Voir sur ce sujet Éducation et hérédité
Les observateurs reconnaissent que ce qui se développe avant tout chez les animaux, c^est la perception de Tespace. Le degré de cette perception est en rapport avec les mouvements que ranimai doit exécuter pour satisfaire ses appétits, et il est probable que ce sont ces mouvements mêmes, accomplis en tous les sens, qui fournissent la représentation de Tespacc. Au contraire, les observateurs confirment le fait que les animaux, même les plus voisins de l^homme, ont une perception très confuse des relations de temps et de tout ce qui s\ rapporte. Les animaux n'ont en effet besoin que des sens et de l'imagination spontanée pour se diriger dans l'espace, aller et venir, boire, manger, etc. La mémoire des animaux est toute spatiale : ce sont des images visuelles, tactiles, olfactives, etc., qui se réveillent et s'associent automatiquement; il y a bien classification des objets dans Tespace, mais rien n'indique une vraie classification dans le temps, puisque l'animal agit avec le passé comme présent. L'instinct même, qui semble tourné vers l'avenir, est un ensemble d'appétitions devenues automatiques, où le temps agit sous forme d'espace sans que l'animal dégage bien le futur du présent. En un mot ranimai est tout aux images. L'adaptation
à un avenir conçu comme tel, et en vertu de cette conception môme, est un caractère de l'homme.
Si, môme chez l'homme et surtout chez Tenfant, l'idée du temps demeure très obscure comparativement à celle de l'espace, c'est là une conséquence naturelle de l'ordre d'évolution qui a développé le sens de l'espace avant celui du temps. Nous imaginons facilement l'espace ; nous en avons une vraie vision intérieure, une intuition. Essayez de vous représenter le temps, comme tel; vous n'y parviendrez qu'en vous représentant des espaces. Vous serez obligé d'a%?ierles phénomènes successifs; de mettre Tun sur un point de la ligne, Tautre sur un second point. En un mot, vous évoquerez une file d'images spatiales pour vous représenter le temps.
Il est donc contraire aux vraies lois do l'évolution de vouloir, comme Spencer, construire l'espace avec le temps, quand c'est au contraire avec Tespace que nous arrivons à nous représenter le temps. La représentation des événements dans leur ordre temporel, nous venons de le voir, est une acquisition plus tardive que la représentation des objets dans leur ordre spatial. La raison en est : 1** que Tordre spatial est lié
aux perceptions mômes, aux présentations^ tandis que Tordre temporel est lié à l^imagination reproductive, à la représentation.
2"" Non seulement le temps est lié à des représentations 5 — phénomènes ultérieurs , — mais encore il ne peut ôtre perçu que si les représentations sont reconnues comme représentations, non comme sensations immédiates.
Il faut donc Vaperception de la représentation d'une présentation. Au contraire, l'étendue et ses parties plus ou moins distinctes, mais certainement étalées devant les yeux, se laisse percevoir en un seul moment par un grand nombre de sensations actuelles ayant des différences spécifiques (signes locaux). Pour percevoir l'étendue, Tenfant et l'animal n'ont qu'à ouvrir les yeux : c'est un spectacle actuel et intense, tandis que pour le temps, c'est un « songe effacé » .
Les enfants atteignent même des idées très élevées sur la position des objets dans l'espace, sur les relations de près et loin^ de dedans et de dehors, etc., bien avant d'avoir des idées définies sur la succession et la durée des événements. James Sully parle d'un enfant de trois ans et demi qui avait une connaissance très précise des situations relatives de diverses localités visitées dans ses promenades , mais
qui brouillait tous les temps , n'avait aucune représentation définie répondant aux termes n cette semaine)) ou « la semaine dernière)} , et pour qui même hier était un passé absolument indéterminé , indiscernable de toute autre époque. James Sully, qui fait cette observation, s'imagine pourtant encore, avec presque toute l'école associationniste et évolutionniste de l'Angleterre, que nous acquérons l'idée d'espace par le moyen de l'idée du temps. Nous croyons, pour notre part, avec plusieurs psychologues allemands, tels que Hering et Stumpf, avec MM. William James et Ward, avec M. Alfred Fouillée, que c'est là une illusion de l'analyse psychologique, qui confond ses procédés de décomposition d'idées avec les procédés spontanés et synthétiques de l'enfant ou de l'animal*.
Spencer suppose que les aveugles-nés n'ont conscience de l'espace « que sous la forme de termes successivement présentés qui accompagnent le mouvement. » A part « quelques menues perceptions de coexistences » , dues à des impressions simultanées, c'est « dans le nom-
1. Sur ce point, M. Morselli, dans ses études psychologiques sur la perception du temps et de l'espace (Rivista di Filosofia scientifica, 1886) nous donne raison, et se range aux conclusions de notre étude sur le temps, publiée d'abord dans la Revue philosophique.
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bre, Tordre et le temps » que l'aveugle pense se mouvoir, et non, comme nous, dans retendue *.Riehl admet aussi que l'espace est un caractère appartenant exclusivement aux sensations visuelles. Cette doctrine nous paraît tout à fait imaginaire, et nous ne croyons pas à cette antériorité de Tordre du temps sur celui de Tespace. D'abord^ comment se représenter V ordre j sinon d'une manière figura-tive qui est toujours plus ou moins spatiale ? L'aveugle-né se représente la sensation de sa main prenant le morceau de pain et en ayant le contact, puis le contact du morceau de pain avec sa bouche, puis le contact de la bouchée traversant l'œsophage. Ce sont là des représentations d'espace tactile, et non pas seulement de temps tactile, car il y a là des contacts localisés en divers points de l'organisme. L'aveugle connaît aussi bien que nous la place de sa main droite, celle de sa main gauche, celle de sa bouche, celle de son gosier, etc. Il n'a pas besoin de les voir; il fait mieux que voir, il sent et touche. Nous pensons donc, avec les psychologues cités plus haut, que toutes nos sensations, internes et externes, ont une forme d'extension plus ou moins