LA GALERIE DES BUSTES
C est sur un ordre de Votre amitié que la plu- \rt de ces pages ont été écrites. Permettez-77ioi vous les dédier, comme un faible homma^^e ma fidèle et reconnaissante affection.
En février 1876^ arrivant à la République des Lettres pour y remplir les fonctions, dont j*étais très fier, de secrétaire de la rédaction sous les ordres de mon maître et ami Catulle Mendès, je vis le patron me tendre un manuscrit d'un air intéressé.
« Lisez cela », me dit-il.
C'était un poème qui s'appelait Au bord de Œau. Deux amants quelconques, un canotier et jne blanchisseuse, qui s'aimaient à en périr ; me idylle, brutale et sensuelle, qui débutait en ait-divers et se terminait en cauchemar. J'étais lors un tout jeune apprenti, fort ignorant et ourvu de convictions intransigeantes, ainsi qu'il ivient aux débutants. Insatiable lecteur de poéles, j'avais en méfiance les vers qui n'étaient pas ;iselés selon la formule, et je renchérissais voloniers sur les théories du Parnasse. Tout me choqua d'abord dans ce manuscrit ; la vulgarité du mjet, le caractère facile des métaphores, le légligé du rythme, la dispersion des rimes, le ityle à la diable. Ces vers étaient selon le type |ue je croyais devoir réprouver. Toutefois, par lessus ce gros bruit que menait le conteur autour m accouplement fort banal éclatait le don iprême de la vie. Je relus Au bord de VEau, A deuxième lecture, si j'aimai l'œuvre peut-être 3ins encore, je désirai être renseigné sur son tteur. Si léger et si tranchant que je fusse
alors, je sus pressentir quelqu'un. Le manuscrit portait cette signature : Guy de Valmont.
« Qui est-ce ?
— Un protégé, un ami de Flaubert, me répondit Mendès. Flaubert envoie lui-même le manuscrit, en me pressant de le publier. »
Gustave Flaubert, au lendemain de la Tentation de saint Antoine^ était pour nous une idole. Il réalisait à nos yeux le type achevé de Thomme de lettres, l'écrivain exemplaire, héroïque et parfait. Un inconnu qui se présentait en son nom revêtait par cela même un caractère sacré. Mon devoir élémentaire était de relire une troisième fois les vers de M. Guy de Valmont. L'auteur étant un ami de Flaubert, je cédai à mon désir de les admirer.
Cependant Catulle Mendès, équitable et paisible, docile aux principes d'hospitalité littéraire qui ont dirigé sa vie, envoyait sans retard à l'imprimerie cette copie de conscrit, illustrée du patronage d'un maréchal.
(( Guy de Valmont, ajoutait-il, est un pseudonyme. Flaubert m'explique que son jeune ami est employé au ministère de la Marine, sous les ordres d'un homme qui n'aime pas les vers. Le vrai nom du poète est Maupassant. D'ailleurs, il va venir nous voir. Dès aujourd'hui, il est de la maison. »
Au bord de lEau parut dans le numéro suivant de la République des Lettres, parmi de nobles vers de Léon Dierx, des Marginalia d'Edgar Poë, et un extrait d'une féerie, alors inédite, de Flaubert. Soit dit sans blasphème, ce fragment. Le Royaume du Pot au feu, ajoutait médiocrement h la gloire du maître. On lut les vers du nouveau venu ; quelques parnassiens, qui ne badl-
laient pas sur les questions de facture, firent eurs réserves. Mais on s'accorda généralement i penser que Fauteur était « un monsieur ».
Cependant Guy de Maupassant était devenu :rès vite des nôtres.
J'ai le souvenir très précis de ma première encontre avec lui, à Fun de ces charmants dîners [ue donnait Catulle Mendès, rue de Bruxelles. \iitour de cette table fraternelle, s'asseyaient iiabituellement Léon Dierx, Jean Marras, Léon 21adel, Villiers de TIsle-Adam, Stéphane Malarmé. Flaubert était venu en personne présider luelquefois ce cénacle de disciples passionnés. )n n'y parlait que des choses de l'art ; Hugo et A^agner étaient nos dieux.
Maupassant vint s'asseoir parmi nous, souriant ïl courtois, comme un homme qui se trouve en on milieu naturel.
Son aspect n'avait rien de romantique. Une nde figure congestionnée de marin d'eau douce, e franches allures et des manières simples. J'ai .om « mauvais-passant », répétait-il, avec une onhomie qui démentait la menace. Sa conversaion se bornait aux souvenirs des leçons de Ihéoogie littéraire que lui avait inculquées Flaubert, ux quelques admirations plus vives que proondes qui constituaient sa religion artistique, h. 16 inépuisable provision d'anecdotes grasses et de sauvages invectives contre le personnel du nistère de la Marine. Sur ce dernier point, il e tarissait pas. A vrai dire, il parlait peu, ne se rait guère, rie disait rien de ses projets. Il conluait à faire des vers, ni meilleurs ni pires que premiers, des vers en marge de la poésie, isuels et verbeux, des vers de prosateur de e. Si on le sommait d'écrire autre chose, il
répondait simplement : « Rien ne pres^ j'apprends mon métier. »
On Taimait pour la bonne grâce de ses faç( et pour régalité de son humeur. Il était né; moins profondément différent de la plup d'entre nous. Nous étions d'incorrigibles Pc siens, prisonniers des bureaux de rédaction des théâtres. Le plus clair de notre existence s allait en papier noirci. Nous habitions, au mo en rêve, cette demeure si joliment décrite raillée par Sainte-Beuve : « à l'extrémité d'i langue de terre réputée inhabitable et par d les confins du romantisme connu, un kiosc bizarre, fort orné, fort tourmenté, mais coq et mystérieux, où on lit de l'Edgar Poë, où 1 récite des sonnets exquis, où l'on s'enivre haschich pour en raisonner après, où l'on pn de l'opium et mille drogues abominables dî des tasses d'une porcelaine achevée ».
Nous nous imaginions volçntiers que l'insc nie, la dyspepsie et certains troubles nerv( faisaient partie de la dignité de l'écrivain. M passant, le Maupassant d'alors, n'avait aucu ment la mine d'un névrosé. Son teint et sa p( semblaient d'un rustique fouetté par les bris sa voix gardait l'allure traînante du parler Cc pagnard. Il ne rêvait que courses au grand î sport et dimanches de canotage. Il ne vou habiter qu'au bord de la Seine. Chaque jour, il levait dès l'aube, lavait sa yole, tirait quelq bordées en fumant des pipes, et sautait, le p tard possible, dans un train, pour aller pei; et pester dans sa geôle administrative. Il bu^ sec, mangeait comme quatre et dormait d somme ; le reste à l'avenant.
Pour jouir vraiment de lui, il fallait passer
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dimanche en sa compagnie, à Argenteuil, à Sar- )uville ou à Bezons. Il changeait volontiers de résidence, sans quitter la berge. Auréolé d'un reste de chapeau de pêcheur à la ligne, le torse dans un tricot rayé, ses gros bras de rameur nus jusqu'à répaule, il attendait les amis à la gare. Il ne manquait jamais, s'il apercevait à proximité des personnes renommées pour leur pudeur ou occupant dans l'Etat des situations considérables, de prononcer d'une voix retentissante des propos de bienvenue immodestes. De môme que certains de ses camarades se croyaient, par respect de l'art, obligés à la neurasthénie, il considérait qu'un artiste devait, sous peine d'abdiquer, mystifier le bourgeois. Il a été le dernier Bixiou. lis, les rites de ce sacerdoce une fois accomplis, .upassant devenait le plus prévenant des hôtes. u mettait aussitôt à la voile et vous promenait ieux heures, en racontant tantôt des histoires le noyés, tantôt des aventures de magistrats ou ie hauts dignitaires surpris en des poses indécentes. Il en riait à faire chavirer le bateau. Si la brise tombait, il ramait ferme ou bien tirait luimême la corde sur le sentier de halage ; il portait les dames ou les maladroits au débarquement, raccommodait les objets cassés, pansait les écorchures, toujours un couteau dans la poche, et de la ficelle, au besoin des taffetas et des bau- Iruches, plein de recettes et de remèdes, hygiélîste, rebouteux, guérisseur, menuisier, charron, niisinier, — bon garçon.
Une heureuse après-midi de 1878, je vis entrer is mon bureau de la Direction de l'enseignement primaire, qui ? Maupassant en personne.
la mine rayonnante :
« Vous !
— Moi-même. J'ai lâché la Marine. Je deviens voire camarade. Bardoux m'a attaché à son cabinet. »
Et il conclut par cette formule, qui résumait pour lui l'idée de joie : « C'est assez farce, hein ! »
Nous commençâmes par danser un pas désordonné autour d'un pupitre, élevé à la dignité d'autel de l'amitié. Après quoi, nous louâmes, comme il convenait, Bardoux, ministre protecteur des lettres. Il me semble bien que Maupassant crut devoir terminer par une bordée d'injures, envoyée en manière d'adieu à ses anciens chefs de la Marine.
Flaubert et Bardoux étaient liés depuis longtemps. Il avait suffi au grand écrivain de dire un mot à l'homme politique pour que Maupassant fût libéré et pourvu.
D'aucuns pensèrent qu'au ministère de l'Instruction Publique, Maupassant allait faire scandale. Il fut un employé exemplaire. Il était bien noté ! Tant pis si cela gâte une légende. Rien de moins surprenant d'ailleurs : très souple et confit en finesse, il avait trop de fierté vraie pour s'attirer l'humiliation des remontrances. Sa besogne lui semblait facile : il l'expédiait proprement et vivait tranquille.
Voisinant, nous voyant chaque jour, de bons camarades nous devînmes amis. Nous bavardions de tout et de tous, échangeant nos vues d'avenir, nous grisant d'espoirs et de théories.
Jamais il ne fut plus et mieux lui-même, pour la joie de quelques intimes qu'en ces années 1878 et 1879, 011, inconnu encore, il méditait, se documentait sur la vie et se traçait sa voie. On devi-
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fiait en lui une ambition patiente, mais résolue, une confiance tranquille dans sa force.
Son idéal était borné et précis : arriver à bien écrire. Bien écrire lui apparaissait comme le but suprême. En outre, et cela à l'état de dogme, le mépris du succès pour le succès. L'artiste, €xposait-il, fait son œuvre pour sa propre satisfaction d'abord, ensuite pour le suffrage d'une élite. La foule le suit ou ne le suit point, peu importe. Le vulgaire est grossier, incompétent, injurieux et stupide. L'écrivain qui se préoccupeà priori de lui complaire est perdu pour l'art. Tl n'en est pas moins d'un excellent exemple, au point de vue social, qu'un véritable littérateur parvienne à la fortune. Maupassant louait gvanlement Hugo d'avoir fait d'heureuses entreprises le librairie. Il me semble encore l'entendre dire, 8n s'efforçant de donner à son franc visage une «pression néronienne : « J'aimerais à ruiner un leur quelques éditeurs. » Et de rire aux larmes.
Les souffrances des écrivains, leurs déboires, leurs misères, les tortures des forçats de la copie l'indignaient et l'exaspéraient. Il abondait en anecdotes navrantes et savait par cœur le martyrologe de la pensée à travers les âges. C'était fois inexact, toujours sincère et généreux. Il se jurait d'échapper à cette loi de souffrance. Il préparait et prévoyait sa carrière : volontaire. }rdonnée, indépendante.
Obéir lui était impossible. Il n'aurait jamais )U servir. S'enrôler, se discipliner lui semblait m supplice. D'où le dédain le plus absolu, le plus mfantin et le plus superbe, des choses de la
litique. Avoir une opinion politique, il jugeait ela une infirmité pénible, que la bonne éduca-
in commande de cacher. Je le soupçonne d'avoir
été, en dépit de son nihilisme, à base de légitimisme terrien. A certains adages qui lui échappaient, à ses propos sur le passé, on devinait au fond de lui des vestiges de préjugés nobiliaires. Il eût répété volontiers, après le président Secondât de Montesquieu : « Je fais faire en ce moment une assez sotte chose, ma généalogie. » Mais, puisqu'il en avait une et qu'elle était faite, il ne lui répugnait pas de s'y résigner. Très dédaigneux de la démocratie, il penchait vers une oligarchie vague, où le gorille dont parle Taine, le gorille faiseur de barricades et dynamiteur, était maté par le gorille gendarme, afin que les gens de lettres pussent travailler en paix. A ces vues aristocratiques il joignait l'indignation la plus chaleureuse contre le parjure, l'oppression, la routine, l'injustice. Il eût mis, comme Hamlet, au nombre des amertumes de la condition humaine « l'insolence des gens en place et les lenteurs de la loi ». Il professait l'horreur de la guerre et raffolait de Napoléon.
En devisant ainsi, en ayant l'air de flâner et (le passer ses loisirs à canoter sur la Seine, il édifiait tout doucement sa vie. Un jour, il nous annonça qu'il venait d'écrire une longue nouvelle, destinée à paraître prochainement. Il nous parla de ce projet d'un volume oii quelques écrivains camarades devaient publier chacun une histoire sur l'année terrible. Et il nous raconta, nous récita presque Boule de suif^ debout devant la cheminée du bureau.
Les Soirées de Médan parurent. La publication de Boule de suif fut un triomphe. On trouverait difficilement, dans l'histoire des lettres contemporaines, un pareil exemple de l'entrée subite d'un écrivain dans la renommée. Les professioii-
nels dressèrent la tête ; le public fut dompté, du premier coup.
Du jour au lendemain, ce fut la célébrité, avec tous les biens qu'elle comporte, et le premier de tous, la liberté.
Quelques mois après Boule de suif, Maupassant, qu'un traité avantageux avec un journal affranchissait désormais de tout souci, quitta le ministère de l'Instruction publique. Toutefois ravisé Normand gardait au fond de lui-même un coin de méfiance en l'avenir. Il demanda un congé d'une année, avec la faculté de reprendre son poste si besoin était. Le plus aimable des directeurs, mon confrère et ami Xavier Charmes, se chargea, de concert avec moi, d'expliquer la question Maupassant à notre ministre Jules Ferry. M. Alfred Rambaud, alors chef du cabinet, très tendre aux hommes de plume, appuya cordialement. Jules Ferry était aussi bienveillant qu'intrépide ; il avait toute la bonté des forts. Il signa tout ce qu'on voulut. Parmi toutes les joies que m'a données le service de ce chef incomparable, j'aime à me rappeler qu'un papier signé de son nom a rendu à lui-même et aux lettres un des premiers écrivains de notre âge.
Maupassant, se voyant libre, eut un moment de foie débordante. Il contemplait le bienheureux arrêté ministériel en répétant : « Ça y est ! -» Il fermait les yeux comme un gourmet qui savoure une friandise. Là-dessus, il quitta le ministère en homme de bonne compagnie, sans faire claquer les portes, déposant les cartes et faisant les visites de rigueur. Quelques vieux chefs de bureau ayant cru devoir le prémunir contre les dangers 'de la vie littéraire, il les écouta avec la plus par-
faite déférence. Tout au plus prit-il in petto quelques notes.
Qu'il fût promis à la gloire, nous n'en doutions pas. Mais qui eût pu prévoir cette éblouissante et tragique carrière de météore ?
Heureux, célèbre, fortuné, Maupassant resta le bon camarade des années d'apprentissage. Sa plus grande joie était de convier, pour un fin dîner, en tête-à-tête, quelques témoins de ses débuts. Je n'oublierai jamais le soir où il me fit part des derniers moments, de la mort et des funérailles de Flaubert. Que son récit était simple et douloureux ! Je me maudis de n'avoir pas pris le lendemain quelques notes. Sa dévotion, ce séidisme à la fois intellectuel et sentimental, lui inspiraient des paroles et des actes d'une réelle noblesse.
Il avait lavé de ses mains le corps de son maître et présidé à sa dernière toilette, sans phrases, sans pose, sans cris, sans pleurs, le cœur inondé de respect. Il l'aimait finalement, comme un disciple qui admire, mais aussi comme un coquin de neveu chérit l'oncle qui l'a gâté et grondé. Je l'ai vu pleurer presque de douleur et de colère lorsque Flaubert, dont la fin fut attristée par des embarras pécuniaires, dut se réfugier à Croisset pour y vieillir pauvrement. « Figurez-vous, disait-il, qu'il n'a pas eu un mot de regret, pas une plainte ! Il relit sans cesse cette fin de la lettre que lui a envoyée Mme Sand : j'espère bien, mon vieux, que tu ne vas pas regretter ton argent, comme un bourgeois ! »
Flaubert mort, Maupassant s'occupa pieusement de la publication des œuvres posthumes, -surtout de ce Bouvard et Pécuchet dont le maître lui avait déclamé toutes les périodes, j'allais dire
eus les versets, sous les frondaisons de Croisset, ievant le décor ensoleillé de la Seine normande. Il eut la gracieuseté, dans son petit appartement de la rue Glauzel, de me montrer le volumineux dossier que Flaubert, en patient historiographe, avait constitué pour écrire cette bible de la bêtise. Nous passâmes une partie de la nuit à promener notre curiosité à travers ce chaos. Il y avait de tout là-dedans, des anas, des boutades, des lueurs, des fadaises, des drôleries, même dos pensées.
Dans ces matériaux d'une construction mal conçue, on surprenait les dessous d'un génie puissant, étroit et magnifique. C'était imposant et puéril. Il va sans dire que Maupassant s'interlisait, à l'égal d'une impiété, la moindre critique. Il s'attendrissait, à la vue d'une mention telle que Belle-ci : « Aneries d'hommes d'Etat ^), — qu'acîompagnait un dossier compact. Il riait à gorge iéployée devant une feuille de papier à lettre, du papier bleu quadrillé des paysans, sur laquelle Plaubert, de sa droite et fine écriture, avait noté celte observation : « Choses qui m'ont embêté : les plumes de fer, les waterproofs, Abd-el- Kader. » Maupassant attachait un prix inestimable à cet autographe.
Cependant le succès allait grandissant ; Maupassant devenait un homme à la mode. Il fut recherché, adulé. Les journaux se disputaient sa copie. Il donna des dîners somptueux dans des appartements trop riches. Il avait toujours eu la manie du bric-à-brac, s'improvisa nt, au hasard le ses villégiatures, tapissier ou ébéniste, avec llus de zèle que de goût. Il finit par acheter des nbelots, dont les plus remarquables étaient faux,
on l'usage. Toujours selon l'usage ce furent
ceux en qui il prisait surtout rauthenticité. « Voyez-vous, répétait-il avec complaisance^ décidément Zola ne s'y connaît pas. »
Pour mener de front la vie mondaine et ses besognes d'écrivain haut coté, il se livra à des débauches de travail. Les contes succédaient aux contes, les volumes aux volumes. Il fléchit sous le fardeau. Des malaises lui vinrent, d'invincibles insomnies, d'incessantes douleurs à la tête. La mélancolie l'envahit. Ayant de la maladie une peur maladive, il nous fit sur sa santé des confidences sinistres. Il lut des livres de médecine, s'infligea des régimes cruels et se bourra de drogues ; il ne parlait plus guère que de remèdes et de panacées. Sa figure s'allongea ; ses yeux, jadis humides et rieurs, devinrent vitreux. Il vieillit en quelques mois de dix années. Une de nos dernières rencontres fut un dîner intime, à bord de son yacht, au vieux port de Nice. Il ne man^rea rien et causa microbes.
Il me reconduisit quelques instants, par une soirée d'étoiles, sur la route de Beaulieu. « Je n'en ai pas pour longtemps, me confia-t-il. Je voudrais bien ne pas souffrir. »
On sait le reste. Les premiers désordres, annoncés par ce conte du Horla, d'un occultisme absurde, si étrange dans son œuvre ; puis la crise, le coup de fureur, la rage du suicide. Tinternement, l'enlisement dans l'animalité, la nuit noire, enfin la délivrance, si lente à venir. Il avait quarante ans.
Nous sommes quelques-uns qui l'ont un peu connu. Le bien connaître n'était pas chose facile. Se connaissait-il lui-même ? Des préjugés d'éducation, des atlitudes professionnelles, un besoin singulier de scandaliser la galerie l'amenaient à
commettre sur son propre compte quelques méprises.
n était entré dans les lettres à la façon d'un Hiacin tapageur, nourri derrière Tautel par ce pontife, fanatique à la Joad, que s'amusait à paraître Flaubert. Le visionnaire de Salammbô, peu compris des Rouennais, par rancune et par coquetterie, promenait au milieu de la civilisation utilitaire l'ennui furieux d'un fauve en cage. Il définissait par le mot « muflisme » tout effort humain qui ne tenait pas à la recherche du vrai ou à la création désintéressée de la beauté. Sous sa tutelle, Maupassant avait sucé avec le lait deux ou trois pseudo-principes : le respect né du littérateur, prôtre d'un culte suprême et persécuté, la haine de la tourbe impure qui ignore l'art, et, pour tout dire d'un mot, l'horreur du muflisme. Qu'était-ce au juste que le muflisme? Il importait peu ; l'essentiel était de le honnir. En fidèle disciple, Maupassant se croyait le devoir de répéter les anathèmes du Maître. A l'entendre, l'Ecrivain, traqué dans la société contemporaine comme une bête malfaisante, entouré d'ennemis acharnés à sa ruine, devait mener une existence d'outlaw, ruser sans cesse, faire peur au besoin, mordre pour n'être point mordu. Il exposait cette théorie féroce et nigaude, d'une voix mélodieuse, les yeux mi-clos et sans quitter le ton de la plus irréprochable politesse. Une minute après, il se livrait, avec souplesse et gaîté, à tous les exercices que comporte la condition sociale et se mettait en atre pour rendre service à son méprisable et oaieux prochain. En toutes circonstances, je l'ai vu agir à peu près comme tout le monde, je veux dire comme agissent ceux de « tout le monde » qui ont du cœur et de l'esprit. Les seuls sacrifi-
ces retentissants qu'il ait faits, au cours de sa car rière, à ses principes d'attitude, furent de refuser la croix au bon Spuller qui le pressait gentiment de Taccepter et de ne point se présenter c TAcadémie, alors qu'Alexandre Dumas se faisai' fort de lui en ouvrir la porte. Ce n'était pas bien méchant. Il y mit d'ailleurs toutes les formes. Déjà, il avait fait le tour de bien des choses et particulièrement le tour de lui-même. Mais il avait, pendant tant d'années, ressassé sur tant de modes qu'un écrivain qui se respecte n'est pas décoré, n'est pas de l'Académie et même n'écrit pas dans la Revue des Deux Mondes — (pourquoi ?) — qu'il eût craint de se parjurer. Seul avec luimême, il prenait, j'imagine, de pareilles bourdes pour ce qu'elles valaient. En public, il les proférait comme des sentences. Je rappellerai une lettre de Flaubert qu'il reçut un jour et qui se terminait par cette phrase : « les honneurs déshonorent, le titre dégrade, la fonction abrutit ». — Estce assez profond ! » nous disait-il. Il trouvait cela profond, que voulez-vous ? Derrière ce masque de parade, Maupassant dissimulait un fonds très riche de bon sens.
En morale, il aimait à inspirer l'indignation. Il affectait l'éthique d'un apache, contempteur de tout, ne croyant en rien, niant la famille, incapable d'une tendresse, inapte à aimer. Sous cette cuirasse de carnaval, se cachait un excellent cœur. Il s'interdisait comme une inélégance de jamaisi parler de ses proches. Nous savions de quelles attentions délicates il entourait une mère, éternellement malade, femme d'une sensibilité suraiguë et d'une culture raffinée, qu'il adorait Il perdit un frère, dont il recueillit et éleva l'enfant. Tout cela saccomplissait en silence et clan-
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destinemenl. Maupassant n'eût jamais toléré que quelqu'un osât lui dire en face qu'il était bon. Sans doute il lui suffisait de Têtre.
Et si serviable camarade, ami si sûr ! A ses débuts d'employé pauvre, il obligeait au premier appel. Quand vint l'aisance, il fut généreux. Dès qu'il eut de l'influence, il aida les confrères maltraités par la vie ; on le vit dans les antichambres ministérielles solliciter pour les vaincus.
Quand ibparlait de l'amour, il se plaisait à dire des énormités. Ses propos sur les femmes étaient d'un misogyne, gourmand des beaux fruits de chair fraîche. Sur le plaisir il s'était renseigné de bonne heure, complètement, trop complètement. Ses souvenirs de jeunesse manquaient de candeur ; il n'avait effeuillé avec aucune cousine la marguerite des seize ans. Auprès de ses théories sur la femme, celles de l'Ecclésiaste sont des madrigaux de collégien. Instrument de volupté, mesure d'hygiène, la mauvaise voisine, l'éternelle ennemie, telle il voyait la femme et la maudissait. Il parvenait ù force de verve à rajeunir ces vieilleries. Un de nous, que ces fanfaronnades irritaient, lui prédit un jour qu'il serait « pincé », à son heure, comme les camarades, bonnement et bêtement amoureux, y compris tout ce que l'état exige, soupçons, attentes, jalousies, ivresses, fleurs séchées, rubans volés, lettres baisées, extases et douleurs. Il faillit se fâcher ; « Jamais de la vie I criait-il. C'est trop bête. » — Soit dit en passant, il n'est pas du tout démontré que ce soit bète, et puis, comme dit l'autre, on n'a pas le choix. Il me parut que Maupassant se fâchait trop. Payait-il dès lors sa dette à la vieille idylle ? Je l'ignore, et si je le savais je me tairais, ayant peu de goût pour les commérages d'outre-tombe.
Mais je 3onge aux nombreuses silhouettes féminines qui traversèrent l'existence de cet ennemi de la femme. Je me souviens des façons flatteuses qu'il affectait dans ses rapports avec « l'éternelle adversaire »• Si les femmes lui inspiraient de la haine, il s'appliquait à le leur caclier. Je me rappelle encore avec quelle complaisance ce contempteur des lois et des mœurs se pliait aux élégants supplices de la vie mondaine. Il prenait part aux bureaux d'esprit et siégeait dans les dîners-conférences, entre de blanches poitrines de penseuses. Annexé, domestiqué, dompté par ces exquises et redoutables Parisiennes qui témoignent leur déférence aux illustres en les em.pêchant de travailler, il a dîné en ville, ce révolté. Il a même eu sa petite crise de snobisme, et, lui qui n'était bien qu'en vareuse, on l'a vu croire à certains tailleurs. Qui sait si la femme, dans une revanche secrète, n'a pa$ eu sa dernière méditation, sa dernière énergie ? Il a dû vivre le vieux Lai d'Aristote. Peut-être y a-t-il passé comme les autres, à l'âge où l'on ne peut plus qu'en souffrir. , .
Au vrai, ce fut un homme peu différent de beaucoup d'autres, un Normand de.; bonne race, avisé, pratique, maître de lui, vaillant, cordial, ambitieux, volontaire, un gentilhomme campagnard qui, se croyant gendelettre jusqu'au bout des ongles, écrivit pour vivre, et qui produisit des chefs-d'œuvre de la meilleure qualité, de ceux que l'on ne fait pas exprès, parce qu'il avait un don natif et génial de conter.
Aucun document, aucune confidence ne vaudront ses livres pour nous expliquer sa nature. En lui l'œuvre et l'homme ne font ,qu'un.
On a pris en mauvais gré depuis quelque
temps, et non sans motifs, deux mots dont la critique d'hier se servait jusqu'à l'indiscrétion, parce qu'ils étaient d'un usage commode : le mol (c gothique • pour l'appliquer à toute une époque d'art, le mot « gaulois » pour définir tout un genre d'esprit. Je me garderais de n'avoir pas contre ces deux termes les préjugés de ma génération. Mais, après tout, si le mot gaulois ne veut rien dire historiquement, il n'en a pas moins pris, sous la plume de Taine, pcir exemple, un certain sens littéraire et même un sens certain. D sert à définir une tendance très ancienne, une humeur accoutumée des aïeux qui persiste chez la plupart de leurs descendants, le trait le plus caractéristique et le plus durable, sinon le plus noble, du génie même de notre race.
C'est un fait incontestable que la France a attendu jusqu'au second quart du xix*' siècle pour avoir une poésie lyrique, d'ailleurs incomparable, — ce qui ne veut point dire que les Français soient devenus pour cela des lyriques de tempérament. Qu'on s'en réjouisse ou qu'on s'en afflige, nous sommes, en dépit de toutes nos révolutions, tant politiques que littéraires, malgré les croisades ou le romantisme, un peuple de sens rassis et d'imagination courte, raisonnable, >orieux, économe et railleur. Si j'avais encore a subir la joyeuse corvée des examens et si l'on me demandait en Sorbonne de -< citer le poète national », je m'inspirerais de Sainte-Beuve et je nomnaerais sans hésiter La Fontaine. Je penserais fournir ainsi une bonne réponse, comme ferait un étudiant d'Allemagne en citant Wagner. Lamartine, en sa qualité de grand soigneur du lyrisme, s'indignait qu'on formât avec les Fables
l'esprit des enfants- Les mamans et les maîtres
d'école ne font en agissant ainsi qu'obéir à l'instinct héréditaire. Les Français aiment les contes par-dessus tout, et peut-être n'aiment-ils profondément que les contes, leur amour du théâtre n'étant encore que le goût du conte dialogué. Certes, d'autres genres peuvent naître chez nous et y prospérer, la France étant la patrie de tous les tempéraments comme elle Test de tous les contraires, de tous les paysages et de toutes les cultures. Nous dirons seulement qu'en tout Français persiste un amateur invétéré d'histoires courtes et claires, des leçons de sagesse moyenne données sans pédaiitisme, propres à être comprises et retenues sans effort, des petits récits qui donnent à réfléchir en égayant. C'est ce qu'on appelle, faute de mieux, l'esprit gaulois. Gaulois ou non, il a opposé, oppose et opposera aux métamorphoses infinies de la mode une invincible résistance. Petit bonhomme non seulement ne mourra jamais, mais il verra ses concurrents les plus fêlés mourir autour de lui, un à un. En pleine féerie romantique, le sournois Béranger s'obsliuait à rimer ses ponts-neufs à la mesure des bonnes gens ; le même public qui s'écrasait aux aventures de cape et d'épée fredonnait les refrains de Lisette ù ia sortie. Et aujourd'hui, à une époque qu'on peut sans malveillance qualifier d'hétérogène, qui voyons-nous triompher, entre une comédie à thèse sociale et quelque drame lyrique bourré de symboles ? L'imperturbable et charmant CourteUne^ dont le rire est une consolation.
Deux époques, (l'apparence bien différente, demeurent éminennnent caractéristiques du tempérament français dans son essence. D'abord, cet heureux xin® siècle, où la nationalité prit cons-
cience d'elle-même, âge des souverains appliqués, des preux vaillants, des artisans habiles, des architectes logiques, des maîtres-imagiers et des francs conteurs. Ce furent ensuite les années qui s'écoulèrent de la mort de Louis XIV à la veille de la Révolution, la période qui va de Watteau à Beaumarchais, où les contes de Voltaire se laissaient lire eu des intérieurs de Chardin. Sous Philippe-Auguste et sous Louis XV, deux souverains pourtant bien dissemblables, la bourgeoisie se sentit tranquille et puissante. Au lendemain des Communes libres aussi bien qu'à la veille des Elats de 1789, elle jouissait de sa force et s'épanouissait. Les deux fois, elle eut son art à elle tt aussi sa littérature, qui répondaient fidèlement à son idéal de caste remuante et prospère. Au xvnr siècle, elle se plut à Candide, Au XIII^ elle fit ses délices des Fabliaux.
Le Français moyen du xiii® siècle abandonnait aux barons, aux chevaliers, à leurs femmes surtout, le goût exotique et artificiel des poésies courtoises importées de Provence. Tandis qu'on psalmodiait au donjon de subtils dits d'amour, composés selon le rituel de la théologie galante, le bon bourgeois, au retour de la foire, l'estomac satisfait, Tescarcelle pleine, envoyait quérir un jongleur. Le trouvère effronté, polisson, gouailleur, arrivait avec sa vielle, et commençait. Le In compère, désireux de gagner sa place au souper, servait i\ riiôte un divertissement à sa |)orlée. Il le provoquait à l'irrespect des choses lue l'usage prescrit de révérer, en multipliant brocards contre le bas clergé et les ordres (lendiants. De tout temps la bourgeoisie a éelaméune religion pour la canaille et réservé i ceux qui possèdent le droit au blasphème intcr
pocula. Le jongleur narrait encore des aventures d'ordre domestique, bagages perdus, bestiaux rhalades, marchandises dérobées, des tours d'intendants infidèles et de valets fripons. Il parlait de bons plats, d'oies grasses, de jambons fumés, de larges brocs, de beuverie et de goinfrerie. Il disait longuement du mal des femmes, notait leurs perfidies, leurs artifices, toutes leurs ruses d'être faible et dominateur. « Femme est faite pour décevoir. » Le plus souvent le larron d'honneur en était pour ses frais, ce qui permettait à un public de maris de se gausser des amants.
L'auditoire aimait à voir les farces galantes tourner à la confusion des amoureux. Et puis, comme cet auditoire manquait de noblesse, il demandait au chanteur de descendre dans les sentinesi de la gaieté, dans ces laides drôleries scatologiques dont tant de gens, encore aujourd'hui, s'amusent après boire et les portes closes. Puis venaient les grosses paillardises et, pour les appeler par leur nom, les obscénités. La boutique se vengeait par de sales rires de la solennité dolente des cours d'amour. De satire véritable, peu ou point. Le bourgeois, déjà frondeur et conservateur déjà, prétendait se divertir tout son saoul sans se brouiller avec les puissances. Tout cela, miel et poison, parfums et relents, a créé un genre de littérature, précis, borné, monotone, parfaitement adapté à la vanité, à la malignité et à l'égoïsme de sa clientèle, une manière d'art spontané, brutal et vivant.
Sur ce gras humus de sauvageons ont poussé à travers les siècles l)ien des fleurs exquises : la sagesse de Rabelais, la malice de Marot, la tolérance de Montaigne, le patriotisme des bourgeois de la Ménippée, la grâce de La Fontaine, l'ironie
de Voltaire. Toute une famille d'esprits a pris là naissance, depuis le diseur primitif de gobets jusqu'au journaliste d'à présent, famille innombrable et variée qui compte de mauvais garçons et des sots, mais aussi de gentilles créatures et de beaux êtres pleins de sève.
Guy de Maupassant vient d'elle en droite ligne. Il apparaît dans notre temps comme un trouvère attardé. L'histoire, artistique ou littéraire, aime à se répéter en certains types. N'avons-nous pas vu hier cet admirable Puvis de Ghavannes refaire le songe candide des Giottesques aux murailles de nos hôtels de ville ? Maupassant, opprimé par une éducation livresque, élevé dans la serre chaude d'un grand lettré, adopté par les cénacles, hantant les salons, se croyant de bonne foi un professionnel de l'écriture, s'évada de toutes ces entraves pour revenir au type ancestral. Il réincarna les dons d'expression, l'humeur, la philosophie, les formes, les talents et la mentalité d'un jongleur, oublié dans le Paris d'aujourd'hui.
D'un trouvère médiéval il avait le goût inné des sujets joyeux. Nous rappelions plus haut qu'il se
•vait constamment du mot « farce ». L'emploi constant de certains mots trahit une nature. — L'exquis Mallarmé traçait le mot « Palme » à tout propos. « Pourquoi, Stéphane, lui disions-nous un jour, avez-vous mis « Palme » au bas de cette page ? — Pour évoquer l'idée de gloire », répondait-il. Allez donc objecter quelque chose à cela î — Maupassant a écrit cette ligne : « C'étaient de ÎFOSses dames avec des toilettes farces. » Cette jhrase est strictement de la môme provenance lu'un vers de fabliau ; il n'y manque que le mètre Kîtosyllabique. Les formules, sommairement desiriptives, brusques et ramassées, plus exprès-
sives que pittoresques, toujours bien venues, coulaient (le sa plume. Elles sont la parure de son style, qui fut, comme parle Montaigne, « le même au papier qu'à la bouche », de son style dru, solide Qt clair.
Maupassant, tel un trouvère, se montrait peu exigeant sur la qualité des sujets. Il en a traité délicieusement de puérils jusqu'à la niaiserie. Quand la veine est riche, il donne (Ce cochon de Morin), l'exemple achevé du fabliau moderne, une gaudriole puissante où l'injustice du sort est encensée comme une divinité farceuse. L'humanité qu'il décrit est celle des vieux conteurs : petites gens, employés paresseux, marchands avides, pochards endiablés, matelots en bordée, héritiers convoiteux, paysans retors, filles subornées, femmes mal mariées, épouses perfides, maris encornés, tous vilains et très vilains. Bel ami se pousse dans le monde à la façon du Sansonnet de RichexiL^ le polisson sinistre et séduisant, fils d'une ribaude, que sa mère a formé aux bons tours.
D'un trouvère, Maupassant avait encore le parti pris de ne se fâcher ni contre les hommes, ni contre les choses. Il prend l'humanité pour ce qu'elle est, ne l'aimant guère et ne la haïssant point, se défendant surfout de vouloir la changer en rien, la peignant de son mieux pour rire et faire rire. C'est un comique, avant tout. Les grands drames qui bouleversent le monde du moyen âge semblent ignorés des fabliaux ; un jongleur demande à la Croisade des histoires de femmes coquines, surprises par des retours imprévus d'époux. Maupassant, au lendemain de 1870, ayant à raconter un épisode de la guerre, ne trouve que le conte gras de Boule de suit ;
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i'invasion se résume pour lui dans ringratitude de quelques pleutres, la paillardise d'un reître, et la veulerie bonasse d'une fille. Et voilà le monde. Il est ainsi fait. Bien fou qui cherche à le changer. Bien sot qui ne sait pas le voir.
Tel est Maupassant d'après ses Contes. Quant à ses romans, si dignes de respect qu'ils puissent être, jy vois des œuvres d application, d'une veine moins sincère, presque en déviation de sa nature. A la fin, d'ailleurs, il changeait d'âme, hélas ! on sait pourquoi. Parti de la parodie à outrance, il glissait à la pitié. Il s'amollissait ; ses derniers livres ont quelque chose d'estompé et d'attendri. Le ton n'est plus le même : dans Notre cœur el Port comme la mort, la voix hésite et tremble par moments. Le jongleur avait été mandé dans les manoirs : il brillait maintenant « es chambres des dames ». Il prenait en gré les belles personnes dont il disait les amours souffrantes ; sa main, pour montrer leurs plaies, se faisait légère. 11 tombait insensiblement dans le péché, tout provençal, de miséricorde envers les enfants de son esprit.
Le vrai Maupassant, c'est le rude conteur qui s'en alla vieller aux foires et aux ripailles pour peindre les vilains en folie. Celui-là fut un maître. Il a parlé définitivement la langue du conte. Ses meilleurs récits semblent" anonymes.
« Il y a des chansons, disait Gautier, qui ont l'air de n'avoir été faites par personne. » Ces chansons-là sont les plus belles. Maupassant est un auteur ami. Aux heures d'anémie ou de digestion difficile, on va chercher dans le bon coin de la îave aux livres ce vieux vin du terroir. Ce n'est )as pour dire du mal des Russes, ni des Scandiiiaves, et je ne dédaigne :^as la névrose slave.
mais, après tout, c'est bon aussi, du beau « de chez nous », de temps en temps. Quelques tonifiants conviennent après les toxiques. Litterarum intemperentiâ laboramus, nous crevons de littérature, disait déjà le vieux romain. On en a vu bien d'autres depuis Sénèque. Nous en verrons encore.