CHAPITRE II
§ 1. — Les animanz s'approchent et s'éloignent de lieux et d'objets déterminés. — Expériences de dressage.
Quand il s'agit d'apprendre à un animal des mouyeinents de fuite ou d'approche de certains objets ou de certains points d'un manège, le dresseur déternaine chez son élève une impression affective d^namôigène, aussitôt après lui avoir montré ces objets ou aussitôt après le passage du sujet à ces endroits déterminés. Peu à peu la vue des objets, ou les sensations de passage dans les endroits déterm^inés, s'associent à la sensation affective dynamogène et deviennent ellesmêmes dynamogènes; elles suffisent dès lors^ à ellesseules, pour déterminer la fuite ou rapproche en dehors, bien entendu, de tout raisonnement.
C'est ainsi que la sensation douloureuse et dynamogène d'un coup de fouet fera fuir un cheyal ; et que, plus tard, la seule vue du fouet ooa d'un geste rappelant l'acte de frapper suffira pour déterminer la faite ; de même la seule vue d'une carotte, puis le simplegeste d'offrir quelque chose, de présenter la main ouverte et dans laquelle il n'y a rien^ suffira pour attirer le cheval.
Ces mouvements de fuite ou d'approche peuvent être compliqués à l'infini. Or, les voltes, les arrêts, les reculers, les détours savants d'un cheval dressé, tournant autour de piliers, enlaçant des colonnes fleu-
ries, etc... sont des habitudes absolument comparables aux détours d'une bête chassée (m à ceux d'uoe bête qui chasse. Pour échapper au fouet préseoté d'une certaine façon, le dresseur ayant telle position dans la piste, le cheval a pris l'habitude de faire tel ou tel virage ; de même, pour échapper à un chien^ im lièvre fait des crochets»,, poursuivi par une meute, un cerf se rembuche, etc...
Les comparaisons à faire seraient, ici, innombrables; et la remarque générale qui s'impose est que tous ces mouvements d'approche ou de fuite s'expliquent par le seul mécanisme de la récurrence : ce serait braver la loi (^économie que d'y voir des manifestations intellectuelles.
Je dois, à ce propos, mettre les psychologues en garde contre ce que les a mémoires « publiés depuis une dizaine d'années par certains dompteurs ont de romanesque. Leurs ouvrages sont empreints d'un idéalisme notoire. La préoccupation très explicable de ne pas déplaire au grand public, qui « aime » les animaux, les empêche de livrer la vérité nue. Quelquesuns, pourtant, ont eu plus de franchise.
La peur est toujours employée dans tous les exercices des grands carnassiers ; mais il est bien entendu qu'il ne faut pas la pousser jusqu'à une espèce de folie qui pourrait fort bien amener le fauve à se précipiter sur le belluaire. On demandait à Bidel son secret ; il répondit : « J'entre dans les cages avec une trique et un pistolet; je tape dans le tas, je tire des coups de feu et je crie plus fort que mes lions! » C'est ainsi qu'il s'y prenait, ni plus ni moins !
La méthode de Hagenbeck diffère de celle de Bidel en ce que les dompteurs de Hambourg*, tout en ma-
1. M. Sokolowsky, assistant de zoologie au parc de M. Hagenbeck, a bien voulu nous fournir un rapport détaillé sur les procédés des dresseurs employés par le grand marchand d'animaux ; nous lui adressons à ce sujet tous nos remerciements.
tant sérieusement les fauves afin de leur inspirer la. crainte indispensable du maître et en les habituant à reculer devant Tépieu ou le fouet, commencent, quand il s'agit d'obtenir des exercices, par épuiser tous les moyens ayant rapport à la gourmandise pour attirer les bêtes sur des piédestaux, des balançoires, etc.. où des morceaux de viande ont été placés à Tavance. Ils cherchent, en un mot, à créer des associations d'impressions reliées à des actes de nutrition ; mais la peur intervient également. Grâce à ces procédés fondamentaux, on obtient des exercices beaucoup plus compliqués que par les anciens moyens.
On nous a quelquefois objecté que les exercices des grands carnassiers ne semblent pas avoir cette régularité absolue qu'offrent les instincts proprement dits; mais ce n'est là qu'une illusion. Evidemment, tout « domptage » a ses aléas ; et il faut tenir compte du temps infiniment court employé au dressage des animaux par rapport à la lenteur de l'établissement des instincts réalisés à l'école de la nature; mais la part de l'imprévu, dans une représentation de cirque ou de ménagerie, n'a pas du tout l'importance que le public lui prête. Les prétendues péripéties d'une poursuite, qui, dans un « numéro », donnent l'impression d'une lutte engagée, d'un sport dramatique sont toujours rigoureusement les mêmes au cours de chaque représentation ; voilà ce que le public ne comprend pas. (Heureusement pour les dompteurs !) Le public ne s'imagine pas qu'il voit jouer une pièce où le nombre des pas de l'homme, ses moindres attitudes, toutes les évolutions des bêtes et souvent jusqu'à chaque rugissement se reproduisent rigoureusement à chaque séance. A chaque position du dompteur correspond une position de la bête ; les mouvements qu'elle a faits, lors des premières répétitions, restent souvent accompagnés d'attitudes de révolte parce que le dompteur.
sachant qu'elles impressionnent le public, n'a rien fait pour les éliminer.
C'est bien d'après des influences extérieures qui ne sont pas essentiellement différentes de celles employées par le dompteur que se règlent les fuites et les « approches» dans la vie libre des animaux. A l'endroit où la bête a trouvé une proie, elle saura revenir; de l'endroit où elle a trouvé un ennemi elle saura s'écarter ; en un mot, les sensations représentatives qui ont précédé les sensations affectives, déterminant attraction ou répulsion directes, ont une tendance à s'associer à ces dernières. Plus les mêmes excitations sont répétées et mieux elles sont associées et retenues. On comprend dès lors que, par le simple mécanisme de la récurrence des associations, les animaux vivant à l'état de nature peuvent, à certains signes, à certains bruits, à certaines odeurs reconnaître Tarrivée prochaine d'un ennemi et le fuir avant qu'il se soit montré.
Il n'y a donc pas, comme le suppose F.-G. Selous, une loi mystérieuse de la nature qui modérerait la multiplication des lions pour épargner le gibier dont ils vivent : « La multiplication des lions, écrivait ce distingué naturaliste, doit probablement être modérée par quelque loi de la nature, autrement ils seraient devenus si nombreux dans les parties peu habitées ou absolument inhabitées de l'Afrique, qu'ils auraient d'abord détruit tout le gibier dont ils faisaient leur proie et qu'ils n'auraient plus eu ensuite qu'à mourir de faim ou à se dévorer les uns les autres... »
Il en serait ainsi pour tous les carnivores, si herbivores (espèces faibles) et carnivores (espèces puissantes) étaient placés dans un enclos. Mais le territoire où vivent les animaux n'est pas circonscrit par des murailles ; et ce n'est pas la griffe et la gueule du lion qu'il faut mettre en opposition avec le pied fourchu d'une antilope, ses cornes peu redoutables pour un grand carnassier et sa mâchoire inoffensive ! C'est ici
rhisloire de l'équilibre des forces physiques et psychiciues des esp^ces; et cet équilibre ne s'établit pas par une lutte en champ clos, A la force du lion, éprouvée matériellement par Tantilope, celle-ci oppose ses longues courses, sa circonspection instinctive; un autre animal utilise dans le même cas sa faculté de grimper; un autre, celle de voler, etc. et toutes ces diverses facultés d'échapper au lion se développent en même temps que l'agilité et la ruse de ce dernier. La situation respective de chaque animal reste donc, somme toute, la même : il faut appliquer, ici, un axiome mathématique : la différence entre deux nombres reste constante quand chacun d'eux est augmenté d'une même quantité.
Ce qui, dans un territoire donné, peut détruire l'étiuilibre des forces animales, c'est un brusque changement dans les coniditions vitales... ou bien l'apparition du fusil...
11 ne sera pas inutile de relire, dans notre Eoramen psychologique des animaux^ le « journal » du dressage collectif de quelques oiseaux. On verra que, quand on ne leur demande que de prendre des habitudes simples, leurs instincts évoluent avec une rapidité relative assurément beaucoup plus grande qu'on ne le croit en général.
Au bout de quelques séances, en les menant par les ressorts des instincts primitifs, j'ai imposé à des pigeons des mouvements nouveaux; je ne leur ai permis de satisfaire leur faim que dans certaines conditions, et par la répétition, j'ai fini par leur inculquer l'habitude des mouvements qui leur avaient été nécessaires pour prendre leur nourriture.
J'ai aussi agi sur leur instinct de consettation en les chassant avec un fouet et en ne leur laissant de repos que quand ils se trouvaient à l'endroit où je prétendais les voir se poser.
Outre la faim et la peur, j'aurais pu utiliser Tins-
tinct de reproduction, mais il aurait fait double emploi avec la fainu On pourrait, par exemple, attirer toute une troupe de pigeons mâles d'un lieu à un autre, en plaçant dans le second une femelle. On arriverait ainsi à les (< routiner » aussi bien que par la faim.
N'est-ce pas ainsi que les instincts des* oiseaux ont dû se former en ce qui concerne leur habitat et les lieux où ils se nourrissent? La colonne sur laquelle vient se poser le pigeon poursuivi partout ailleurs, n'est-elle pas à comparer au rocher où la mouette a trouvé la paix, loin des attaques des autres animaux, à Tarbre que retrouve le passereau comme un refuge, à la pierre sous laquelle se glisse la scolopendre ou le cloporte ?
Les expériences de dressage, ou concernant d'autres modes de formation des habitudes, donnent des résultats positifs dans toutes les classes zoologiques. Notre opinion sur ce point diffère de celle de G. Bohn : « Il m'est arrive fréquemment, a-t-il écrit, de conserver pendant des mois, des mollusques, des vers, des polypes en aquarium, en maintenant invariablement la disposition des objets, sans que ces animaux aient pris des habitudes en rapport avec leur environnement ». C'est là, solon nous, une erreur tenant à ce qu'à vrai dire, Bohn n'a pas placé ses mollusques, vers et polypes dans des conditions propres au développement d'habitudes nouvelles.
Si l'on établit avec de petites collines de cendres une sorte de labyrinthe dans lequel on enferme un escargot, il apprend à en sortir de plus en plus rapidement. (Les escargots ne franchissent jamais la cendre.) Les vers de terre, arrosés à une heure déterminée^ prennent l'habitude de monter à la surface de la terre un peu avant cette heure-là. Les sangsues prennent l'habitude de se diriger de plus en plus sùremeut, à travers un petit labyrinthe, vers un vase rempli de sang. Les hydres auxquelles on donne à
manger à un endroit déterminé, y reviennent, si rien n'a été changé dans la disposition de l'aquarium où elles vivent.
Qu'il s'agisse d'espèces inférieures ou très élevées dans la série, les résultats expérimentaux sont les mêmes et révèlent des adaptations dans lesquelles interviennent constamment des associations de sensations par contiguïté et récurrence.
On peut dire, en résumé, que ce n'est pas l'intelli* gence qui dirige les animaux dans la généralité des cas, et qu'ils sont seulement en rapport par des complexes associatifs avec les objets qui les entourent.
§ 2. — Les changements de milieu et la loi de récurrence associative.
Nous devons signaler, à propos de la répartition des animaux, un effet des plus importants de la loi de récurrence. Non seulement en dehors de tout raisonnement, mais aussi en dehors de cette influence matérielle des espèces les unes sur les autres, dont a parlé Darwin, les animaux, par le seul fait de la récurrence des associations, ont une tendance à changer de milieu. Un animal marin, par exemple un mollusque, qui, originairement, restait sur le littoral à marée basse et se refermait, pour ainsi dire, sur lui-même pour ne s'épanouir de nouveau et se nourrir qu'à marée haute, peut « anticiper » par récurrence associative et se mettre en mouvement avant d'être recouvert par l'eau. Or, il continuera à anticiper tant qu'il ne se heurtera pas à l'impression douloureuse du nocif, c'est-à-dire tant que ses organes pourront fonctionner tout en étant dans des conditions nouvelles et en éprouvant d'abord une certaine gêne, compensée par certains avantages. Si ce mollusque se nourrit mieux, si les circonstances veulent qu'il trouve plus de nour-
riture en restant à découvert quand la mer se retire, il finira par s*adapter, et devancera de plus en plus le moment où la mer revient! Si bien qu'il en arrivera à abandonner complètement la vie pélagique et deviendra terrestre. De même, un animal diurne, qui sort le matin, finira par partir avant le jour, quand les signes précurseurs du lever du soleil se feront sentir, et, s'il lui est utile d'évoluer dans cette voie, il finira par sortir pendant la nuit. 11 y a donc, par suite de la récurrence des associations, une tendance à changer de milieu, et aussi à agir à des moments difi*érents de la journée.
Le cas de notre chien plongeur Emile, qui eut son heure de célébrité, et qui présentait une véritable adaptation physiologique et psychologique à la vie aquatique, est intéressant à ce point de vue. Ce chien plongeait au commandement ou de son propre mouvement, dans la mer^ jusqu'à 4 ou 5 mètres de profondeur, et était capable de rapporter un poisson presque à chaque plongée. Abandonné à lui-même, il aurait pu certainement vivre à la manière des loutres de mer; les doigts de ses pattes s'étaient écartés et présentaient des étalements de la peau semblables à des palmures de Foulque. Laissé libre pendant plusieurs mois, dans un port de mer, il partait vers la plage de plus en plus tôt, et restait de plus en plus longtemps dans l'eau : il y est parfois resté trois heures sans atterrir !
De telles adaptations réalisées avec tant de rapidité, font comprendre comment certains carnassiers terrestres ont pu se transformer en carnassiers aquatiques, revenant ainsi (tout en conservant leurs poumons) à l'élément dont tous les vertébrés terrestres sont sortis.
^ 3. — Etude expérimentale de l'interdépendance
des animaux.
Le droit de propriété territoriale est, chez la bête, celui du premier occupsjit, et va jusqu'aux limites matérielles que l'individu ou la collectivité peuvent défendre. Ce serait singulièrement idéaliser les choses que de voir ici des raisonnements, des idées de justice, de droit à la vie, etc. Des expériences pratiquées à l'Institut de physiologie zoologique ont permis d'établir une relation entre la force musculaire des animaux et les dimensions des territoires qu'ils possèdent, c'est-à-dire dans lesquels ils ne tolèrent pas de visites intéressées.
1° On a placé dans un vaste terrain clos des animaux de même espèce (rats), chaque mètre du sol étant, chaque jour, pourvu d'un même poids de nourriture et des mêmes éléments pouvant constituer des abris ; or, on a pu constater que chaque animal occupait et défendait contre toute incursion une surface dont la superficie était directement proportionnelle à sa force, mesurée au dynamomètre ;
2^ Les dimensions de cet enclos ayant été réduites progressivement, on a remarqué que les superficies des territoires occupés restaient entre elles dans les mêmes rapports;
3*^ Si on organise autrement l'expérience en créant des territoires plus ou moins riches en nourriture dans un même enclos, ce ne sont pas nécessairement les rats les plus forts qui occupent les meilleurs endroits. La première occupation semble fortuite; et, tant que la nourriture est suffisante, l'animal s'en tient à sa propriété et la défend ; il ne cherche pas à faire des conquêtes. Mais, dès que d'un côté de l'enclos la nourriture se fait trop rare, il y a des combats acharnés ;
4° La privation devient un très vif stimulant. Quand plusieurs rats tendent en même temps à effectuer des actes qui aboutiront à la satisfaction d'un même besoin, ils ne se battent pas, tant qu'ils ne sont pas amenés par la force des choses à se gêner mutuellement ; ils n'en tiennent à la lutte que quand, étant en présence de la nourriture, elle ^e trouve insuffisante pour eux tous. C'est ainsi qu'ils emploieront de concert le même tunnel pour parvenir à une réserve de grains, quittes à se battre' plus tard s'il le faut.
On peut même constater chez les rats de véritables associations temporaires ; ils se groupent pour se tenir chaud; ils travaillent ensemble à creuser la terre; mais ces associations ne vont jamais loin, précisément parce qu'ils sont extrêmement intelligents : ils comprennent quel intérêt personnel ils ont à se diviser dès le moment où leur réunion n'est plus qu'une cause de préjudice pour chacun. D'autres animaux, moins intelligents, resteraient unis, comme font les abeilles, qpii ne voient guère leur intérêt individuel et sont sacrifiées à l'espèce (nous ne disons pas se sacrifient à' l'espèce, comme l'ont écrit certains idéalistes).
Dans toutes les associations, l'on trouve, non pas un instinct particulier de sociabilité, mais un état social, un état d'association imposé par l'intérêt immédiat. Il n'y- a pas des animaux sociables et d'autres qui ne le sont pas : tous peuvent s'associer, mais tous ne le font pas, soit que les circonstances extérieures n'aient pas rendu utiles ces groupements, soit que l'intelligence les limite en éclairant l'individualisme, et les réduise à des rapprochements momentanés.
W.-H. Wheeler vient de publier un intéressant ouvrage sur les mœurs sociales des fourmis', dans lequel