CHAPITRE XXVII
La lettre
Claire trouva la cassette dans le bas d'un chiffonnier faisant partie de l'ameublement de la chambre qu'avait occupée le vieillard, et, tandis que Zilumah travaillait au ménage, Claire se prépara à en examiner le contenu. Il y avait une lettre au large cachet de cire. Claire prit cette lettre et retourna l'enveloppe pour en lire l'adresse. Aussitôt, un cri lui échappa, car voici ce qu'elle vit : "Claire d'Ivery,
Phare des glaces".
Ainsi, le vieux gardien savait qui elle était ! . . . Il le savait et c'est pourquoi peut-être il avait insisté, oui, insisté, pour l'emmener au "phare des glaces", hors de tout danger ! ! . . .
Claire fut saisie de remords: elle n'avait jamais aimé cet homme et, en ce moment, elle se reprochait amèrement son ingratitude . . .
Quand la jeune fille fut revenue de sa première surprise, une autre chose la frappa: une particularité dans l'écriture du vieillard. Où avait-elle vu cette écriture déjà?... Elle était sûre de l'avoir vue quelque part et même elle semblait être associée, cette écriture, à un souvenir tragique... Ces mots, liés les uns aux autres... ces caractères fermes et masculins ...
Que pouvait bien contenir cette lettre?. . . Peut-être des reproches pour son ingratitude?... Le moyen de le savoir d'ailleurs, c'était d'en prendre connaissance. La lettre n'était
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pas longue, assez courte même; mais difficile à lire à cause de ces mots liés les uns aux autres:
"Claire d'Ivery,
"Je me nomme Charles Dumond. C'est moi qui ai assassiné, le vingt-huit mai dernier. Madame Dumond, dont tu étais secrétaire et compagne."
Claire porta la main à son coeur pour en comprimer les battemcnlc. Cet homme était un assassin et elle avait vécu avec lui durant de longs mois ! . . . .
"J'ai eu connaissance de ton arrestation, de ton procès et de ta condamnation. J'étais bien décidé à te laisser mourir sur la potence à ma place, mais, d'un autre côté, je n'ai pas hésité à te tendre une main secourable. C'est moi qui ai fourni à la vieille Hermance l'argent nécessaire pour faciliter ton évasion et ensuite, je t'ai emmenée au "phare des glaces", où la justice ne saurait t'atteindre.
Je ne te raconterai pas ma vie avec ma femme. Flore Dumond . . . Nous avons vécu quinze ans ensemble; une vie d'enfer. Un jour, je la mis à la porte, l'accusant faussement, dans un accès de jalousie. Mais, cinq ans plus tard, j'appris qu'elle avait hérité d'une petite fortune. Moi, j'étais pauvre, cousu de dettes. J'essayai de me rapprocher de ma femme; mais elle me traita avec dédain. Alors, je la menaçai. Le jour même de sa mort, elle a dû recevoir une lettre de moi. Voici ce que contenait cette lettre: "Rencontre-moi à l'hôtel à six heures ce soir; sinon, gare à toi!" — "Ah! oui," pensa Claire, "La lettre... je me rappelle maintenant. . . Je savais bien que cette écriture était associée à de lugubres souvenirs!"
"J'étais dans la bibliothèque," continuait la lettre,
"quand tu es venue y chercher ton coupe-papier.
J'étais dans la chambre de ma femme, caché par une
portière, lorsque tu y es entrée. . . Si tu avais passé la
TA GAKDIENNE DU PHATtE 6?
nuit dans cette chambre, comme tu l'avais proposé à Madame Dumond, Claire d'Ivery, tu aurais eu le même sort qu'elle.
Azurine, la vieille ménagère, sait bien des choses. . . Elle m'a vu au moment où je quittais la chambre de Flore après l'avoir assassinée. Certes, elle était loin de se douter de la tragédie qui venait d'avoir lieu... Seulement, tu as eu tort, Claire d'Ivery, de mépriser cette servante au lieu de la craindre; pour se venger, elle t'a laissé condamner. . .
"Et c'est tout. Si le Commandant d'Arles retrouve Azurine, il ne sera pas plus avancé, car elle est paralysée totalement. Cependant, j'espère, pour toi, que tu quitteras bientôt le "phare des glaces", dont l'avenir et la sûreté me semblent bien problématiques.
"Fait et signé le quatre janvier, 18 — au Phare des Glaces, au-delà du 65ème parallèle nord.
"CHARLES DUMOND".
— "Zilumah! Zilumah!" appela Claire.
Zilumah accourut.
—"Qu'y a-t-il?" demanda-t-elle.
Claire la fit asseoir auprès d'elle et lui raconta tout. Le meurtre de Madame Dumond, son arrestation, à elle, Claire, sa condamnation et son évasion. Zilumah ne revenait pas de sa surprise ! ! . . . Claire lut à l'Esquimale la lettre de Charles Dumond et elle lui expliqua l'importance de cette lettre, qui était sa justification et dont il faudrait prendre grand soin.
La cassette contenait aussi quelques documents tels que l'acte de naissance de Charles Dumond et celui de son contrat de mariage avec Flore de Portneuf. Claire résolut d'ajouter un autre document à ceux-là. Elle dressa une sorte d'acte mortuaire, disant le jour et l'heure de la mort du vieux gardien et racontant ses funérailles, indiquant aussi, le mieux possible, l'endroit où le corps avait été submergé. Cet acte,
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elle le signa et le fit signer par Zilumah, puis il fut enfermé dans la cassette avec les autres papiers.
Ce soir-là, pendant la veillée, Glaire parla d'Hervé.... Elle raconta à Zilumah ses fiançailles et l'espoir qu'elle avait au coeur qu'il revint la chercher bientôt peut-être. A son grand étonnement, TEsquimale fondit en larmes.
"Et moi, que deviendrai-je, Glaire?... Ne sommes-nous pas heureuses ici?. . ."
— "Sans doute, Zilumah; mais nous sommes deux faibles jeunes filles, seules aux confins du monde, il ne faut pas oublier cela. . . Si l'une de nous tombait malade!"
— "Ge n'est guère probable, Glaire."
— "Grois-moi, Zilumah, je suis très satisfaite de la vie que nous menons ici; seulement, Hervé me manque, ah! tant!!! Tu le verras mon Hervé, Zilumah, un jour, je l'espère. Car nous ne nous quitterons jamais; là où j'irai, tu viendras. . . Si je quitte un jour le "phare des glaces", ce ne sera qu'avec toi"
La joie de Zilumah fut grande en entendant Glaire lui parler ainsi. . . Elles ne se quitteraient plus jamais ces deux jeunes filles que le sort avait jetées ensemble!!. . .
La vie accoutumée reprit au phare, vie un peu monotone peut-être; mais non sans charmes. L'été viendrait bientôt et les deux jeunes filles se promettaient bien des promenades en mer et de longues excursions qui feraient passer le temps agréablement. Mais un événement vint renverser tous leurs projets et jeter dans le désespoir la gardienne du phare et sa compagne.
GHAPITHE XXVIII
La débâcle.
On était au i)rcmier jour de mai. Dans l'après-midi de ce jour. Glaire et Zilumah, accompagnées de TriBord, allèrent faire une promenade; mais elles ne restèrent pas long-
temps dehors. La température, sans être bien froide, était humide et d'épais nuages gris couraient très bas à l'horizon. Même Tribord ne semblait pas jouir de sa promenade; il ne gambadait pas, il restait près de Claire et se plaignait tout bas.
'^Rentrons", dit Claire, "ce n'est pas agréable dehors aujourd'hui."
— ^**Non, ce n'est pas agréable", répondit Zilumah. Et ses yeux fouillèrent la plaine glacée tandis qu'un pli se creusait entre ses fins sourcils. Décidément, l'Esquimale était inquiète.
Après souper, Claire essaya de lire un chapitre d'un roman captivant, dont on avait commencé la lecture la veille; mais bientôt elle ferma son livre et dit à Zilumah:
"Je ne me sens pas disposée à lire ce soir. J'aimerais mieux t'entendre chanter. Veux-tu me dire cette chanson Cssquimale dont j'ai essayé de faire la traduction l'autre jour?"
— "Avec plaisir, Claire; même, je la chanterai en français, telle que vous l'avez arrangée. . . je la trouve plus jolie ainsi et," ajouta-t-elle en souriant, "elle sera plus compréhensible pour vous."
"Et l'Esquimale, d'une voix claire et souple chanta:
CHANSON ESQUIMALE
UEsquimau, sur la plaine
De glace, Tout le jour se promène;
Il chasse.
Des flèches dans son grand
Bissac, Sur son dos, un pliant .
Kaïak.
Le walrus qui sommeille,
En songe Voit V ennemi qui veille
// plonge.
UEsquimau le poursuit
Sans peur.
Le monstre a, plus que lui,
Frayeur.
// frôle la banquise;
Qu'importe:
Une vitesse exquise
Lemporte.
Et quand, vide, est son grand
Bissac, Il dort dans son pliant
Kaïak.
Ces paroles françaises semblaient étranges sur cette nié lodie esquimale; mais elles n'en étaient pas moins jolies pour cela. Zilumah chanta plusieurs chansons qui furent fort ap préciées par Glaire. A chanter et à converser le temps passa vite et les jeunes filles furent surprises, en levant les yeux sur le cadran, de constater qu'il était onze heures. . .
On se sépara pour la nuit et bientôt, le silence se fit au "phare des glaces"; toutes deux dormaient. Glaire avait repris sa chambre et Zilumah occupait celle du vieillard.
Glaire ne put jamais comprendre ce qui FéveiUa tout à coup, à deux heures du matin. Trois choses auraient pu la tirer de son sommeil: d'abord, le poêle à l'huile qui brûlait toute la nuit entre sa chambre et son cabinet de travail s'était éteint et Claire se rappela n'en avoir pas renouvelé la provi sion d'huile la veille au matin. Le poêle du premier étage chauffait à tout rompre, il est vrai; mais, dans ces régions glacées, ce n'était pas suffisant et le thermomètre dans la chambre de Glaire ne marquait que 28 degrés sur zéro.
Une autre chose pouvait avoir éveillé la jeune fille: Tribord avait quitté son canapé dans le cabinet de travail; il était debout près du lit de Glaire et, la tête appuyée sur l'oreiller, se plaignait tout bas.
"Pauvre Tribord!" dit Glaire, "c'est le froid qui t'a ré veillé!"
Mais le chien ne broncha pas, il continua à geindre assez tristement.
Un autre bruit parvint bientôt aux oreilles de la gar dienne du phare: c'était celui de corps opaques s'entre-choquant. Claire se leva et alla regarder par la fenêtre, pui& elle recula épouvantée... Qu'était-ce que ces énormes fantômes qui s'avançaient ainsi, encerclant l'ilot du phare dans leur gigantesque étreinte?...
"Zilumah! Zilumah! !" appela Glaire.
— "Qu'y a-t-il?" demanda la jeune Esquimale. En. deux bonds elle fut rendue dans la chambre de Glaire.
— "Vois, oh! vois donc!" s'écria Glaire. Qu'est-ce, moi. Dieu?..."
— "Ciel ! La débâcle î ! . . . ,Nous sommes dans un épouvantable danger, Claire! Venez, courons à la cave! Le phare est condamné; si nous ne nous hâtons pas, nous périrons avec lui/*
— "Je ne comprends pas bien, Zilumah", murmura Claire.
— "Ne comprcnez-voujs pas, pauvre Claire, que cet îlot est placé sur le chemin des glaces venant du nord?. . . Le phare se brisera comme verre!! A la cave du rez-de-chaussée! A la cave!!'*
L'Esquimale saisit le poêle à l'huile et remit un fanal à Claire, toutes deux descendirent au premier étage. Zilumah ouvrit la trappe conduisaBÎ au rez-de-chaussée et se mit à enlever de la salle comnrîuîne tout ce qu'elle trouvait sous sa main.
"V^ite, vite, Claire, sidez-moi !" cria-t elle, car Claire, stupéfaite, regardait Zilumab se démener sans rien faire pour lui aider.
A ce moment, le phare fut secoué jusque dans ses fondations, puis on entendit le bruH de verre cassé et tout devint obscur: c'était le fanal do phare qui venait de tomber, et aussi sans doute, le deuxième étage.
— Hâtons-iu)us, hâlons-TrOus. ou nous sommes perdues!!.."
Le rez-dc-cliaussée du phare était séparé en deux compartiments. Le preniifyr, c'était la soute au charbon, séparée du rcs'e. par ini mur en cirnient. L'autre partie était à deux étage:s : le premier conteniiii* l'huile propre à l'alimentation du fanal du phare, le second, servait de dépôt pour les provisions: viandes, légumes en boîtes, hiit condensé, etc., etc. La cave du rez-de-chaussér. contenait seulement des caisses vides et des poches de copeaux. C'est dans cette cave que Zilumah décida qu'on se rclirerail. Elle continuait à jeter des objets pêh-mêle dans Hf premier étage: dans des tapis de tables ou des couvertures de lil elle (entassait les objets, sans presque regarder, quiind un autre éboulis eut lieu: le premier étage allait s'effondrer. . . Jetant à la hâte les derniers objets recueillis, dan* la trappe, Zilumah alluma un
second fanal et descendit Tescalier en spirale, fermant la trappe derrière elle.
Glaire et Zilumah descendirent jusqu'à la cave. Elles se jetèrent sur les poches de copeaux et, la main dans la main, écoutèrent le bruit sinistre des glaces attaquant le phare. A six heures du matin, tout bruit cessa.
Zilumah se mit à inspecter la nouvelle demeure. Elle fît une grande découverte : dans un coin, elle aperçut un baril d'huile. Sans doute, en déchargeant le bateau de ravitaillement, un des matelots aurait, par maladresse, déposé là ce baril. C'était une chance inespérée pour les captives. L'Esquimale remplit le poêle et bientôt, une température supportable régna dans la pièce.