‹ La galerie des bustes (volume 2)Chapitre 2 sur 19 · L’OMBRE DE GIRARDIN · texte numérisé non relu

L’OMBRE DE GIRARDIN

Aux jours les plus troublés de 1848, Mme Emile de Girardin offrait de fins dîners aux poètes, aux politiques et aux jolies "femmes. La veillée se prolongeait en causeries vibrantes autour du trône de la dixième Muse. Certain soir d’émeute, les propos s’étaient faits sombres et l’avenir se peignait en noir dans tous les cerveaux. Girardin, ayant pris congé de la compagnie, était monté dans son cabinet pour écrire un article de plus contre le général Gavaignac. L’éternel refrain des Français, leur vieux mot, toujours nouveau : « Où allons-nous ? » scandait les angoisses et les prophéties. Un des convives, qui rêvait d’un sauveur, s’écria soudain :

— Qui nous tirera de là ?

La belle Delphine leva sa blanche main de madone romantique dans la direction du ciel : Celui qui est là-haut ! soupira-t-elle.

— Dieu ? fit quelqu’un.

— Mais non : Emile !

Les hôtes de Delphine Gay, légèrement surpris, s’offrirent la petite revanche d’un sourire. La formule les avait égayés discrètement. Quant à l’idée elle-même, elle ne leur paraissait point inacceptable. Girardin était alors tout-puissant. Il semblait capable de tout, même du providentiel. La prédiction de sa charmante femme se réalisa,

au surplus. Emile « nous tira de là », en facilitant l’Empire.

Que cet homme ait agi souverainement sur l’opinion et tenu quelques-uns des dés de la France sur la table où se joue son destin, c’est un fait d’histoire. On ne s’en serait guère douté, l’autre soir, lorsque sa silhouette traversa le beau conte picaresque et lyrique de Catulle Mendès. De quelle planète sombrée dans les espaces, de quelle lune éteinte tombait parmi nous ce revenant d’un monde oublié ? Il n’y a que vingt-cinq ans, quelques jours, que Girardin est mort. Parmi les spectateurs de l’Odéon, plus d’un quart avaient eu l’occasion de le voir et de lui parler. — Personne ne le connaissait, plus.

Pourquoi ce délaissement total d'une renommée qui fut retentissante ? D'où vient ce déni de justice ? Pourquoi Girardin est-il de ces hommes qui, après avoir mené grand bruit sur la terre, ne laissent derrière eux qu’un nom ?

Comment expliquer cela à un interlocuteur ingénu, à un étranger par exemple ? Lui dironsnous que les choses que représentait Girardin sont abolies ? Ce serait mentir. Un des plus grands individus du dix-neuvième siècle, il a prévu et défini les conditions dans lesquelles va se livrer, au vingtième siècle, la bataille des idées et des intérêts. Ce calculateur, si froidement positif, avait de l’espace et de l’avenir dans l’esprit. Il voyait par delà les besoins et les passions du jour. Il fut un des prophètes de nos mœurs. Nous le renions en mangeant son pain.

Dans le roman de l’énergie nationale, quel chant héroï-comique que cette vie de combat !

Où naquit-il ? à quelle date ? Peut-être ne le sut-il jamais bien lui-même. Un grand seigneur,

l’ombre de girardin 33

d'un style Louis XV attardé, séduit la femme d’un robin, une jolie mondaine qui avait posé pour Greuze la « Jeune fille à la colombe ». L’enfant adultérin grandit dans un mystère humiliant. La honte de sa naissance, le berceau sans sourire, les premiers pas sans caresses, les jeux sans joie lui font à vingt ans une âme de révolte et de désespoir. La maladie de Rene le guette- Ses mélancolies remontent plus haut encore : h est né en Jean-Jacques. Le père de son père a été l’hôte et le confident de Rousseau. Les nostalgies d’un Saint-Preux soufflent sur son cœur, à travers la plainte des aulnes d’Ermenonville et la belle musique des phrases haineuses. Sous cette dictée, il écrit un roman qu'il appelle Emile , à l’exemple du maître, livre décousu, naïf, manqué, peut-être absurde, généreux, douloureux, éloquent. Cette première lueur fumeuse révèle un incendie d’ambitions. Ce sacrifié ne sera pas un vaincu. Dans cette confession première, il ensevelit et il embaume toutes ses tendresses inassouvies. Il liquide en une fois son trésor d’amour; il dit doucement adieu à la douceur. Ecoutez ce prélude à une destinée qui sera toute de convoitise, d’audace et de ruse : « A l’âge où les facultés sont usées, où une expérience stérile à détruit les plus douces illusions, l’homme, en société I avec son égoïsme, peut rechercher l'isolement et s’y complaire ; mais, à vingt ans, les affections qu’il doit comprimer sont une fosse où l’on est enterré vivant. Cette proscription, qui désole mon existence, ne cessera que lorsque j’aurai des enfants. » — Est-ce là du style ? En tout cas, c’est le son d’une âme. « Il paraît difficile de conquérir le nom de Girardin aux lettres », devait plus tard écrire Sainte-Beuve. C’est vrai, sans doute ;

c’est toujours vrai, pour une moitié, ce que dit Sainte-Beuve. Girardin rêvait plus et moins que la gloire littéraire. Il voulait s’emparer de la vie comme d’une proie défendue. Il convoitait tout.

Pour commencer, il confisqua, au mépris des lois et des mœurs, le noble nom que son père avait négligé de lui donner. L’ancien grand veneur du Roi jugea hasardeux de protester. Les Trois Glorieuses venaient de créer une France nouvelle. Le petit bâtard obscur, Emile Delamothe, devenu M. Emile de Girardin, se jeta dans la mêlée avec une furia réfléchie. Il avait au cœur une force, sa colère, et une arme aux mains, sa rude plume de scribe. — Je n’ai pas osé dire « d’écrivain ».

Scribe vaillant, effronté, disputeur, intrépide, ne craignant aucune idée ni aucun homme, infatigable, curieux de tout le présent, amoureux de tous les avenirs !' Gomment avons-nous fait, l’autre soir, pour feindre si bien de ne le point reconnaître ? Notre modernité, dont nous sommes si vains, vit de ses miettes infimes. Il a deviné à peu près tout des institutions, des forces, des vertus et des vices dont nous subsistons.

Son premier journal crée l’industrie de la reproduction et contraint la foule à la lecture ; les magazines, qui pullulent aujourd’hui, sont nés du Journal des connaissances utiles et de ses cent cinquante mille exemplaires ; il fonde la Mode et lance Gavarni ; il donne des prospectus à rédiger à Victor Hugo ; Gautier, Gozlan, Dumas, George Sand reçoivent l’hospitalité de son feuilleton. Il est le père du Journalisme à bon marché, le pré-

l’ombre de girardin

curseur des traités de publicité, le voyant de l’annonce, le prophète de la réclame, le pilote, le pionnier, le conquérant. La royauté du journal est son œuvre. C’est le patron.

Carrel, c’est le Saint ! Ne dites pas que cela vaut mieux, j’avais hâte de le dire. Quand Girardin fonda, au milieu de l’ébahissement universel» (( la presse à quarante francs », Armand Carrel, pur, hautain, étroit, superbe, raidi dans sa doctrine comme dans une tunique de demi-soldier, regarda cette nouveauté du haut de toute sa vertu. Ce mariage des idées et des affaires lui parut un accouplement sacrilège. Il le dit, comme il savait dire, avec sa manière cruelle de plébéien grand seigneur. L'autre releva le gant. C'était le duel de deux mondes. Le passé et l’avenir s’alignèrent sous les arbres de Saint-Mandé. On sait cette tragédie. Deux pensées s’étaient battues là, plutôt que deux créatures humaines. Ces deux hommes ne se haïssaient point. Girardin avait reçu une balle dans la cuisse. — « Souffrez-vous beaucoup, monsieur ? » lui dit Carre], tandis qu’on l’emportait lui-même, blessé à mort. Girardin aussi avait de la race. Cette atroce situation d'involontaire meurtrier d’un grand homme de bien, il parvint à la porter sans bassesse : il força le pardon. Huit ans après la journée fatale, comme il enterrait un de ses collaborateurs, mort à la suite d’un duel, il osa devant tous parier de ses regrets, « placé, s’écria-t-il, entre la tombe que j’ai sous les yeux et celle qui demeure ouverte et cachée dans mon cœur ». Tout jeune, il écrivait, dans son Emile : « Les soins, les précautions, les apprêts du duel, le secret qu’il faut garder, tout cela ressemble aux préparatifs d’un crime- » Ce sceptique implacable était fonciè-

ment, humain. Le remords et l’épouvante du duel ont rempli la vie de cet homme sans peur.

Il eut encore d’autres courages. En mars 1848, la Presse fut bloquée par une foule furieuse qui voyait dans le dur critique un réactionnaire et avait juré d’avoir sa peau. Celui que Henry Bulwer appelait « l’Orphée des Barbares » tremblait d’apprendre que Girardin venait d’être égorgé, et Lamartine se désespérait. Il ne disposait d’aucune force armée ; il pria Cabarrus d’aller voir si le journaliste investi était mort ou vivant. L’envoyé d’Orphée trouva Girardin, souriant et stoïque, dans son bureau de rédaction, au milieu de quelques amis. On lui fit espérer que la troupe allait intervenir.

— Ce n’est pas mon affaire, fit-il observer avec courtoisie, mais celle du pouvoir. J’ai dit que je sortirais à huit heures ; à huit heures, je sortirai. Vous me ferez honneur, monsieur, en daignant m’offrir votre bras.

A huit heures, il sortit et traversa tranquillement les rangs houleux de ceux qui voulaient sa tête.

— Ils ne vous ont pas reconnu ! lui glissa Cabarrus à l’oreille-

Girardin fit une réponse de Plutarque :

■ — En ce cas, présentez-moi à ces messieurs.

Il se nomma. La foule applaudit.

Valons-nous mieux ? — Oh ! je sais ! que de contradictions, que d’erreurs, que de palinodies, que de fautes ! Guizot traqué, Cavaignac honni, Louis-Napoléon encensé, puis combattu, le faux exil, l’opposition complaisante, l’habit de séna-

l’ombre de girardin

îeur acheté à la veille de 1870, le journalisme profitable, le fils de Jean-Jacques devenu Mercadet, l’indifférence politique posée en principe de conduite, la religion du succès, des milliers de lignes et pas une page ! Certes, tout n’est pas vérité, tout n’est pas beauté dans cette existence, mais il y a du vrai et il y a du beau. Après tout, c'est un nom sonore. Les manuels de littérature peuvent le négliger ; l’histoire de tout un siècle ne pourra le passer sous silence. Nous avons vraiment le détachement facile'. La cause de Girardin n’est-elle pas la nôtre ? Nous cherchions les raisons de l’abandon où s’étiole sa mémoire. Ce sera lui, qui a dit tant de choses, qui nous donnera le mot de l’énigme ; nous en méditerons la mélancolie : « Que sont tous nos articles de journaux ? A peine les grains de poussière d’un tourbillon qu’abat le vent même qui l’a soulevé- Le vrai nom de la presse, c’est l’oubli. »

STEPHANE MALLARMÉ

Un monsieur, petit, infiniment doux, aux manières d’autrefois, d’une souriante dignité, d’une grâce parfaite, correct, discret, ponctuel, affable, avec un front noble et des yeux d’enfant, parlant peu mais comme un livre ; voilà le Stéphane Mallarmé que tous pouvaient voir.

L’homme intérieur, caché derrière une pudeur jalouse, était un poète, souverain et tranquille, qui prenait la fonction lyrique non seulement au sérieux, mais au divin, dissimulait sous une courtoisie seigneuriale son mépris de l’erreur vulgaire, habitait au sein de la certitude et cherchait, de la meilleure foi du monde, à élaborer le Chef-d’œuvre.

Ces deux êtres contradictoires et juxtaposés faisaient une sorte de mage, qui traversait en veston et petit chapeau le monde des apparences. Subtil en enchantements, il feignait d’accomplir son destin mortel sous la forme d’un professeur d’anglais.

Et c’était surtout un des hommes les meilleurs et les plus dignes d’être aimés qui aient vécu.

Il sortait d’une souche très bourgeoise. Dans sa famille, comme en vertu d'un vœu, on servait de mâle en mâle l’Enregistrement. Plusieurs

générations de bureaucrates avaient précédé sa venue. Il avait grandi doucement, dans un milieu de médiocre effort. Mallarmé parlait peu de son enfance ; il disait seulement avoir été tendrement élevé. Gomme toutes les bonnes gens qui ont la superstition des emplois publics, ses parents croyaient à la vertu sociale du baccalauréat. Ils eurent à cœur de lui faire donner l’enseignement secondaire. Encore aujourd’hui il est établi qu’un emploi de surnuméraire doit être précédé de quelque commerce avec la muse antique. On choisit le pensionnat de Passy le plus voisin du logis. C’était une maison que hantait la noblesse, au dire du prospectus. Le directeur, soucieux de ne point déroger, amenait les familles bourgeoises à d’innocents subterfuges qui, à défaut de gentilshommes authentiques, lui en assuraient d’imaginés. Le nouvel élève se trouva, bon gré mal gré, affublé du nom, plus alléchant pour la clientèle, de « marquis de Boulainviliers ». Sous ce titre, illégal et sonore, le petit Stéphane s’entendait, avec ahurissement, hôler par un portier qui clamait des noms des croisades dans un cornet à bouquin. Une bonne gaieté restait à Mallarmé de cet avatar à la Dickens, seule étrangeté d’une enfance exempte d’aventures.

Ce fut un écolier timide, qui ne jouait point et saluait les maîtres. Les enfants de cette sensibilité souffrent des promiscuités du collège et des ébats brutaux. Nous gardons tous, au fond du souvenir, de ces figures d’effarouchés qui refusaient les parties de barre et s’isolaient dans un coin d’exil. Il me semble voir ainsi notre ami, à douze ans, avec une casquette bien brossée et un joli pantalon trop propre, attendant la fin

STÉPHANE MALLARMÉ

de la récréation comme une délivrance. Il devait ne jamais causer en classe et écouter patiemment le professeur, surtout s’il parlait d’une voix discrète. J’imagine que ses cahiers étaient très nets; vêtus de papiers suaves et calligraphiés avec des rehauts d'encres de couleurs. De mois en mois, de vacances en vacances, le sage bambin se transforma en un adolescent, de santé délicate, qui avait lu d'innombrables livres et aimait à se taire. Il mit une ténacité douce et inflexible à ne point rentrer dans l’Enregistrement. C’était pour les siens une apostasie ; ils frémirent. Le jeune homme aggrava ses torts en n’accusant, pour vocation sociale, qu’un irrésistible besoin de faire des vers. 11 y eut brouille, sinon rupture.

Sans appui, sans subsides,- Mallarmé entra dans la vie avec une audace ingénue. Il lui fallait vivre. Au service de sa passion d’indépendance il avait d’inépuisables ressources de courage stoïque. Il savait quelque peu d’anglais. Le voilà parti pour Londres, s’y improvisant professeur, trouvant quelques élèves, leur enseignant sa langue, apprenant la leur. Il vécut de rien, mais, dans cette période de dure misère, conquit un gagne-pain. Ayant rencontré une douce- | jeune fille, aussi vaillante que lui et aussi pauvre, il l’épousa bravement. Pour échapper au professorat nomade, il se munit d’un certificat I universitaire et s’enrôla dans l’enseignement officiel. On lui confia une chaire d’anglais au collège de Tournon. Il préférait l’exil en province et cette demi-servitude à la geôle administrative, cauchemar de son enfance. Ayant un foyer, une famille, un métier maigre mais digne et sûr, il se résigna à cette secrète et double-

existence qu’on pourrait définir : la poursuite, dans la paix domestique, d’un rêve éperdu.

Son rêve se bornait tout d'abord au ferme propos de bien écrire en vers. Il se mit en apprentissage chez les maîtres, anciens ou modernes, vivants ou morts, qui avaient parlé la langue sacrée. Dans son coin de rochers baignés par le Rhône, il se fit une compagnie de tous les poètes et les fréquenta à travers leurs livres- C’était l’heure des métriques habiles et des rythmes parfaits. La grande voix blessée de Musset venait de se taire avec un hoquet d’agonie. Dans le luth éploré de Lamartine, suspendu aux saules du rivage, l’araignée du chagrin tissait sa toile. Le Père, artiste métamorphosé en apôtre, siégeait trop loin et planait trop haut, là-bas dans nie. La génération des Gautier, des Leconte de Lisle, des Baudelaire, des Banville succédait aux trois mages dont l’un était mort, le second vaincu, le troisième proscrit. Un collège de prêtres, à la fois ignorés et illustres, entretenait le feu sur l’autel. Plus de larges fêtes en plein azur, plus de sacrifices montant vers le ciel, plus de prophéties criées à la foule ; mais un culte rigide, hautain, presque nocturne, avec des rites et des mystères savants. Une jeunesse appliquée, volontaire, écœurée jusqu’à la nausée des fadeurs du lyrisme personnel, s’initiait à cette religion ésotérique, par dégoût des élégies pleurnicheuses et mépris des chansons à boire- Une confrérie corporative, d’accès un peu étroit, s’était constituée qui exigeait de ses adeptes le vœu professionnel, et en outre l’obéissance aux lois de la prosodie, la science des rythmes délaissés, le respect superstitieux de la forme. Elle imposait des épreuves difficiles de compagnon-

STÉPHANE MALLARMÉ 43

nage et voulait le chef-d’œuvre pour qu’on passât maître. Il fallait aussi avoir fait son tour d’Extrême-Orient, erré aux pays de l’opium, revécu les civilisations mortes, pénétré les mythes oubliés. Il est facile de sourire de ces coutumes d’antan, aujourd'hui qu’une effrénée liberté les remplace. En dépit, ou mieux, en raison de leurs exigences, elles ont sauvé des hontes d’une débandade l’armée des lettres, qui lâchait pied. Ce fut la .seconde fois, dans l’histoire de notre littérature, qu’une élite ronsardisa pour la « défense et illustration de la langue française ». Les vaillants de cette nouvelle pléiade reçurent, comme un sobriquet d'abord et depuis comme un titre de noblesse, le beau surnom de « parnassiens ».

Un peu partout, de coquettes revues, qui naissaient pour mourir, éditaient des stances d’une grammaire parfaite et des sonnets subtils. Entre deux corrections de thèmes anglais, le jeune professeur de Tournon dégustait comme une friandise défendue ces délicates nourritures. Nostalgique et ennuyé, il recherchait de préférence les liqueurs qui grisent, les parfums qui ensorcellent, et les musiques qui font oublier. A force de s’essayer au jeu des syllabes sonores, il y devint d’une jolie adresse. Tout d’abord, selon la loi commune, il imita les préférés de son esprit. Les Fleurs du mal servaient alors de livre de chevet aux jeunes névrosées. Une pointe de satanisme devait parfaire le dandy de littérature. Mallarmé fut. spléenétique, pervers et damné, selon la stricte observance. Il fit du Baudelaire, d’abord à peu près, puis aussi bien, enfin presque mieux. Ecrivain né, ayant le nombre, la diversité, la souplesse, d'imitateur il devint capable de chanter avec un son de voix qui n'était qu’à lui. Ses premiers

vers, diaphanes, mélodieux, impondérables, glissaient en équilibre instable sur une corde tendue à hauteur de vertige. Poésie souffrante et captive, qu’un souffle de Shelley délivre, qui cherche à s’évader des serres chaudes ei veut s’envoler. Ceux qui aiment à trop demander à l’art des vers ont en dilection quelques-unes de ces pages anciennes :

Page 1