‹ La frontière (volume 2)Chapitre 2 sur 7 · Première Partie · texte numérisé non relu

Première Partie

— Petit, eh ! petit, dit le capitaine, — un renseignement!... Tu ne m'entends pas?

L'enfant s'approcha, presque en tremblant, du commandant de la compagnie alpine, et, son bonnet de laine à la main, regarda le

visage d'abord, puis l'uniforme de l'officier avec une sorte de curiosité craintive, ses yeux s'arrêtaient hypnotisés sur les galons, les boutons brillants de la tunique.

— Tu es du pa\s ? demanda le capitaine.

— Oui...

— Tu connais la montagne ?

— La montagne?... Oui...

Ce nom : « la montagne », il l'avait prononcé avec une bizarre expression passionnée. La montagne? Il ouvrait les narines, il semblait respirer la senteur des herbes fraîches, des lavandes... 11 regardait, autour de lui, le paysage immense, près du ciel.

— Oui, oui, je la connais, la montagne !

— Eh bien! continua l'officier, pourrais-tu me dire où se trouvait une borne qui a disparu, qui devrait être ici...

Le capitaine avait la carte de l'état-major à la main, — la carie d'ensemble du comté de Nice et .de la rivière de Gênes, — et, dans les broussailles, au haut de la cime de la Fallu, cherchait la trace de la délimitation des deux pays : la France ici, l'Italie là-bas...

— Une borne? répéta l'enfant.

— La borne-frontière. Enfin, oui, où est la frontière, exactement, le sais-tu ?

— La... la frontière?

Il redisait la frontière comme, tout à l'heure, il avait répété : la montagne; mais, cette fois, le mot visiblement semblait n'avoir aucun sens pour lui, n'évoquer aucune idée. Il résonnait, sans y nen faire vibrer, dans un cerveau obscur et vide...

— Oui, dit l'officier avec une vivacité un peu nerveuse, som-

mes-nous en Italie ici ou en France? Il devait y avoir là une borne qu'on a renversée.

L'enfant balbutia, sur un ton de mélopée bizarre :

— Frontière... France... Italie...

Puis, doucement, tristement,

comme si on lui demandait là des choses qui n'étaient pas faites pour sa compréhension à lui, la voix traînante, peureuse, avec le geste d'un être frêle qui redoute d'être battu :

— Je ne sais pas, moi, monsieur... Je ne sais pas !...

Alors Tofficier regarda cet être débile qu'il avait rencontré là, sur ce sommet, assis sur une roche, les yeux perdus, et qui s'était levé à l'approche des soldats. Et le capitaine vit que ce n'était pas un enfant, ce corps tassé, noué

OU rabougri, mais un pauvre être incomplet, à demi idiot, un de ces errants des montagnes plus près du chien qui rôde que de l'homme qui pense, une âme iflachevée dans une prison de chair malade.

Petit, la tête énorme sur de larges épaules d'où pendaient deux longs bras très grêles, il se dandinait, comme piqué d'un commencement de danse de Saint- Guy, sur des jambes courtes et torses, des jambes de basset humain ; et des vêtements sans couleur, détrempés de pluîe, rongés du soleil, d'un ton d'amadou comme ceux de quelque gitano d'Espagne, couvraient cette misérable carcasse dolente, que deux yeux, deux grands yeux profonds, très noirs, très doux, d'une infinie tendresse souffrante, éclairaient, illuminaient par en haut comme deux étoiles.

l8 LA FRONTIERE

En les regardant, ces j-eux plus sensitifs que pensifs, mais puissamment douloureux, l'officier se demandait s'il n'y avait pas, chez ce dégénéré, une étincelle encore d'intelligence humaine et il songeait à ces êtres frustes, les innocents, comme on les nomme dans les campagnes, et qui, plus rapprochés que les autres de la terre et des choses, connaissent, mieux que tous, les simples, les herbes, les vents, les nuages, cette nature dont ils semblent, n'entendant pas complètement la langue des hommes, comprendre l'immense, harmonieuse, berçante ou terrible voix ; êtres à la fois condamnés et privilégiés qui enfouissent une sorte de poésie latente dans leur corps de sauvage, dans leur cerveau déformé ou inachevé...

Ces yeux, ces yeux si tristes, de l'errant, troublaient l'officier

LA FRONTIÈRE IQ

qui les fouillait, les tisonnait en quelque sorte du regard pour en faire jaillir une étincelle, une autre expression que cet air de résignation morbide...

— Tu ne sais pas.... Voyons, tu es de ce pays pourtant >

— Ce pays?

— Oui. Où es-tu né ?

— A Lescarine, après Sospel !

Je m'appelle Lantosque !

— Alors tu es Français?

— Français!

Le débile hocha la tête :

— Français, oui!... Français!

Et maintenant le capitaine voulut savoir si quelque fibre vibrerait dans cet être à un nom qui, pour lui, résumaittous les amours, tous les devoirs : Patrie! Il interrogea l'idiot sur ses parents, son enfance, sa vie quotidienne; il lui demanda s'il aimait quelque chose de cette terre qui le nour-

rissait, de ces montagnes qui étaient justement, devenue tangible, cette idéale passion, cette autre famille : la patrie! Et le pauvre être hochait la tête, avec ses yeux qui semblaient s'allumer, comprendre...

— Oui... oui...

Il répétait son oui éternel, — ce oui, consentement résigné du malheureux à toutes les fatalités ambiantes.

— Oui, oui, j'aime ça... Les fleurs, c'est bon, les fleurs... Et l'eau et la neige... blanche, blanche... Et l'air, et tout, tout ça...

tout ça... Oui... oui...

Il étendait les bras au-dessus des fonds; il aspirait de ses narines élargies l'odeur des herbes, l'herbe des Alpes, son lit embaumé, quand, parfois, fatigué, il s'endormait là, sous les étoiles; il montrait à l'officier le paysage.

les montagnes, au loin, l'horizon...

Et le oui, oui, accompagnait son hochement de tête, d'une tête qui maintenant semblait penser, avec ses prunelles noires...

— Eh ! bien, — dit le capitaine, — tout ça, les fleurs, les herbes, la neige, c'est la patrie!... Ici, la France, ton pays! Là-bas, l'Italie!...

— Là-bas?... Mais, — balbutia Lantosque, — j'y vais, là-bas!...

Mêmes fleurs... La même eau...

C'est à moi aussi, à moi... Tout ça...

— Vous n'en tirerez rien, capitaine, dit alors un lieutenant...

Crétin c'est né, crétin ça mourra î

— Certes, mon cher Bergier. Et comme c'est drôle ! — je dis drôle, c'est ironique que je pense ! — :

l'idée de patrie pour laquelle vous et moi nous nous ferions briser

les OS, et tous ces braves garçons avec nous, elle n'est pas entrée, elle ne pourrait pas entrer dans cette cervelle-là ! Et pourtant, tout de même, c'est un homme, ça !

Comme le capitaine Deberle regardait encore X innocent dont le vague regard embrassait l'étendue a tout ça.., tout ça... », il se retourna vivement à l'appel d'un petit sergent qui s'écriait, sur le ton d'une alerte : « Mon capitaine... des Italiens... » Et il aperçut, grimpant au haut du col, suivi de quelques hommes, un lieutenant des compagnies alpines italiennes, qui, la main au schako, le saluait de loin et avec un léger accent du Piémont lui disait:

— Pardon, capitaine!... Mais vous êtes chez nous !

Le capitaine s'avança vers l'Italien, tandis que les chasseurs, encore groupés, la halte n'ayant pas été ordonnée, reprenaient leurs rangs ; et Deberle interrogea en souriant :

— Alors, violation de territoire? Je vous en demande pardon.

— Oh ! dit l'Italien, le mal n'est pas grand, et la frontière est si enchevêtrée de ce côté qu'un géographe ne s'y reconnaîtrait pas... Seulement depuis quinze mètres au moins vous êtes en Italie ! Voilà !

— Eh bien î répliqua ga^ment le capitaine, nous allons évacuer.

Il fit un signe :

— Nous rentrons chez nous!

Les chasseurs français, l'arme

à l'épaule, eurent bientôt, rétrogradant, atteint la limite où finissait l'Italie, où commençait la

France; et, lorsque la frontière fut franchie :

— Maintenant, halle ! commandale capitaine, la voix haute.

Le lieutenant des compagnies alpines était demeuré à sa place, ses soldats autour de lui, tandis que l'idiot, tournant la tête, regardait, d'un groupe à l'autre, ces hommes, avec leurs fusils, leurs sabres, amusé de l'éclat du soleil sur le fer ou les galons, et ne dis-

LA FRONTIERE TJ

tinguant rien entre ces uniformes, ni étrangers, ni compatriotes, tous ces hommes étant pour lui les mêmes, comme les cailloux des chemins, les filets d'eau des montagnes...

Ils étaient différents, pourtant, ces soldats, ceux de France et ceux d'Italie, chiens de • garde de la frontière. Les chasseurs de France, pareils à des Basques, avec leur béret sur l'oreille, leur bâton ferré à bois recourbé, leurs guêtres de drap; les Italiens,«leur feutre recouvert de toile blanche, une double cartouchière à la ceinture,iin bidon de bois au côté. Les Alpins de France plus semblables à des montagnards en marche, les Alpins d'Italie l'aspect plus théâtral, mais militaire aussi et mâle.

Et une idée vint au capitaine, qui, tout à l'heure, avait dépassé la limite des deux Etats, une idée

de galant homme et de soldat ; il s'avança vers le lieutenant, salua :

— Monsieur, dit-il, c'est l'heure de notre halte. 11 est tard. Vous avez déjeuné sans doute?

— Non, capitaine, fit l'Italien.

Nous avons, nous aussi, beaucoup marché sans nous arrêter.

— Etes-vous seul avec vos hommes ?

— Ma compag^nie et le capitaine sont à dix minutes d'ici î

—.Eh bien ! lieutenant, votre capitaine et vos camarades me feront-ils l'amitié de partaj^er notre déjeuner? Je vous dois une réparation. Et, puisque nous avons été des visiteurs sans le savoir, soyez nos hôtes en toute cordialité. Nous mettrons le couvert sur la frontière même. Vous serez en Italie et nous resterons en France. Mais, assis à la môme

table, nous romprons le pain et partagerons le sel sans craindre un incident diplomatique. Voulezvous ?

Le lieutenant sembla réfléchir un moment — très peu de temps — sourit gaiement, et dit :

— Permettez-moi d'avertir mon capitaine !

— De l'avertir et de l'inviter, lieutenant. De la part du capitaine Deberle, je vous prie !

Le lieutenant appela, du geste, un sergent, lui donna tout bas les ordres et les renseignements voulus, et, pendant que le sergent, d'un pas allègre de chasseur de chamois, descendait, en sautant de saillie en saillie, sur le roc, les soldats des deux nations s'apprêtaient à faire halle, sur ce pic, le pauvre idiot continuant à les regarder toujours tour à tour, distrait, attiré par ces uniformes

3o LA FRONTIÈRE

comme un enfant par ses pantins.

Le capitaine Deberle causait avec ses lieutenants, enchantés, trouvant là le prétexte d'une sorte de vacances dans la rude vie des soldats de montagne. Il y avait comme l'attrait d'une rencontre romanesque dans ce dialogue de deux officiers, au haut des Alpes, en ce décor grandiose, presque au milieu des nuages. Et si le commandant de la compagnie itahenne acceptait, c'était, tout à coup, dans les manœuvres harassantes, une trêve joyeuse, une anecdocte de gaîté!

— Vous verrez, disait un lieutenant, vous verrez qu'il n'acceptera pas, le capitaine. Le petit lieutenant, là-bas, a l'air fantai-

LA FRONTIÈRE 3l

siste, ridée l'amuse ; mais au fond ces gens-là nous détestent, et l'idée de trinquer avec des Alpins...

— Croyez-vous, Bergier? fil le capitaine. Voyez...

Il montrait, apparaissant sur la crête, avec troisautres officiers, le capitaine italien, bel homme élancé, mince et sec, robuste, qui s'avançait vers son lieutenant, puis, celui-ci lui servant de guide, marchait vers les officiers français jusqu'à la ligne fictive qui délimitait la frontière.

Arrivé là, l'Italien salua militairement et attendit que le commandant des Alpins de France fit deux pas vers lui. Deberle alors, l'air délibéré, s'avança :

— Capitaine, vous voulez bien, j'espère, accepter notre proposition?...

— Avec plaisir, capitaine, répondit l'Italien.

Les deux hommes se regardaient avec une courtoisie curieuse. Deberle, mince, blond, élégant, se tenant droit devant ce grand diable au nez d'aigle, avec des cheveux d'encre et un teint bronzé, de beaux nœuds hongrois en galons d'argent sur la manche.

Et chez l'un et l'autre, très visible dans l'attitude des deux officiers, le même sentiment de rivalité chevaleresque, avec le contentement d'une occasion rompant la monotonie du service, donnant au devoir quotidien le piquant d'une aventure.

Oui, sur ce pic, là, dans la solitude et le silence, près des neiges, loin de tout ce qui est la vie commune aux autres hommes, ils allaient fraterniser un moment, ces chasseurs aux uniformes différents, envoyés là pour s'entreregarder de façon presque hos-

tile de chaque côté de la frontière et dont le devoir était de s'épier, comme à la veille d'une rencontre.

Les Alpins avaient apporté, la plantant sur la ligne idéale, une longue table formée de quelques planches supportées par des piquets fichés en terre, et Italiens et Français l'avaient disposée de façon à ce que le centre en fût exactement placé sur cette ligne même : la moitié en France, l'autre moitié en Italie. Chacun chez soi, et les officiers des Alpini, assis sur des pliants, se trouvaient sur la terre italienne, tandis que Deberle et ses lieutenants s'étaient installés en terre française.

— Une même table et deux patries! disait gaîment le capitaine.

C'est assez curieux !

Une claire lumière enveloppait, sous un ciel doux d'un bleu ten-

dre, ce repas improvisé, et les verres et les assiettes sonnaient gaîment, tandis que les soldats, rompant le pain, les fusils en faisceaux, examinaient du coin de l'œil ce groupe d'officiers entouré, ainsi que d'un immense cadre blanc, d'un horizon de neige, d'une neige vierge égayée de soleil.

Au loin, assis dans l'herbe, l'idiot, l'errant, que tout à l'heure avait interrogé Deberle, avalait gloutonnement une miche de pain dur et comme rivé à ce spectacle, contemplait lui aussi, ces belles choses.

Et ils causaient, les officiers.

On leur avait servi des truites pochées sur l'heure dans un coin de montagne, et l'air des Alpes aiguisait l'appétit de ces hommes

jeunes, vigoureux, entraînés par la saine et rude vie de grimpeurs de sommets. Ils riaient, buvant à leur rencontre fortuite, heureux de cette fraternité d'une heure en plein ciel, presque dans la nuée.

Ils échangeaient leurs noms, leurs impressions, leurs souvenirs. L'Italien était Romain, Romain de Rome, fils d'un ancien combattant de 1849, Salvoni, réfugié en France pendant des années. Il avait, étant enfant, vécu un moment à Paris, et ce Paris lui était resté comme une vision merveilleuse, depuis ces lointaines impressions d'autrefois. Les lieutenants étaient l'un Piémontais, l'autre Napolitain. Le premier, Verga, avait eu son père tué à côté des zouaves du colonel Cler, à Magenta. Et c'était à Magenta aussi qu'un des lieutenants du capitaine Deberle avait

perdu un frère aîné. La même ambulance — qui sait? — les avait recueillis peut-être.

Deberle, lui, était né à Bayonne, comme beaucoup de ces hommes qu'il commandait, paysans pyrénéens, enfants du pays basque, trempés pour la vie de montagne comme les Piémontais du capitaine Salvoni. Toute la famille de ces Deberle avait porté l'épaulette. C'était une race de soldats. L'aïeul, le père, les oncles, avaient fait, le fusil sur l'épaule ou le sabre au flanc, les campagnes de la République et de l'Empire, les guerres d'Afrique et de Crimée, celles de France aussi. 11 y avait plus d'une croix, au ruban jadis rouge, à présent défraîchi, suspendue dans la petite maison de Bayonne où la mère, veuve et seule, priait maintenant pour son fils. Croix

d'honneur, sabre d'honneur, brevets de bravoure, ce mot « ïhonneur » résumait l'histoire de cette famille de preux; preux bourgeois et pauvres, ayant payé de leur personne un peu partout sur les champs de bataille du siècle de sang; quelques-uns ayant, au cimetière de Bayonnc, une pierre grise avec leur nom honnête suivi de quelque humble titre durement gagné, les autres n'ayant pas même de tombe, ayant laissé leurs os dans un coin de ce vaste pudridero qui est la terre d'Europe.

Comme ses ascendants, Louis Deberle avait revêtu l'uniforme.

II aimait le danger et la gloire.

Romanesque à sa façon, c'était dans un vague appétit de sacrifice, dans un instinctif amour du péril bravé, une affection passionnée pour son métier, qu'il plaçait son roman, le roman de

sa jeunesse. Et sa grande folie d'amour, c'était cette patrie dont il épousait la fortune. Vainement Mme Deberle avait essa3'é de le détourner d'une vocation en quelque sorte atavique. Elle aurait bien voulu, la mère, avoir toujours ce beau et fier garçon auprès d'elle dans la petite maison silencieuse d'où elle regardait couler l'Adour ; elle l'eût souhaité ingénieur, marié avec quelque jolie Basquaise et peuplant le logis quasi désert de petites têtes et de rires. Mais non, la renommée, le danger, la vie dure mais inflexiblement ordonnée, droite comme le devoir, la vie du soldat, et l'aventure, et la fatigue, et le labeur, et les balles, voilà ce qu'il rêvait, lui, se livrant tout à cette existence de sacrifice, tandis que la mère vieillissait, vieillissait, là-bas, dans le logis de Baronne.

En sortant de Saint-Cyr, Deberle avait fait campagne au Tonkin, tout jeune, et, la paix signée, revenant en France pour y soigner une blessure, il demandait à passer dans les compagnies alpines, incapable de s'en tenir à la vie de garnison dans une ville de province. Il y avait des années maintenant qu'il évoluait dans ces montagnes, comme une sorte de sentinelle avancée surveillant l'horizon. Capitaine à trente-trois ans, la croix sur l'uniforme, très aimé, tenant dans sa main sa petite troupe, qui, sur un mot de lui, eût tenté l'impossible, passé de la neige dans le feu, — il ne souhaitait rien que des périls plus durs et des devoirs plus grands.

Cette existence lui plaisait en pleine nature, comme si tout se trouvait supprimé autour de lui de ce qui n'était pas l'absolu ; —

une vie de penseur actif, de quasi solitaire ou de moine mobilisé, sur les sommets, dans l'air libre qui élargit, lave à la fois les poumons et la pensée, l'air qui purifie, avec des impressions intenses et exquises de soirs silencieux, de nuits dans les étoiles, de réveils dans les lumières roses, des lueurs de féeries, et des hivernages aussi dans les huttes, de longues heures de nuit avec quelque livre aimé, des escalades de pics, des marches tracées dans la neige qui craque, des glissades dramatiques, des bourrasques blanches, une vie où tout l'effort humain est utilisé, toute la vigueur dépensée, et qui ne lui laissait ni regrets de bonheurs plus paisibles ni amertume de joies sacrifiées...

11 n'avait qu'un ennui : ne pouvoir, par quelque action d'éclat,

ajouter à cette glorieuse monotonie de jours utiles le prestige d'un acte vraiment héroïque et personnel. Actif, nerveux, résolu, de toutes les vertus qu'il lui fallait pratiquer, celle qui lui pesait le plus c'était la patience. Bah!

tout arrive ! Il y aurait bien, un jour ou l'autre, quelque belle folie dans le monde. En attendant, il vivait de la vie alpestre, se reposant parfois des fatigues du soldat en allant embrasser la mère ou revoir les gars d'Ustaritz jouer à la paume, puis revenant vite au devoir, à l'entraînement de l'existence militaire, à ses soldats, à la frontière.

Les manœuvres, cette fois, l'avaient conduit en avant du col Saint-Martin, où il devait retrouver et replacer la borne abattue on ne savait par qui, — quelques faiseurs de contrebande ou quel-

ques rôdeurs italiens. Et à l'heure de la halte, Deberle, trompé par l'espèce d'enclave du territoire italien en avant de la Riniera et de Ciriegia, s'étant heurté ainsi aux soldats du roi Umberto, trouvait galant de saluer, le verre à la main, ces amis d'hier, adversaires de demain peut-être, ces sentinelles d'Italie, vivant, à quelques pas des Alpins de France, de la même vie active, intense et mâle...

Et c'avait été, pendant ce déjeuner inattendu, un feu roulant de gaîté, un bavardage de cordialité et de jeunesse. On se parlait, d'un bout de table à l'autre, d'une patrie à l'autre patrie, de tout ce qui était l'existence commune aux troupiers des deux nations : les exercices de nuit, les étapes for-

cées, les escalades, les fatig^ues, la qualité de la chaussure, question vitale pour le soldat, — et ce au'il fallait éviter : les marches trop rapides, les repas trop lourds, l'eau trop froide.

Galamment, comme des tireurs vantant leurs fleurets avant l'assaut d'armes. Italiens et Français parlaient de leurs hommes, les braves gens dévoués, qui mettaient leur amour-propre à faire bonne figure militaire en ces solitudes où seuls les voyaient les yeux de leurs officiers.

— Ils risqueraient leur peau pour le plaisir d'arriver bons premiers !

— Des bersagliers, disait le capitaine Salvoni, ont accompagné la voiture du Roi au pas de course de Turin jusqu'aux Alpes :

mes chasseurs en feraient autant !

— Il y des acrobates au Cirque

l.A FRONTIERE

qui reculeraient devant la gymnastique de nos Alpins! répondait Deberle. Et quand ils aper-

çoivent la plume de coq et le chapeau pointu de vos fantassins, je ne connais pas de coup de touet pareil pour chasser la fatigue et dégourdir les jarrets î

— L'émulalion, ah ! l'émulation et l'amour-propre, c'est le levain de l'héroïsme : il n'y a que cela pour les armées !

— Et pour les hommes !

— Messieurs, dit alors le capitaine Deberle en se levant le verre à la main, je bois à vos soldats, nos voisins, et à vous.

Messieurs, que je n'ose appeler nos hôtes, puisque vous déjeunez en terre italienne. Mais voilà, du moins, une rencontre qui ne causera aucun ennui à nos ministres respectifs. A votre santé î

Les verres s'entrechoquèrent au bout des mains tendues, pardessus la table et la frontière, et le capitaine Salvoni ayant fait signe à un sergent qui apportait une bouteille :

— Permettez-moi de vous offrir un peu d'Asti spumante ! Il ne vaut pas le Champagne, mais le

pas de nos mulets ne l'a point trop abîmé peut-être !

Et, comme le bouchon du vin d'Asti sautait en l'air, dans ce silence mystérieux et comme infini des choses où les voix d'hommes retentissaient plus claires, en quelque sorte écoutées et répercutées par la solitude, les officiers se levèrent, presque graves cette fois, cessant de causer et de rire :

— A nos camarades les Alpins de France î dit lentement le capitaine Salvoni.

— A nos camarades d'Italie !

répondit Deberle, la voix profonde, un peu émue.

Encore une fois les verres se rencontrèrent; mais leur choc, après ce toast qui montait, quasi religieux, dans la paix de ce coin de montagne, devant ces soldats accroupis sur l'herbe verte, fut

LA FRONTIERE 4g

plus lent, plus sourd, comme si quelque pensée sévère et triste succédait brusquement à ce repas improvisé dans l'insouciance d'une rencontre et d'une camaraderie de hasard.

Puis les officiers se rassirent, et les Alpins, qui faisaient la soupe, remarquèrent que les chefs, là-bas, parlaient moins et ne riaient plus.

Cependant au café les propos reprirent, et les heures passèrent dans cette fraternité d'aventure, dans ce bavardage d'une longue halte ; et, presque vers le soir, on se sépara en échangeant des poignées de mains d'abord, puis, comme si tout redevenait officiel brusquement, des saluts militaires.

Alors les Italiens se retirèrent, descendant lestement le versant

5o LA FRONTIÈRE

qu'ils avaient gravi le matin.

Deberle les suivait des yeux, debout sur la crête ; il écoutait les bruits de voix, les cliquettements des armes. Les Italiens disparaissaient, reparaissaient au flanc de la montagne, suivant les lacets de la route, et se faisaient de plus en plus petits, là-bas, dans les fonds.

Quand il se retourna, les ayant perdus de vue, Deberle aperçut les tentes dressées de sa troupe, des feux allumés déjà sur l'Alpe verte, et dans la paix du soir, audessus du bivouac, les étoiles, les premières étoiles. Plus de bruit : çà et là quelques voix à l'accent gascon, provençal, limousin. Une chanson de campagnard, un refrain de café-concert. Des bruits de cuillers dans la gamelle, une sensation de repos, de bienêtre et de vie.

Le capitaine était las ; il s'achemina vers sa tente, et, comme il faisait quelques pas, il remarqua à terre, accroupi et portant avidement à ses lèvres une bouteille, le pauvre idiot, qui passait sa langue rude sur le flacon d'Asti spumante pour y trouver une dernière gouttelette de vin. Lantosque avait aussi ramassé les débris tombés de la table des officiers, et, comme un chien emportant des os, il se faisait une provision de ces reliefs du repas.

— Ce n'est pas lui, pensa Deberle qui songe à demain! Il est peut-être plus heureux.

Et dans le grand silence, entre deux couplets de chansons que fredonnait un de ses soldats, il

dit tout haut, en regardant une dernière fois, du côté de l'Italie, dans la brume :

— Chi lo sa ?

Le lendemain, au petit jour, la troupe était debout, réveillée par le cor des Alpes. Deberle interropea le ciel, comme un marin à bord déchiffre l'horizon. Un brouillard léger cachait les Alpes, et le versant italien semblait noyé dans une sorte de fine buée pluvieuse.

Deberle regarda les sapins.

Leur vert paraissait plus sombre dans Tatmosphère humide ; mais les branches ne s'abaissaient pas trop et les ramilles s'étalaient déjà comme si elles eussent deviné le beau soleil, derrière la brume. Le capitaine avait, là-haut, pour baromètres sans erreurs les sapins, dont les montagnards étudient les mouvements et la couleur.

Il murmura : — Bah! le proverbe est bon :

Petite pluie du fin matin K'arrite pas le pèlerin !

Les soldats sortaient des tentes, s'étiraient, se lavaient au creux d'une source ; puis ils s'aidaient les uns les autres à enrouler sur leur uniforme la large ceinture de laine, — celui qui la serrait à son ventre tournant sur lui-même.

tandis que le camarade la tendait, tirant ferme, la tenant par le bout.

D'autres donnaient le fourrage aux mulets. Le compagnon et le serviteur de l'Alpin, ce mulet porteur de vivres ! Grimpant d'un pied sûr, côtoyant le bord des précipices comme avec un appétit de vertige, hissant sur son dos, jusqu'aux sommets, les petits canons de montagne ou les provisions.

Et l'on se mit en marche, avec l'alacrité joyeuse de braves gens dispos, dans l'air frais du matin, l'air balsamique de l'Alpe parfumée de menthes, l'air de là-haut, où les microbes n'ont pas d'aliments pour vivre. Le pas était allègre, malgré le chargement lourd des soldats portant sac et couverture, gamelle, toile et piquets de tente.

Les quarts de fer-blanc sonnaient gaiement sur le sabre-baïonnette.

On allait droit devant soi, longeant la frontière, Deberle étant chargé d'en relever et rectifier les lignes.

Le capitaine, béret au front, le manteau autour du corps, les jambes serrées, comme ses hommes, dans des molletières de drap, causait avec ses officiers tout en regardant les soldats avancer, redressés sous le sac, avec une sorte de parade d'amourpropre, comme des saint-cyriens au défilé du bataillon, à la revue.

On arriva ainsi devant un creux profond, une crevasse au bas de laquelle, sautant sur d'énormes blocs, coulait, affluent de la Vésubie, un torrent très clair, teinté de bleu avec des ourlés d'écume.

Un gros sapin, couché au-dessus, servait de pont unique et la compagnie devait passer sur le tronc d'arbre ainsi renversé, tout en-

tière. Les mulets côtoieraient la montagne, contourneraient le défilé. Mais les chasseurs, c'était leur lot quotidien, cette gymnastique au-dessus de l'abîme.

— Allons, vite! dit un petit Basque, Orthegaray, que Deberle aimait beaucoup, car il était d'Ustaritz, où son capitaine l'avait vu bien souvent jouer à la paume, au jai alai^ sur le grand mur blanc, près de l'église.

Orthegaray se lança le premier sur le sapin, piquant dans le tronc la pointe du bâton ferré et la main gauche étendue faisant balancier.

Le torrent écumait, bruissait audessous, dans le trou vertigineux.

En quelques pas, le petit Basque était de l'autre côté de la crevasse.

Deberle, au bord du précipice, surveillait le passage, ne laissant aller les chasseurs qu'un à un, en

voulant trois au plus à la fois, sur le tronc d'arbre, calculant le poids des hommes, prévoyant, comme un père inquiet, la chute possible. Le passage franchi et les Alpins marchant à la file indienne le long du mont, on se trouva bientôt sur un sommet d'où s'apercevait, comme sur un plan en relief, la frontière du pays étranger, les dentelures et les arêtes du versant italien. Assez rapproché, dénoncé par un liseré qui était la trace d'une batterie, un fortin était là, très haut, dominant la frontière française, vrai nid d'aigle fortifié, dissimulé en partie, mais qu'on pouvait cependant deviner à l'œil nu.

— C'est le fort Margherita, dit le lieutenant Bergier. Il est nouveau.

La carte n'en fait pas mention.

Et comme il le montrait, en étendant le bras, au capitaine, on

LA FRONTIÈRE Sq

eût dit que les Italiens du fort, pour saluer ou pour braver ces Alpins français apparus là brusquement, dans le clair matin, attendaient le geste, épiaient un signal. Ils arborèrent en effet rapidement, le hissant au mât, un large drapeau vert, blanc et rouge, avec les armes de Savoie et la couronne royale d'Italie sur la couleur blanche ; et, tandis que l'étendard se déployait dans la lumière ils l'appuyèrent fièrement d'un coup de canon, comme pour dire :

— Présent!

La fumée monta doucement dans le bleu pur, d'une tendresse corrêgienne.

— Allons, ils sont polis ! Ils nous souhaitent le bonjour! dit un soldat.

— Ou ils nous blaguent, répondit un autre.

Le drapeau italien, sur la cime, dominait, en effet, la petite troupe française, et, bien au-dessus, de la compagnie du capitaine De-

berle, il flottait, comme un défi, sur le fort inaccessible. Ce n'était rien, cette apparition du drapeau italien sur la frontière, et, après tout, comme disait l'autre, ce pouvait être une manifestation de

politesse. Sans doute le capitaine Salvoni envoyait un salut à ses hôtes de la veille. N'importe, ces couleurs italiennes se montrant là, tout à coup, si haut, cela taquinait un peu les Alpins, dont l'amour-propre est comme tenu en haleine, surexcité par la sensation de ce voisinage continu, immédiat : l'étranger.

C'était leur drapeau, après tout, à ces gens, et ils avaient bien le droit de le hisser, de le faire clapoter dans le vent, de s'en parer ; mais, tout de même, il avait l'air de se moquer un peu de la troupe en marche, le tricolore aux armes du roi Humbert ! Il était là comme un : « Vous n'irez pas plus loin ! » — Il semblait dire, ou plutôt il disait vraiment, si haut, dans son aire : «« Là où je suis on ne vient pas ! »

Parfois, les autres jours, lors-

que d'une frontière à l'autre les clairons ou les canons des deux nations s'entendaient, c'était un duel de poudre et de fanfares.

Les cuivres, des deux côtés des Alpes, sonnaient allègrement leurs marches nationales. Rivalité de toutes les heures, affirmées tantôt par des chevaleresques saluts, tantôt par des airs de bravade dissimulant la haine. Mais aujourd'hui, là, devant ces couleurs, les Alpins de Fraijce eussent été heureux de répondre par quelque manifestation où leur vanité de soldats, de grimpeurs de pics, eût été caressée par quelque improbable escalade, quelque folie vaillante, répliquant ainsi à cet étendard hissé en plein ciel.

— Ils nous embêtent avec leur drapeau !

C'était le mot de la compagnie, et Deberle sentait, ses officiers

aussi devinaient la mauvaise humeur de leurs Alpins, condamnés à manœuvrer pendant des jours entiers avec ce drapeau les regardant et les narguant de l'autre côté de la frontière.

Lui-même comprenait si bien cet étrange sentiment d'amourpropre hyperthrophié, qu'il disait au lieutenant Bergier :

— C'est absurde, mais ça m'agace !

— Je suis de votre avis ! répondait Bergier. Nous n'avons plus l'air d'être chez nous : le capitaine Salvoni nous surveille !

En marche, Deberle entendait malgré lui, percevait, devinait les paroles gouailleuses des soldats.

Ils s'énervaient à la pensée de se voir dominés par le drapeau d'Italie. Ils se demandaient ce qu'on pourrait bien faire pour « répondre ». Parbleu ! en déployer un

autre, mais plus haut ! Oui, plus haut qu'eux! le plus haut possible !

Us ne riraient plus alors, « ceux « de l'autre côté ». Ils verraient que les Alpins de France n'ont pas froid aux yeux, qu'ils ont du toupet et du jarret. Ah ! si l'on pouvait î...

Pour ces braves gens exilés lùhaut à des altitudes improbables, c'était décidément une obsession, ce drapeau qui suivait, inspectait, espionnait leurs manœuvres.

Et l'impression de Deberle, énervé, devenait plus aiguë aussi. Ce drapeau italien, ce tricolore qui se détachait orgueilleusement, joyeux, eût-on dit, sur le banc des glaciers, hissé là pour rappeler à toute heure la présence de l'adversaire aux soldats de France, l'hypnotisait. Il eut voulu l'arracher, le conquérir, le rapporter.

Quelle folie ! Mais, du moins, —

la pensée du chef correspondait à celle des soldats, — pouvait-on opposer drapeau à drapeau, affirmer par un emblème identique la présence sur ces pics dzs Alpins français ? C'était une idée ! Et Deberle en parla tout haut à ses hommes pendant une halte, à l'heure du café. Qu'est-ce qu'ils diraient, les Alpins, si on montrait aux Italiens les trois couleurs de France ? Oui, si on les montrait dominant les couleurs du roi Humbert, flottant comme en plein ciel — là, sur la cime de la Valetta ? Et le capitaine désignait, au loin, la montagne blanche où il rêvait (victoire pacifique) d'arborer quelque lambeau d'étoffe comme réponse à l'étranger I

— Un drapeau ! sur le pic ! Làbas ! Crâne idée, capitaine !

Les Alpins, accroupis, s'étaient levés joyeux et regardaient le pic qu'avait désigné Deberle. Il dominait tout le pays. C'était le géant de ce coin des Alpes. Le fort italien paraissait, — disait Orthegaray riant, — en sous-sol à côté de lui. Ah î oui, par exemple, ce serait superbe, et brave, et bien français, un drapeau tricolore planté là !

— Fameux, ça, capitaine !

— Il a des trouvailles à lui, le capitaine Deberle !

— Un fier homme !

— Et capable d'aller planter le drapeau lui-même !

— Oh ! un drapeau là, oui, ils rageraient, les macaronis I

— Le fort Margherita n'est qu'à 2,100 mètres, un peu moins que le mont Piagu... : la Valetta en a 2,512!

Le pic se dressait incandescent,

insolemment blanc, dans le bleu du ciel, et c'eût été une héroïque et folle réplique aux Alpins, de voir apparaître tout à coup, dans la claire lumière de là-haut, les trois couleurs françaises, le drapeau de la patrie. Mais il était bien loin, le pic, et il fallait des heures pour atteindre le sommet, qu'avec le mensonge de la perspective il semblait qu'on pût gravir en un quart d'heure.

— Et puis on n'avait pas de drapeau !

— Oh ! dit Orthegaray, le petit Basque, si on voulait : d'en faire un, ça ne serait pas difficile !

— Et comment t'y prendrais-tu ?

demanda Deberle.

— Me faites-vous crédit de dix minutes, mon capitaine ?

Deberle s'était mis à rire, répondant par un geste qui signifiait

certainement, et Orthegaray s'éloigna, rejoignant ses camarades, avec qui le capitaine le vit, un moment, causer avec animation, groupe d'hommes s'éloignant ensuite et disparaissant derrière les sapins.

Au loin, le tricolore italien flottait toujours dans la clarté, fièrement, avec des coups de canon intermittents qui l'appuyaient pour le saluer, pour bien affirmer sa présence orgueilleuse, là, devant ces Français. Moins d'un quart d'heure après, le capitaine voyait revenir Orthegaray et ses camarades portant au bout d'une haute branche de sapin fraîchement coupée un drapeau tricolore aux couleurs de France, improvisé et cousu par les soldats : le rouge fait d'un lambeau de flanelle garance, le blanc d'une large ser\'iette de la cantine, et le bleu

d'une des ceintures de laine des Alpins.

— Voilà, mon capitaine, dit Orthegaray, en plantant dans l'herbe verte le tronc taillé en pointe, frais et comme saignant, du sapin.

Le drapeau flottait, claquait au vent, gai, clapotant comme une bannière de fête.

EtDeberlele regardait avec une sorte de joie orgueilleuse. Ils ne l'apercevaient pas, du point où il était, les Italiens ; mais comme ils le verraient s'il apparaissait, là-haut, tout à coup, sur le pic de neige !

— Est-ce soHde au moins ? demanda le capitaine.

— Si c'est solide! fit le Basque.

Cousu par le cordonnier. Aussi solide qu'une paire de souliers !

— Eh bien î s'écria Deberle en élevant la voix, qui de nous le plantera sur la cime de la Valetta, mes enfants ?

Toutes les voix, ces voix mâles, gutturales , répondirent : Moi !

moi ! joyeusement, comme s'il se fût agi d'une partie de plaisir- Mais Orthegaray, après avoir laissé dire, ajouta :

— Il me semble, mon capitaine, que ça devrait être celui qui a eu l'idée de la chose !

— Certainement, fit Deberle :

c'est trop juste, mon garçon !

Les yeux allumés, aussi résolu que s'il fût allé au feu, le petit Basque jeta en l'air son béret, qu'il rattrapa et fit tournoyer joyeusement, puis empoigna la branche de sapin d'une main robuste, et, le drapeau improvisé au-dessus de sa tête, il l'agita dans le vent en disant :

— Merci, capitaine !

— Harri, Orthegaray ! répondit Deberle en jetant au soldat le cri basque.

Et, les camarades lui souhaitant bonne chance, Orthegaray partit, redressant sa petite taille, emportant les couleurs qu'il serrait contre lui, fièrement.

— Les braves gens ! songeait leur chef.

Ils montraient là, dans cette sorte de riposte à la bravade italienne, le même élan, la même ardeur joyeuse qu'ils eussent mis à entrer en bataille si le clairon eût sonné la charge. Dans cette espèce de duel enfantin où seul était en jeu l'amour-propre de deux troupes côtoyant le même précipice à travers la frontière ils déployaient le même zèle, les mêmes vertus de patriotique émulation qu'un jour de combat. Ils

bondissaient sous les défis comme ils l'eussent fait sous les balles.

Drapeau contre drapeau, et le sentiment de la lutte était aussi surexcité que dans un corps-àcorps en pleine mêlée.

Deberle ne pouvait s'empêcher de constater devant ses lieutenants cet esprit de vanité en quelque sorte chevaleresque. Et les officiers maintenant s'enfiévraient à l'idée de voir bientôt à cette altitude flotter comme une réponse palpable, vivante presque, le tricolore des Alpins de France.

Il fallait du temps pour qu'Orthegaray atteignît le sommet. De temps à autre Deberle regardait, du côté de l'Italie, les couleurs de Savoie, puis, la lorgnette à la main, interrogeait les pentes du pic. Rien ; on ne distinguait rien au flanc du mont, dans la neige que dorait maintenant le soleil.

Le capitaine, les lieutenants échangeaient à de courts intervalles des propos brefs, un peu nerveux. Loin d'eux, assis ou debout, les regards tournés vers la Valetta, les Alpins guettaient l'apparition du camarade, trouvant, eux aussi, qu'elle tardait bien.

— Il y a peut-être un accident, disait Deberle en tirant sa montre.

— Celte hampe de sapin, c'est lourd !

— Et un coup de vent dans le drapeau peut jeter l'homme à bas !

— Oh! ne craignez rien : il aura roulé les étoffes autour du tronc d'arbre !

— Puis il a le talon basque, ajoutait le capitaine, pour se rassurer et rassurer les officiers.

Tout à coup un grand cri de joie sortit de ces poitrines jeunes,

et les soldats, ceux qui étaient assis, se levant brusquement, d'instinct battirent des mains. Làbas, au versant du pic, grimpant comme sur une arête penchée, un point mouvant, une sorte de fourmi noire se montrait sur la blancheur crue de la neige. Un homme était là-bas; oui, ce petit point aperçu, deviné par les soldats, c'était un homme qui lentement, péniblement, gravissait la pente. Deberle et les lieutenants fixaient sur lui leurs lorgnettes.

Orthegaray s'appuyait, en la fichant dans la neige, sur la hampe du drapeau comme sur un alpenstock. Il avait passé son bâton ferré en travers de son épaule et son point d'appui, c'était le tronc même, le tronc de sapin autour duquel en effet, pour se garantir contre le vent, il avait enroulé et ficelé sans doute les trois couleurs.

Deberle eut un soupir de soulagement, et, la jumelle aux yeux, il regardait la petite fourmi monter, monter, portant cette espèce de fétu qui était le drapeau. De temps à autre le capitaine interrogeait l'horizon. Oui, le soleil baissait ; mais avant le soir Orlhegaray aurait atteint le sommet du pic, et le drapeau déployé répondrait par ses clapotements à l'aubade de la batterie italienne.

Là-bas Orthegaray devait évidemment grimper avec la précision mathématique, la lenteur sûre et voulue des montagnards.

Cependant il semblait au capitaine que le soldat ne bougeait pas. L'homme paraissait maintenant s'être assis, accablé peut-

7o LA FRONTIERE

être. Puis, au bout d'un moment, Deberle se rendait compte qu'Orthegaray avait repris sa marche et gagné du terrain.

Les canons italiens redoublaient leur tir, comme si les officiers commandant les artilleurs eussent, de leur côté, aperçu le champion de France et voulu le narguer par des salves nouvelles.

Il s'était fait sur le plateau de l'Alpe un grand silence instinctif, solennel, presque religieux. Les soldats, eux aussi, regardaient l'horizon, voyant tomber le soir, l'ombre monter des fonds devenus plus confus, et se demandant anxieusement si le camarade, làbas, arriverait avant le crépuscule.

— Il en a pour un moment encore!

— Les derniers pas, voilà le difficile !

— Atteindre le sommet, c'est dur!

— Bah! il a bon pied, bon œil, Orthegaray !

Deberle suivait toujours du regard le soldat, qui avançait, montait, évidemment lassé, rompu de fatigue, mais continuant l'ascension avec une énergie devinée môme à cette distance. Et cet effort humain, perçu de la sorte à travers l'espace, donnait à l'officier un sentiment d'orgueil, d'affection émue pour ces soldats qu'un appétit de sacrifice et de gloire éperonnait ainsi. De quoi ne seraient-ils point capables, les braves garçons, aux jours des épreuves sérieuses? Et que pesaient toutes les déclamations des apôtres du sans-patriotisme lorsque, pour un chiffon et par bravade, ces soldats étaient prêts à risquer leurs os!

8o LA FRONTIÈRE

— Décidément, soif de bonheur ou soif de renommée, l'homme en ce monde a soif du rêve ! Et c'est un beau rêve, la gloire !

Le capitaine sentit comme une cloche son cœur battre lorsque tout à coup, là-bas, la fourmi humaine s'arrêta, arrivée au sommet, plantant le tronc de sapin dans la neige vierge. Les lieutenants, la lorgnette à la main, les Alpins, les yeux rivés sur ce point, dans l'infini de l'horizon, retenaient leur respiration, attendant le dénoument, devinant que de l'autre côté de la frontière, sur le versant italien, d'autres lorgnettes étaient braquées sur cet homme là-bas, grêle comme un insecte, et grandi, sublime par l'idée qu'il incarnait, l'emblème qu'il portait.

Tout à coup, sur ce sommet du mont perdu, on vit Orthegaray

LA FRONTIERE Ul

se profiler d'une façon très perceptible sur l'horizon, que le couchant rendait tout rose. Au haut de la hampe de sapin, les couleurs se détachèrent, les trois couleurs de France, et, comme en une clarté d'apothéose, dans le soleil, dans ce qui restait de lumière au-dessus des fonds vaporeux, des monts bleuissants, le tricolore apparut, le gai tricolore français, dont le rouge vif et le blanc très clair, clapotaient au vent, tandis que le petit Orthegaray agitait son béret en poussant sans nul doute un cri que ses camarades devinèrent et qui sortit en même temps, d'instinct, de toutes les poitrines ;

— Vive la France !

— Et vive Orthegarayî dit un caporal. Basque comme le grimpeur.

Deberle ne voyait plus rien

dans sa lorgnette en vain fixée sur le chasseur alpin. Les larmes

de ses yeux en mouillaient maintenant les verres.

— Ça fait plaisir de commander à des gens comme ça, dit-il à ses officiers, en essuyant la jumelle.

Des lazzis partaient des rangs de ses chasseurs, des lazzis et des bravos. Ils battaient des mains en regardant le fortin, du côté de l'Italie. Les artilleurs du roi Humbert ne tiraient plus, au fort Margherita.

— Ça les embête ! dit le caporal.

D'autres remarquaient que le bleu des montagnes, là-bas, avec le fond du ciel pâle et le rose du soleil couchant qui rougeoyait maintenant, formaient à l'horizon une sorte d'immense draperie tricolore où le petit drapeau d'Orthegaray mettait la marque française; et il semblait en effet qu'un ciel d'apothéose enveloppait les lambeaux d'étoffe que l'Alpin venait de planter sur le mont perdu. Tout ce qui restait au loin de clarté semblait se concentrer sur ce sommet élincelant

fV) 1. A FRONTIÈRE

et blanc, sur cet étendard qui flottait au vent du soir; et, comme un salut aux couleurs, le soleil envoyait au drapeau de France un dernier baiser de lumière.

Orthegaray resta pendant un temps assez long sur le sommet ; puis, les vapeurs d'en bas gagnant peu à peu les hauteurs, comme une marée de buée bleue qui eût monté, on le vit, après avoir touché la hampe de sapin pour la consolider, reprendre le chemin de descente et disparaître dans les vapeurs d'un bleu assombri.

Lui parti, le drapeau flottait toujours, lumineux, orgueilleux comme un défi. Il semblait, le soleil couché, qu'on l'apercevait encore.

— Et maintenant, dit Deberle à ses soldats, si haut que n^ous

LA FRONTIÈRE Hj

montions pour les manœuvres, nous aurons toujours au-dessus de nos têtes ce sourire de la patrie !

Ils comprenaient bien ces mots, les soldats. L'Alpin est un poète en action, comme le marin ; poète naïf et sublime, en qui la poésie entre par les pores, et qui rêve aussi devant l'infini.

Les étoiles maintenant s'allumaient comme la veille, sur l'Alpe où la petite troupe allait sommeiller. Mais Deberle attendait Orthegaray. Il lui tardait de serrer la main du brave garçon.Le chasseur ne revint que tard dans la nuit, harassé. On le mena au capitaine.

— Mon brave Orthegaray ! fit Deberle en lui tendant la main.

— Ah ! dit le petit Basque, c'a été dur; mais ça y est.

— Pas d'accident?

— Une bêtise. J'ai glissé sur un

névé en montant, ce diable de tronc de sapin n'étant pas commode. Et je me voyais déjà tout en bas. Mon bâton, en travers de moi, s'est heureusement accroché à des branchages. Ça n'est rien. Des écorchures!

— Seulement?

— Et un peu de douleur à l'épaule. Pas la peine d'en parler.

Le drapeau est là-haut, c'est le principal !

Le capitaine avait tendu sa gourde au soldat, lui demandant s'il avait faim.

— Non. Envie de reposer, voilà tout!

— Et demain, dit Deberle, vous prendrez le café avec les camarades, et l'arroserez à la santé de la France! C'est le capitaine qui invite, et je régaîe la compagnie, en ton nom, Orthegaray !

— Merci, mon capitaine! De

cette façon-là, ils ne se ficheront plus de nous avec leur chiffon, là-bas, les marmottes!

— Va dormir, fit le capitaine.

Tu dois être éreintè !

— Assez, oui. Mais, parole!

mon capitaine, vous me diriez encore : • Harri ! » eh bien ! vrai, vrai de vrai, je crois que je recommencerais. Seulement irais-je jusqu'au bout? voilà. Pas commode, le sacré pic ! Bonsoir, capitaine !

Et s'il y a encore des monts perdus à couronner, je vous en prie, en qualité de pays, mon capitaine, donnez-moi la préférence!

Page 1