Revue des idées (septembre 1904). Note de G. Bohn
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Or, s'il en est ainsi, ce sont les pattes du côté droit qui exécutent les mouvements les plus amples, puisqu'elles se trouvent sur le grand cercle du manège, tandis que celles du côté gauche décrivent un petit cercle, entre le premier et le centre. Voilà précisément ce que les partisans des tropismes n'ont pas vu : ils 36 sont trompés de côté : ^ Les pattes du côté aveugle (en l'espèce c'est le droit) n'effectueront pas des pas aussi grands que celles de l'autre côté et Tanimal tournera...,», a écrit G. Bohn^. Or, c'est exactement le contraire qui se produit et, par conséquent, dans le cas cité, l'action tonique semble se trouver du côté cil elle ne pourrait pas se produire d'api'ès la théorie même des tropismes !
A dire vrai, il n'y a ici, selon ilous, qu'un phénomène de fuite de la douleur, ou une manifestation.de la gêne occasionnée par la perte d'un œil. Des animaux placés à différents degrés de l'échelle animale (et l'homme lui-même dans certaines circonstances) décrivent des mouvements de manège analogues, généralement dirigés dans le sens opposé à celui de l'œil lésé ou seulement gêné. En plaçant des œillères d'un côté seulement de la tête d'un animal, on obtient des déviations ou des mouvements tournants. (Le fait est très caractérisé chez les échassiers, comme, par exemple, la Demoiselle de Numidie.)
« Des observations fort curieuses, écrit Bohn dans la Naissance de l'intelligence, ont été faites sur le Bombyx mori,,. V. L. Kellogg a fait Texpérience suivante : il sectionne l'antenne droite du mâle ; celui-ci se met à décrire des cercles de plus en plus étroits, en sens inverse des aiguilles d'une montre... » (De droite à gauche.) Or, d'après le système défendu par cet auteur, ce serait le côté gauche intact qui devrait être le plus stimulé, le plus actif et, par conséquent, celui
4. BulL de V Institut général psychologique (juin 1909), p. 449.
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exode, les Littorines de nos côtes vont vers la haute mer quand, de ce côté, on projette une ombre. Si Ton n'examinait que ce fait, on dirait qu'il dépend d'un tropisme négatif, mais si l'on se rappelle le mode d'existence de l'espèce, le phénomène s'éclaire ; et l'on comprend que les Littorines agissent ainsi parce qu'elles associent l'impression d'ombre à celles que leur causent les rochers littoraux, qui leur servent ordinairement d'abri. Quand elles vont vers l'ombre, du côté de la haute mer, c'est donc une erreur causée par une association d'impressions que l'animal n'est pas capable de rompre quand il le faudrait. De même les Pagures^ placés sur une surface courbe non perforée cherchent à faire pénétrer l'extrémité de leur abdomen dans un trou (qui n'existe pas), comme s'ils se trouvaient sur une coquille arrondie de mollusque ; les Dytiques et les Hydrophiles s'abattent sur des glaces, placées horizontalement parce qu'ils les prennent pour la surface brillante de l'eau ; il n'y a, dans ces différents cas, aucune espèce de tropisme.
Dans le laboratoire, les erreurs des animaux apparaissent d'une façon encore plus frappante. Quand l'expérimentateur s'empare d'un animal inférieur^ l'isole dans un tube à essai, puis projette des rayons lumineux sur le tube, si cet animal a l'habitude de vivre dans un lieu découvert, il ne manquera pas de se diriger vers la source lumineuse, même si cette source se trouve du côté opposé à l'extrémité ouverte. Si vous placez des chenilles de Porthesia dans un tube (célèbre expérience de Lœb), elles se laissent mourir de faim à l'extrémité fermée, tournée vers la source lumineuse; et cela tient à leur habitude de monter sur les hautes branches des arbres, c'est-à-dire sur les plus éclairées. Mais libres, elles ne subiraient pas ainsi l'effet de la lumière; elles ne resteraient pas à l'extrémité d'une branche dépouillée de ses feuilles; il faut tenir compte des perturbations introduites par
le dispositif lui-même.Ici, Terreur est, pour ainsi dire, imposée, le tube est un véritable piège lumineux ; le seul élément connu des chenilles est ici la lumière ; dans cet espace étroit, aux surfaces fortement courbées et glissantes, il leur est difficile de se retourner; ce serait pour elles un pénible changement d'équilibre : il est donc fatal qu'elles se dirigent vers la source lumineuse. Ce phénomène est déterminé par Fisoleraent du sujet et par une intégration trop forte des sensations. Mais faisons une autre expérience.
Si nous plaçons des chenilles de Porthesia^ dans un tube à essai dont une extrémité, tournée vers la source lumineuse, s'ouvre librement dans le fond d'une petite cloche en verre dont l'ouverture est, au contraire, tournée du côté opposé à la source lumineuse, nous pourrons constater que les chenilles, après avoir arpenté le tube dans la direction b a^ c'està-dire vers la lumière, se répandent dans la cloche, et finalement, en sortent en suivant une direction absolument contraire a, b. Or, rien n'a été changé dans l'état physiologique des chenilles. Elles n'ont pas mangé ; rien n'a été changé dans les excitations extérieures déterminant le prétendu tropisme ; enfin aucune excitation nouvelle n'a été ajoutée. Qu'est donc devenu le tropisme? 2
De même, si l'on place des chenilles de Porthesia dans un tube recourbé revenant sur lui-même, en fer à cheval, et dont les branches sont parallèles aux rayons lumineux, on peut voir ces larves parcourir l'appareil d'un bout à l'autre, et, par conséquent, présenter successivement leur pôle oral et leur pôle anal à Ip, source lumineuse.
Le dispositif imaginé par Bohn pour étudier les
1. Des chenilles nouvellement réveillées de leur sommeil hibernal.
2. Expérience du laboratoire de l'Institut de psychologie zoo- . logique.
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Littorines, est, comme le tube de Lœb, mais dans le sens négatif, un véritable piège : « Dans une cuvette de verre, j'ai placé des cailloux de façon à produire des déviations de trajectoires : parfois les Littorines ont passé à un millimètre d'un caillou* couvert d'ulves où la Littorine aurait trouvé un abri, de la fraîcheur, de la nourriture : le mollusque a continué son chemin comme s'il était attiré par une force fatale*... » Ici, les habitudes du mollusque sont changées ; il est, si l'on peut dire, <c dépaysé»). Ces animaux n'ont pas l'habitude de manger à la lumière, pourquoi improviseraient-ils, d'un seul coup, une conduite nouvelle? Mais si l'on prend des Littorines et si l'on a soin de les habituer peu à peu à se nourrir sous un éclairage de plus en plus intense, on finit par obtenir qu'elles mangent à découvert. Il n'y avait donc pas, chez elles, de tropisme, c'est-à-dire de modification du protoplasme donnant une direction; il n'y avait dans tout ceci que des habitudes que l'on peut détruire par d'autres habitudes.
Les erreurs expérimentales des biologistes de l'école de Lœb sont fort nombreuses ; et l'on cesse d'en être surpris quand on se reporte à leurs procédés au point de vue de la logique.
Gomment Bohn a-t-il cherché a constater le prétendu parallélisme de la direction de l'animal et de celle des lignes de force du champ énergétique? Il Va tout simplement supposé ! On pouvait s'attendre à ce que l'expérimentateur, en présence d'un tropisme, cherchât d'abord, au moyen d'appareils de physique, à déterminer la direction du champ de l'énergie extérieure et qu'ensuite il vérifiât le parallélisme de cette direction et de celle que prend l'animal ; mais ce n'est
.1. Caillou blanc : « Un caillou blanc... repousse les littorines. » Attractions et oscillations des animaux marins^ Bohn,
p. ao.
2, Lac. cit. y pi 96.
pas ainsi que l*auteur de la Naissance de V Intelligence a voulu procéder. « Il serait difficile, a-t-il écrit, de définir la direction du rayon lumineux dans un espace éclairé... » 11 convient donc d'y renoncer; mais TexpérinKîntatcur constate que les animaux en expérience « Kuivent des chemins parallèles... comme s'ils étaient sollicités ï)ar une force dirigée suivant une direction parfaitement déterminée ». Ce sera suffisant pour admettre que cette force existe et leur impose bien le chemin qu'ils suivent. Il faut citer le texte même de Bohn : « La notion de rayon lumineux sera soigneusement écartée. 11 lui sera substitué la notion de champ lumineux, celle de ligne de force lumineuse, notions d'ordre expérimental. La direction du champ lumineux sera celle de la résultante d^ action F, des muscles locomotetirs diverstmient excités par la lumière ; les lignes de force lurnineuse seront les trajectoires tracées par les animaux' dans ces conditions »*.
B. — Tropisme et Dressage. — Le dressage nous fournira dos arguments contre Lœb.
Ou peut, en elfet, démontrer expérimentalement (jue la notion de tropisme répond à des phénomènes d'association qu'il ne paraît nullement nécessaire de déba[)tiser. N'importe quelle manière de se diriger, chez n'importe quel animal, peut être modifiée par l'éducation. Dès lors, que devient l'action directe, le tropisme? Lœb lui-même, a déclaré que la faculté d'apprendre était la caractéristique du psychisme, il a opposé cette faculté au tropisme. Que deviendra donc ce dernier si nous montrons que le prétendu tropisme peut être entièrement modifié par l'éducation... qui n'a guère d'influence sur « la composition chimique du protoplasme »?
On a cru longtemps que les animaux inférieurs ne
1. Attractions et oscillations des animaux marins j p. G. Bohn, p. 25. (Institut général psychologique.)
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peuvent apprendre. C'est une erreur que nous combattons depuis plus de vingt ans. Le célèbre Bethe a cru qu'il était impossible d'instruire les Crustacés parce iju^après avoir arraché des proies à des Crabes et avoir maltraité ceux-ci avec la main à six reprises différentes, ils ne paraissaient pas redouter la main ! Bethe est certes un distingué physiologiste; mais il n'a aucune idée de ce qu'est le dressage. Pour modifier les habitudes d'un sujet, il faut beaucoup plus de temps et de jiatience; six épreuves ne peuvent avoir aucun effet. Un Chien qui a l'habitude de sauter dans le sens de sa marche, en décrivant une courbe plongeante, doit être jeté en l'air et retourné dans certaines conditions, sept cents ou huit cents fois, en moyenne, avant de pouvoir exécuter le saut périlleux en arrière. Il faut avoir autant de patience avec les animaux inférieurs ou plutôt il faut en avoir davantage.
Par une éducation appropriée et poursuivie pendant plusieurs générations, on peut faire voler, dans le jour, des Papillons de nuit; et s'il est vrai que la chaleur a une influence sur les muscles des papillons, elle est loin d'avoir toute l'importance que lui attribue Bachmetjew. Il n'est pas bien difficile non plus de faire voler, la nuit, des papillons diurnes; nous avons souvent obtenu ce résultat*.
Nous rappellerons à ce sujet nos recherches sur l'activité provoquée pendant le jour, chez les animaux nocturnes et il nous sera permis de parler ici de quelques mammifères, puisque Lœb admet l'existence des tropismes dans cette classe. Nous avons eu des Lémuriens qui, ne recevant leur nourriture que dans le jour et étant excités à se mouvoir avant le coucher du soleil, avaient fini par être plus tranquilles la nuit que le jour. Plusieurs Musangs noirs nous ont aussi donné, à ce point de vue, des résultats
1. Pour l'étude des prétendus tropismes chez les insectes consulter les travaux de Bohn.
fort nets, et nous avons en ce moment un Paradoxure qui, d'abord bruyant la nuit, dort maintenant à partir de 8 heures du soir, réservant toute son activité pour la journée. Il vient volontiers se promener au soleil; et, dans ce cas, ses iris sont si serrés qu'il est très difficile d'apercevoir la pupille sur la boule marron-clair de l'oeil.
C'est là une véritable transformation d'une habitude spécifique.
Il est aussi très démonstratif de créer artificiellement des « apparences » de tropismes : Nous possédons des pigeons habitués à voler vers une lampe parce qu'auprès d'une lampe allumée, ils ont souvent trouvé du grain ; nous possédons aussi des pigeons qui se dirigent vers l'ombre, parce qu'ils ont l'habitude d'y être en repos. Ce n'est donc pas ici la lumière, qui détermine une attraction ou une répulsion, une modification protoplasmique... il y a cependant apparence de tropisme.
Ce n'est jamais l'agent lumineux qui attire ou repousse ; c'est la pâture, la tranquillité ou le danger dont cet agent peut être le signe, qui attirent ou repoussent. Le renversement du signe obtenu par l'éducation en est une preuve. Par exemple, à l'état de nature, le crapaud semble fuir la lumière. Or, les observations de notre collègue Rougé établissent qu'en captivité, apprivoisé, le crapaud recherche la lumière. Il est donc probable qu'à l'état de nature il ne la fuit que pour chercher l'humidité et se dissimuler. Quand il est apprivoisé, il ne redoute pas la lumière, parce qu'il ne trouve datns les lieux qu'elle éclaire ni sécheresse ni ennemis. 11 y a bien là un fait psychologique et Ton exprimerait une idée fausse en disant que chez le crapaud, la lumière est inhibitrice, qu'il y a là un « phototropisme négatif » I
Je ne crois pas qu'il existe un seul être vivant duquel on puisse dire que la lumière agit sur lui
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directement, en l'attirant ou en le repoussant fatalement, quels qu'aient été son passé individuel, son éducation, son « dressage ». Si les rayons du soleil attirent en général Jes Dytiques à la surface de Veau^ on peut fort bien les dresser {en y consacrant beaucoup de patience) à venir j au contraire^ à la surface quand on recouvre leur aquarium d'un écran, et à fuir les rayons ardents du soleil. Il y a donc, ici, des associations d'impressions qui sans doute, restent bien indépendantes de la conscience; mais qui constituent une activité psychique propre à l'individu, un instinct qu'il n'y aurait, il nous semble, aucun avantage à appeler d'ijn nom nouveau.
En résumé, Lœb et Bohn ont donné un nom particulier à ce qui n'est, qu'une apparence. Le souci de n'appréhender que les réalités objectives a dévié chez eux de la façon la plus singulière ; et ils ont abouti, ne leur en déplaise, à une conception métaphysique de la nature, dans laquelle des entités comme la lumière, la chaleur, le poids jouent le plus grand rôle. Où il y avait des phénomènes d'instinct, ils ont vu une obéissance aux « agents » extérieurs et ce fut là ce qu'on appelle en logique une erreur de substitution^ car ils prêtent à des faits des attributs imaginaires.
Les prétendus tropismes auront été, répétons-le,
, les rayons N de la psychologie animale ; on a mis une
vingtaine d'années à s'apercevoir qu'ils n'existent pas.
§ 6. — Définitions de la « sensibilité différentielle » données en Amérique et en France.
A. Point de vue de Loeb. — En psycho-physique, on se sert des mots « sensibilité différentielle » quand, au cours d'une expérience, le sujet humain a perçu une augmentation de sensation, correspondant à une augmentation de l'excitation périphérique.
Transportant cette notion dans la psychologie zoologique, Lœb dit qu'il y a sensibilité différentielle dans deux cas qui semblent assez différents ; mais qui, d'après lui, se présentent fréquemment ensemble : 1° Quand un brusque changement d'éclairage détermine une nouvelle réaction chez un animal (c'est la sensibilité aux contrastes brusques) ; 2° Quand un animal recherche, indépendamment de la direction de l'excitant, le point le moins éclairé*.
Tout le monde a observé, au bord de la mer, que les Balanes qui garnissent les rochers se referment brusquement, quand on passe la main au-dessus d'eux; c'est là, au sens de Lœb, un phénomène de sensibilité différentielle : « Il y a, dit-il, des animaux qui réagissent à des variations brusques de l'intensité de la lumière par un mouvement ou par un arrêt de leur mouvement. Si la Méduse 4ont nous avons déjà parlé [ï*olyorchis) repose immobile sur le fond du vase, on provoquera des mouvements de natation toutes les fois qu'on diminuera brusquement l'intensité de la lumière... Si on interpose la main entre un aquarium contenant des Serpula uncinata et la source lumineuse, les vers rentrent dans leur tube avec la vitesse d'une flèche... Chez un grand nombre de formes, cette sensibilité différentielle se manifeste en ce qu'une augmentation brusque de l'intensité de la lumière les fait entrer en mouvement, tandis qu'une diminution brusque les arrête ou les endort. Les animaux qui sont dans ce cas se rassemblent généralement aux endroits où l'intensité lumineuse est minimum (par rapport au reste du milieu). Les endroits auxquels se rassemblent des animaux donnés sont caractéristiques du type auquel ils appartiennent. Dans un vase transparent, éclairé latéralement, des animaux positivement héliotropiques se rassemble-