une maison d’obscure apparcni-e, construite dans le style lombard. A l’une des étroites fenêtres, qui avaient scrupuleusement gardé leurs carreaux encadrés de plomb, apparaissait par intervalles une ravissante tête de jeune tille... »

C’était le romancier (pii s’était jiencbé de nouveau vers M. Blanchard.

— J’ai lu ce début pas plus lard qu’avanl-bier, se bâta de dire celui-ci.

— On me l’aura dérobé.

— C’est probable.

Pendant ce colloque, un fou placé en face de M. Blanchard lui avait effrontément enlevé sa côtelette.

M. Hlanchard voulut sc récrier.

— .Ne dites rien, lui dit le fou ; je suis invisible.

— « Corne-bœuf! l'asques-Dieu! la sainbregoi! nies cava-

liers, je jure qu’il en restera au moins quatre de vous sur le carreau! s'écria l'épais Amaury eu soulevant lourdement .‘:on lianap ciselé... » ^

— Assez! assez, de grâce! dit M. Hlanchard, que la mauvaise humeur commençait à gagner.

— C'est un épisode de la guerre des Albigeois, mmunura le romancier confus.

Depuis quelques minutes, M. Hlanchard iirêtait l’oreille à un bruit qui l’inquiétait, une espèce de grattement, qui parlait du côté du colonel.

— Entendez-vous? dit .M. Blanchard.

, — Chut!

— C’est <lonc vous?

— Oui, répondit le colonel ; faites comme moi, je tire de ma chaise autant de paille que je peux.

— Mais elle va se défoncer.

— .Soyez tranquille.

— « Le général de Moranges n'était pas un de ces hommes ordinaires qui, après avoir affronté le feu des batailles, s’en vont paisiblement, retirés au fond d’un château, tourner le fuseau d’Herculc aux pieds d’une Omphale de sous préfecture. C'était une âme de bronze... »

— Ah! vous devenez fatigant, mou cher! s’écria M. Hlanchard.

— La suite au prochain numéro, dit le fou en baissant la tète.

Aucun autre incident ne signala le dîner. 11 était impossible que la conversation se généralisât. Le dessert achevé, on ramena les pensionnaires à leurs divisions respectives, où, après une séaùce assez animée dans la salle de réunion, chacun d’eux SC relira, selon son ilegré de fortune, dans le dortoir commun ou dans ht chambre qui lui était particulière.

Drivé de sa voilure pour la première fois deituis un an, M. Hlanchard se coucha avec un dépit réel dans la cellule qui lui avait été affectée. En découvrant son lit, il ajieivut sous

l’cdredoD une feuille de papier qu'on y avait sans doute glissée pendant son absence.

L’ayant dépliée, il lut ee fragment fraîchement écrit, sinon fraîchement inventé :

« Pitié pour A manda ! Si elle fut coupable, que sa faute retombe sur moi seul ! J’étais ton ami, j'ai ])U l’oublier ; sans doute mon crime est grand, mais il n’est peut-être pas sans excuse. Amanda était si belle, et tu étais si imprudent ! Que de promenades délicieuses nous avons faites, elle et moi, au bord de la Nièvre, à l’heure où le soleil se couche dans les nuages empourprés! Ton souvenir, il est vrai, passait souvent entre nous comme un remords, mais il était vite chassé. Pauvre ami, je n’ai pas osé soutenir ta vue ; mais je tremble pour Amanda ; sois grand, sois généreux, sois magnanime ; pitié pour elle ! pitié ! pitié 1 ï . .

M. Blanchard n’eut pas de peine à reconnaître, dans ce style d’une banalité insoutenable, son voisin le romancier. Il replia le fragment sans en terminer la lecture ; puis, il s’endormit en rêvant à son étrange aventure, dont il attendait le dénoûment, sans le désirer ni le craindre, comme dit le poète.

CllAi'lTllE XXXIII

La visite du médeein

La seconde journée n’offrit de remarquable à M. Blanchard (jii'un bal de fous. H est d’usage à Chareuton de réunir, à de certaines époques de l’année, les pensionnaires des deux sexes dans une soirée dansante et musicale. M. Blanchard eut la chance, dès son arrivée, de pouvoir assister à l'une de ces fôtes vraiment originales; il fil connaissance avec quelques fous des autres divisions, et les présentations eurent lieu avec une gravité du meilleur air. L’habit noir était d’obligation ; il n’y avait à reprendre au goût des costumes qu’une exubérance trop sensible de décorations illusoires, telles que crachats, brochettes et cordons. A part ces témoignages d’une innocente vanité, la physionomie du bal ne laissait rien à désirer sous le rapport de la convenance et de l'élégance.

C’était surtout la partie féminine de l’assemblée qui attirait l’attention de M. Blanchard : il y avait lii de jeunes et gracieuses personnes, dont l’attitude et les paroles eussent fait illusion dans tous les salons ; quelques-unes d’entre elles chan-

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lèreiil. des ronumces à la mode; et cepciulanl il hiisemljlail qu'aux lu'emièrcs lueurs du jour la note allait tout à eouj) se Itriser sous leurs doigts, qu'ellcs-nièrnes s’évanouiraient et sc rédui raient en vapeur, et que les plus attardées regagneraioiitd'un lias chancelant l'atelier de poupées de Nuremberg d'où elles étaient sorties. 11 n’en fut rien. Le bal de Charentori se termina aussi prosaïquement que les bals de la Chaussée d'.-\ntin et de la bourgeoisie. Les fous s'inclinèrent respectueusement devant les folles ; quelques-unes de celles-ci étaient attendues au ilehors par leurs femmes de chambre, qui jetèrent sur leurs épaules des mantelels de satin garnis de fourrure, et les aidèrent à traverser rapidement l'espace (pii les séparait de leur bâtiment réservé.

I.e jour de la visite du médecin trouva M. nianchard dans un léger état d'irritation. Comme pour aggraver cet état, le hasard voulut qu'il n’eiU affaire ce jour-lù qu'au médecin adjoint, le titulaire étant empêché. Ce médecin adjoint était d’ailleurs un homme d’honnêtes manières, (jui reçut M. Hlanchard avec des égards tout particuliers.

— On m’a beaucoup parlé de vous, monsieur, dit-il, et je suis aise de me rencontrer avec un homme dont les originalités ont toujours été marquées au cachet de l'esprit.

— Originalités, originalités! murmura M. Itlanchard, dont le mécontement s’accrut à ce début; je n’ai jamais brigué ni mérité le titre d’original.

— J’entends original à la façon de Itrancas, d’Alcibiade ; • ingénieux, si vous ])ïéférez un autre terme.

— Monsieur, laissons là mon originalité, et souffrez que je vous adresse une question sur laquelle probaldcment vous devez être blasé, mais que je ne puis en conscience vous épargner, Pourquoi suis-je détenu ici ?

— Vous êtes de ceux avec lesquels le subtcifugc serait inutile et indigne, répondit le médecin ; votre grande éducation, et surtout la lucidité parfaite où je vous vois en ce moment, tout me fait un devoir de vous répondre avec franchise et netteté. M. Hlanchard, quelques-uns do vos derniers actes ont

aljsoliiuicnl échappé à votre conscience ; j’ai le regret de vous en instruire.

— Pouvez -vous nie citer ces actes'?

— Votre clossi.er est un peu volumineux, dit le médecin on feuilletant une liasse de papiers placés sur son iiujjitre.

— ■. Ah ! j’ai un dossier ? dit M. Ulanchard en qui ce mot causa une désagréable impression.

— Dans ces quinze derniers jours surtout, le journal de votie existence, tracé par une main amie, offre des épisodes qu'il paraît difficile d’exiiliipier autrement que par un dérangement momentané des facultés cérébrales.

— Continuez, monsieur, je vous en prie.

— Par exemple, vous avez séjourné sur des arbres... vous vous êtes travesti en homme du |)eu|)le.-.. vous avez fatigué de vos instances indiscrètes tous les habitants d’un ipiartier... vous avez tenu enfermé pendant plusieurs jours, après lui avoir fait oublier sa raison, un jardinier... De telles actions appartienneiU à un ordre trop romanesque pour cire" admises dans la vie réelle.

M. Blanchard écoutait en silence.

— Pourtant, reprit le médecin en tournant son fauteuil vers lui, cela pourrait peul-ctreii la rigueur ne pas justifier conqJétemcntla mesure dont vous vous plaignez ; mais vous avez été plus loin, rappelez-vous-le ; vous avez été surpris, la nuit, dans une maison où vous êtes entré par escalade. Votre nom et votre fortune vous ont mis à l’abri d’un soupçon déshonorant, mais la sanité de votre jugement en a reçu une grave atteinte.- ILy avait deux partis à prendre : le premier était de vous livrer à la justice, le second était de vous confier à la médecine ; c’est le second que fou a choisi.

— Alors, vous croyez que je suis fou ?

— Je ne puis ui ne veux répondre aujourd’hui à une demande d’une pareille importance. C’csl trop peu d’un seul entretien. Ce qu’il m’est permis de vous dire quant à présent, en toute conviction, c’est que, si vous ii’ètes pas un fou, vous avez agi comme un fou.

— N’admettez- vous pas que des motifs mystérieux, quoique

h22 LA FRANC-MAÇONNERIE

raisonnables, aient pu motiver ma conduite pendant ces quinze derniers jours ?

— Faites connaître ces motifs; mon devoir est de les apprécier, et s’ils plaident en faveur de votre bon .sens, nul plus que moi n’est disposé à vous faire rendre justice.

M. Blanchard éprouva pour la première fois un sérieux embarras. 11 ne fui était pas diflicile de reconnaître la vengeance de la Franc -Maçonnerie des femmes dans le coup qui l'atteignait ; mais il lui était impossible de parer le couj» immédiatement, car il se sentait bé par l’engagement quil avait pris avec Philippe Bcylc, lors de leur rencontre sur le boulevard lies Invalides. « Donnez-moi votre parole d'honneur, avait dit Philippe, que vous ne révélerez à personne ce que vous aurez vu avant de me l'avoir révélé à moi. » M. Blanchard avait donné sa parole, Or, pour sortir de Charenlon, c’est-à-dire pour fournir au médecin des explications satisfaisantes sur sou aventure, il lui était indispensable dû se dégager vis-à-vis de Philippe Beyle.

— Avant de confier à votre loyauté un secret dont la révélation entraînera ma mise en liberté, j’ai besoin d’écrire à Paris, dit' M. Blanchard.

— Vous connaissez sans doute les usages de la maison ? répondit le médecin ; votre lettre doit m’être soumise avant de parvenir à son adresse. Mais si vous ne tenez pas à perdre de temps, écrivez-la sous mes yeux.

— Soit, dit M. Blanchard.

Il traça les lignes suivantes :

« Maison royale de Charenton.

4 Je vous vois d'ici, mon cher monsieur Beyle, ouvrir des yeux étonnés en lisant les premiers mots de ce billet. Mon Dieu! oui, je suis aux Petites-Maisons, comme disaient, nos pères ; tout ce que j’ai pu imaginer, dans mon horreur des usages et des coutumes, sert aujourd’hui à ma confusion. .Seulement j’ignore qui m’a procuré ce voyage imprévu, qui a payé les gui-

des ; je soupçonne qu’on aura acheté l’autorisation d’un mien neveu, mon unique parent. Voilà pour le côté pratique de cet enlèvement, digne du plus beau temps des prisons d'fttat, JFaintenanl, si je m’avise do cherclier dans l’ombre la main qui a reformé sur moi les portes du monde soi-disant raisonnable, je la vois petite, blanche et gantée...

» Venez bien vite, mon cher diplomate; je vous expliquerai comment vous êtes le principal obstacle à ma délivrance. Au nom de Salomon de Caux, du Tasse, de Latude et de tant d’autres de mes prédécesseurs, venez, si vous ne voulez pas que j’ajoute bientôt à ce martyrologe illustre le nom de votre infortuné serviteur.

» ltLANCnA.RI).

a Division n°10. »

Cette lettre fut envoyée immédiatement; mais Philippe Rcyle ne put en prendre connaissance, car, à la suite de la catastrophe qui avait terminé les jours de sa femme, une fièvre dangereuse s’était emparée de lûi.

Surpris de ne recevoir aucune réponse, .M. Blanchard écrivit une seconde lettre, puis une troisième. « Je vous ai fait une promesse qui me gène horriblement, lui disait-il ; la situation est sérieuse pour moi : il s’agit de savoir si je suis ou si je ne suis pas fou. J’attendrai encore une semaine, mais si, après ce délai, vous n’ètes pas venu me dégager de ma parole, je serai forcé de passer outre et de faire des révélations, comme on dit en stylo de cour d’assises. Où diable pouvez-vous être ? Vous serait-il arrivé quelque chose d’analogue à mon accident? .Fe tends les bras vers vous comme vers un autre Malcsherbes ! »

Le même silence ayant accueilli cette missive, M. Blanchard se décida à demander un entretien secret et solennel au médccin’en chef de Lharenton.

Dans cet entretien, il raconta minutieusement ses explora-

l\2k LA FRANC-MAÇONNERIE

lions et ses découvertes autour de la cité des Invalides : il avait assisté, caché, à une réunion clandestine de femmes ; il avait reconnu Amélie, Marianna, la marquise. Pandore et une foule d’autres- encore ; il avait entendu des secrets capables de troubler la tranquillité de plusieurs familles. Il termina en accusant hautement ce sanhédrin en robes de soie d’avoir attenté à sa liberté pour prévenir ses indiscrétions.

Le médecin l'écouta en souriant, de l’air d’un amateur qui entend une ariette pour la, centième fois.

Lorsque M. Rlanchard eut achevé ses aveux, il chercha dans le do.ssier et y prit une feuille de papier numérotée.

— Vous voyez bien cotte feuille ? dit-il.,

— Oui, répondit M. Blancbard.

— Eh bien, tout cc que vous venez de me raconter y était écrit h l’avance.

— Qu’est-ce que cela prouve ?

— Gela prouve que votre manie est connue, qu’on en atteh^ (lait l’explosion, et que l’explosion vient d’avoir lieu.

M. Blanchard pâlit.

— Alors ce que je vous ai révéliî vous laisse incrédule? demanda-t-il.

— Absolument, dit le médecin.

— Celte ligue de femmes?...

— .Illusion pure!

— Mais mon afllrmation, mes yeux, mes sens!

— Aberration, délire passager.

— Monsieur !... s’écria M. Blanchard chez qui la colère se fil jour à la fin.

Le médecin agita un cordon de sonnette qui amena un infirmier.

— Chavet, attendez là mes ordres, dit froidement le médecin.

M. Blanchard avait eu le temps do se remettre.

— Faites retirer cet homme, dit-il avec émotion, je promets de me modérer.

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l)i‘S ([lie l’inlirmier fut parti :

— Monsieur, dit M. Hlaiicliard au médecin, je vous crois honnête lioinine. Hieii que vous soyez fatigué de réclamations sein- Mahlcs à la niieime, il est cependant des libres chez vous qn’on peut faire vibrer. En dépit de la certitude apparente de vos renseignements, veuillez supposer (pi'il ait été ])Ossihle de surpi'endre votre bonne foi.

— Je consens à cette supposition, monsieur ; où voulez-vous en venir?

— Vous êtes marié, n’esl-co pas ?

— Oui, monsieur, dit le médecin, étonné de se voir lui-même mettre en jeu par son sujet.

— Eh bien ! si à mon tour, je vous affirmais sur l’honneur avoir vu votre femme à cette assemblée, que m'objecteriezvous ?

Le médecin parut se recueillir, puis, après quelques moments :

— Monsieur, je vous répondrais d’abord que cela m’importe peu, parce que ma confiance en ma femme est illimitée, et ensuite que cela n’iniimrte pas du tout à votre cause. Des femmes se réunissent et choisissent pour lieu de réunion un endroit .solitaire ; pourquoi vous arrogez-vous le droit de venir les y troubler? Les œuvres qu’elles y accomplissent tombent-elles sous votre juridiction ? Êtes-vous un magistrat ou un simple particulier? Et quel autre- intérêt que celui d’une curiosité puérile vous a guidé dans vos prétendues découvertes ?

M. Blanchard demeura abasourdi.

Le médecin continua :

— Vous me parlez d’une Franc-Maçonnerie de femmes; mais monsieur, je n’ai jamais ignoré, et la justice non plus, n’a jamais ignoré l'existence de cette Franc-Maçonnerie. Vos révélations. ne sont rien moins que nouvelles ; c’est comme si vous veniez nous dénoncer én grand mystère les bureaux de bienfaisance et le mont-de-piété.

Les regards de M. Blanchard se portèrent sur le médecin avec un égarement réel.

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— Tenez, monsieur Blanchard, reprit jcelui-ci, voulez-vous me perraetlre de vous donner un conseil ?

— Avec reconnaissance, monsieur.

— Renoncez à cette étrange idée qui vous porte à croire que vous avez mis la main sur un mystère de Paris. Ne vous substituez pas k la justice. Laissez se réunir autant qu’il leur plaira vingt femmes, cinquante femmes. En un mot, chassez un souvenir qui a accaparé jusqu’à présent une trop grande portion tic votre intelligence; rejmusscz une préoccupation qui pourrait devenir exclusive ; rentrez dans le cercle des , habitudes et des idées usuelles. Oubliez, votre liberté est à ce prix.

Le médecin s’était levé sur ces derniers mots ; c’était une façbn polie de congédier M. Blanchard.

Mais celui-ci- n’était jias entièrement satisfait.

— Au risque do paraître complètement aliéné, lui dit-il, il me reste à faire un dernier appel à votre loyauté. Je no crois pas être fou-; c’est un fait acquis pour moi, — ne souriez qu’à demi. D’un autre côté, votre omnipotence en cette maison ne saurait être révoquée en doute. En présence de ces deux faits, mon embarras est grand; par ma famille, par moi-mème, par ma fortune, j’ai conservé dans le monde des influences qu'il ne me serait peut-ètro pas impossible de mettre en jeu. Une considération m’arrête : je ne veux pas heurter ma résistance contre votre conviction. Dans cette conjoncture, soyez le juge. Je me remets entre vos mains avec confiance ; agissez selon votre cœur et selon votre honneur.

— Je vous remercie de cette marque d’estime, dit le médecin; j’ai tout lieu d’espérer que vous n’aurez pas à vous en repentir.

Ils se séparèrent sur ces paroles.

La Franc-Maçonnerie des femmes avait triomphé jusque dans Charenton. Cela n’était pas douteux pour M. Blanchard. Il crut prudent de laisser passer l’orage qu’il avait allumé.

Mais dans l’intervalle, un phénomène se déclara en lui, si exceptiormel, que notre plume, exercée cependant à toutes les analyses, hésite à en décrire les phases. Le mieux est peut-

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t'ire tl’al)order* de front la difficulté ot de dire simplement : M. Blanchard s’hahilHa peu à peu îi Cliarenton. Après avoir roidtï dans sa léte toutes sortes de plans d’évasion, après avoir rêvé de faire des échelles de corde avec ses draps et de percer des souterrains avec un clou, une réaction bizarre s’opéra dans son esprit. Il découvrit un beau matin qu’il se portait à merveille, que l’air du canton lui ])laisait infiniment, qu'il s’ennuyait moins qu’au Club, et qu’à tout prendre Charenton valait bien les Eaux-Bonnes on niènie une villa llorcnlinc.

La monotonie, qu’il redoutait tant, évita de l’atteindre dans cette habitation toute acquise aux sursauts de la vie physique et morale. Il ne se passait pas d’heure ([u’un pensionnaire ne vînt lui narrer un épisode digne d'intérêt à plusieurs points do vue ou lui poser une question dont la portée philosophique ne laissait pas que de se dégager sous une forme inusitée. Son cerveau se remplit petit à petit de nouveaux casiers, et dans ces ensiers s’installèrent avec le temps des idées d’un ordre inaccessible pour d’autres que pour lui seul. Un spiritualisme particulier l’envahit à son insu, et devint insensiblement le seul élément possible de sa félicité. Observateur acharné où donc efit-il rencontré des sujets d’étude plus variés, des sources de sensations plus fécondes? Il n’y avait guèrequ’une seule différence entre le inonde et Charenton, et cette différence était toute à l’avantage de ce dernier endroit": c’est que là, du moins, les défauts, les vices, marchaient à visage découvert, presque fiers d’avoir anéanti la raison, qui les gênait.

Sentait-il germer en lui un grain de satiété, il sollicitait et obtenait aisément son changement de division. A voir arriver un nouveau pensionnaire, M. Blanchard éju’ouvait particulièrement une satisfaction fort vive. On a prétendu qu’afin de ixuiplcr sa résidence selon ses désirs et ses goûts, il avait eu quelques conférences avec un de ces commis voyageurs dont nous avons fait mention plus haut, et qu’il lui avait promis une prime assez ronde pour chaque nouveau fou qu’il dirigerait sur Charenton.

Cet amour pour la vie en marge de la société fut poussé à un tel point, qu’au bout de quelque temps M. Blanchard ne songea plus à réclamer sa liberté. 11 est vrai de dire aussi qu’on ne

son"cn pas à la lui olTrir, Quelques-uns de ses amis eependani parvinrent a découvrir sa retraite et eHtreprirent de lui faire visite; mais il leur fut répondu que M. Hlancliard n’attendait et ue voidait recevoir itcrsoune. Cela était vrai.

M. Hlancliard avait-il perdu la raison et trouvé on échange le bonheur après lequel il courait depuis si longtemps'?

Érasme dirajt : Oui. Nous nous coiiteutoi’ons de dire ; l^eutètre ! comme Montaigne.

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