‹ La gastronomie; poemeChapitre 23 sur 33 · ÉPITRE · texte numérisé non relu

ÉPITRE

POÏilTIQUE ET GALANTE

A EUPIÏROSINE DE V***,

Écrite en 179', et imprimée en 1795, dans la journal de Lyo?i.

V otrs voulez, aimable Euphroàne Que , malgré la foi des serments^ J'entretienne encore ma cousine De vers amoureux et galants.

C'est rappeler à ma pensée Des moments bien chers à mon cœur.

Ma muse, à vous plaire empressée , Chantait l'amour et le bonheur. Que i'étais content de moi-même î

Que vous me trouviez de talents!

Tous mes refrains étaient charmants ;

Ils disaient toujours : Je vous aime

Qu'ajouterai- je cependant

Dans ces jours de trouble et d'orage ?

Hélas ! il n'est plus ce bel âge

Où l'on pouvait paisiblement Aux beaux arts destiner sa vie; Où les grâces, la volupté, S*^^iriaient aux fruits du génie ; Où la tlivine poésie

Se consacrait à la beauté

Il est vrai qu'il nous reste encore Un grand nombre de beaux esprits Qui sont bien sûrs , dans leurs écrits, Que la France touche à l'aurore De jours infiniment sereins.

Il est yrai qu'en cette occurrence -,

jrS POESIES

Nos chers frères les jacobins,

Les plus éclairés des humains,

ISTous éclairent à toute outrance ,

Nous égorgent en conscience,

Et, dégoûtés de tous les biens,

Nous ont pillés par complaisance :

Mais enfin ils nous ont promis

De disséminer leurs lumières,

Et d'envoyer de leurs amis

Jusque dans les deux hémisphères

Pour proclamer ces mots chéris :

Guerre aux châteaux! paix aux chaumières l

Attendu que , dans ces dernières,

Le pillage serait sans prix.

Partant, vous pouvez, Euphrosine, Compter sur un siècle charmant :

Les goujats vont incessamment

Faire des vers comme Racine, Et de la prose à l'avenant.

L.es décroteurs ont bien la mine De devenir tout brusquement Astronomes en décrotant.

Bientôt les valets d'écurie Et les filles de cabaret.

Enfoncés dans un cabinet, Apprendront la géométrie :

Les Français, sans distinctions, Loin des habitudes communes.

Tous transformés en Cicérons, Feront abattre leurs maisons Pour s'établir d.ms des tribunes ; Et là, bavardant savamment, Sans culottes et sans cuisine , Mourront de faim éloquemmenÊ En discutant sur la famine.

i8o POESIES

Ce n'est pas tout ; car l'unÎTers Tout rempli <le jacobinières , Dans ses plus sauvaj^es déserts , N'aura que des amis, des frères :

Les Samoëdes, les Lapons, Les Cafres et les Patagons, Les Arabes et les corsaires, Toujours libres , toujours égaux, Auront des clubs et des bourreaux ; Composeront dans leurs tanières Des madrigaux contre les rois , Des almanachs comme d'Herbois , Et des rapports comme Barrères.

Remarquez que , dans les beaux plans De l'esprit qui nous illumine , Il faut toujours qu'on assassine; Et, qu'attendu quelques tyrans,

FUGITIVES. i8i

Qu'il est fort prudent de détruire.

Il faudra , pendant cinquante ans y

Nous égorger pour nous instruire.

Nous devons convenir aussi,

A la louange de nos frères ,

Que pour nous égorger ainsi ,

Ils donnent des raisons bien claires :

C'est toujours de l'humanité

Et de la raison qu'on excipe ;

Et du moins il est constaté

Qu'ils nous font mourir par principe.

Il est démontré clairement

Qu'il faut que l'homme tue et pille ;

Qu'on peut sans inconvénient

Assommer toute sa famille ,

En citant Brutus seulement.

Ainsi, tandis que la machine,

Tendrement dite guillotine,

i82 POÉSIES

Coupe géométriquement.

D'une manière très-humaine,

Dix mille têtes par semaine ,

On a la consolation

De voir que notre nation

Sait au moins l'histoire romaine.

Or, vous saurez que nous avons Les héros de Rome et d'Athènes , Les Grecs et Romains pour patrons.

Kos bandits et nos polissons , Honteux de leurs noms de baptêmes , Viennent , pour plus d'égalité , De se constituer eux-mêmes En héros de l'antiquité.

La France , à cette heure , fourmille De ces demi-dieux familiers :

En ce moment Gracchus m'habille;

FCGFTIVES. i83

Et Scëvola fait mes souliers.

Toutes les vertus politiques fiont mises à l'ordre du jour.

Les mœurs, soutiens des républiques, En France ont choisi leur séjour.

Ces admirables patriotes Nous conseillent conséquerament , Pour en agir plus décemment, De ne plus porter de culottes ; De mettre en réquisition Les femmes qu'on trouve gentilles , Et de peupler la nation En violant les jeunes iilles.

Mais ce qu'ils ont conçu de mieux.

Dans leur incroyable science, C'est d'avoir supprimé les dieux ^ Et ruiné toute croyance.

Naguère certain ddputé * A dévoilé tout le mystère :

« Messieurs, dit-il, la chose est claire, « Il n'est point de divinité ; « Ce dieu, dont toute la nature « accuse la réalité f « N'est qu'un fantôme , je vous jure ; « Par les sots il fut inventé , « Ou, si l'on veut, par l'imposture..,. « S'il venait à se confirmer « Qu'il existe ce dieu sublime f « Alors il faut qu'on le supprime :

«Nous sommes faits pour supprimer } tt Supprini r e t nc'tre maxime; a Et le peuple étant souverain, « Libre par sa nature même, « Ne reconnaît d'Étre-Suprême

* Jacob Dupont.

« Que celui qu'il nomme au scrutin. »

Au lieu donc des vaines pratiques De nos catholiques romains , Au lieu de ces antiques saints Dont nous honorions les reliques, Ils en ont créé de tout frais , Objets de nos brillantes fêtes :

Nous avons des saints coupe-tctes.

Et des anges coupe- jarrets.

Marat , Cliàlier, sont dans un temple , Pour nous avoir donné l'exemple Des plus admirables forfaits.

Des bouchers leur servent de prêtre, Et, le culte étant libre encor, On sait pourtant qu'ils doivent être Adorés , sous peine de mort.

Robespierre est le plus terrible :

De sa nature incorruptible ,

f86 POESIES

On le respecte en frissonnant;

Il est le roi des cimetières :

Il épure divinement

La république et ses confrères ;

Le tout en les guillotinant.

On assure qu'à l'heure même

Ce grand homme, toujours prudent ,

Organise un Erre-Suprèuie ,

Mais pour les sots uniquement ;

Car dans un siècle de lumières ^

Et pour nous autres gens d'esprit,

On sait bien , entre nous soit dit ,

Ce que l'on croit sur ces matières.

Il s'occupe décidément

A nous rendre l'àme immortelle \

Et pour notre soulagement ,

Il nous dégage humainement

De l'enveloppe corporelle

Qui nuit à notre avaneement

Dans la région éternelle

Je dois me taire cependant, Car la liberté me défend De parler, encor plus d'écrire; Euphrosine , oserez-vous lire Ce petit discours innocent ?

Vous ne le lirez qu'en tremblant , La terreur étant décrétée Au nombre des dieux enfantins Qui de la France épouvantée Conduisent les tristes destins , Je sais bien qu'il faut qu'en respecte La machine de Guillotin; Je le sais , vous êtes suspecte ; Vous tremblez d'être un beau matin Réunie aux tristes victimes Qui, coupables des mêmes crimes.

Emplissent des cachots affreux...,.

Ah ! soyons suspects tous les deux ; Soyons, puisqu'il est nécessaire, Assassinés pour notre bien ; Car c'est ainsi qu'on régénère Un j)euple qui ne valait rien , Et qui devient , par ce moyen , Le plus grand peuple de la terre»

Page 1