PARTIE NÉGATIVE). — CE QU'ON A VOULU OPPOSER A LA NOTION D'INSTINCT
§ 1. — La notion de tropisme animaL
Avant Lamarck, philosophes et savants plaçaient l'animal entre deux gouffres : le premier le séparait de l'homme; l'autre l'isolait des corps inertes/
Le premier surtout préoccupait les esprits : on le proclamait insondable, soit qu'on envisageât la question avec des scrupules métaphysiques, soit qu'on la jugeât du haut de l'amour-propre humain : « Il serait difficile, écrivait Voltaire, de prouver que l'âme d'un animal qui n'est qu'une glaire en vie, soit un feu céleste. Pour peu qu'on creuse, on trouve un abîme infini. Il faut admirer et se taire. »
Les premiers transformistes, tenant, avant toutes choses, à la continuité de la chaîne des êtres vivants, eurent une autre opinion sur les w glaires en vie ». Mais voulant trop prouver, ils prouvèrent bien peu de chose. Les plus modestes animaux, comme ceux dont l'organisme est très développé, leur semblèrent doués
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de faciiU/'s jisychi(|iios vraiineiit trop brillanles : (( L'esprit et la sottise, écrivait V. Trogel, le hou (foùt et le mauvais, la vérité et le mensonge, la sagesse et la folie... surgissent successivement sur le vaste océan de la vie animale. » Et l'illustre BiJchner ajoutait : u 11 n'y a aucune exagération dans ces véridiques paroles ! »
Puis, cet anthropomorphisme passa. On se fatigua d'un procédé aussi grossier; on abandonna, avec ce mode de discussion, la discussion elle-même pour entreprendre de combler l'autre abîme; et, afin de rapprocher les êtres inférieurs de la matière inorganique, on les rendit esclaves des « agents » extérieurs en leur refusant non seulement l'intelligence, maismême l'instinct. Lœb fit passer la notion de tropisme du règne végétal au règne animal ; il supposa que la vie des animaux inférieurs (et même de nombreux vertébrés) est réglée par des attractions et des répulsions déterminées par la chaleur, la lumière, l'électricité, etc.. et dans lesquelles aucune sensation n'intervient.
Qu'est-ce qu'un tropisme végétal? Le phénomène est très vulgairement connu. Tout le monde sait que quand des tiges poussent en plein air et sont exposéesà la lumière de tous les côtés également, elles montent en suivant la direction verticale; tandis que quand elles grandissent dans un local clos, éclairé d'un côté seulement, elles se courbent vers la source lumineuse. « Maintenant, comment un éclairage latéral (comprenant les rayons actifs héliotropiquement) peut-il déterminer ces courbures? Supposons que la lumière arrive latéralement à la tige de la plante et qu'elle soit absorbée complètement du côté éclairé. Il se produira^ de ce côté, des actions photo-chimiques : oxydation^ réduction, ou autres. Sur la nature de ces actions, nou& ne savons rien jusqu'ici, et il nous semble que c'est là un des problèmes qui devraient attirer l'attention des
botanistes... Mais le fait certain c'est qu'elles déterminent une diminution de l'extensibilité des tissus de la tige; peut-être même provoquent-elles un raccourcissement ou une contraction active, comme nous verrons que c'est le cas chez les animaux. Si nous admettons que certaines forces, par exemple, la turgescence des cellules, agissent dans le sens d'une extension symétrique par rapport à l'axe de la tige, et si l'éclairage unilatéral vient ensuite diminuer l'extensibilité ou provoquer un raccourcissement d'un côté, on voit que Vexlrémilé de la tige doit se courber vers la lumière... » (Loeb, la Dynamique des phénomènes de la vie.)
Si nous passons au règne animal, nous retrouvons chez les ani)iiaux fixés, des phénomènes qui. à première vue, semblent analogues : « Une des formes animales qui se prêtent le mieux à cette démonstration est VEudendrinm. Les polypes d'une tige d'Fudendrium commencent par tomber lorsqu'on vient de la transporter de l'Océan dans un aquarium. Mais, après quelques jours, il se forme de nouveaux polypes : dès lors, les rameaux qui les portent commencent à croître, la région d'accroissement étant située immédiatement au-dessous de chaque polype. Si on soumet la tige à un éclairage latéral, la partie des rameaux qui correspond à cette zone d'accroissement se courbe vers la lumière, jusqu'à ce que les points symétriques du polype soient atteints sous un angle égal par les rayons lumineux. Cette condition est réalisée, dans le cas d'une source lumineuse unique, lorsque la position de l'axe de symétrie du polype coïncide avec la direction générale des rayons. Dès que cette orientation €st atteinte, les rameaux qui portent les polypes continuent leur croissance en ligne droite, suivant la direction des rayons... Nous pouvons nous convaincre directement que la région dans laquelle se produit la courbure héliotropique est contractile : la courbure
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résulte donc l)ien, ici, de ce que le côté le [dus éclairé se contracte plus fortement que l'autre » '.
S'agit-il, ici, d'un phénomène de croissance, c'est-àdire purement physiologique-, ou bien d'une orientalion de l'être vivant déterminée musculainiment ou. du moins, par des contractions progressives du protoplasme? Lœb avarié sur ce point. Nous venons de voir ([u'il parlait nettement de « croissance » dans le passage cité ; mais il abandoime complètement, par la suite, ce point de vue, et assimile absolument les mouvements dits tropismes à des orientations dans lesquelles la croissance du corps n'est pour rien. A ses yeux, non seulement les animaux inférieurs, mais même un grand nombre d'espèces supérieures (pourquoi pas toutes?) sont dominées par les tropismes.
Pour lui, la cause des mouvements des animaux n'est donc pas, avant tout, la recherche (consciente ou inconsciente) de la substance qui nourrit, la reproduction et la défense: c'est l'orientation par rapport aux « lignes de force » : « On peut se représenter, dit-il, l'espace dans lequel se déroule la vie des organismes comme traversé par des lignes de force de différentes natures; les unes persistant d'une façon permanente, les autres se reproduisant périodiquement ou à des intervalles réguliers. Par suite de leur symétrie, les animaux sont amenés à orienter leur corps d'une manière déterminée par rapport aux lignes de force issues d'une même origine : ils s'orientent de manière à ce que les points symétriques de sa surface soient atteints par ces lignes de force sous un angle égal : condition nécessaire pour que cette surface reçoive, de part et d'autre, un nombre égal de lignes de force par unité de surface. Maintenant, d'où vient que les animaux prennent cette position? De ce que