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autres pour former des cristaux, elles s’approchent et s'unissent confusément sans aucun ordre, dans la précipitation avec laquelle les parties aqueuses les abandonnent.
« 3° Par une évaporation lente et continue. Lorsqu'on expose les dissolutions à l’air et principalement au soleil, les parties aqueuses se dissipent lentement, les salines ont le temps de s’ajuster et de trouver pour ainsi dire les surfaces par lesquelles elles peuvent s'unir les unes aux autres pour former des cristaux. Le sel marin cristallise mieux de cette manière que de toute autre.
« 4 Si on laisse refroidir une dissolution chaude et bien chargée de quelque sel ; pour lors les parties ne perdent que peu à peu le mouvement que la chaleur leur a communiqué. Les parties salines en font de même et venant à se rencontrer elles s'unissent : maïs tant que les parties du liquide ont quelque prise sur elles, et qu’elles trouvent quelque endroit pour les heurter (en supposant qu'elles ont toujours assez de mouvement à proportion de la quantité des sels et de la masse de leurs molécules), elles ont toujours la force de se séparer les unes des autres jusqu'à ce qu'elles se soient rencontrées par les surfaces qui ôtent aux parties du liquide les moyens de se désunir, et c'est de cette manière que se forment les cristaux qui sont différents suivant les différents sels. »
Petit ne peut songer à décrire chacune des arborescences de forme bizarre et singulière qu’il a obtenues en faisant varier la forme des cristallisoirs par ce dernier procédé; une telle énumération serait longue, fastidieuse, peu intéressante et fatiguerait les lecteurs ; il préfère indiquer rapidement les caractères de la cristallisation qui sont constants dans chaque sel défini.
C'est ainsi qu'il nous dit que les cristaux de sel marin sont cubiques, que ceux du vitriol sont rhomboïdes, que ceux de l’alun sont octaèdres et que ceux du salpêtre sont des prismes à six faces terminés par des pyramides à six faces plus ou moins régulières.
Mais il n'établit aucun lien entre ses observations mor-
phologiques et sa théorie générale de la cristallisation : il se contente d'exposer cette dernière sans se soucier de rechercher si les lois de la formation des cristaux salins n'impose pas à ces derniers une structure déterminée.
Le comte de Marsili(1)qui a su employer tous les loisirs de sa vie aventureuse pour travailler à son « histoire physique de la mer » ne dit que quelques mots rapides sur la cristallisation du sel marin qui reste en dépôt dans l'alambic après la distillation de l’eau qui le contenait ; « la figure naturelle du sel, dit-il, est proprement laminaire, car dans les évaporations les plus réglées de l'eau,
- on voit que leurs premiers principes et leur plus grande consistance sont par lames... Il m'est arrivé plusieurs fois de trouver dans le fond de l’alambic plusieurs cônes de sel d’une figure accidentelle causée par les surfaces de la même figure du verre ; et bien que le tout fût conique, pourtant, à le bien examiner, ce n’étaient que des lames coagulées en cette forme par accident ».
Marsili n'a pas l'esprit systématique, et l'explication théorique de la solubilité des sels, comme de leur cristallisation ne le préoccupe pas ; c’est uniquement l’observation qui le guide ; c’est elle qui l'amène à affirmer la structure lamellaire du sel marin. Par cette opinion que Bourguet peu d’années après porta à son plus haut degré de perfection et généralisa à tous les cristaux, il mérite d’être mentionné ici. Les Lettres philosophiques en effet qui reflètent très nettement le passage de l'opinion scientifique du cartésianisme au newtonisme, doivent peut-être autant aux travailleurs consciencieux, qui, comme Marsili, virent que les cristaux sont formés d'une superposition de lames empilées, qu'aux physiciens tels que Lémery qui imaginèrent une théorie cinétique des solutions.
4. L'œuvre de Bourguet que nous avons rencontrée dans chacun des domaines sur lesquels la cristallographie
naissante a tenté de se frayer une route, ne peut s'analyser dans son ensemble si l’on s'obstine à la considérer comme isolée ; elle ne se suffit pas à elle-même et ne prétend pas être définitive et complète ; elle ne vise pas à la perfection immédiate et peut subir des retouches qui la rendent conforme aux faits observés sans l’altérer dans ses grandes lignes. Par ces caractères, elle s'éloigne de la méthode cartésienne qui produisit des théories physiques ou chimiques, rigoureusement logiques comme celles de Lémery, théories explicatives qui toutefois ne servent pas de guide et ne permettent de prévoir que le connu. Les Lettres philosophiques gardent pourtant un des aspects scientifiques que nous avons signalé dans la période précédente et que nous retrouvons plus ou moins marqués et apparents dans tous les ouvrages cristallographiques du xvin* siècle ; elles veulent donner une vue d'ensemble de l'univers et n'oublient jamais que le point particulier qu’elles traitent n’est qu’une petite partie du grand Tout.
Quoi d'étonnant alors à ce que les lois générales du mouvement et la figure des molécules qui composent les cristaux soient seules invoquées pour expliquer le mécanisme de leur formation. « On pourrait réduire ces lois à la seule pesanteur qui est un effet immédiat de la construction systématique du monde. »
« Personne n'ignore que les sels se dissolvent dans l'eau commune et qu'il arrive la même chose aux minéraux et aux métaux quand on les met dans différents menstrues (1). Les particules de tous ces corps solides se séparent aisément, et leur pesanteur décroît en raison triplée de la diminution de leur diamètre à mesure que leur superficie ne décroît qu’en raison doublée, ce qui fait que ces menstrues soutiennent toutes ces particules et ne composent qu'une même masse liquide. Mais cet état n'est point permanent. Les molécules qui ne sauraient
1. Dans l’ancienne chimie le mot menstrue était synonyme de dissol-
vant; les premiers expérimentateurs pensèrent qu'il fallait un mois pour! qu'une disssolution soit complète. #
perdre entièrement leur figure se rallient peu à peu dans le fluide même, lorsque son mouvement se ralentit, ou qu'il s’en exhale une partie, et leur pesanteur augmente dans les mêmes proportions. Elle se précipitent alors en forme de poudre, ou elles se cristallisent et tombent ensuite au fond, ou s’attächent aux côtés du vase qui les contient. Le mouvement ayant été ainsi changé, fait que d’autres parties se lient encore et vont s'unir aux précédentes, et forment un simple sédiment ou plusieurs cristaux. Cela même arrive si l’on ajoute un nouveau liquide au précédent qui fait d'abord précipiter les molécules qui nageaient auparavant. »
Si l’on n’examine que superficiellement cette théorie, on la trouvera analogue à toutes celles que nous avons précédemment étudiées. Il faut la regarder de près pour s’apercevoir qu'elle contient non seulement une explication mécanique de la dissolution et de la cristallisation, mais tout un programme de recherches que les savants aborderont plus tard. Et d’abord, en affirmant que les cristaux pierreux et métalliques se forment de la même manière quoique avec d'autres matières que les cristaux. de laboratoire, Bourguet n'invite-t-il pas les futurs théoriciens de la terre à transporter telles quelles les idées: corpusculaires et chimiques de la science à l'explication de tous les phénomènes géologiques. — C’est le plan dont Lamétherie. ne s’écartera point. — Voici une remarque plus importante : Bourguet renonce définitivement à imaginer les périgrinations d’une molécule dissoute ; il n'examine que l’ensemble de ces petits corps et c’est à leur masse qu'il applique sa mécanique scientifique. La pesanteur, qui.n’est d’ailleurs que l'attraction dans le sentiment de Newton, lui permet d'établir une théorie cinétique des solutions avant que Bernouilli n’eût publié la théorie cinétique des gaz. Pendant de longues années encore, jusqu'à ce que les méthodes plus positives de Romé de l'Isle et d'Haüy écartèrent de la cristallographie les discussions théoriques inaccessibles à l’expérience, les
savants chercheront à préciser quel est le rôle de l’attraction newtonnienne dans la formation et le dépôt des solutions les plus diverses.
Ce n’est pas tout. « Les concrétions régulières ajoute Bourguet ne se formeraient jamais si les molécules dont elles sont composées n'avaient des figures déterminées. Les philosophes en conviennent bien, mais ils ne sont pas d’accord sur les figures originales, soit des sels, soit
- des cristaux ». Bourguet, persuadé que l’aspect d’un cristal n’est dû qu'à l’action de ses molécules « déterminées par leur figure et par l’action des fluides qui les environnent » entreprend de regarder de nouveau la plupart des sels dont on admire les belles cristallisations ; il les croit, comme le cristal de roche, formés de lames plates et superposées, dont la forme diffère suivant les propriétés chimiques de l’échantillon considéré : celles du vitriol sont rhomboïdes, celles du nitre sont des triangles équilatéraux, celles de l’alun sont pyramidales, celles du sel marin forment des cubes par leur superposition.
Mais si les lamelles composantes sont parfaitement déterminées et identiques dans un même corps, les édifices cristallins, au contraire, conserveront « des traces de la
‘liberté de Dieu » et différeront d'une manière sensible des solides réguliers connus des géomètres. De même les cristaux d’une espèce définie ne seront pas rigoureusement identiques et présenteront des irrégularités manifestes et irréductibles à la même loi ; par cette affirmation que bien d’autres répétèrent, Bourguet semble un précurseur de Buffon et de Lamétherie qui lui empruntèrent la théorie lamellaire des cristaux et refusèrent à la cristallographie une place parmi les sciences exactes. Comment se fait-il que ce sysième amena ses futurs adeptes à nier la loi de constance des angles dièdres découverte par Romé de l'Isle ? La question est un peu délicate. On ne peut la résoudre qu’en constatant que ceux qui ont adopté la théorie lamellaire visaient plutôt à connaître les loïs de formation et d’accroissement des cristaux
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qu'à décrire la morphologie actuelle d'échantillons isolés ; ils voulaient voir dans chaque pièce l’histoire des relations entre les différents milieux qui ont contribué à la former. Et la multitude variée des faits qu'ils furent obligés d'observer, les amenèrent à nier l'existence de constantes qu'un examen approfondi leur aurait dévoilées.
Si Bourguet et les physiciens philosophes, tentèrent de ramener les lois de la dissolution et de la cristallisation à l'attraction universelle des newtoniens, le célèbre chimiste Stahl (1) se défia des systèmes mathématiques et précis qui éloignent l'esprit de l'observation de la nature. «Personne n’ignore, dit-il, que les acides combinés avec différentes substances prennent en se cristallisant des figures différentes, et l’on a fait une infinité d'hypothèses pour expliquer comment de grands cristaux réguliers se formaient par l’assemblage de molécules imperceptibles ; ces recherches ne sont d'aucune utilité pour les vues chimiques ». I est plus profitable d’examiner les circonstances de la cristallisation que de fournir une théorie actuellement invérifiable et par conséquent inutile ; aussi Stahl se contente-t-il d’énumérer les procédés empiriques qui, bien employés, donnent de beaux et grands cristaux ; il faudra par exemple laisser refroidir doucement une solution saline, dont on aura chassé l’excès d’eau par l’évaporation à une douce -ehaleur ; et il y aura pour chaque sel des conditions de cristallisation préférables ; de même les formes obtenues varieront suivant les espèces chimiques quoique fixes pour la même espèce. Mais ces diversités de détail n’intéressent guère le chimiste qui ne fait qu’effleurer le sujet. « En général, avoue-t-il, à l’exception de la connaissance extérieure, la figure des sels ne m'a rien appris d'utile. C’est pourquoi je laisse à d’autres à faire des découvertes en ce genre ».
5. Rouelle qui cherchera quelques années après à faciliter les moyens de parvenir à la théorie de la cristallisation