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PLACET DES ACADIENS A M. DE VADDEEUIL

Les habitants de toute l’Acadie représentés par leurs Députés, ont l’honneur de vous exposer et leur triste état et celui où ils sont prêts à tomber, si vous ne leur tendez une main secourable : pourriez-vous, Monseigneur, n'ôtre pas attendri sur leur sort ? épars çà et là, persécutés par les Anglais, privés de tout asile, il semble que la nature ne les regarde que comme l’objet de la vengeance publique. Observez, ils vous

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1,083 personnes, dont 981 sont d’origine française, et Carleton s’honore de compter parmi ses enfants un des grands défenseurs de la race française en Amérique, un homme d’état canadien, qui fut aussi orateur et jurisconsulte dis¬

supplient, que l’unique objet de leur misère est leur seul attachement pour la France et leur qualité de sujets de cette couronne, à laquelle les Anglais n’ont pu les contraindre de renoncer ; élevés par leurs pères dans des sentiments uniformes d’attachement pour leur Roy, dont ils ont en différents temps éprouvé les bontés, peuvent-ils sans manquer à leur religion et à eux-mêmes, adhérer à ce qu’on exige d’eux, surtout dans un temps où la France armée prend hautement le parti de les venger? Les habitants des Mines, ceux de Beaubassin, ceux des rivières, sont, ou errants dans les bois ou prisonniers chez les Anglais ; il est rare de trouver actuellement une famille rassemblée, et il ne reste à ceux qui le sont que le désir de se venger ; il ne dépend que de vous de les mettre les armes à la main ; mais de grâce,] accordez leur des vivres afin que tous unis ensemble, ils puissent se venger sous les lois d’un Roy, qui leur devient plus cher par la protection visible dont il les honore. Leur misère actuelle, ce qu’ils ont fait par leur refus constant d’obéir aux Anglais ne parle-t-il pas en leur faveur? et ne détruisent-ils pas les mauvaises impressions que quelqu’uns se sont efforcés de vous donner contre eux, dans l’affaire de Beauséjour ? Observez, Monseigneur, leur perplexité dans ce temps critique ; alternativement intimidés, et caressés par une armée Anglaise supérieure aux forces françaises, ils n’osaient ni agir ni parler ; d’ailleurs que ne les mettait-on aux prises avec l’ennemi ? ils se seraient peut-être, dès ce temps, familiarisés avec la guerre ; les suppliants se sont retirés à Miramichi au nombre de 3,500, parce qu’ils pensent que c’est le seul endroit où les familles peuvent plus facilement se rassembler, et où ils vivront avec plus de commodité par rapport à la pêche; c’est pourquoi ils vous supplient d’y faire envoyer des vivres ; mais comme dans ce temps critique, il ne semble pas possible d’envoyer des vivres suffisamment pour tant de monde, ils vous prient de faire donner beaucoup de pois et de fèves, et très peu de farine et viande, parce qu’ils y suppléeront par la pèche et le secours de quelques animaux ; au reste, Monseigneur, les habitants n’insistent à demeurer à Miramichi, que parce qu’ils prévoient que le transport de tout le monde est presqu’impossible pour cette année, et que leur établissement dans cet endroit est favorable à la Colonie du Canada.

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tingué, M. Yallières de Saint-Réal, et leNélaton du Canada, M. le docteur Landry.

Le port de Carleton est sûr. Près de là, il y a un barachois où— au commencement du siècle

on a trouve des caches d’armes et de munitions (1).

x/e homard est une des principales ressources de cette côte. Mais comme toutes richesses mises entre les mains d’enfants prodigues, la pêche de ce crustacé est exploitée sans aucune précaution, et le temps est proche où il faudra prendre ici les mesures, dont il a fallu se servir ■dans 1 état du Maine. Après avoir pourchassé le homard sans discernement, les habitants de la Nouvelle- Angleterre sont obligés aujourd’hui de transporter les femelles et leurs petits dans les localités dépeuplées, et la législature du pays a promulgué un règlement qui prohibe la pêche de l’avelin du homard, sous peine d’une amende de dix dollars pour chaque poisson et la confiscation du bateau et de ses agrès.” Pendant longtemps, cet excellent crustacé était en si “grande abondance dans la Baie-des-Chaleurs, qu’on avait pris l’habitude de n’utiliser que la

(1) L’abbé Ferland décrit ainsi le barachois : « C’est un lac qui se trouve ordinairement à l’entrée des petites rivières au point ou elles se jettent dans la mer. Les puissantes vagues qui arrivent du large élèvent un banc de sable, à l’embou- ■chure des rivières ; c’est derrière ce banc que se forme le oarachois. Le surplus des eaux de la rivière tombe dans la mer, par un canal étroit, qui se creuse tantôt d’un côté, tantôt d un autre,” L’étymologie de ce mot est facile à retracerune barre à cheoir.

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chair de la queue, et des pinces : le reste étant destiné à faire de l’engrais. C’eut été perdre son temps que de chercher à tirer parti de la carapace. En face d’une semblable consommation. il ne faut plus être surpris de la diminution du homard, et de sa petitesse. L’inspecteur des pêcheries de la Nouvelle-Écosse et du Nouveau- Brunswick, M. Yenning, constate que maintenant “ il faut cinq livres de ce poisson crû pour faire une livre de viande marinée, soit en moyenne trois homards pour remplir une boîte d’une livre,” ce qui nous mène à un total formidable, lorsqu’on sait qu’il s’importe annuellement des centaines de milliers de ces boîtes. Le créateur de cette industrie en Amérique, interpellé sur la grave question de la disparition de ce crustacé, disait :

— J’ai commencé mes opérations il y a quinze ans à l’est de Boston, et j’ai graduellement travaillé ainsi vers l’est laissant derrière moi les localités épuisées, jusqu’à ce que je sois parvenu aux rivages canadiens, où — ajoutait-il les mêmes résultats se produiront, si l’on n’adopte pas de bonnes mesures de protection.

A cette opinion j’ajouterai celle du professeur Baird, du Smithsonian Institute de Washington. Le 8 Janvier 18*74, il écrivait au commissaire des pêcheries canadiennes, M. Whitcher :

— Tous paraissent s’accorder à dire que la diminution du homard a été occasionnée par les opérations de conserve en été. J’apprends qu à

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1 heure qu’il est le rendement sur les côtes du Maine est devenu si petit, que depuis plusieurs années les emballeurs sont obligés d’aller dans les provinces canadiennes, et qu’il y a sur nos cotes 47 établissements d’emballage, consommant de trois à cinq tonneaux par jour, pendant la saison qui dure près ou plus de six mois — ce qui occasionne une destruction annuelle de 30,000 tonneaux de homards. A ce train, les eaux canadiennes seront bientôt dépeuplées comme celles des Etats-Unis, et l’on peut se demander si, en vue de l’importance des intérêts en jeu, il ne serait pas temps de faire une bonne législation pour protéger ce crustacé.”

Tout en flânant dans le chemin qui traverse Carleton, nous fûmes arrêtés par un vieillard encore vert qui nous souhaita la bienvenue et nous offrit 1 hospitalité. C’était M. Meagher, un des anciens de l’endroit. Pendant que nous nous rendions à son invitation, il nous parla d’un journal où, depuis plus de trente ans, il annotait les principaux événements de la G-aspésie. Légendes, anecdotes, faits remarquables, accidents, observations météorologiques, récits de chasse et de pêche, souvenirs de fêtes et de deuil s’étaient donné rendez-vous dans ces précieux cahiers, et nous ne pouvions nous empêcher de regretter que pareille coutume ne fût pas plus à la mode dans nos campagnes canadiennes. Que d’événements nous paraissent insignifiants quand ils sont vus ainsi au jour le

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jour, qui deviennent intéressants pour ceux qui nous succèdent et qui aiment à étudier les choses du passé. N’est-ce pas au moyen de certains fragments de mémoires et de journaux tenus comme celui que nous avions sous les yeux, que Monteil put réussir à mener à bonne fin son admirable histoire des Français ?

M. Meagher possède aussi une belle collection de jaspes et d’agathes, mieux connus des amateurs sous le nom de cailloux de G-aspé. Sir W. Logan remarque qu’on ‘des trouve en abondance en cette région, sur les bords de la mer. Il y en a de schiste rouge ou de gèrs, avec d’autres de feldspath rouge, de syénite, de porphyre et de quartz blanc, jaunâtre et verdâtre. Associés avec 'eux il y en a d’autres d’agathe et de jaspe rouge, jaune et vert, souvent de couleur brillante, qui proviennent probablement des conglomérats des grès de G-aspé. La pâte de ce conglomérat est communément un sable rouge souvent pénétré d’un ciment calcaire. La couleur principale de ce mélange est un rouge pâle, tandis que les lits des grès associés sont d’un rouge plus foncé, et quelquefois gris jaunâtre, ou bien avec quelques divisions de schiste. Les impressions des plantes dans un lit de schiste rouge sont teintes de couleur verte.” On fait de fort jolis bijoux avec ces jaspes et ces agathes.

Le mont Carleton se dresse à 1830 pieds au dessus du niveau de la mer, et de sa cime le

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touriste a un coup d’œil splendide. L’ascension de ce pic est facile. Il dresse son front sourcilleux non loin du village, et la tentation est vraiment forte pour celui qui sait se passionner pour les grandeurs et les beautés du paysage canadien, mais, pas plus que le Juif errant nous n’avions la permission de nous arrêter. Il fallut se résigner, et reprendre notre course dans la direction de Paspébiac.

La distance entre ce dernier point et Carleton est à peu près de quarante milles. En route, nous laissons à bâbord la magnifique baie de Cascapédiac, la jolie rivière de Bonaventure et le village de New-Carlisle, bâti sur une éminence, d où, quand il fait beau, l’œil embrasse une partie du “Gfolfe-des-Chaleurs” et entrevoit les côtes du Nouveau- Brunswick (1). Ce bourg fut fondé par les loyalistes Américains, qui vinrent s’y établir sur la demande du gouvernement anglais. En bon père qui ne sait rien refuser à ses enfants, ce dernier donnait la terre au nouveaux colons, et leur fournissait gratuitement les instruments d’agriculture, des semences et les provisions pour un an. ,£82,000 furent dépensés dans cette entreprise ; et à ce propos, l’abbé Ferland rapporte dans son voyage sur

(1) Pendant l’iiiver de 1856 la Baie-des-Chaleurs gela entre la Rivière Bonaventure et Bathurst. Les patineurs, les amateurs de courses en traineaux purent s’en donner à cœur joie sur cette immense plaine de glace, polie comme un miroir.

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les côtes de la G-aspésie, que le juge Thompson disait un jour à l’évêque de Sydyme :

— Cet argent n’a pu être dépensé que pour creuser des canaux sous terre : sur le sol, on ne voit rien qui ait pu motiver de si grosses dépenses.

Exposé aux vents du sud et d’ouest le havre de Paspébiac est un refuge assuré contre les vents d’est. Au fond se trouve un barachois : il offre le curieux aspect d’un triangle régulier, dont chaque côté aurait un mille de longueur sur cent verges de largeur. Jadis — c’est l’auteur des Paysages Canadiens de Gaspé qui l’assure — des navires d’une centaine de tonneaux pouvaient y ancrer à marée haute ; mais chaque année les sables s’avancent peu à peu, et déjà on prévoit que dans un jour assez rapproché le barachois de Paspébiac finira par se remplir. De la terre ferme, une longue passerelle permet aux piétons de traverser ce bras de mer et de se rendre à la presqu’île, où se trouvent situées les maisons rivales de MM. LeBouthilier et Robin.

Les débuts des Robin, aujourd’hui une des raisons sociales les plus fortes et les plus riches de l’Amérique, ont été modestes. En 1*7*76, le fondateur de cette grande maison, M. Charles Robin, faisait une tournée d’exploration dans le golfe Saint-Laurent. Il tenait à constater quels étaient les endroits les plus propres à la pêche, et tout en observant et en voyageant ainsi, son navire, le Seajioiver, jeta l’ancre dans la Baie-des-

Chaleurs. A l’aspect de ces côtes magnifiques, de ces fonds si poissonneux, le futur millionnaire répéta le fameux eurêka d’Archimède. Il avait trouvé ce qu’il cherchait. Son rêve pouvait enfin, se réaliser ! M. William Smith représentait sur ces rivages une maison de Québec : ils s’associèrent. Les premières transactions furent heureuses , et pendant un certain temps tout allait pour le mieux, lorsqu’un matin deux navires vinrent jeter l’ancre en face de Paspébiac. Aucune couleur ne flottait a leurs mâts d’artimon : ils avaient des allures étranges, et l’on n’apprit que trop tôt le but de cette visite. C’étaient des corsaires. En véritables écumeurs de mer qui savent à quoi s’en tenir sur la valeur des biens d’autrui, ils mirent tout à sac, pillant, enfonçant les magasins des deux associés et ne prenant le large qu après avoir attaché solidement à leur remorque Y Abeille et V Espérance, deux lougres chargés de la pêche de l’année et qui étaient consignés pour l’Europe. Mais le proverbe — tel qui tient est souvent tenu — est fait surtout pour la mer.

En débouquant la Baie-des-Chaleurs, les deux pirates américains firent la rencontre des frégates anglaises le Hunter et le Piper. Après un quart-d’heure de chasse elles les amarinèrent facilement. Aujourd’hui, si pareille chose se renouvelait, ce serait une aubaine excellente pour le volé ; mais en ces temps on était positif avant tout. Pour rentrer en possession de son bien, M. Robin fut obligé de payer le droit de sauve-

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tage, et de donner aux officiers de la marine royale un huitième snr la valeur de ses marcliandises enlevées par les corsaires. Cette peite le découragea. Il prit la resolution de retourner en Europe. Mais, poursuivi sans cesse par l’idée de l’immense fortune qu’il y avait à faire avec les pêcheries canadiennes, il se décida a revenir , et, pendant quelques années, comme mesure de précaution, ses vaisseaux ne naviguèrent plus que sous pavillon Français. Depuis 1183, la fortune n’a cessé de sourire aux entreprises de la maison Robin. En 1802 son fondateur, devenu millionnaire, quittait le pays, laissant la direction des affaires entre les mains de ses neveux.

A ces renseignements, fournis par M. Pye, sur les commencements de cette puissante raison sociale, j’ajouterai de curieux détails recueillis par l’abbé Ferland, lors d’un voyage fait sur les côtes de la G-aspésie.

“ Vers 1808 et 1809, lorsqu’on Europe la population des campagnes, arrachée aux travaux de l’agriculture se portait en masse dans les camps, le prix des vivres devint très élevé ; la morue se vendit alors jusqu’à six louis le quintal. Aussi, les profits du commerce furent si considérables pour M. Charles Robin, qu’il ne savait plus où placer ses capitaux. Il s’associa ses neveux, qui avaient les goûts et les talents de leur oncle, et qui continuèrent les affaires. Quoiqu’il soit mort depuis de longues années, les opérations de la compagnie sont encore conduites

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dans le même esprit qui a présidé à sa formation.

“ Cette maison possède plusieurs grands établissements dans la Gfaspésie. Aucun des propriétaires ne réside sur les lieux. Le chef voyage en France et en Italie : de là, par lettres, il communique ses plans et ses ordres, que le résidant de Jersey est chargé de faire exécuter. Dans le district de Graspé les affaires sont dirigées par six commis, placés deux par deux. Ces employés doivent être célibataires, ou bien s’ils sont mariés, ils ne doivent pas avoir leurs femmes auprès d’eux. On leur a imposé un règlement très sévère, entrant dans les plus minutieux détails de la conduite à tenir, et spécifiant même les plats qui, chaque jour, doivent être servis à la table. Si ce règlement était fidèlement observé, leur cuisine ne serait pas dispendieuse. Quoique les émoluments des commis soient faibles, jamais, cependant, maître n’a été mieux servi que le sont MM. Robin. Choisis vers l’âge de quatorze ans, et formés pendant quelque temps auprès des chefs, ces employés sont envoyés dans les établissements de G-aspé, où les intérêts de la compagnie semblent s’identifier avec les leurs. Tous les deux ans, un des commis de chaque magasin va passer l’hiver à Jersey, afin de rendre compte de l’état des affaires.

“ Un des grands principes de MM. Robin est de ne permettre aucune innovation. L’on rapporte bien des traits de leur attachement à l’ordre établi : je n’en citerai qu’un. Leurs navires de

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cabotage doivent se terminer en cul de poule. Il y a peu d’années leur principal charpentier, faisant un brick pour le service de la côte, crut devoir lui donner une poupe carrée, parce que le bois qu’il employait nécessitait cette forme. Quelques mois après, il reçut l’ordre de le défaire et de le rebâtir à poupe allongée ; les chefs joignaient une injonction sérieuse de conserver rigoureusement les anciens usages.

Il n’y a pas de gouvernement au monde dont les rouages administratifs soient mieux organisés que ne le sont ceux de la maison Robin. Mais, comme toutes les associations qui ne visent qu’à la richesse et qui s’efforcent d’accaparer ce qui tend à donner de la valeur à leurs exploitations, cette raison sociale compte de puissants antagonistes et d’ardents défenseurs. Je n’ai fait que passer à Paspébiac, et je ne saurais me prononcer au milieu de ces contradictions. Néanmoins, un livre qui contient une esquisse de l’histoire du golfe Saint-Laurent ne peut être complet sans toucher quelque peu à ce monopolejersiais, qui frappa si douloureusement l’abbé Ferland, lors d’un voyage fait à Percé et à Paspébiac. Je l’avoue, ce sujet est délicat ; mais personne n’osera mettre en doute la parole d’un homme qui a vu ce qu’il écrit, et à qui sa double qualité de prêtre et d’historien défend d’être partial.

“ Les habitants de Paspébiac, dit le même auteur, dépendent complètement de la maison Robin. Lorsque le gouvernement se décida à

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concéder des (erres, M. Charles Eobin, qui jouissait ici d’un pouvoir absolu, exposa aux pêcheurs qu’il leur serait plus avantageux de n’avoir qu’un lopin de dix arpents, parce que la culture en grand les détournerait de la pêche. Ils se laissèrent persuader, et maintenant ils regrettent leur folie. Ces petits terrains ne fournissent qu’un peu de pacage, et les propriétaires doivent tout acheter aux magasins de la compagnie, qui leur avance des marchandises à crédit, et dont ils demeurent toujours les débiteurs.

“ Quand ils veulent secouer leurs chaînes et porter ailleurs leur poisson, on les menace de les traduire pour dettes devant les tribunaux qu’ils redoutent. Force leur est de se soumettre sous le joug et d’expier par une longue pénitence leur tentative d’émancipation.

“ Le règlement imposé aux agents leur défend de rien avancer aux pêcheurs avant un temps marqué ; les hangars seraient-ils pleins de provisions, pas un seul biscuit ne sera distribué avant l’époque déterminée. Comme les pêcheurs ne sont payés qu’en effets, ils ne peuvent rien mettre de côté pour l’avenir ; mais quand ils ont pris ce qui leur est nécessaire, on achève de solder leurs comptes avec des objets de luxe. Aussi les filles sont-elles ici mieux vêtues que les élégantes des faubourgs de Québec.

“ Les écoles sont proscrites :

“ Il n’y a pas besoin d’instruction pour eux, écrivait M. Philippe Robin à ses commis ; s’ils

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étaient instruits en seraient-ils plus habiles à la pêche ? ” (1)

Ces lignes écrites au commencement du siècle ont-elles leur raison d’être aujourd’hui ? Les uns disent oui, d’autres affirment le contraire ; pendant que nombre restent d’accord avec M. Ferland, en reconnaissant qu’il y a une amélioration marquée dans le sort des pêcheurs, depuis que la maison LeBouthillier fait ici compétition aux Robin.

A partir de Paspébiac et en remontant jusqu’au Port-Daniel, l’œil ne peut se reposer que sur une côte rugueuse, qui arrachait à Denys la lugubre remarque “ que personne ne pourrait s’y sauver d’un naufrage.” Mais ce jour-là il faisait calme. La mer se taisait, et pendant que nous allions relever le cap d’Espoir, Port-Daniel

(1) Ces traditions semblent avoir été à l’ordre du jour dès les commencements de la maison Robin, Monseigneur Plessis, évêque de Québee, résumait ainsi l’impression que lui avait laissée une visite faite à Paspébiac, lors de sa tournée pastorale de 1811 :

— “ Paspébiac est l’endroit central du grand commerce de morue de MM. Robin : ils y ont leur comptoir et leur principal magasin, et sont propriétaires d’une étendue de terre considérable. Les habitants auxquels ils se sont rendus nécessaires sont des espèces de serfs entièrement dans leur dépendance ; ils ont concédé à trente-trois d’entre eux 33 arpents de terre de front sur dix de hauteur, en sorte que chaque colon n’ayant que dix arpents en superficie pour sa part, ne peut vivre qu’avec le secours de la pèche, et que, se trouvant hors d’état d’en faire les avances nécessaires, il est toujours endetté au bourgeois, toujours à sa disposition, exposé à être mis à bord de quelqu’un des bâtiments de la compagnie, et à faire le voyage d’Europe en qualité de matelot, lorsque ses dettes sont rendues au point de ne pouvoir être acquittées par la pêche. Aussi n’est-il pas rare d’en trouver qui ont été à Jersey, à Lisbonne, à Cadix, à Messine, à Païenne.”

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commençait à se dessiner à notre gauche. Lors de son premier voyage, J acques-Cartier, après avoir cherché un hâvre sur la côte nord de la Baiedes-Chaleurs, vint ici jeter l’ancre, le quatrième jour de juillet.

—Nous entrâmes, dit-il, en un petit port et Leu tout ouvert vers le sud, où n’y a aucun abri pour ce vent, et trouvâmes bon appeler le lieu Saint-Martin.

En cet endroit le capitaine Malouin donna du repos à ses gens pendant huit jours, et se fit dire la messe avant de commencer à explorer le golfe inconnu qui s’étendait devant lui. A quelques milles du Port-Daniel s’avance la Pointe-au-Maquereau, limite du comté de Bonaventure et de G-aspé (1). La Baie-des-Chaleurs commence là, et avant de la quitter nous ne pûmes nous empêcher de jeter un dernier coup d’œil sur la riche nature que nous laissions derrière nous. Dans le golfe Saint Laurent tout est puissant, tout est immense. Le Créateur y a semé ses paysages les plus grandioses. Il y a jeté à pleines mains, archipels enchanteurs, rivières sinueuses et pittoresques, promontoires sombres, riants coteaux. Partout, ici, le voyageur s’arrête pour admirer ; mais s’il est un coin du golfe où il lui soit permis de revoir la réunion de toutes ces merveilles, cet endroit ne peut être ailleurs que la Baie-des-Chaleurs. Mal-

(1) D’après le recensement de 1870 le comté de Bonaventure a une population de 15,923 et celui de Gaspé 14,557.

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heureusement, ces ravissements ne durèrent pas. L’homme est l’esclave du temps, et pendant que nous essayons de fixer ces belles choses dans notre souvenir, le Napoléon III insoucieux, bat le flot de son hélice et nous entraîne déjà loin de ces lieux poétiques. La terre file sous notre hanche de bâbord, et du pont, nous voyons passer Newport, le petit et le grand Pabos, qui — sous les Français devait être un établissement important, à en juger par les ruines qu’on y voyait il y a quelques années, — puis la Grande Kivière, (1) endroit célèbre pour les chasses d’automne, et qui, du temps de Monseigneur Plessis, avait la réputation d’être un nid de guêpes.

“ — Il n’y a pas de peuplade dans tout le Canada — avouait plus tard ce pieux évêque, en causant d’un voyage fait dans le golfe en 1811, — où l’on voit tant de mésintelligence, de querelles et de haines réciproques. A la Grande Rivière, les frères, les sœurs, les neveux, les tantes, se reprochent mutuellement les plus grands désordres, se fuient les uns les autres, détournent les yeux pour ne pas s’apercevoir, se décrient et se déchirent à belles dents, sans qu’on puisse les convaincre de l’obligation que la loi de Dieu leur impose de s’aimer et de se pordonner, et sans qu’ils veuillent comprendre que le seul moyen d’y parvenir, serait de se tenir réciproquement quittes de tout le passé.”

(1) La Grande-Rivière fut érigée en seigneurie le 13 Mai 1697, par M le comte de Frontenac.

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Depuis la visite de l’évêque canadien les choses ont changé. La G-rande-Riviôre est devenue un village de 1063 âmes, où semblent régner la concorde et l’aisance. Chacun, à la voix du prélat, s’est empressé de rentrer ses ongles, et tous ces moutons enragés sont redevenus de douces brebis sous le coup un peu rude mais très mérité de la houlette du pasteur.

A quelques milles de la Grande-Rivière, nous jetions 1 ancre en face du Cap d’Espoir, promontoire sombre, tombant à pic dans la mer. Pendant que l’équipage ravitaillait le phare, les longues-vues du bord ne cessaient d’interroger l’horizon et de chercher sur la surface des eaux l’indice du passage de la brise. Nous étions curieux de savoir jusqu’à quel point pourrait se réaliser ce phénomène observé par Denys en 1670.

— “ Au Cap d’Espoir, assure-t-il, se trouvent bien souvent deux vents contraires ; un navire, par exemple, viendra de Miscou ou Baie-des- Chaleurs, portant beau frais le vent arrière, l’autre viendra de l’île Percée avec aussi vent derrière, que sera l’opposite l’un de l’autre; lorsqu’ils approchent de ce cap ils trouvent le vent tout calme tous deux, ou bien il faut que l’un des deux vents l’emporte sur l’autre et le repousse ; cela arrive souvent en cet endroit.”

Mais c’était perdre son temps que de chercher le moindre zéphyr, et nous prîmes le sage parti de reporter nos lunettes dans le carré, Au loin, trois navires, surpris par le calme, miraient leurs

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voiles dans les eaux du golfe et, tant que 1 œil pouvait aller, il ne rencontrait que 1 immobilité, reine de la mer.

Malgré son nom consolant, le cap d’Espoir ne doit être approché qu’avec précaution, surtout par les nuits de brume et de gros temps. Lorsque le vent souffle du large, la vague y déferle avec fureur, et au commencement du siècle dernier, la légende rapporte qu’un matin les pêcheurs de la côte trouvèrent sur la cime de ce promontoire une frégate anglaise démâtée, couchée sur la hanche et encore ruisselante d’eau. Pendant la nuit, le vent n’avait cessé de souffler en foudre. L’ouragan s’était amusé a fouetter la mer, la remuant ]'usque dans ses plus noires profondeurs, et le malheureux navire de guerre empoigné par une vague avait été cloué d’un seul coup sur la crête du cap d’Espoir, “ à vingt pieds au-dessus de la plus haute marée.” La tradition n’a pas conservé le nom du naufragé anglais. Cette épave ne serait-elle pas celle du Feversham, frégate de 36 canons, commandée par le capitaine Paston et manœuvrée par 196 hommes d’équipage ? L’amiral Sir Hovenden Walker avoue l’avoir perdue corps et biens dans ce golfe Saint-Laurent qui fut si funeste à son escadre.

Percé n’est pas loin du cap d’Espoir. Chacun à bord désirait voir cet endroit qui prend une si large place dans les récits des pêcheurs du golfe. Nous devions y passer la nuit : et bientôt nous fûmes à même de contempler ce

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paysage, un des plus étranges, des plus accidentés qui se puisse imaginer. A notre gauche la falaise montait, portant sur son dos l’église et les maisons blanches du village, tandis qu’à quelque cent pieds de la rive, Percé nous montrait son rocher nu et perforé, d’où se détachait comme dans un ovale le paysage lointain de la côte. Près de ce bloc immense se dressait droit et impassible un obélisque en pierre, débiis d une des arches tombées. Debout et placé ainsi dans l’ombre, ce colosse pétrifié semblait être une sentinelle perdue qu’on a oublié de relever, et qui, fidèle à sa consigne, veille toujours à la garde de la porte de guerre abandonnée. Au loin, l’ile de Bonaventure se baignait dans le golfe, pendant que sur la terre ferme la Table-à-Rolland se dressait à 1230 pieds audessus du niveau de la mer, et servant de guide aux marins se laissait apercevoir à une distance de quarante milles au large.

Haut de 288 pieds, long de 1500 et large de 300, le Rocher de. Percé est composé de calcaire de couleur jaune et rouge, qui forme une masse taillée perpendiculairement. Cet étrange bloc est bordé, d’un côté, par une petite grève ; mais, de l’autre côté, assure-t-on, la profondeur est telle, qu’en temps calme, un navire de guerre peut y accoster impunément. Par la nature de sa formation, cet îlot— jadis relié au Mont-Joli,— a dû souvent changer d’aspect. Champlain en le relevant dit que “ l’île de Percé est comme

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un rocher fort haut, élevé des deux côtés, où il y a un trou par où les chaloupes et bateaux peuvent passer à haute mer, et de basse mer on peut aller de la grande terre à la dite île qui n’en est qu’à quelque quatre ou cinq cents pas.” Denys de son côté assure, sur la foi d une tradition indienne, que l’île de Percé se prolongeait jadis jusqu’à l’île de Bonaventure, mais

que la mer l’ayant mangée par le pied, elle en

fit tomber une partie. “ J’ai vu, écrivait-il, soixante ans après Champlain, qu’il n’y avait qu’un trou en forme d’arcade par où une chaloupe passait à la voile ; depuis il s’en est fait deux autres qui ne sont pas si grands, mais qui à présent croissent tous les jours et il y a apparence que ces trous affaiblissant^ son fondement, seront cause à la fin de sa chûte. Cette prévision s’est réalisée. Maintenant Percé n’a plus qu’une des arches mentionnées dans la description que Denys fait des cotes du golfe . la seconde s’est effondée en 1845.(1)

Malgré sa falaise escarpée, ce roc n’a pas toujours été le paisible royaume des goélands et des cormorans. Sa première ascension fût

tentée par

Certain renard gascon, d’autres disent normand.

Surpris sur la grève, au moment où il allait abuser de la naïveté d’une poule paysanne,

(Il J’ai vu à bord du Bellerophon , entre les mains de l’amiral Inglefield, une vieille gravure, datée de 1760, représentant l’ile de Percé avec trois arches.

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maître Alopex ne perdit pas son temps à conter fleurette. La marée était basse. D’un bond il se piit a détaler du coté du large, poursuivi par tout ce que Percé comptait à cette époque de caniches et de gamins. Chacun s’en promettait a cœur joie dans sa spécialité, les mioches comme les roquets, car toutes les pistes du fugitif tenaient la direction du rocher, et la meute entendait la mer déferler au bout de Pilot. Or, un bain de lame n’entrait pas, ce jour-là, dans les détails de la toilette de compère renard. Il s an êta une minute pour se passer la patte sur le museau, et réfléchir. La réflexion est l’apanage des bêtes autant que des hommes : et comme un petit monticule se dressait devant lui, notre observateur y saute : et de fissures en saillies tire si bien ses grègues qu’il arrive sain et sauf sui la crête du rocher. Là, cet œil de mauvais larron entrevit ce que jamais imagination de renaid même du temps du bon LaFontaine — n’eût oser rêver. Des milliers et des milliers d’oiseaux pondaient ou couvaient sur cette cime encore vierge de la piste des maraudeurs, et oublieux de sa poule des champs, l’ingrat eut un éblouissement. Cette extase ne dura qu’un instant. Faisant contre ses instincts bon cœur, le nouveau venu se glissa en tapinois au milieu de toutes ces têtes de badauds qui le regardaient passer en jacassant, et alla sans bruit se creuser un terrier à l’une des extrémités de l’île. Ses premières journées furent consacrées au travail

promenades dans

et à l’abstinence. Mais nne fois dans ses meubles, compère renard n’eut rien de plus presse que d’oublier la tradition du carême qu’ri avait emportée de son long séjour en terre ferme, et ne se livra plus qu’à une seule distraction ; celle de guetter l’heure où cormorans et goélands partaient à tire-d’aile pour la pêche. Alors prenant ses airs de fin connaisseur, il faisait le tour des nids, palpait les oisillons les plus dodus, flairait les œufs les jflus frais, et retour du marché, il déjeunait dans sa bibliothèque en se répétant ces vers d’un rat philosophe :

Il fit tant des pieds et de dents,

Qu’en peu de jours il eut au fond de l’ermitage Le vivre et le couvert ; que faut-il davantage ?

Ce tour d’acrobate mit en l’air toute la côte. On pouvait donc arriver sur le rocher, puisqu’un renard l’avait pris par escalade : et en 1818 MM. Tranquille Duguay et Moriarty tentèrent heureusement l’ascension. Cette prouesse eut des imitateurs. Plus tard, se familiarisant avec le danger, on alla jusqu'à couper le foin qui poussait sur l’îlot. Trois tonneaux furent fauchés et jetés dans des barques amarrées au pied de la falaise, mais un homme s’étant brisé la tête en voulant descendre, la corporation du village eut la sagesse de défendre ces folles entreprises.

Dès les premiers temps de la Nouvelle- Prance, avant même la fondation de Québec, Percé jouissait d’une certaine importance com-

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merciale. Dans sa relation de 1610, Champlain remarque qu un “grand nombre de navires y faisaient la pêche du poisson sec et vert.”

Cette flotte y passait la belle saison à traiter des fourrures et à charger de la morue, puis l’automne arrivé, il ne restait plus que trois ou quatre familles qui hivernaient au milieu des neiges et de la solitude la plus profonde” (1). Percé avait aussi, parmi les navires qui faisaient le trajet du Saint-Laurent, la réputation d’être une excellente aiguade. Les vaisseaux venant d’Europe y relâchaient presque tous pour y faire du bois et de 1 eau. TJn service de chaloupes attendait ici leur arrivée, et dès que l’ancre de ces navires avait mordu le fond, le père Jacques Maheu donnait à ses rameurs le signal du départ, et ses embarcations légères, penchées sous la brise, couraient bientôt vers Tadoussac et Québec, apporter aux colons les nouvelles d outre-mer et y déposer les passagers pressés d’arriver.

Sous les falaises jaunâtres de Percé sont venus s’abriter les plus grands personnages de notre histoire ; et que de fois Jacques-Cartier, Champlain, de Montmagny, d’Argenson, de Frontenac, d’Iberville, Jolliet, Charlevoixet bien d’autres, n’ont-ils pas jeté "l’ancre au pied du Rocher, ou sous le vent de l’île Bonaventure ! Ce fut ici, que le marquis de Tracy vit le pa-

(1) Vide Ferland : Notes sur les registres de Notre-Dame de Québec, 'p. 81.

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villon vice-royal du Brézé salue poux la première fois par ces Canadiens qui devaient donner à la France bien d’autres preuves de leur loyauté. Ce fut au pied de la Table-à- Rolland que se conclrxt en 1646, un solennel traité de paix entre les sauvages de G-aspé et leurs ennemis de la côte nord, les Bersimis ; enfin ce fut à Percé que se passa un des épisodes les plus monstrueux et les plus douloureux de la chronique du 17è“e siècle.

On était alors au mois d’août 1690. Une petite brise soufflait du large, et deux frégates en avaient profité pour laisser arriver et jeter l’ancre près du Pocher. Elles portaient les couleurs de France ; et dès que le drapeau de la patrie eût été signalé par cinq navires pêcheurs qui passaient la saison dans la baie, un vivat sortit de toutes les poitrines françaises. Des chaloupes furent dépêchées pour souhaiter la bienvenue aux arrivants, et pour leur faire des offres de service ; mais à peine eurent-elles franchi quelques encablures, qu’un boulet ricochant sur la vague vint s’éteindre dans le remous des avirons français. Étonnés les pêcheurs lèvent la rame, et en se retournant voient à travers la fumée, le pavillon anglais qui monte lentement à la corne d’artimon des frégates, pendant qu’il est appuyé par deux nouveaux coups de canon. Il n’y avait plus à hésiter ; chacun se mit à nager vigoureusement vers terre, pour y prévenir les résidents et gagner

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tous ensemble les bois, car devant un pareil déploiement de forces la résistance eût été une sanglante folie. Une pluie de fer leur tint compagnie pendant une partie du retour, mais personne ne fut touché, et les Anglais voyant leur proie échapper, détachèrent des escouades pour prendre possession des navires abandonnés. Une fois ces prises amarinées, une partie de l’équipage descendit à terre et y passa huit jours à piller, à ravager, a brûler tout ce qui appartenait aux malheureux habitants de Percé. Le commandant ennemi avait installé un corps de garde dans la petite église du P. Jumeau; et tandis que leurs camarades s’amusaient à promener la torche partout, ces braves tournèrent leur fureur contre les tableaux, et s’en faisant une cible ils tiraient cent-cinquante coups de fusil sur les images de la Vierge et de Saint- Pierre, pendant que leur officier avait soin de nasiller pieusement :

Sancta Maria, ora pro nobis

Sancte Petre, ora pro nobis.

Le soir venu, ces brûleurs de maisons et ces pourfendeurs d’images buvaient dans le calice des rasades au Prince d’Orange, et ne se couchaient guère sans arrêter quelle serait la nou- \ elle plaisanterie qui égayerait le lendemain. Celle du dernier jour fut unanimement considérée comme étant la plus spirituelle ; et ce fut le plus vieil officier, celui qui était le plus

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haut en grade à bord de ces deux frégates anglaises, qui en a gardé tout le mérite aux yeux

de l’histoire.

“ Le commandant, écrivait a cette époque le missionnaire de Percé, pour se distinguer autant par ses impiétés qu’il 1 était par son caractère, se revêtit de la plus belle de nos chasubles, et, par une ostentation aussi vaine que ridicule, se promenait sur la grève avec le soleil d’argent qu’il avait fait attacher sur son bonnet, obligeant, par mille paroles, ses camarades de dissolution à lui rendre les memes honneurs et les mêmes révérences que les catholiques rendent dans les processions les plus solennelles, au Très- Saint Sacrement de l’autel. Ils achevèrent enfin toutes ces impiétés par une cérémonie autant extraordinaire dans sa forme qu elle est extravagante et abominable dans toutes ses circonstances. Ils prirent les couronnes du Saint- Sacrement et de la Sainte Vierge qu’ils posèrent sur la tête d’un mouton, lièrent les pieds de cet animal, et l’ayant couché sur la pierre consacrée du maître-autel, ils l’égorgèrent et le sacrifièrent en dérision du sacrifice de la Sainte IVIesse, poui remercier Dieu — a ce qu ils disaient des premiers avantages qu’ils remportaient sur les papistes de la Nouvelle-France.” (1)

(1) Vide pour plus amples détails sur cette abomination, la page 7 et suivantes de la “Nouvelle relation de la Gaspésie, par le Père Chrestien LeClercq, missionnaire recollet de la Province de Saini-Antoine de Pade, en Artois, et gardien du. couvent de Lens.

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La messe dite, on hacha avec le sabre tout ce qui restait debout dans la chapelle, l’ordre du rembarquement fut donné, et ces preux retournèrent au pays raconter les bonnes farces et les grands coups d’estoc de leur périlleuse expédition contre les hérétiques français du golfe Saint- Laurent.

Dès que ces forbans eurent repris la mer, les gens de Percé se remirent courageusement à l’œuvre. On s’occupa de déblayer les ruines des habitations ; les dégâts de l’ennemi furent réparés le mieux possible, et chacun eut l’énergie de se priver pendant quelques années, pour laisser à ses enfants un patrimoine acquis déjà par le travail et reconstitué par la patience. Aujourd’hui, l’humble station de pêche de 1690 est devenu un florissant village de 1643 personnes, dont 959 descendent des premiers colons français.

Depuis longtemps les habitants de Percé ont eu la réputation d’être francs, généreux, hospitaliers, et Monseigneur de Saint- Yalier se plaisait à dire :

—En cet endroit vivent mes meilleurs amis de la Nouvelle- France.

La tradition rapporte que cet évêque quitta Québec un jour, et fit à pied une partie de la route, passant à travers bois, pour aller visiter les gens de Percé et les encourager par ses conseils et par les actes de son ministère.

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Il est vrai qu’en ces temps-là on ne tenait guère à la réputation d etre douillet.

Le P. Albanel, parti des monts Notre-Dame le 3 février 16Y9, ne revenait-il pas à pied de Québec, où il arrivait le 8 mars, après avoir souffert de la faim pendant douze jours ? Et pourtant pareil trajet n’était rien à comparer à ce voyage de la Baie d’Hudson par le Saguenay, que l’intrépide missionnaire devait exécuter plus tard. On faisait alors cent lieues à pied avec la même insouciance qu’on apporterait aujourd’hui à faire une promenade d’une lieue, et la moindre des visites pastorales entreprises dans la direction du golfe Saint-Lauient, par Mgr Plessis, embrassait une distance de 1450 milles. C’était un voyage au long cours, accompli gaiement dans les pires conditions. Fallaitil courir sur mer ? L’évêque devait passer des mois sur une petite goélette dont la cabine aurait pu être prise “ pour une dalle tant elle était étroite et profonde.”

— L’oreiller, se contentait alors de dire ce prélat, touchait, il est vrai, au soliveau du gaillard, mais dans cette position extrêmement resserrée, il ne nous fallait pas un grand effort pour se faire une idée de la manière dont nous serions un jour logés dans notre cercueil.

A terre les choses ne se présentaient guère sous un aspect plus riant. Dans certains endroits, il est vrai que les opulents “ se cotisaient entre eux pour acheter de la fine fleur de farine

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et offrir du pain blanc” à leur évêque, mais presque toujours “le presbytère n’était qu’une pauvre chaumière incapable d’intercepter les rayons du soleil, ni même la brume, et où il fallait coucher botté quand le froid prenait, ou mieux encore ouvrir son parapluie dès qu’il commençait à pleuvoir.” Mais en retour de ces misères que de consolations pour l’apôtre ! A chaque pas il découvrait des miracles de foi et de résignation parmi ces rudes marins et pêcheurs, dont la piété proverbiale méritait néanmoins ce piquant reproche :

—Chez eux, comme chez toutes les peuplades maritimes, disait le prélat, il yen a toujours quelques-uns qui s’endorment lorsque le sermon commence et ne se réveillent que quand il finit.

Ce sans-gêne, je l’avoue, est peu propre à aiguillonner la verve d’un prédicateur, mais que celui qui n en a pas fait autant, jette la première pierre aux justes qui s assoupissent ainsi devant le Seigneur.

Ces causeries sur Percé m’entraînent à remonter le siècle, et m’amènent à raconter des choses qui se passaient il y a soixante-cinq ans. Pendant que nous parlons de ce qui est déjà le vieux temps, la Table-à-Rolland — aujourd’hui le mont Saint-Anne — s’amoindrit à l’horizon. Percé s éloigne, et dans le crépuscule s’éteignent les côtes rouges de l’île de Bonaventure, célèbre

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du temps de Denys par la quantité de tourtes et de lièvres qui s’y prenaient.

— De trente collets tendus le soir, écrivait-il, on a au moins vingt lapins le lendemain matin.

Les falaises de l’île Bonaventure sont hautes de 260 pieds, et donnent leur nom à une formation géologique composée, d’après Sir William Logan, “ d’une série de grès rouge, interstratifiés de lits d’un conglomérat calcaire grossier.” Longue de deux milles et large de trois quarts de mille, Bonaventure est située à deux milles de la terre ferme. Jadis, il y avait ici une petite chapelle placée par les Récollets sous la protection de Sainte Claire ; elle est remplacée aujourd’hui par une église. Cette île fut autrefois la propriété d’un corsaire jersiais, le capitaine Pierre Duval, qui, sous les guerres du premier empire, fit beaucoup de mal à la marine marchande française. A force de courir l’océan, le vieil écumeur de mer a fini par trouver le port en face de Bonaventure, et son tombeau s’élève dans le cimetière protestant du Mont- Joli.

A mesure qus nous avancions, la nuit se faisait, et elle était arrivée tout-à-fait lorsque le Napoléon III passa devant l’ancienne Baie-des- Molües — maintenant la Mal-Bay — endroit renommé de tout temps par ses inépuisables pêcheries. Des falaises, dont quelques-unes atteignent dans la direction du sud-ouest une hauteur de 666 pieds, bordent cette baie. Nous ne fîmes que les entrevoir aux pâles rayons de

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la lune, et bientôt nous stoppions à la pointe Saint-Pierre, où nous avait précédés la Canadienne. Un canot se détacha des flancs de cette goélette armée. Il était porteur d’une invitation, et un quart d’heure après nous étions les hôtes du commandant Lavoie, qui nous faisait les honneurs de son carré.

Des années se sont écoulées depuis ces heures que nous passâmes à fumer et à causer dans la petite bibliothèque de la Canadienne , mais en écrivant ces lignes il me semble revoir encore mes camarades de ce soir-là. Autour de nous, sur une table gisaient les Mélanges du docteur LaRue, les Anciens Canadiens de M. G-aspé, François de Bienville de M. Marmette, V Histoire Natu~ ') elle du docteur Chenu, pendant que dans un coin s’élevait une pile de journaux que chacun éparpillait et fouillait à sa guise. Depuis un mois nous étions sans nouvelles du pays, et les exclamations et les surprises d’aller leur train.

—Pas possible, s’écriait l’un, Pierre vient d’être nommé député !

Bah ! répondait 1 autre avec une légère pointe de commérage, je savais bien qu’il finirait par apprendre à lire, sinon à écrire.

— Eugène est marié ! constatait un troisième, en devenant rêveur.

— Dieu ait pitié de son âme ! murmurait pieusement son voisin, tout ému, et encore empoigné par la lecture d’un article nécrologique.

Et pendant que les quiproquos, les lazzis et

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les éclats de rire de ce soir-là s’entrecroisent dans ma mémoire, l’illusion m’environne, et il me semble encore être doucement bercé par le roulis du golfe. Mais hélas ! ce n’est qu’un rêve. Des années sont passées ; la mort a glané depuis dans les rangs de ces joyeux compagnons de voyage, et celle qui pendant vingt-et-un ans croisa dans les parages les plus redoutés du Saint-Laurent, celle qui passait à bon droit pour un chef-d’œuvre d’architecture navale, a suivi la loi commune. La Canadienne n’existe plus : il a suffi d’un coup de vent pour que l’élégante goélette vint se démembrer sur les récifs de l’île Saint-Paul.

La pointe Saint-Pierre est d’un aspect pittoresque, et vue par un lever de soleil, elle présente un coup d’œil superbe. A cette époque, une partie de la grève était couverte de vignots échelonnés en gradins, où séchait la morue destinée au Brésil et aux Antilles. De blanches habitations de pêcheurs, ainsi que des maisons de commerce — parmi lesquelles la plus importante appartient à M. Collas — s’élevaient à l’arrière-plan, tandis qu’au large, le Plateau, petite île fantastique et sauvage, montrait au voyageur ses grottes, ses arches, ses piliers travaillés par le flot. Mais le rayon de soleil qui révéla ce paysage ne permit guère d’en jouir longtemps. A peine entrevu, il se perdait dans notre sillage ; car, dès les premières lueurs de l’aube, notre pavillon avait salué celui de la

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Canadienne , et le Napoléon III prenant sa course dans l’intérieur des terres nous entraînait vers le bassin de G-aspé.

La nature s est chargée d’embellir ce point du golfe Saint-Laurent, et elle s’est montrée prodigue envers Gaspé qui est appelé à jouir plus tard d’une grande importance maritime. Le Bassin n est, à proprement parler, que le prolongement d une baie qui a une longueur d’un peu plus de seize milles, et qui commence à la pointe Saint-Pierre pour ne se terminer qu’au Eorillon. Entre le cap Haldimand et le banc de Sandy Beach, cette barre se rétrécit et forme alois le havre de Gaspe, port sûr et commode, qui se subdivise à son tour en deux bras, celui du nord-ouest et celui du sud-ouest. Le bassin de Gaspé est formé par le bras du sud-ouest. Son entrée n’a guère plus de 1,080 pieds. On y mouille par un fond de six à neuf brasses, et Baylield reconnaît qu’ici, un navire se trouve être aussi en sûreté que s’il était dans le meilleur des docks. Que de fois, pourchassé par la tempête, le Napoléon III, n’est-il pas venu se réfugier à Gaspé ? Au large, la houle l’avait rudement secoué ; l’équipage était sur les dents ; le tillac ruisselait encore des pièces de mer qu’il avait embarquées : mais dès que l’ancre du steamer glissait dans les eaux tranquilles du bassin, le calme se faisait autour de nous. Bien alors n aurait pu rappeler nos luttes avec la mer 5 si nos oreilles n’eussent entendu le vent passer

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en hurlant sur la crête des mornes qui nous entouraient.

Du temps des Français, Graspé portait le nom de Baie du Penouil, vieux mot basque qui signifie péninsule. En 1534, Jacques- Cartier fuyant “ les mauvais temps, la tempête et l’obscurité,” vint passer quelques jours au Bassin. L’aspect tranquille et enchanteur de ces lieux frappa le cœur du marin, et fit vibrer en lui toutes les fibres de la poésie bretonne. Placé en face de ce merveilleux paysage le capitaine Malouin se prit à songer à Dieu, à la France, et prenant possession de ces terres au nom de son Boy, le soir, il consignait dans son “ routier ” le récit de cet acte solennel.

— “ Le vingt-quatrième jour de juillet, écrivait-il, nous fîmes faire une croix haute de trente pieds, et fut faite en présence de plusieurs sauvages, sur la pointe de l’entrée de ce port, au milieu de laquelle nous mîmes un écusson relevé avec Trois Fleurs-de-Lys, et dessus était écrit en grosses lettres entaillées dans du bois :

Vive le Boy de France !

Et après, la plantâmes en leur présence sur la dite pointe, et la regardaient fort, tant lorsqu’on la faisait que quand on la plantait. Et l’ayant levée en haut nous nous agenouillions tous ayans les mains jointes, l’adorans à leur vue, et leur faisions signe regardans et montrans

le Ciel que d’icelle dépendait notre Rédemption.”

Cartier, disait l’abbé Ferlanden rappelant ce souvenir historique, avait choisi un site admirable pour y arborer l’étendard sacré du chrétien. Erigée pour la première fois dans la Nouvelle-France, la croix dominait d’un côté sur la magnifique baie de G-aspé et de l’autre sur ce beau port, où souvent depuis les bâtiments français et anglais sont venus s’abriter.”

G-aspé ne devait pas avoir le seul privilège d’être la première terre canadienne sanctifiée par le signe du salut. Cette bonne nouvelle allait être encore portée en France par ses enfants. Deux des fils du chef s’embarquèrent avec les Français, dès qu’ils furent en état de reprendre la mer.

Quel est celui qui peut oublier la patrie .

Lorsque 1 annee suivante, le navire de Cartier débouquait du canal qui court entre 1 île d’Anticosti et la côte nord pour entrer dans le grand fleuve, les deux jeunes gaspésiens, se balançant dans les haubans, saluaient la chaîne bleuâtre des montagnes du sud, aux cris joyeux de Honguedo ! Honguedo ! Malgré les splendeurs qu’ils avaient entrevues dans les villes européennes, ils portaient leurs regards avec bonheur vers la terre de leurs ancêtres. Et ils avaient le droit de la contempler avec un juste orgueil, car la France ne leur avait rien offert de plus majestueux que les monts Notre-Dame,

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de plus noble que la Baie de G-aspé, de plus beau que le Bassin, sur les eaux duquel ils avaient souvent dans leur enfance, poussé le léger canot de leur père, le vieux chef de Honguedo.” (1)

Depuis sa découverte, le bassin de G-aspé n’a cessé d’être fréquenté. Champlain, de Caën, de la Raide, la plupart des capitaines de navires français, ainsi que bon nombre de contrebandiers basques venaient s’y reposer, faire le dégrat de la morue, traiter avec les sauvages, ou chercher un refuge contre le mauvais temps. Ce fut sur les bords du Fond de Penouil (2) que de Pontgravé malade et perclus par la goutte se fit mettre dans sa double chaloupe montée par sept matelots, et qu’il partit courageusement pour Québec, au grand étonnement de la Raide, qui disait à Champlain :

— Je n’aurais jamais cru que le Pont eût voulu se mettre en un tel risque avec l’incommodité qu’il a.

Du bassin de G-aspé l’amiral Claude de Roquemont détacha une de ses barques pour annoncer

(1) Ferland. Les côles de la Gaspésie.

(2) Le bassin de Gaspé, de tout temps, a dû être un lieu de refuge et de repos. Plus d’une fois, lors de mes excursions sur les côtes du .Golfe Saint-Laurent, j’ai entendu les pêcheurs canadiens se dire entre eux, en se confiant un contre-temps ;

—Laisse faire, mon vieux ; avec un peu de courage tu finiras comme les autres, par arriver un jour dans le Fond de Penouil.”

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à Champlain que le roi venait de donner au fondateur de Québec le gouvernement de la Nouvelle- Fiance ainsi que le titre de lieutenant-général. Peu de jours après le départ de cette estafette, l’amiral apprenait l’approche de Kerth qui avait jugé prudent de ne pas attaquer Québec, bien que cette ville “ fut réduite à sept onces de pain par tête pour chaque jour, et qu’il n’y eût que cinq livres de poudre dans le magasin.” (1) N’écoutant que son ardeur militaire, de Roquemont donne l’ordre de lever les ancres. Le 8 juillet 1628 sa flottille vient se heurter contre l’escadre du rénégat dieppois. Les navires français sont lourdement charges : ils portent tous les vivres destinés a la colonie. La pesanteur de la cargaison gêne la manœuvre : d’ailleurs l’ennemi a la supériorité du nombre et des bouches à feu. Il est trop tard pour avouer une imprudence.

Pendant quinze heures, de Roquemont lutta corps à corps avec l’escadre anglaise. La résistance fut désespérée. Quand il n’y eut plus de boulets, les Français chargèrent leurs pièces avec les plombs de leurs lignes ; et Sagard rapporte que ce jour-là “il fut tiré plus de douze cents volées de canon.” Le moment vint, hélas ! où la poudre n’eut plus à parler. Frappé dans ses œuvres vives par deux bordées successives, sa mâture hachée, ses voiles en lambeaux, l’amiral

(I) Vide Histoire de la Nouvelle-France, p. 166

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français fut forcé de parlementer. (1) Au soir, l’amiral Kerth, entouré de ses prises, fier d’avoir défait des compatriotes, remontait lentement vers le bassin de Gtaspé, où il devait passer dix jours. Le vainqueur les employa à brûler une cache de bled appartenant aux Jésuites, et retenant auprès de lui les officiers français, il entassa le reste de ses prisonniers sur un de ses vaisseaux et leur permit d’aller dire en France que sous tous les cieuxet par tous les temps il se pouvait trouver des hommes dont la mission consistait a trahir et à humilier la patrie.

Quatre-vingt-trois ans après le combat de Kerth et de Koquemont, l’amiral Walker fuyant devant un gros temps venait passer au Bassin les quelques jours qui précédèrent son naufrage. Il incendiait ici un navire basque qui pêchait dans la baie. Plus tard, en 1*759, quelques vaisseaux de la flotte de Wolfe se détachèrent du gros de l’escadre anglaise pour se ravitailler à G-aspé ; et c’est ainsi qu’à tour de rôle, amis comme ennemis sont venus jeter leurs ancres dans les eaux noires et discrètes du bassin.

Le jour de notre arrivée nous trouvâmes la G-aspésie en liesse. Ses jolis villages se pavoisaient de banderolles et de drapeaux ; chaque chose prenait un air de fête, et à voir les physio-

(l) D’après Sagard, les conditions de cette capitulation étaient :

“ Qu’il ne serait fait aucun déplaisir aux religieux ; que l’honneur des femmes et des filles serait conservé, et que l’on donnerait passage à tous ceux qui devraient retourner en France.”

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nomies joyeuses qui nous entouraient, on devinait sans peine qu il allait se passer quelque e\ è ne ment important. Près de nous, le vapeur fédéral le Druid venait de stopper : le gouverneur-général du Canada, le comte de Dufferin, était à son bord.

Qui de nous n a pas vu cette physionomie douce, intelligente, que la gravure et la photographie ont îendue familière, depuis les falaises du cap Breton jusque dans les forêts de la Colombie britannique ? Causeur brillant et plein d’humour, poète à ses heures, doux, humble de cœur, d un abord facile, dès son arrivée au pays lord Dufferin s’est emparé des sympathies canadiennes-françaises, en faisant fi de cette morgue commune aux grands fonctionnaires anglais. Dans les faubourgs de Québec on connaît encore le comte sous le nom de M. Dufresne, et cette manière de rester populaire en vaut bien une autre.

G-rand par la naissance, le comte de Dufferin a voulu se faire plus grand. Il a tenu que son blason s’appuyât sur les sciences, sur les lettres. Membre de la chambre des Lords, il a cru que cet horizon de perruques blanches pouvait s’élargir. Pendant que ses collègues péroraient, il rêvait à Sir John Franklin et au pôle Nord. Entre Saint- Jean de May en et le Spitzberg, il s’est rappelé qu’il était le petit-fils de Sheridan, et il a écrit avec cet esprit irlandais — frère de l’esprit gaulois — un livre qui restera : Letters

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from High Latitudes. Il conduit sa plume comme il gouvernait jadis son yacht le Foam, comme il a gouverné depuis le Canada. Sa mémoire est un des secrets de sa popularité. C’est lui qui, entrant un jour dans la chaumière d’un paysan canadien-français, s’amusa à jouer quelques minutes avec l’enfant de son hôtesse. Deux ans après, repassant par là, et reconnaissant la paysanne, il l’arrêta pour demander des nouvelles de la petite Josephte. Quand on sait s’ouvrir ainsi le chemin du cœur des mères, on peut sûrement compter sur le dévouement des hommes.

Brun, expression fine, profil numismatique, tête un peu penchée vers le cœur, le comte de Dufferin a une nature chaude, ardente. Contraste étrange ! Cet homme qui, pour ceux qui le voient de prime-abord, ne doit être à l’aise que dans le midi, se sent invinciblement entraîné vers le Nord. Il aime la neige, les sapins ployant sous le givre, les fleuves, les lacs glacés, les prairies blanches, sans fin, les courses en traîneaux, les patins, les raquettes. Tout le monde en convient, excepté ce tempérament florentin — lord Dufferin est né à Florence — et il songe peut-être au Liban et à la Syrie, au moment où dans les rues de Québec ou sur la perspective de Newski, on le voit passer, emmitouflé dans ses fourrures, et entraîné au son joyeux du tintinnabulum de son sleigh. Le vent de bise est son ami, comme le soleil l’a été de Josué, et cela était si bien connu, que lorsque le comte de Dufferin cessa d’être

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■gouverneur du Canada au mois de novembre d’Israëli, en février, l’a nommé ambassadeur en Russie.

Politique profond sans avoir les mesquines roueries de la politique, âme généreuse, intellect sur, caractère énergique, esprit délicat, le comte de Dufferin n a laissé que des regrets, que de l’admiration partout où il a passé. Parlez de lui à 1 Esquimaux, à l’Islandais, au Druse, au Maronite, au Yankee, au Canadien, surtout au Canadien-Français : tous vous feront l’éloge du noble lord.

Vêtu simplement, la tête inclinée sur l’épaule, le comte de Dufferin se promenait seul, ce soir-là, * à 1 anière du Druid. A voir cet homme parcourir ainsi la dunette d’un air mélancolique, on n’aulait gùère reconnu l’auteur de ce speech abracadabrant, où un pair d’Irlande obligé de remercier les notabilités islandaises de leur réception hospitalière, exprimait sa gratitude dans un latin qui, certes, aurait arraché cette approbation à Molière :

Dignus est intrnve in nostro do cto corpore.

Le souvenir du combat bachique livré aux terribles hôtes du comte Trampe. le joyeux reel écossais dansé à “ vingt-deux heures du matin ” chez la femme de l’apothicaire de Reykjavik, les près lointains du Snoëfell, la découverte de ces lapins ailés au nez rouge qui, une fois les va-

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peurs du Xérès disparues, n’étaient plus que de modestes macareux du nord, toutes ces joyeusetés de jeunesse semblaient être loin maintenant du souvenir de lord Dufferin. Les mains derrière le dos, il arpentait lentement le pont ; et pour dire le mot, notre gouverneur-général paraissait ennuyé de la vie officielle, de ses exigences tyranniques. En ce moment, l’homme de lettres semblait prendre le dessus sur l’homme d’État ; et peut-être s’amusait-il à comparer les responsabilités de sa position à la vie douce et obscure que menaient jadis les lieutenants-gouverneurs de Graspé Véritables rois d’Yvetot, ces derniers étaient de petits favoris qu’on voulait récompenser, et que le gouvernement de Londres envoyait vivre à Carleton ou à Percé, avec de jolis appointements et un titre sonore. (1)

Voici ce qui arriva à l’un de ces potentats en bonnet de coton. Il y avait dans la prison un condamné à mort : il allait être exécuté, lorsque tout à coup le courrier arriva, apportant un surfis. Cette bonne nouvelle enchanta et désola tout à la fois le lieutenant-gouverneur. Novembre finissait, et comme il ne fallait pas s’attendre

(1) Le capitaine Nicolas Cox fut, parait-il, le premier lieutenant-gouverneur de Gaspé. Il avait £1000 de salaire “et d’autres choses encore ” dit le Dr Dionne, dans ses curieuses études historiques. Ce gouverneur habitait alternativement New-Carlisle et Percé. Il portait aussi le titre de “ surintendant des pêcheries du Labrador.” Ses successeurs lurent Francis LeMaistre, puis Alexandre Forbes. Ce dernier ne prit pas même la peine de résider dans son gouvernement. Il est vrai que son traitement n’était plus que de trois cents louis. Il en fut le dernier titulaire (1833).

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à voir la sentence confirmée pendant la mauvaise saison, &on Excellence se posa cette question :

— Comment nourrir et chauffer six mois d’hiver durant, un homme qui, en attendant la juste punition de ses forfaits, vit en paix, sinon avec sa conscience du moins avec son estomac, et chez qui tout a coup s’est développée la passion du coin du feu ?

L’histoire ne dit pas comment le lieutenantgouverneur sortit de ce dilemme. D’ailleurs, je n’aurais eu guère le temps de faire des recherches à ce sujet. Agénor Gravel venait de faire son apparition a bord, tenant sous son bras une bouteille soigneusement cachetée.

— Diantre ! voici du nouveau, lui criai-je. Aurais-tu fait une descente dans les caves de la maison LeBouthillier ?

— Non, mon ami ; et surtout ne touche à ceci qu avec grands soins. Cette amphore renferme du pétrole.

G-ravel confia alors son dépôt au maître d’hôtel, et lui fit mille recommandations. Puis il plongea la main dans une de ses poches et en retira un petit bloc carré que je reconnus pour être de la galène.

— Je craignais fort de prendre maître Nicolas Denys en défaut, me dit-il, en me tendant cet échantillon.

Comment cela ? repris-je en l’examinant.

— Eh bien ! tu sais ce que nous lisions ensemble hier soir, dans ce vieux bouquin qui con-

PROMENADES DANS

tient la description de l’Amérique septentrionale? L’ancien gouverneur français de ces parages ne disait-il pas, dans son livre, qu’une certaine compagnie d’exploitation avait tort de faire à Graspé tant de dépenses “ sur ce que des personnes lui avaient apporté quelques morceaux de plomb ” ? “ Depuis vingt ans, ajoutait-il, je connais cette mine : elle n’est autre chose qu’antimoine et ne se compose que de quelques petites veines qui courent sur la roche, et que la force du soleil finit par purifier.” (1) Te rappelles-tu ce passage ?

— Je m’en souviens, et après ?

— Tu sais de plus, que du temps du P. Chrestien LeClercq, la mine de plomb de Graspé était exploitée depuis quelques années, mais que la manière de procéder à l’extrait du minerai devint tellement dispendieuse qu’on fut forcé de tout abandonner.

(‘) Il est curieux de rapprocher ici les opinions de Denys et du P. Chrestien Le Glercq sur la mine de plomb de Gaspê.

— J’ai trouvé assez de personnes, écrivait Denys en 1675, qui ont voulu entreprendre sur les échantillons que j’ai fait voir ; je n’ai jamais voulu, sachant bien que je les aurais trompées ; c’est-ce que je ne suis pas capable de faire, à moins que je ne fusse moi-même trompé sans le connaître

De son côté, le P. Chrestien Le Glercq disait en 1691 :

— “On a découvert à Gaspé une mine deplomb depuis quelques années, laquelle toutefois on a été forcé d’abandonner, après y avoir fait une très grande dépense, cette mine n’ayant pas été jugée assez abondante pour en retirer le profit et les avantages qu’on en espérait ; peut-être, à ce que j’en ai pu juger lorsque j’étais sur les lieux, parce que les mineurs que l’on y avait envoyés de France ont voulu trouver sur le haut, le lilôn qu’ils eûssent pu trouver beaucoup plus facilement au bas du rocher qui cache ce métal, dont l'espèce approche davantage, ou pour le moins autant, de l’étain que du plomb.”

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— Je me rappelle aussi cela, mais où veux-tu en venir avec cette érudition ?

Où je veux en venir ? à te prouver que le vieux Denys avait raison lorsqu’il disait de cette mine . Si elle eut ete bonne, je ne l’aurais pas laissée inutile. Quel dommage qu’un esprit aussi pratique n’ait pas connu le pétrole ! Avec quelle joie, cet homme d’affaire n’eut-il pas tué la lampe à bec de fer et à mèche fumeuse qui éclairait les travaux de ses interminables nuits d’hiver !

—Mais alors cette bouteille que tu viens de confier au maître d’hôtel contient du pétrole de G-aspé ? Il y a donc ici des puits d’huile ?

De l’huile, ici ? mais nous sommes devant une région oléagineuse des plus riches. Sur une étendue de quarante milles et sur une largeur de quinze, on a déjà découvert du pétrole en plus de quatre-vingts endroits. Depuis longtemps déjà on s’apercevait, du côté de Douglasstown, que l’huile sortait à petits bouillons de la vase du rivage, et qu’à marée haute elle couvrait une certaine étendue de la baie. On constata aussi qu’à un demi-mille de là, au sud de la rivière Saint- Jean, une matière grasse suintait parmi les cailloux de la grève. Dès lors, les recherches commencèrent : et les anciens se rappelèrent qu’autrefois les Indiens avaient recueilli de cette huile, et en avaient fait cadeau à quelques colons qui s’en étaient servis avec succès. Un des savants de l’endroit alla même

PROMENADES DANS

jusqu’à donner le nom de “ goudron de la Barbade,” Barbadoes Tar, à cette substance huileuse ; et dans son enthousiasme il en expédia un échantillon à la Société Littéraire et Historique de Québec. Une fois l’éveil donné, on se mit sérieusement à l’œuvre. A sept milles du Bassin de Gaspé, on découvrit une seconde source d’huile de couleur verdâtre et fortement aromatique. Elle était sise sur un des petits affluents du Silver Brook : on y fora un puits. Bientôt un autre puits fut ouvert sur le côté sud de la rivière Saint-Jean, et un troisième, qui atteint une profondeur de plus de mille pieds, est percé à Sandy Beach, à deux milles du bassin de G-aspé.

— Mais alors nous sommes en pleine Petrolia : chaque parcelle de ce pays est un lingot d’or.

— Doucement, mon ami. Malgré ces efforts on n’est pas encore parvenu à frapper une veine assez considérable pour donner un rendement avantageux ; mais la patience vient à bout de tout. Le jorrr est proche, où la rivale de la Pennsylvanie, de l’Ohio, de la Yirginie, de la province d’Ontario, se réveillera à son tour. Jusqu’à présent, tout est là pour donner aux savants la preuve que le district de G-aspé est d’une grande richesse minéralogique. Il possède des marbres précieux, de l’or, de la houille. À un mille et demi au sud du bassin on vient de découvrir un banc de poix minérale ; et sur le mont Albert, qui est de la serpentine, la com-

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mission géologique du Canada a rencontré des masses détachées de minerais de chrome, dont quelques-unes pèsent jusqu’à vingt livres.

Cette dissertation sur les gisements de G-aspé menaçait de se tourner en conférence, lorsque le bassin fut illuminé par une gerbe de lumières. Il était huit heures du soir, et les Graspésiens tii aient un feu d artifice en l’honneur du comte de Dufferin. Vû ainsi, à la lueur des flambeaux et des feux du Bengale, le village a un aspect féerique. C’est un petit bourg de six à sept cents âmes, ou il doit faire bon ue venir passer la belle saison L’air y est pur, les gens aimables, hospitaliers ; le paysage incomparable. Au bassin, on peut se procurer à bon compte le confort de la vie. Chaque jour la brise du soir y souffle régulièrement, rafraîchissant tout de son haleine encore chargée des parfums de la mer, et je ne sais rien de plus agréable alors, qu’une promenade dans l’avenue des sapins. La nature sommeille autour du rêveur attardé. A ses pieds l’eau clapote doucement ; et l’écho harmonieux n’est réveillé de temps à autre que par le bruit des rames, et par les chants des bateliers qui ramènent au quai leurs légères embarcations.

Mais qui suis-je pour parler ainsi de ces heures enchanteresses ? un modeste voyageur qui n’a pas même le pouvoir de faire durer ces ravissements. Dès minuit, ou plutôt à “ l’horloge virante ” comme on disait du temps de Jacques

PROMENADES DANS

Cartier, le Napoléon III tournait la proue à ce coin du paradis, et sortait de la baie pour relever, au matin, le fameux cap de G-aspé. Nous avions fait nos adieux à M. Mitchell, au député du N orthumberland, M. Adam, qui plus tard devait être ministre du gouvernement local, à M. Call, consul des Etats-Unis ; et nous venions de jeter un dernier coup d’œil sur cette belle nappe d’eau qui, si l’on en croit la légende, cache discrètement sous ses plis plus d’un navire de guerre disparu.

— Quel est le coin du golfe et du fleuve Saint- Laurent, nous disait Agénor G-ravel, en parlant de ces choses, le lendemain matin, qui n’a pas sa tradition plus ou moins joyeuse ou lugubre ? Cette nuit, pendant que vous ronfliez dans vos cadres comme des marsouins, je me suis fait raconter par Caraquette, qui était de quart, l’histoire de la Frégate-aux-Trésors.

Le nom de Caraquette était un sobriquet que nous avions donné à un Acadien de notre équipage. Ce brave matelot avait vu du service un peu partout, même dans la marine française, ce qui est difficile pour l’étranger ; et bien qu’il passât son temps à maugréer contre la mer, Caraquette n’aimait qu’une seule chose au monde, la vie de marin. A cheval sur le cabestan, il était occupé en ce moment à hacher du tabac dans le creux de sa main, puis à le vider avec précaution dans sa blague. Cette dernière opéxation paraissait surtout l’intéresser vivement.

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— Allons, Caraquette ! criâmes-nous en chœur ; bourre ta pipe et pare à virer ! Nous voulons avant le déjeuner avoir l’histoire de la Frégateaux-Trésors.

Caraquette leva tranquillemen les yeux sur nous, et toussa

— Voyez-vous, nous dit-il en développant sa puissante poitrine, le serein ne va guère à ma constitution ; j’ai été de quart cette nuit. Je me suis enrhumé, et mon médecin me défend de parler au vent

— Connue la maladie connu le remède ! On vous donnera de la tisane de wiskey pour vous guérir, mademoiselle, et en attendant la potion, lève l’ancre et en route !

La perspective d’une bonne rasade fit tomber Caraquette sur ses pieds et l’engagea à se gratter le front pendant quelques secondes. C’était sa manière de se décider

— Allons ! hisse les voiles, vieux gabier ! lui cria G-ravel

— Puisque vous le voulez absolument, reprit Caraquette en jetant sa chique pardessus la lisse, nous allons déborder.

Et le vieux loup de mer commença ainsi.

— Il est bon de vous dire, avant d’aller trop loin, que la frégate Y Impérieuse, un morceau de bois fini, venait de quitter Bordeaux, en France, pays où pendant toute l’année le vin coule, comme par chez nous l’eau des érables au printemps. L 'Impérieuse était chargée de louis d’or,

ni plus ni moins que si elle eût été commandée par l’oncle de ma tante, celui qui a prêté à cinquante pour cent pendant toute sa vie, et qui doit être aujourd’hui passé au choix, patron de la chaloupe du mauvais riche de l’Évangile. Le capitaine de la frégate courait grand largue sur Louisbourg. Je me suis laissé dire que du temps des Français, cet endroit était une ville grosse, par comparaison, comme Québec ou Montréal. Elle avait des ‘églises où les mères allaient ofîrir des cierges pour le retour de leurs garçons qui tenaient le large ; des quais, où les sœurs et les fiancées venaient embrasser les matelots qui débarquaient, et des auberges où on buvait un peu sec il est vrai, mais faut pas s’en fâcher : c’était du meilleur. Foi d’ Acadien ! un fier coup de vent a dû passer tout de même par làdessus depuis. Rien de rien aujourd’hui. Pas plus de Louisbourg que d’argent dans ma poche Quand j’y suis allé il y a dix ans pour me soustraire à un naufrage qui me tomba dessus au Cap Breton, je n’ai vu que des pierres, des arches etfondrées, des creux, paraissant comme qui dirait des fossés comblés, et des herbes Saint- Jean où le pied faisait rouler des vieux boulets et des bombes qui n’avaient pas l’air fâchés de se remuer un peu. Les bourgeois de Louisbourg avaient le métier de se battre contre les Anglais, et comme il faut de l’argent pour ce commerce-là, Y Impérieuse leur en portait, en veux-tu ? en voilà ! Quand on vient avec une

LE GOLFE SAINT-LAURENT

bonne nouvelle, il faut s’attendre à être bien reçu. Arrivée en vue des côtes, la frégate hisse pavillon de France. Patati ! patatras ! cette politesse lui attire une volée de boulets dans le grément ; et pour lors, cinq vaisseaux de la ligne anglaise se mettent à bouliner après. Mais tout doucement, mes gars ! le capitaine de Y Impérieuse avait son idée.

— Allons ! commanda-t-il, hisse le grand foc ! borde les huniers ! brasse carré partout !

Ce qui fut dit, fut fait. Et comme il ventait grande brise, l 'Impérieuse chargée de toile se mit à monter bon train, laissant derrière elle l’Anglais qui finit par ne plus être en vue. On était alors a la hauteur de Pictou, et le capitaine irançais connaissait le Havre-au-Caribou pour y être déjà entré. Il ne s agissait plus de tortiller : il fallait manger de la toile maintenant. Si l’on voulait jouer un bon tour à l’Anglais, c’était dans ce havre qu’il fallait se cacher. L’équipage se jette dans les chaloupes ; on prend la frégate à la remorque, et comme les matelots avaient du poil aux bras ; bernique ! quand l’ennemi se présenta, ni vue ni connue \' Impérieuse : je t’embrouille l’Anglais !

—Elle a dû passer par là, pourtant, disait un gros officier, qui se promenait sur la dunette, en portant son sabre, sur votre respect, comme si c’était un parapluie.

Eh ! bien, nous l’attendrons ; répondit un

PROMENADES DANS

camarade, qui, lui n’était jamais pressé : histoire de boire de la bière.

Les cinq vaisseaux de ligne s’embossèrent par le travers du Havre-au-Caribou et se mirent à jongler sur leurs ancres, tandis qu’à bord chacun croyait que Y Impérieuse s’amusait à raguer le fond avec sa quille, ou que son équipage se sanglait le ventre pour ôter de la place à la ration.

Une semaine, quinze jours se passent; et comme dans la chanson,

Marlborough ne revient pas.

Las de tendre le piège, les Anglais finirent par chercher le renard, et envoyèrent leurs embarcations à la découverte : ce qui leur procura le plaisir de ne voir au fond du Havre-au- Caribou qu’une petite rivière, bonne tout au plus pour les goélettes. L 'Impérieuse était partie en fumée, et gros Jean comme devant, l’en, nemi reprit le large, bien persuadé qu’il avait donné contre la frégate du diable en personne. Ce qui n’était pas vrai comme vous allez le voir.

Caraquette sortit une chique de tabac de sa blague, et la portant délicatement à sa bouche, reprit son histoire :

— Le docteur Harris demeurait le voisin de chez nous ; car moi qui vous parle, je n’ai pas toujours été dans le brai et dans l’eau salée. Caraquette a eu tout comme les autres un père

LE GOLFE SAINT-LAURENT

et une maison ; mais il y a si longtemps de cela, que bientôt, lui seul se le rappellera. Le frèie du docteur s’appelait Mathews, et un jour il demanda à mon grand’père :

Piisque, connais-tu la rivière au Caribou ?

Peu> qu’il répondit ; je l’ai remontée jusqu’à sa fourche.

—Eh ! bien, prépare ton canot et nos fusils : nous irons demain y faire un tour.

Le lendemain, M. Mathews était déjà installé dans 1 embarcation ; mon grand-père partait quant et lui, et ils pagayaient dans la direction de la fourche, abattant un canard ici, remarquant un peu plus loin une belle talle d’arbres qui feraient de bons billots, pour le cas où on se déciderait à en faire, l’hiver prochain. Tout en devisant et en brûlant leur poudre, ils prirent la petite Rivière et couraient déjà dans l’Anseà-Morrison, lorsqu’ils se trouvèrent en face de V Impérieuse.

La fiégate française était toute couverte d’herbes. Elle prêtait la bande à bâbord. Sa mâture, avec ses toiles roulées, se perdait dans la tête des arbres ; et c’était là, dans ce berceau de feuillage, que Y Impérieuse était venue terminer sa campagne.

Le grand père Prisque grimpa le long des sabords. Il n’y avait plus de canons dans la batterie, et sabres, pistolets, fusils, haches d’abordage manquaient à l’appel. Tout avait été raclé. M. Mathews courut alors au plus

PROMENADES DANS

pressé. Il s’agissait de retourner à Pictou et d’y quérir de l’aide pour déhâler sa trouvaille. On ne flâna pas en route. Songez-y donc : le frère d’un docteur propriétaire d’une frégate, tout comme la Reine d’Angleterre ! Mais quand le régiment des pioches, des pelles des grues fut arrivé dans l’Anse-à-Morrison, répétition de la vieille farce. L 'Impérieuse était au large. Aucun moyen d’indiquer aux grenouilles de la Rivière-au-Caribou le côté de sa dernière bordée.

— Mais comment soutenir que la frégate française avait repris la mer ? interrompit un sceptique.

— Je dis ce que je dis, repartit Caraquette en jetant sa chique et en chargeant sa pipe.

— Ce n’est pas la fin de ton récit, reprit Agénor G-ravel. Cette nuit tu m’en as raconté bien plus long.

— C’est vrai, et faites excuses, reprit Caraquette eu se rasseyant. J’allais oublier le principal. Que voulez-vous ? Il y a si longtemps que je répète l’histoire de la Frégate-aux-Trésors, que j’ai fini par croire que tout le monde la savait. Or donc, deux ans après le voyage de mon grand-père dans l’Anse-à-Morrison, un navire se mit en panne à l’entrée du Havre-au- Caribou.

— Allons ! mate les avirons, pousse au large, en avant tribord ! commanda l'officier.

Pour lors, une chaloupe armée comme dans le bon temps des coups de haches et de pistolets»

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prit le chemin que Y Impérieuse avait suivi cinquante-trois ans auparavant. Elle doubla la Petite-Rivière, et disparut. Le lendemain, les habitants trouvèrent à l’endroit où la frégate avait flambé, un grand trou et un coffre-fort pour de vrai, qu’on avait crevé à coups de barre d'anspect. C’étaient des Français qui étaient venus chercher le trésor de Y Impérieuse, et l’automne suivant, G-ros-Louis chef des Micmacs, disait au grand-père Prisque, à qui il voulait emprunter :

Frère, tu nas pas besoin de mon billet pour îégler cette affaire ; la parole d’un Micmac suffit.

Prisque avait la réputation d’être un finot : il se prit à rire sous cape. Gros-Louis était, comme qui dirait son matelot ; un type achevé de bon ami. Sous prétexte de lever le coude ensemble, ils s’étaient accostés ce jour-là pour parler d’argent.

— Mais les affaires sont les affaires, reprit le grand-père ; s’il fallait prendre la parole de tout le monde, que deviendrions-nous, grand Dieu ?

Lorsque G-ros-Louis avait quelque chose dans le petit hunier il ne l’avait pas sous la quille. Il reprit comme si de rien n’était :

Je t assure, frère, que tu ne perdras rien avec le chef micmac, Te rappelles-tu de la frégate Y Impérieuse? Sa carcasse t’aurait rapporté de gros profits, le jour où tu trébuchas dessus. Quand les Français l’abandonnèrent, et avant de louvoyer à travers bois jusqu’à Shédiac, ils

PROMENADES DANS

la donnèrent en garde à mon père, le chef d’alors, et ils lui firent promettre de brûler Y Impérieuse, le jour où l’Anglais viendrait a 1 eventer. Pendant bien des années le bâtiment resta tel qu’il avait été laissé par son équipage : mais un jour le frère du docteur Harris vint y toucher. C’était un Anglais celui-là ; et comme le chef était mort, le fils a relevé la parole donnée par le père. Pendant la nuit, je suis venu avec des gens de ma tribu mettre le feu à l 'Impérieuse, sans regarder ce qu’il y avait dedans. Depuis longtemps, voistu, la France aime le Micmac. Elle l’a protégé pendant les grandes guerres d’autrefois. Il n’était que juste pour un chef sauvage de rendre service aux défenseurs de sa race. Je n’ai fait que mon devoir, en empêchant un navire français de devenir sans raison aucune, la propriété d’un docteur anglais.

— Sur terre comme sur mer, chacun à son idée, ajouta Caraquette en secouant sa pipe. Celle de mon grand-père Prisque était de ne prêter que sur garantie. Il serait à souhaiter qu’au jour d’aujourd’hui chacun en fit autant, et maintenant que j’ai filé mon nœud, à tantôt la tisane de M. Grravel, excusez la compagnie,

Inutile de dire que cette histoire, valut à Caraquette une ovation, qui se termina par l’arrivée d’un verre de vieux wiskey écossais, apporté avec mille précautions par le cuisinier.

Le narrateur but à notre santé. Une demi-

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heure après, j’entendais dire à Agénor, tout en 1 aidant à mettre pied à terre au Cap de Graspé :

J ai le tort, il est vrai, d’avoir le gosier en pente ; et pourtant chaque fois qu’il me tombe une goutte de revenez-y dans la cale, je ne sais ce qui s y passe alors, mais les histoires se mettent à y fourmiller comme les rats dans la coque d’un vieux navire. Si nous avons l’occasion de naviguer encore ensemble, M. Grravel, je vous en conterai bien d’autres. En attendant, n’oubliez pas de grimper sur cette motte de terre : vous m’en direz des nouvelles.

Etendant la main devant lui, Caraquette indiquait alors le cap de Graspé, l’un des promontoires les plus élevés de la côte sud du Saint- Laurent.

G-éant tombé à l’entrée du golfe, il domine le flot de sa tête qui repose du côté du nord-est, sur un oreiller de 692 pieds de hauteur. Son vaste corps va se perdre dans l’intérieur des terres ; et ni la plume, ni le pinceau ne sauraient donner une idée de la sauvage grandeur qui plane sur les dépouilles de ce roi, mort dans les temps reculés de l’âge de pierre. Un de ses bras gigantesques repousse et contient dans un dernier effort les vagues delà baie deGraspé, pendant qu’au loin son immense poitrine, se soulevant une dernière fois, reste pétrifiée à une hauteur de quinze cents pieds, et renvoie au soleil les reflets de son armure grise et poussiéreuse.

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Au pied de la couche où dort le colosse, s’élevait jadis le Forillon. Bayfield l’appelle le Flower Pot et les marins anglais le désignent sous le nom de Ship Head. Il est vrai, pour être de bon compte, que les pêcheurs canadiens-français s’obstinent à lui donner le nom de la Yieille. Ce pilier se trouve à l’extrémité sud-ouest du cap de G-aspé. Il a changé plus d’une fois d’aspect, depuis le jour où la tempête est venu le séparer de la côte. Champlain dit dans un de ses voyages que ce petit rocher était “éloigné de la terre d’un jet de pierre et que sa pointe fort étroite était ombragée de pins sapins, bouleaux et autres méchants bois le temps a fini par raser complètement ce bouquet d’arbres. Avant le voyage de M. Ferland, le Forillon représentait assez bien “ une tête de femme couverte d’une large coiffe, comme en portaient nos grand’mères canadiennes.” Plus tard, ou moment de la visite de cet abbé, les traits “ de la bonne dame ” disparurent à leur tour, pour faire place à une nouvelle illusion d’optique. “ Yue de la mer, écrivait alors le touriste canadien, cette roche ressemble tellement à un vaisseau portant toutes ses voiles, que les navigateurs, même ceux qui connaissent les lieux, y sont quelquefois trompés.”

L’œuvre commencée par la tempête — dès les temps reculés où ce pays ne s’appelait pas même la Nouvelle France — a été achevée en 1851. Cette année-là, l’ouragan revint tordre et culbu-

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ter le fameux rocher, que lavent aujourd’hui les vagues du golfe.

Ancré par le travers de ces falaises grises, taillées a pic, tachetées çà et là par des bouquets de sapins, le Napoléon III tanguait légèrement, la poulaine tournée vers ces petites grottes, qu’en ses jours de colère le Saint-Laurent est venu creuser au pied du sombre promontoire.

L’ascension du cap de G-aspé est roide, mais on arrive à la cime par un assez bon chemin. Une fois sur le sommet, le voyageur est amplement récompensé de ses fatigues, par le panorama grandiose qui se déroule devant lui,

— J’écrirais volontiers un nouveau livre, nous disait un de nos compagnons de voyage — excellent romancier à ses heures — pour avoir l’occasion de placer ici une scène de meurtre, d’incantation ou d’épouvante.

— Ya pour le roman inédit, répliqua Gravel, tout en se laissant glisser sur le gazon, et en examinant curieusement la formation géologique du promontoire. N’oublie pas surtout d’informer tes lecteurs que le cap de Gaspé est un bloc de calcaire. Il appartient au terrain silurien supérieur. Cet endroit abonde en fossiles ; et je me rappelle qu’ici, Sir William Logan a collectionné de grandes colonnes crinoïdales, des tiges aplaties de plantes marines, des restes de fucoïdes, et une variété considérable d’espèces non déterminées.

— Et de plus le Forillon placé jadis au pied de

PROMENADES DANS

ce cap a donné son nom à toute la Graspésie, repris-je à mon tour ; heureux de n’avoir pas l’air de me laisser enfoncer par l’érudition toujours croissante de ce gascon d’Agénor. L’abbé Laverdière ne dit-il pas dans une des savantes notes de son édition de Champlain, que les Indiens avaient donné à cette aiguille de pierre le nom Kaste pioui , mot dont la traduction littérale signifie “ ce qui est séparément ” ? D’un autre côté, mon frère Jules, lors d’un voyage fait au Saguenay et sur les bords du lac Saint- Jean, m’écrit qu’il a entendu un Montagnais nommer le cap où nous sommes Guihakspèque , deux mots qui, en langage chrétien, veulent dire “ la fin de la terre.”

— On en a fait autant pour un des promontoires de la côte de Bretagne ; ce qui prouve que nous serions alors chez le frère de lait du cap Finistère — -finis terrae — repartit Agénor, en épinglant un bouquet de fraises à sa boutonnière.

La vue de cette grappe appétissante mit fin à la lutte courtoise que menaçaient de se livrer l’étymologie et la géologie. L’inspecteur des phares était allé choisir le terrain destiné à l’emplacement d’une lumière que le ministre de la marine se proposait de faire ériger ici, (*) et pendant que ce personnage officiel donnait

(*) Ce nouveau phare a été allumé en 1873. Il est carré, construit en bois, et porte une lumière rouge. Un sifflet d’alarme est placé ici, et pendant le gros temps, les brumes, les tempêtes il se fait entendre dix secondes par minute, laissant un intervalle de cinquante secondes entre chaque

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ses instructions, la seule idée de cueillir des fraises nous éparpilla au milieu des marguerites et des trèfles odorants. Nous étions redevenus pendant cette demi heure des écoliers en vacances. Ce ne fut que les mains rougies et parfumées par le jus de cette rosacée délicieuse que nous rentrâmes à bord. Notre chaloupe avait plutôt l’air d’une corbeille chargée de fruits et de fleurs des champs, que de la baleinière d’un navire de l’État. Chacun avait voulu em porter un bouquet pour en orner le salon du Napoléon III, et pendant qu’aidé de nos conseils, le maître d'hôtel faisait un choix, 1 'officier de service, impassible sur le banc de quart, donnait l’ordre de courir sur le cap des Rosiers.

Ce dernier endroit est séparé du Forillon par la G-rande G-rève, poste de pêche, qui en 1770, était exploité par la maison Janvrin, de Jersey. La mine de plomb du petit G-aspé ne se trouve guère loin de ce village. On chuchotait même à bord d’y organiser une excursion, lorsqu’au débarquement, on vint nous apprendre que des lettres et des journaux nous attendaient au cap des Rosiers. Il n’y avait pas à hésiter : ceux qui ont tenu la mer pendant des mois sans recevoir de nouvelles, me comprendront.

Le cap des Rosiers est un banc d’ardoise grise,

coup. Par un temps calme, ou avec vent arrière, le son de cet appareil est perceptible à huit ou treize milles, tandis crue par les temps d’orage et avec vent debout, on ne l’entend guère qu’à trois ou six milles, selon l’état de l’atmosphère (Notes officielles.)

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peu élevé, sur lequel est bâti un phare dioptrique, fixe, de première classe. Il porte une lumière blanche. La tour a cent douze pieds de hauteur. Elle domine de cent trente-six pieds le niveau du golfe. Pendant le brouillard et les gros temps, on tire le canon d’heure en heure.

En l’absence du gardien, madame Trudeau nous fit les honneurs de sa maison, résidence spacieuse, propre et qui touche au confort aristocratique. De tous les phares du Saint-Laurent, celui du cap des Rosiers est le plus agréable à habiter. Ici, le gardien n’a pas à lutter contre l’isolement et l’abandon Le gouvernement lui donne un logement de rentier Tous les jours, le télégraphe se charge de le mettre au courant de ce qui se passe dans le monde. Un courrier y arrive tant bien que mal ; le prêtre et le médecin sont à la porte : et si le salaire n’est pas très élevé, le gardien a l’avantage d’être payé régulièrement. Que peut-on désirer de plus ? Je connais de par le monde, un philosophe, vieux rat de bibliothèque qui, à ces conditions-là, consentirait volontiers à venir s’enfouir ici, pour le restant de ses jours.

Bayfield dit, qu’au cap des Rosiers, un navire peut s’abriter par un vent de nord-ouest, bien que l’ancrage y soit mauvais, mais que par un vent d’est le ressac est terrible sur cette côte. Nous devions constater cette observation à nos dépens.

Lois du dernier voyage de la baleinière entre le phare et le steamer, la brise qui était faible, s’accentua, et tourna tout-à-coup dans la mauvaise direction. Le signal fut donné de rallier au plus vite. Il était trop tard pour nous. Arrivés près de l’observatoire météorologique du cap des Rosiers, nous vîmes sur la crête d’une lame notre embarcation. Chargée de quatorze personnes et de quinze cents livres de poudre, elle se traînait péniblement vers le Napoléon III. L’embrun des vagues la couvrait : mais elle ne s’en défendait pas moins contre la mer, et elle finit par arriver saine et sauve le long du bord. Un nouveau signal nous avertit qu’on reviendrait nous prendre, dès que le vent changerait. Comme la nuit tombait, nous crûmes prudent de nous mettre à couvert de la bise, et de quitter cette eminence, d’où, en 1759, l’officier français chargé de faire le guet, aperçut les premiers vaisseaux de l’escadre de Wolfe, et courut prévenir le gouverneur de Québec, de l’arrivée de l’ennemi. Un bon feu de bivouac flambait déjà sur la grève. Pendant que le vent attisait les braises, et qu’il faisait pétiller un monceau d’épaves, roulés dans nos manteaux, nous devisions entre nous, couchés sur un lit de ces petits cailloux ronds, veloutés, brillants, qu’on néglige de ramasser ici, mais qu’on va quérir à grands frais aux États-Unis, pour en orner les allées de nos jardins. Auprès de nous le refoul de la mer, comme disent si poétiquement les Acadiens,

venait déferler avec bruit sur le rivage ; et ces voix incessantes et mystérieuses qui montaient de l’abîme, répandaient dans nos âmes, je ne sais quelle poignante sensation de mélancolie.

— A chaque fois que le golfe se tourmente comme cela, nous disait le gardien du Rocheraux-Oiseaux, M. Whelan, — qui venait de passer un congé à Québec — il me semble y démêler encore les gémissements et les cris d’appel des passagers du Carrick.

— Qu’est-ce que c’était que le Carrick ? fit Agénor, en mordant dans une sandwich qu’il a t'ait eu la précaution de glisser dans sa poche.

Le Carrick était un navire chargé d’émigrants irlandais, répondit d’un ton triste, le gardien. Il est venu se jeter ici, le 18 mai 1847. Cette date je me la rappellerai toute ma vie ! Moi qui vous parle, j’ai retiré de la mer les corps de quatre-vingt-dix-sept passagers, hommes, femmes, vieillards, enfants ; et vingt cadavres ont été mangés sous nos yeux par les marèches ; ce qui porte à cent-dix sept le nombre des noyés. (1)

— Mais le capitaine avait tout de même une drôle d’idée de venir louvoyer ainsi sur cette grève, maugréa Grravel entre ses dents.

— Le capitaine Thomason était un ivrogne, repartit M. Whelan. Ces gens-là louvoyent où ils le peuvent. Nous avions réussi à établir une communication entre la grève et le navire en

(I) La marèche est le requin du Golfe Saint-Laurent.

LE GOLFE SAINT-LAURENT

perdition. A peine ce moyen assuré, le capitaine s’empressa de déserter, abandonnant à son bord six matelots ; et réussissant, je ne sais trop comment, à se faufiler le long du câble, il vint tomber à moitié ivre sur les cailloux du rivage. Sa première question, dès qu’il rouvrit les yeux, fut de nous demander sur quel point de l’Anticosti il venait de toucher ! Nous le laissâmes cuver son rhum sans lui répondre ; et quant aux morts, nous les enterrâmes dans deux fosses séparées. Une d’elles se trouve sous cette butte qui traverse le chemin du roi : l’autre a été creusée à peu près vers l’endroit, où M. Agénor est couché en ce moment.

G-ravel fit un haut-le-corps qui le remit lestement sur ses deux jambes.

— Cela n’est pas chrétien, nous dit-il, de fouler ainsi la tombe des morts. La dépouille de celui qui a pleuré, aimé, prié, souffert, espéré ne peut être assimilée à la carcasse d’un animal mort du charbon, et qu’on se hâte d’enfouir dans le premier trou venu. M’est avis que le ministère de la marine, la municipalité du cap des Rosiers, ou mieux encore, les sociétés de Bienveillance Irlandaise, feraient acte de charité patriotique, en relevant les corps de ces naufrages, et en les mettant dans un cimetière entouré d’un enclos et surmonté d’une croix. Il fait peine de voir un chemin public passer ainsi sur l’endroit où des morts sont venus chercher le dernier sommeil. Il fait peine surtout de savoir qu’ils ne

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sont plus visités que par les chiens, les poules, les pourceaux.

Cet épisode de la mer-n’était guère propre à nous remettre en gaieté. Pendant une heure et plus, nous restâmes ainsi, causant à voix basse autour du feu. Sur ces entrefaites, le vent tomba. La mer s’aplanit ; nous entendîmes une voix qui nous hélait :

— Ohé ! de la grève ?

C’était le lieutenant LeBlanc. Il était temps de retourner à bord.

L’aube nous prit loin de la frontière de l’ancien gouvernement de Nicolas Denys. Depuis quelques heures nous avions quitté le golfe pour rentrer dans le Saint-Laurent, qui commence à la lumière du cap des Rosiers (1). Ce dernier phare n’était plus même visible. Le Napoléon III réparant le temps perdu, approchait déjà du cap de la Madeleine. Pendant la nuit, nous avions passé par bâbord l’ Anse-au-G-riffon, ainsi nommée, peut être, en souvenir du griffon qui entrait dans les armes du comte de Frontenac. Ici, Bayfield, toujours si exact d’habitude, s’est laissé empoigner par l’imagination. Il a eu l’idée cocasse d’appeler ce lieu G-riffiris Cove (2).

(*) D’après Malte-Brun, la masse d’eau que le Saint-Laurent déverse dans l’océan est évaluée à 57,335,700 mètres cubes, par heure. Vide Géographie Universelle de Malte-Brun, refondue par Th. Lavallée, tome VI.

(2) Ne pouvant angliciser la race on tient à se rattraper sur le pays. Pendant que la carte de l’amirauté anglaise se contente d’estropier les noms, et d’écrire Pabos Pabou, la

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Derrière cette anse viennent à la file la Rivière au-Renard, le G-rand-Etang, la G-rande Vallée, villages et postes de pêche, jetés dans les petites haies qui çà et là rompent la monotonie de ces côtes. La Rivière-au-Renard est un bourg considérable. Il possède une belle église catholique, et jouit de la réputation d’avoir en face de sa grève, des fonds excellents pour la morue. De plus la Rivière-au-Renard se trouve être le point de la terre ferme le plus rapproché de l’île d’Anticosti.

On dirait que Dieu a créé pour l’homme, certains jours, que ce dernier ne peut oublier. Certes, le matin où nous débarquâmes au Cap de la Madeleine, ne saurait être confondu avec les autres (1). L’atmosphère était tellement pure et sereine, que l’œil atteignait à des distances infinies. Une légère fraîcheur de la mer annonçait une journée tempérée. Les poumons se remplissaient d’un air vivifiant, et mis en belle humeur par ces heureux pronostics, le jarret souple et solide, nous étions-déjà rendus sur la galerie du phare. De là, je pouvais embrasser un de ces panoramas, comme je ne me souviens

Table-à-Rolland le Table Boulante, un Anglais, M. JefFery, a tenu à casser les vitres. Il remplace hardiment les noms de la Baie-des-Chaleurs, de Percé et du Grand-Etang par ceux de Heath Bay, de Pierced Rock et de Gréai Pond. Jusqu’où cetle anglomanie géographique doit-elle s’étendre chez nous ? Quien sabe ?

(1) Le Cap de la Madeleine est désigné sous le nom de Cap Montmorency par Jacques-Cartier.

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plus d’en avoir contemplé, depuis mes courses à travers les Andes. Devant moi la mer immense, profonde, toujours bruissante, allait se perdre à l’horizon. Sous mes pieds, le cap s’élançait perpendiculairement de la grève, et venait offrir à la brise le parfum de ses prairies de trèfles blancs et de marguerites. Derrière un banc de sable, que la mer façonne tous les jours en croissant, la rivière de la Madeleine nouait ses méandres. La tranquillité n’en était troublée que par la truite, par le saumon qui sautaient. Au loin, ce tableau magique se heurtait, s’arrêtait brusquement aux contre-forts des monts Shikshoks, qui laissaient flotter au vent leur sombre chevelure de sapins. Une partie de ce paysage incomparable était inondée par les feux du soleil levant. Seul, le moulin de la Madeleine et les quelques maisons qui l’entourent, restaient encore dans la pénombre.

J’étais en extase devant ces merveilles de Dieu, et je ne saurais dire combien de temps cela durait, lorsqu'une main se posa sur mon épaule. Je me retournai. J’en atteste mes compagnons de voyage, Méphistophélès se dressa devant moi, portant toujours sa tête de satyre, ornée — sans doute pour la circonstance — d’une longue barbe tressée en deux mèches, et qui lui descendait jusqu’à la ceinture. Je ne savais que dire. Toutes sortes d’histoires, plus épouvantables les unes que les autres, me trottaient déjà dans la tête. Il ne fallait pas se faire illusion : nou s

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venions d’aborder à ces rivages redoutés, où pendant des siècles a gémi le Braillard de la Madeleine. Il ne me restait plus qu’à me signer, ou tout au moins à essayer de contourner la queue du diable sans tirer dessus — délicate opération qui doit être familière à plus d’un de mes lecteurs — lorsqu’une voix claire, sortant de ce corps de bouc, me dit :

— Fine morning, sir ?

Le diable parlerait-il anglais, pensai-je aussitôt, et cette grave question n’aurait-elle pas été oubliée par quelques théologiens ?

Ce problème pouvait m’entraîner loin ; lorsqu’un des officiers du Napoléon III arriva fort à propos pour me présenter à mon interlocuteur, qui n’était autre que le gardien du phare de la Madeleine, Une mauvaise étoile avait voulu que notre rencontre avec ce personnage excentrique eût lieu après son déjeuner. Or, dans les temps mythologiques, cet original aurait au moins été l’égal d’Eole. De nos jours, il ne fallait pas songer à pareille promotion ; et le phénoménal gardien se contentait de prêcher en action, certaines théories bien arrêtées qu’il avait sur les vents et sur les courants stoma. chiques. Notre présence l’avait mis en veine. Il fit tant et si bien, que la position ne fut tenable, que lorsque le dernier d’entre nous eût réussi à s’esquiver par l’escalier de la tour pen-

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dant que resté maître du terrain, ce formidable émule de frère Etienne,

Riant à perte d’haleine Et frappant sur sa bedaine Amorçait un second coup.

Battu, mis en pleine retraite, je descendais lentement le sentier qui conduit à l’entrée de la rivière, lorsque je rencontrai un Français du nom de Briard. Né à Gfrandville, ancien artilleur, depuis trente-huit ans il habitait ici, et ne cessait d’aspirer au jour où il lui serait donné d’aller “ revoir sa Normandie. ” Je ne sais trop comment cela se fit ; la conversation tomba sur le Braillard de la Madeleine. Chacun sait que cet être merveilleux séjournait près de la rivière de ce nom, et que pendant la nuit, il ne cessait de pousser des lamentations épouvantables.

— “ Etait-ce l’âme d’un naufragé, disait M. Ferland, qui demande la sépulture chrétienne pour son corps et les prières de l’Église pour lui-même ? Est-ce la voix d’un meurtrier condamné à expier son crime au lieu même où il l’a commis ? Les écumeurs de mer qui ont rôdé sur ces côtes ne se sont pas toujours bornés à dépouiller les naufragés ; ils ont essayé quelquefois de s’assurer de l’impunité par l’homicide, convaincus que la tombe est muette et ne révèle point de secrets.”

François Briard n’avait pas lu l’abbé Ferland ; il n’était guère en mesure de répondre à ces

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deux interrogations ; mais ce qu’il savait, il ne •se gênait pas pour le raconter :

Depuis trente-huit ans que je cours cette cote, nous assura-t-il, il ne m’est pas arrivé une seule fois d’entendre pleurer le Braillard de la Madeleine. Néanmoins, voici ce que je me suis laissé dire par Joseph Dion, qui vit encore, et fut longtemps au service du curé Painchaud. Ce dernier s’adonnait à passer par ici. Sur sa demande, le capitaine de la goélette mit en panne, pendant que le prêtre se rendait à terre. Quatre heures de temps, le Braillard hurla comme il ne l’avait pas encore fait de mémoire de vieillards ; mais tout-à-coup les lamentations cessèrent, et le curé Painchaud héla la chaloupe. Dès qu’il eut mis le pied à bord, chacun remarqua que sa soutane était trempée de sueurs ; et aux questions qu’on lui fit, l’abbé ne voulut jamais répondre. Nul ne sut ce qui s’était passé dans le bois. Une seule chose demeura positive : depuis cette nuit-là les matelots du large n’entendent plus les lamentations du Braillard de la Madeleine. Ce ne fut que longtemps après ce voyage, que le curé dit à Joseph Dion, du moins ce dernier me l’a juré :

—Si jamais tu vas au Cap de la Madeleine, n’oublie pas, Joseph, de te rendre jusqu’à l’endroit où deux ruisseaux se rencontrent. Là, sous deux épinettes poussées en croix, tu trouveras quelque chose que le Braillard de la Made-

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leine était obligé de garder, jusqu’au jour de sa délivrance.

Et Joseph a-t-il trouvé ce quelque chose ? demandai-je à M. Briard.

— Il est venu ici. Nous avons travaillé ensemble ; mais nos recherches ont été inutiles. Le feu des bois avait brûlé les deux épinettes ; et maintenant il n’y a plus que les deux ruisseaux qui continuent à se rencontrer, ajouta le Normand, en nous regardant d’un air madré.

— Je ne crois pas, reprit Agénor G-ravel, qu’il y ait mieux qu’ici, un coin du fleuve et du golfe Saint-Laurent où l’esprit populaire ne place un loup-garou, la chasse-galerie, un feu-follet ou un lutin quelconque. Celui qui recueillerait toutes ces légendes ferait un travail original et des plus curieux. Le récit de M. Briard vient de me rappeler l’histoire de ces voix mystérieuses de l’Ile-du-Prince-EdÔuard qui sont disparues comme celle du Braillard de la Madeleine. Elles avaient attiré l’attention d’un de nos évêques, et puisque nous passons une partie de la journée ici, vaut autant lire que flâner.

Tirant alors de sa poche le “ Journal de deux voyages apostoliques dans le golfe Saint-Laurent, faits en 1811 et 1812 par Monseigneur Plessis, ” Agénor offrit un cigare à l’ancien artilleur de Louis Philippe, et n’attendant guère une réponse, nous lut l’étrange passage que voici :

“ Depuis environ six ans, on entend parler dans toutes les chapelles acadiennes de l’île

LE GOLFE SAINT-LAURENT

Saint- Jean — celle de la baie de Fortune exceptée — des voix, ou plutôt une voix, tantôt charmante et tantôt soupirante, dont plusieurs personnes se trouvent singulièrement affectées. La voix soupirante est celle d’une personne qui serait dans une affliction sourde et profonde, la voix chantante est celle d’une femme ou d’un enfant qui se fait entendre au-dessus de celles des chantres ; car, c’est pendant que l’office se chante que l’on entend cette voix glapir, mais surtout pendant les litanies du Saint nom de Jésus qu’il est d’usage de chanter le dimanche pendant la messe. Tous les assistants n’entendent pas cette voix en même temps ; ceux qui l’ont entendue un dimanche dans une église ne l’entendent pas toujours dans une autre, ou le dimanche suivant. Il en est qui ne l’ont jamais entendue. Quelquefois elle est entendue d’une personne et ne l’est pas d’une autre, placée dans le même banc. Cependant plusieurs sont frappés du son de la voix gémissante, jusqu’à en tomber en pâmoison. S’il n’y avait que des femmes et des enfants qui affirmassent la chose, on pourrait tout uniment l’attribuer à une imagination échauffée, mais, entre plus de cent personnes qui l’ont entendue dans la seule église Fustico (1), et peut-être dans celle de Malpec,

(1) Rustico a été desservi pendant quelque temps par l’abbé de Galonné, frère de l’infortuné ministre de Louis XVI et ancien rédacteur du Courrier de l’Europe, publié à Londres. L’abbé de Calonne est mort dans l’Ile-du-Prince-Edouard, en 1822.

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il y a des gens de tout âge, des esprits sensés et solides ; tous rapportent la chose uniformément, sans avoir aucun intérêt à la maintenir, puisqu’ils en sont fatigués et affligés. Ces voix n’ont pas épargné les cabanes, où les Acadiens, occupés au loin à l’exploitation du bois, se réunissaient le dimanche pour chanter quelques cantiques. Elles ont même traversé à Shédiac, où l’on n’a cessé de les entendre que depuis le dimanche de Quasimodo 1811.”

— “ J’ai nié cela, disait au prélat, un des hommes les plus sensés de Bustico, aussi longtemps que je l’ai pu, car je ne suis pas du nombre de ceux qui entendent. Mais ce nombre a tellement crû, et il s’y est trouvé des personnes si graves, si incapables de mentir ; j’en ai tant vu se mettre en dépense et faire prier pour les âmes du purgatoire, dont ceci leur semblait être le langage, que j’aurais cru être coupable de témérité, si j’avais résisté plus longtemps à la persuasion générale.

“ Que conclure de tout cela ? qu’il y a des voix qui se font entendre, et cela dans des lieux où il n y a point de ventriloques, où le peuple n’est pas assez rusé pour être soupçonné d’aucun prestige , où la disposition même des édifices ne s’y prêterait pas. Mais quelles sont ces voix ? D’où viennent-elles ? Pourquoi se font-elles entendie ? Par quelle raison ne sont-elles pas entendues de tout le monde? Pourquoi les églises écossaises en sont-elles exemptées, en même

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temps que celles des Acadiens en sont si affligées ? C’est sur quoi chacun peut former telles conjectures qu’il lui plaira. L’évêque après avoii entendu là-dessus plusieurs personnes, se borna à dire par manière de consolation, que ces voix n’ayant réellement fait de mal a personne, il importait peu qu’elles cessassent ou continuassent de se faire entendre.”

— Ce cas me serait aussi difficile à juger que celui du Braillard de la Madeleine, et appelé à se prononcer, Solomon n’aurait pas mieux décidé que cet évêque, ajouta G-ravel enfermant son livre.

L’endroit où nous étions semblait se prêter à ces récits merveilleux ; et je ne sais trop jusqu’où les voix mystérieuses de l’Ile-du-Prince- Edouard nous auraient entraînés, si par un habile mouvement de flanc un de nous n eût mis la conversation sur la pêche et sur la chasse-

Dans les bois qui courent en arrière du cap

de la Madeleine, disait M. Briard en répondant à nos questions, la loutre, la martre, le vison peuvent être trappés en assez grande abondance. Le caribou s’y rencontre même fréquemment ; mais personne ne songe ici à s’occuper de la chasse. Quant à la pêche, elle n’est pas aussi bonne que dans le golfe, et bien que je sois locataire de la rivière qui coule à vos pieds, je nai guère à m’en réjouir, et je suis démonté du peu

de saumon qu’on y prend.

Pendant que l’artilleur Briard nous faisait part de ses déboires, entremêlés de légendes et

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de renseignements sur le pays où nous nous trouvions, on entendait monter de la rivière un bruit de battoirs, entremêlé de rires, de fredonnements. C’était un groupe de laveuses. Les bras nus, la chevelure nouée par une faveur noire ou rose, elles blanchissaient le linge du dimanche. Tout à coup, une d’elles, grande fille, brune, à la taille élancée, se prit à chanter d’une voix douce, mais forte. Elle disait ce vieux noël qui se répète encore souvent dans nos chaumières canadiennes. Autour d’elle, ses compagnes écoutaient, puis le couplet terminé elles faisaient gaiement refrain :

— D’où viens-tu bergère, D’où viens-tu ?

— Je viens de l'étable De m’y promener :

J’ai vu un miracle Ce soir arrivé.

— Qu’as-tu vu bergère, Qu’as-tu vu ?

— J’ai vu dans la crèche Un petit enfant Sur la paille fraîche Mis bien tendrement.

—Rien de plus bergère, Rien de plus ?

— Saint’ Marie sa mère Qui lui fait boir, du lait, Saint Joseph son père Qui tremble de froid.

— Rien de plus bergère, Rien de plus ?

— Y a le bœuf et l’âne Qui sont par devant, Avec leur haleine Réchauffant l’enfant.

—Rien de plus, bergère, Rien de plus ?

— Y a trois petits anges Descendus du ciel,

Chantant les louanges Du Père Éternel.

Rien de touchant comme ce noël et ce doux refrain qui montaient vers Dieu, du milieu de cette création sauvage, et qui s’en allaient ra-

LE GOLFE SAINT-LAURENT

conter à la mer et aux forêts, les commencements de la rédemption de l’homme. Nous étions devenus tout oreille, mais en se retournant, la brune fille nous avait aperçus. Malgré nos supplications, nous ne pûmes retirer de la belle laveuse que ces paroles du refrain :

Rien de plus, bergère Rien de plus.

Ce fut ainsi que se passa une des dernières journées de notre croisière. Nous l’employâmes à causer, à prendre des croquis, des notes, à pêcher de la truite, à herboriser ; et comme les heures s’écoulent vite ainsi, quand l’ordre d’embarquer arriva, il nous sembla qu’il n’était encore que le matin. Le soleil annonçait pourtant qu’une autre journée venait de faire faire à chacun de nous, un nouveau pas vers la tombe. Comme Auguste mourant, l’astre du jour avait voulu, ce soir-là. poser sur son front le plus beau de ses diadèmes. Il était fait de nuages, sur lesquels, s’étaient incrustées des pierreries, dont les feux auraient fait pâlir les diamants de G-olconde. Tout autour se croisaient les scintillements, les reflets de milliers de topazes, d’escarboucles. Ils se détachaient en relief, sur un fond d’or, plus pur que ne l’étaient les lingots de Montézuma. Lentement le vieux monarque s’éteignit ; et quand il eut laissé tomber sa tête royal dans la nuit, un long rideau tissé d’une pourpre, telle que n’en a jamais connue Sidon, fut tiré sur la nature en deuil. Des extrémités

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du pôle, les ténèbres accoururent en foule. Eli passant, elles étendaient leurs ailes sur le fleuve ; et commençant bientôt sa vigile nocturne, le phare de la Madeleine alluma sa lanterne. Toutes les deux minutes elle répandait sa lu» mière rouge et blanche sur les eaux noires du Saint-Laurent ; mais sitôt ces éclats disparus, l’ombre envahissait le large, et le flot n’était plus irradié que par les phosphorescences de notre sillage. Nous remontions vers le cap de Chastes.

Le voyage devenait rapide maintenant. La croisière tirait à sa fin. Une fois ce phare ravitaillé, nous avions l’ordre de nous rendre à Québec. Avant d’arriver au cap de Chastes — ainsi nommé par les premiers navigateurs du Saint-Laurent, en souvenir du commandeur Aymard de Chastes, qui avait obtenu du roi de France une commission pour fonder un établissement au Canada, et qui, — plus tard fut gouverneur à Dieppe — le Napoléon III devait passer devant le Mont-Louis et Sainte- Anne-des-Monts, joli village, sur lequel j’aurai l’occasion de revenir plus tard.

Ce fut un peu plus haut au Cap-à-la-Baleine — désigné dans la carte géographique de Dawson sous le nom de Cap-à-la-Balance, — que se termina brusquement le premier voyage d’exploration de Jacques-Cartier, “ Nous ne faisons autre chose qu’aller et venir selon le vent, écrivait ce marin, et tirâmes pour cette raison vers la terre pour tacher de gagner un cap vers le sud qui

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était le plus loin et le plus avancé en mer que nous puissions découvrir, mais étans proches de là, trouvâmes que c’étaient rochers, pierres et écueils.” La marée portait alors contre le vent et en voulant faire une manoeuvre, Jacques- Cartier eut la douleur de voir une de ses barques heurter un rocher, de sorte qu’il leur “ fallut tous sortir hors pour la marée.” Mais le découvreur Malouin savait surtout prendre une décision. On était rendu au samedi, le premier Août 1534. Il constata que la saison des grands vents d’est approchait. Il fallait agir de suite. Capitaines, mariniers et compagnons furent donc sommés à son bord ; et ce conseil décida de retourner en France (1).

(1) Jacques-Cartier relate ainsi ces faits dans son premier voyage :

“ La marée survint avec une telle impétuosité qu’il ne nous fut jamais possible de passer avec treize avirons entre la longueur d’un jet de. pierre, si bien qu’il nous fallut quitter les barques et y laisser partie de nos gens pour la garde, et marcher par terre quelque dix ou douze lieues, jusqu’à ce Cap où nous trouvâmes que cette terre commence à s’abaisser vers Sud-Ouest. Ce qu’ayans vû et étans retournés à nos barques, revînmes à nos navires qui étaient déjà à la voile, qui pensaient toujours pouvoir passer outre ; mais ils étaient avallés à cause du vent de plus de quatre lieues du lieu où nous les avions laissés, où étans arrivés limes assembler tous les capitaines, mariniers, maitres et compagnons pour avoir l’avis et conseil de ce qui était le plus expédient à faire. Mais après qu’un chacun eût parlé, l’on considéra que les grands vents d’Est commençaient à régnér et devenir violents, et que le flot était si grand que nous ne faisions plus que ravaller, et qu’il n’était possible pour lors de gagner autre chose ; même que les tempêtes commençaient à s’élever en cette saison en la Terre- Neuve, que nous étions de lointains païs, et ne savions les hasards et dangers du retour, et pour ce, qu’il était temps de se retirer.”

L’abbé Casgrain est aussi d’avis que le premier voyage de Jacques-Cartier au Canada, se termina au Gap-à-la-Baleine.

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Dans la vie je ne connais rien de plus attrayant que le voyage. Ce mot renferme tout ce qui convient à une nature puissante, virile. N’estce pas pour ce privilégié, pour le voyageur, que sont réservés les luttes, le danger, l’imprévu, les études attrayantes, les découvertes, les observations, tout ce qui constitue le véritable travail ? De ces choses, je parle en enthousiaste. J’y ai mordu. Dès que l’occasion se présente de courir par monts et par vaux, j’en profite. Au milieu des plaisirs que cache le voyage, je n’en connais pas de plus parfait que celui du retour. Lorsque ce mot circule à bord, les visages s’épanouissent. Pour le matelot, voyez-vous, le retour, c’est le moment où il embrasse Josette, où il porte ses économies à sa familier, boit un bon coup avec les amis. Pour l’officier, c’est l’heure du repos, de la promotion peut-être, des fêtes, des plaisirs à coup sûr. Pour le voyageur, c’est la veillée dans le cabinet de travail, auprès de la petite bibliothèque, où s’étalent des bouquins aimés, dorlotés comme des enfants. C’est le vieux fauteuil d’où l’on raconte gaiement ce que l’on a vu ; et où quelquefois on finit par s’assoupir, en rêvant au balancement de la vague, aux plaintes du vent de Nord-Est.

Certes, l’idée du retour ne causa pas autant de plaisir aux compagnons de Jacques-Cartier, que cela en fit au personnel du Napoléon III. Chacun était pressé d’arriver. A peine prîmesnous le temps de jeter un coup d’œil sur cette

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plage désolée du cap de Chastes, où — en 1813 — le premier régiment d’infanterie royale anglaise vint faire naufrage. Nos cœurs étaient ailleurs. Notre pensée courait bien au-delà de ce lieu que Champlain décrit comme “ étant assez haut, fait en forme de pain de sucre et fort écore.” Pour ma part, j’allais goûter de nouveau les joies pures du foyer. Je revenais conter à mes vieux parents les choses que j’avais apprises en route. La famille se groupait alors autour de moi ; et l’imagination courant au-devant de tous ces plaisirs, je voyais déjà mes récits en butte aux douces plaisanteries de ma sœur, cette blonde et sainte Alice que la mort est venue m’enlever depuis. Pendant ce rêve charmant le steamer remontait le fleuve à grande vitesse. Son passage était télégraphié le long de la côte ; et quand, après avoir prolongé le roc de Québec, nous vîmes jeter notre passerelle sur le quai de la Reine, je trouvai là mon père, ma sœur Augusta, mes frères Napoléon, Henri qui m’attendaient avec impatience.

Eux aussi s’en sont allés sous les cyprès !

En cinq ans ma destinée a été d’être frappé aux sources de la vie, et j’ai collé mes lèvres sur les couvercles de huit tombeaux !

Seigneur quand donc pourrai-je,

Sous le linceul de neige,

Prendre la place où l’on dort ?

Au milieu de ces deuils, le travail, grand consolateur et frère de la prière, est venu me

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visiter. J’ai refait avec Jacques-Cartier, avec Cliamplain, avec les premiers pionniers de ma race, au Canada, l’itinéraire parcouru par le Napoléon III.

Ces retours vers le passé, m’ont fait comprendre cette pensée d’Alfred de Vigny : le beau moment d’un ouvrage est celui où on l’écrit.

Que de douces distractions, que de journées d’indépendance ne dois-je pas à ces obères études ?

Un matin, je me livrais avec une nouvelle ardeur au travail, lorsque la porte de mon cabinet s’ouvrit : c’était Agénor G-ravel.

—Enfoui dans ton fromage de Hollande, tu ne sais guère ce qui se passe, me dit-il. La débâcle se fait. La glace du lac Saint-Pierre passe devant Québec. Elle enlève des quais entiers, fait sombrer tout sur son passage, et vient de couler dix-sept steamers, entr’autres le Napoléon III.

D’un bond nous fûmes dans la petite rue de Cbamplain, et de là sur le lieu du désastre.

Il n’y avait rien d’exagéré dans cette sinistre nouvelle. Partout on ne voyait que débris, que désolation.

Le Napoléon III avait coulé par l’avant.

A dix pieds du quai, son couronnement appuyé disaient les uns, sur un bloc de glace, les autres sur une épave sous-marine, sortait seul bors du fleuve. Le lieutenant LeBlanc s’y promenait, tout comme aux jours où il était de quart.

LE GOLEE SAINT-LAURENT

— Vous voyez, messieurs, que je n’abandonne pas mes amis dans la détresse, nous dit-il, d’un ton qui était loin d’être gai.

Il ne faut pas se décourager pour une débâcle, mon vieux LeBlanc, répondit Agénor Gravel. Tout n’est pas perdu. La science possède assez de moyens pour renflouer le Napoléon III. Si Dieu nous prête vie, quelque chose me dit que nous n’avons pas encore fait notre dernier voyage à son bord. Cette année le ministère de la marine me charge d’une mission archéologique pour la Baie-des-Châteaux : et je tiens à aller au Labrador avec vous.

— Va pour le Grand Nord ! répondit mélancoliquement LeBlanc. Si on me le commande, j’irai tout de même sans le Napoléon III. C’est mon métier d’obéir. Mais voyez-vous, je l’aime ce navire là ; je lui ai donné les belles années de ma vie, et çà me causerait de la peine de faire le voyage sur un autre.

— Eh bien ! rendez-vous est pris, ici, pour le Grand-Nord, dîmes-nous au lieutenant, en prenant congé.

— Au Grand-Nord, messieurs, et sur le Napoléon III ! répondit LeBlanc, en touchant sa casquette de la main, et en continuant son quart sur l’épave du navire sombré.

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