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Ou ce qui en tient lieu chez les animaux inférieurs

§ ^. — La fabrication des nids chez les Insectes, les Poissons et les Oiseaux.

Les animaux réalisent des abris merveilleux, d'admirables outils, desappareils eomplexes de physique, etc. Ils le font : 1*" Avec leur propre substance différenciée (Ex. d'outil : la pince du homard ; Ex. d'appareil de physique : l'œil d'un oiseau) ; 2° Avec des produits de leur protoplasme (Ex. : fourreau parcheminé de certains Dorsibranches); 3° Avec des objets pris dans le monde extérieur (Ex.: Les fourreaux des larves de Phrygane, les nids des insectes, des poissons, des oiseaux, etc.).

Les résultats les plus parfaits de l'industrie animale sont ceux dans lesquels la substance vivante ellemême s'est transformée en appareil vivant, en outil de protoplasme. Ce sont là des produits de ces instincts cellulaires dont nous avons déjà signalé plusieurs fois l'intérêt puissant, mais qui ne rentrent pas dans notre plan expérimental. Nous devons nous borner à l'examen rapide delà troisième catégorie.

Wallace a tenté de prouver dans sa Philosophie des nids d'oiseaux que ces vertébrés agissent intelligemment, savent observer le nid où ils sont nés et, pour ainsi dire, le copier. Ce biologiste explique la similitude des nids des oiseaux d'une même espèce en disant qu'en dehors de l'influence du milieu, qui fournit et impose les matériaux et aussi de la forme des pattes et du bec, les oiseaux construisent des nids pareils à ceux de leurs parents parce qu'ils les imitent intelligemment. Mais que devient une pareille théorie lorsqu'on se rappelle que les jeunes naissent dans le nid et, par conséquent, n'ont pas assisté à sa fabrication?

D'autres naturalistes, se basant sur quelques irrégularités observées dans la construction des nids, y voient

la preuve qu'ils ne pourraient être créés par un mécanisme instinctif nécessairement régulier dans son fonctionnement; mais ces variantes dans la construction ont été fort exagérées. Souvent elles ne sont que de légères défaillances de l'instinct, des erreurs utiles ou nuisibles ; quelquefois elles correspondent à un état d'évolution, où l'intelligence n'est du reste pour rien. Il est bon aussi de remarquer qu'on a fréquemment confondu plusieurs espèces ayant des habitudes différentes parfaitement définies, et qu'on a pris le mode de construire de l'une pour une dérogation aux habitudes de la première.

Huber a beaucoup idéalisé les instincts des fourmis. L'irrégularité relative de leurs constructions n'est pas, comme il l'a cru, une preuve suffisante d'intelligence,

Qu'une abeille, qui utilise de la cire, matière homogène, construise toujours à peu près régulièrement, cela se comprend; mais une fourmi qui bâtit avec de la terre et avec les brindilles que le hasard lui fournit, est forcément dérangée dans l'exécution de son œuvre par l'hétérogénéité même des matériaux de fondation, surtout par les inégalités du sol et par la végétation qui sera enfermée en partie sous les voûtes de ses souterrains. D'ailleurs, Huber a reconnu que, malgré tout, les procédés généraux sont toujours les mêmes dans chaque espèce, et que les irrégularités sont très peu importantes en somme. En particulier, il dit des fourmis brunes : « Elles ne suivent pas un plan bien fixe... mais quelque bizarre que puisse paraître leur maçonnerie, on reconnaît toujours qu'elle a été formée par étages concentriques. » Voilà le principal^ les variantes sont déterminées par le monde extérieur.

Il faut se rappeler que, dans ce débat, on n'a en vue que le psychisme actuel; mais lesNéo-Lamarckiens se sont demandé s'il n'y a pas eu, dans le passé' de l'espèce, des élaborations intellectuelles, qui se seraient fixées en instincts secondaires. Nous avons toujours

nettement repoussé les idées néo-Iamarckiennes en psycho-zoologie parce qu'elles exagèrent extrêmement l'importance de l'intervention de l'intelligence et vont jusqu'à laisser supposer qu'une abeille, par exemple, a pu apercevoir, à un moment de l'évolution de l'espèce, le but et les moyens de sa prodigieuse industrie. Peut-être l'intelligence est-elle intervenue dans certaines industries, mais, le cas échéant, il ne se serait agi que de perfectionnements de détail; et il convient de chercher dans l'instinct pur l'origine, la fondation, de toute industrie.

L'habitude de porter avec le bec des matières qui \ne sont pas des aliments peut s'expliquer par ce simple fait que l'animal trouve fréquemment ses aliments recouverts; cela se présente à chaque instant dans les bois, où les feuilles, les brindilles, la mousse peuvent recouvrir les substances servant de nourriture à tel ou tel animal.

Une autre manière d'agir sur des objets consiste à les repousser, afin d'occuper leur place, de les écarter de sa route etc.. Ce résultat peut être obtenu par divers moyens. C'est ainsi qu'au milieu de hautes herbes, certains animaux tournent longtemps sur eux-mêmes pour les écarter autour d'eux avec leurs flancs, leur tête, leurs membres et se coucher ensuite sur un lit plus doux d'herbes abattues. Cette habitude est restée chez le chien domestique, bien qu'elle ne lui serve plus à rien ; tous les chiens tournent sur eux-mêmes, et quelquefois très longuement, avant de se coucher sur un tapis. Les moineaux, les pigeons se font souvent ainsi, et à peu de frais, des nids improvisés, quand on met à leur disposition une petite masse de foin sec.

Avant d'avoir un vol puissant, l'oiseau, vivant à des époques géologiques où le sol était couvert d'herbes plus abondantes que celles d'aujourd'hui, devait se reposer très fréquemment à terre. Il n'avait pas, sans

doute, de nid proprement dit, puisqu'en tout lieu, il trouvait un tapis propice à son repos; il ne revenait même pas à ses œufs, puisque la terre était assez chaude pour rendre la couvaison inutile; et les petits devaient naître assez forts pour se suffire à euxmêmes ; ils trouvaient d'ailleurs sans effort, dans la luxuriante végétation, tout ce qui leur était nécessaire. ^

Plus tard, la couvaison étant devenue utile par suite du refroidissement général de la terre, c'est en cherchant une place pour déposer ses œufs, que l'oiseau façonnait grossièrement son nid. Ce nid était donc réalisé tant bien que mal au moment de la ponte. Les herbes repoussées circulairement servaient à caler les parents au-dessus des œufs. Mais le phénomène de récurrence a amené peu à peu les oiseaux à anticiper; et ils n'attendirent plus désormais d'avoir besoin de pondre pour fabriquer un nid, — ce qui, en permettant la construction d'un meilleur édifice, favorisa beaucoup l'incubation. Dès que les sensations affectives causées par les fonctions physiologiques précédant la ponte (c'est-à-dire relatives au rapprochement des sexes) se produisaient, ils commençaient leur nid.

Repousser des brindilles avec le corps en exécutant généralement un mouvement tournant est resté le seul acte de nidification chez plus d'une espèce; mais il a été singulièrement perfectionné chez un grand nombre d'autres espèces.

La brindille qui frappe, par suite de son élasticité, | rappelle un peu l'ennemi qui attaque ; elle est saisie ' et repoussée avec le bec; et cette habitude peut prendre une grande extension. Dès lors, les brindilles seront repoussées avec le bec, quand elles viendront ' gêner l'oiseau dans le nid primitif; et la sélection i naturelle accusera sans cesse ces mouvements à ' effets évidemment utiles; il en résultera des agencements spéciaux, imposés par les matériaux euxmêmes, et de plus en plus intimement en rapport

avec les besoins de l'animal. Par exemple, une brindille qui frappe et revient toujours parce qu'elle fait ressort, sera «maîtrisée» quand son extrémité libre sera engagée parmi d'autres brindilles ; et la sensation de la réussite fixera cet acte dans la vie de l'animal, puis la récurrence lui fera devancer le moment de la gêne, stimulante au début; et l'oiseau entrelacera désormais toutes les brindilles. Cela deviendra un procédé stéréotypé de construction.

Enfin, ce qui n'était que la mise en œuvre de matériaux existant sur place, a dû devenir peu à peu l'utilisation de matériaux tout proches : l'habitude de porter, de tirer, de repousser à droite et à gauche les brindilles, est devenue l'art de les prendre à quelques dizaines de centimètres et, finalement, de les chercher au loin pour les porter à un même endroit du sol.

Mais mille dangers guettent les animaux et les œufs placés à terre. L'oiseau nidifiant sur le sol est à la merci d'une foule d'êtres qui rampent, marchent ou volent et aussi des inondations. Il sera donc fréquemment obligé de s'enfuir sur des hauteurs et sur des arbres. Forcé d'y vivre presque constamment, il profitera de ce qu'il sait déjà transporter des herbes pour les porter à la fourche d'une branche ou dans un creux de buisson ; et ce sera l'inauguration du nid suspendu.

Dans bien des cas les divers perfectionnements de la nidification ont été réalisés par sélection d'actes utiles fortuitement produits par la décharge diffuse de l'énergie somatique. Dans d'autres cas est intervenue ce que nous avons appelé « l'erreur utile ». « Quand, écrivions-nous dans un travail de psychologie zoologique publié dans la Revue des Jdées, l'oiseau à l'état de nature prend, pour fabriquer son nid, des matériaux nouveaux (comme cela arrive aux loriots), peut-on croire qu'il agit ainsi par suite d'un choix raisonné, d'une combinaison, en vue d'un perfec-

tionnement, ou simplement, comme j'ai proposé de le dire, parce qu'il commet une erreur accidentellement utile, par contiguïté d'impressions ? S'il en était ainsi, l'architecte ne ferait pas de distinction, par exemple, entre une lanière d'écorce de bouleau, et un ruban de papier télégraphique, parce qu'il retrouverait, dans l'un comme dans l'autre, l'impression d'une chose longue et flexible, et que la reproduction de cette impression entraînerait chez lui la répétition de l'acte de prendre avec le bec. »

Or, il était facile de faire nidifier des oiseaux en quelque coin d'une volière, en leur fournissant une collection de matériaux plus ou moins avantageux, plus ou moins résistants, flexibles, etc.. L'expérience organisée à l'Inslitut de psychologie zoologique, à^ montré que les passereaux ne font pas un emploi raisonné des matières qu'ils rencontrent. Ils prennent toujours simplement celles qui ressemblent le plus aux matériaux employés communément par les oiseaux de leur espèce, et n'adoptant que par hasard les plus avantageuses. Mais, le cas échéant, ils ont une tendance à les choisir de nouveau par la suite.

Les nids de poissons, sans doute plus anciens que tous ceux des oiseaux, ont probablement la même genèse que ces derniers. La construction primitive, ici encore, a dû être commencée par la formation d'une cavité ayant grossièrement la forme du corps du futur habitant et produite par un simple refoulement des matériaux environnants.

Certes, les nids présentent une grande variété, et ce sujet demanderait des développements considérables, mais le caractère commun à tous les instincts de nidification : la prévoyance, s'explique par la loi générale des associations de sensations (la loi de récurrence). La diversité des formes dépend des différences physiques entre les corps des constructeurs, de la nature des matériaux qu'ils trouvent à leur portée et

aussi des influences extérieures qu'ils ont subies et (]ui les ont forcés à chercher un refuge ofi'rant des garanties contre tels ou tels ennemis de i'esi)èce ou contre l'action d'agents physiques nocifs. Dans ce processus psychologique, il n'est pas indispensable de faire jouer un rôle à l'intelligence proprement dite, c'est-à-dire à la faculté de raisonner de façon abstraite. La loi d'économie nous oblige donc à ne voir ici, du moins dans la généralité des cas, que des complications de l'instinct primaire.

Chez bien des espèces, le mâle construit le nid qui, cependant, sera surtout utilisé par la femelle ; souvent lui-même pourrait s'en passer; ceci semble d'abord compliquer beaucoup la question. On a vu, dans ce fait, la poursuite intelligente d'un but d'autant plus lointain qu'ici l'animal ne travaille pas pour lui, mais dans l'intérêt de la communauté. Il semble cependant que ce phénomène s'explique par les principes généraux exposés précédemment. L'utilité même de ce partage du travail indique qu'il a dû être favorisé par Ja sélection naturelle. Et Ton peut supposer qu'à l'origine, la femelle seule fabriquait un nid ; que le mâle, par imitation purement instinctive, l'a aidée; et qu'enfin l'abstention plus ou moins fortuite de la femelle réalisant un progrès (parce qu'en ménageant ses forces elle pouvait les .consacrer toutes à l'acte même de la reproduction) a dû se fixer par sélection dans la vie de l'espèce.

§ 5. — Synthèses expérimentales d'instincts de construction.

Il est possible de créer de véritables instincts, fonctionnant dans le cadre de la nature, en employant des excitations analogues à celles que peuvent rencontrer les animaux libres et en les multipliant extrêmement

afin de hâter — comme on le fait dans le dressage — l'établissement des habitudes. Et afin de ne pas suivre une voie fantaisiste, il est intéressant de réaliser, chez un animal appartenant à une espèce A, la synthèse d'instincts existant chez une espèce B. C'est ce que nous avons réussi à faire quelquefois en ce qui concerne la fabrication des nids.

Nous avons, par exemple, réalisé chez un cacatoès un instinct particulier à un oiseau, le mégapode, et qui consiste à construire un tumulus en morceaux de bois, en feuilles, etc.. Nous rappellerons rapidement ces expériences.

Les cacatoès portent volontiers, sans y être invités, des objets dans leur bec formidable; mais il faut déjà un dressage sérieux pour obtenir cet acte au commandement. On peut, sans s'adresser à l'intelligence, arriver à ce résultat par deux voies principales. Le système de l'aiguille est, de beaucoup, le plus employé par les professionnels. Ayant disposé devant le perroquet de menus objets, on pique l'oiseau au moyen d'une aiguille dépassant de 1 millimètre environ une fine baguette. Le cacatoès essaie de saisir la baguette, mais n'y parvient pas, si le dresseur est adroit. Le pauvre animal tourne alors sa « colère » contre les menus objets qui sont placés devant lui et les saisit avec son bec : s'il fait mine de lesjâcher, il suffit au dresseur de le piquer pour que l'objet soit repris; finalement l'oiseau ne les lâche plus, tant qu'il voit la baguette du maître. Il arrive enfin à prendre tout ce qui se trouve à sa portée, dès que le dresseur montre son arme.

Un autre moyen, beaucoup plus recommandable, consiste à placer, à l'endroit où d'ordinaire on met la nourriture du cacatoès, les objets à prendre, ou bien encore à les placer sur la nourriture. On ne laisse ensuite manger l'animal qu'après qu'il a pris et tenu assez longtemps un de ces objets. Quand le perroquet

sait faire cela, pour le décider à porter en un endroit déterminé ce qu'il tient, il n'y a qu'à l'y appeler au moyen d'un appât, ou bien en le chassant dans cette direction avec une baguette. On arrive ainsi à obtenir que le cacatoès fasse de véritables déménagements. C'est par cette seconde méthode que nous avons appris à notre sujet à aller dans une partie retirée d'un petit parc porter et mettre en tas des objets menus, d'abord après avoir subi les excitations sensorielles que nous avons indiquées, puis tout seul, après un ordre. Pour rendre l'expérience plus frappante, nous avons adopté un u ordre », ou plutôt «un signal» constitué par une excitation provenant du milieu ambiant; et nous avons choisi le vent. Finalement, nous obtînmes que notre perroquet se décidât à commencer son tumulus dès qu'il sentait le vent d'un soufflet dirigé sur sa tète; et, pour achever la synthèse d'un instinct pouvant avoir une certaine utilité, nous avons dressé l'animal à une deuxième série de mouvements aboutissant à l'acte de se mettre à l'abri parmi les feuilles * 5 cette seconde série, indépendante de la première, était déclanchée par une succession de vents croisés.

Cette expérience ne tend pas à prouver que des cacatoès vivant libres dans nos contrées arriveraient à se créer une industrie de ce genre. Je ne me prononce pas sur ce point. Mais d'autres animaux ont des instincts analogues ; et notre synthèse établit du moins ce principe que des industries peuvent être réalisées sans intervention de V intelligence^ sans conception d'un plan. En effet, le perroquet ne pouvait entrevoir le but de ses actions, puisque le second « exercice », la mise à l'abri du vent, n'a été enseigné que quand la fabrication du tumulus eut été parfaitement

1. Le mégapode ne fait rien de pareil; il se contente de déposer ses œufs sous les feuilles.

apprise; et, par conséquent, l'oiseau a obéi à des impulsions dont il ne connaissait pas le but.- Dans la vie à l'état sauvage, un instinct analogue pourrait donc être réalisé simplement par voie d'association.

Il n'est pas bien difficile d'imaginer comment, à l'état de nature, des excitations extérieures répétées peuvent agir sur un animal, à la façon des excitations provoquées par le dresseur dans l'expérience que nous venons de décrire.

§ 6. — La case hexagonale de l'abeille.

A. — Est-ce la un miracle d'intelligence? — Dans notre rapide examen des formes instinctives principales, il paraît nécessaire de nous arrêter à la case de Tabeille, d'abord parce qu'elle offre un grand intérêt, ensuite parce qu'elle est le produit d'un des trois instincts que, Darwin avait tenté d'expliquer et enfin parce que, quand il s'agit des industries animales, c'est à celle de l'abeille que tout le monde pense en premier lieu — ce qui s'explique d'ailleurs sans peine, puisque cet hyménoptère est le seul des animaux domestiques qui ait une grande industrie.

La méthode expérimentale nous a donné des éclaircissements sur ce que l'on a pu appeler « le mystère de l'architecture instinctive de la ruche ».

De même qu'un organe complexe, adapté à un but, comme l'œil d'un mammifère ou d'un oiseau n'a pas été réalisé par l'intelligence animale modelant sa propre substance (automorphose), de même des instincts complexes comme ceux de la guêpe cartonnièrc ou de la mouche à miel ne sont pas de la raison cristallisée. Si cette faculté psychique est intervenue au cours de la vie laborieuse de ces insectes ce ne put être que pour en régler quelques détails fort simples.

Retracez-vous mentalement le chemin qu'a suivi

l'intelligence humaine pour réaliser la fabrication du carton ou pour faire du sucre. Quel immense ensemble (le connaissances abstraites, quelle multitude d'essais, tjuelle coopération d'hommes différents, de générations successives se transmettant, par la parole écrite, le résultat de leurs recherches ; que d'appareils compliqués, supposant l'existence d'autres industries, n'at-il pas fallu à nos fabricants de carton ou de sucre? Et pendant toutes ces recherches humaines, la guêpe façonnait ses cornets, l'abeille distillait son miel... Croyez-vous qu'elles aient jamais pu suivre le chemin qu'a parcouru l'intelligence humaine ?

Non, à aucun moment de l'existence de leur espèce, les abeilles n'ont pu concevoir leur admirable plan d'existence, le créer intellectuellement ; elles l'ont réalisé matériellement par la sélection des actes utiles inaugurés dans la décharge diffuse, par l'imitation instinctive et par la sélection naturelle des mieux adaptés. Cependant ces facteurs n'expliquent peutêtre pas toutes les particularités de ces instincts; et l'on pourrait admettre qu'une certaine intelligence intervient parfois dans les détails de la vie des espèces industrieuses et qu'elle est intervenue parfois dans le passé, pour créer de légers perfectionnements, puis se cristalliser elle-même en instincts secondaires. C'est là tout le rôle qu'elle aurait pu jouer.

Nous avons essayé à plusieurs reprises et sans succès de reproduire une célèbre expérience de Huber qui, parmi de nombreux récits de cet auteur, nous avait beaucoup frappé. L'illustre entomologiste ayant recouvert d'une lame de verre une paroi de sa ruche d'essai vers laquelle les abeilles dirigeaient la construction de leur rayon, celles-ci auraient changé la direction de leurs travaux avant qu'ils fussent arrivés à toucher le verre ; ce qui supposerait une élaboration intellectuelle. Or, dans le même cas, nous avons toujours vu les abeilles continuer de construire

jusqu'à la lame de verre, quittes à ne pas y prendre de points d'appui.

Il convient donc, selon nous, de garder jusqu'à nouvel ordre, une prudente réserve en ces matières et de ne pas perdre de vue la loi d'économie.

B. — La THÉORIE DE L'ÉQUILIBRE DES TRAVAUX COLLECTIFS

DES ABEILLES EST FAUSSE. — Une très ancienne hypothèse est restée en faveur auprès des zoologistes. Bien qu'elle tende à limiter le rôle de l'intelligence, nous la croyons absolument fausse. Darwin a repris cette théorie après Buffon. Or, il nous semble que le passage suivant du créateur du transformisme, relatif à cette manière de voir et que nous avons résumé, sans le discuter, dans notre « Examen psychologique des animaux'» est, à vrai dire, très discutable : «La construction des cellules est le résultat d'un équiUbre entre plusieurs abeilles se tenant toutes instinctivement à une même distance relative les unes des autres, toutes décrivant des sphères égales, et qui établissent les plans d'intersection entre ces sphères, soit en les élevant directement, soit en les ménagant lorsqu'elles creusent ». Je me demande comment Darwin, qui, par plusieurs observations fort exactes, a montré, d'autre part, qu'il avait vu travailler des abeilles, a pu croire un seul instant qu'elles « se tiennent à une égale distance les unes des autres » et que c'est pour cette raison que les centres des cellules sont aussi à la même distance les uns des autres. Nous allons constater que la chose est matériellement impossible. Mais discutons l'ensemble de la théorie.

Il y a ici une transposition, à l'effort nervoso-musculaire des abeilles, de la notion de la compression des corps plastiques et globulaires ou cylindriques. Mais parce que des bulles de savon agglomérées deviennent hexagonales, quand, étant égales entre elles, elles sont légèrement pressées, parce que des

pois, comprimés dans des tubes, prennent la même forme, est-il permis de dire que les abeilles, qui construisent des tubes de cire, subissent des poussées réciproques, quand elles travaillent à égale distance les unes des autres, en tournant sur elles-mêmes et réalisent ainsi forcément un hexagone, sans qu'il soit besoin de supposer qu'elles se le représentent psychiquement (ce qui pourrait ne pas signifier intellectuellement) ? Et, d'ailleurs est-il vrai, en fait, que les abeilles travaillent en même temps et équilibrent ainsi leurs actions réciproques? Le peuvent-elles faire matériellement ? Cette question domine, certes, tous les raisonnements du monde ; sa solution négative trancherait le débat et serait une conclusion péremptoire de toute discussion.

Plaçons-nous donc à ce point de vue.

Voici, d'abord, quelques observations : comment Darwin ne s'est-il pas rappelé que les abeilles se succèdent et que chaque cellule est l'œuvre de plusieurs abeilles dans la généralité des cas ?

Comment expliquerait-on la construction des cellules en bordure, c'est-à-dire des cellules construites par des abeilles qui ne subiraient la « compression » que d'un côté ?

Enfin, il n'est pas exact de dire que les abeilles travaillent à égale distance les unes des autres en confectionnant des alvéoles contigus. Et cela pour cette excellente raison qu'une seule abeille, tournant latéralement sur elle-même, couvre non pas la superficie d'une cellule, mais celle de sept cellules. Voilà ce qu'aucun naturaliste ne semble avoir remarqué ! Ce n'est que dans le sens sagittal, quand elles pénètrent dans le . tube alvéolaire en mettant leur corps perpendiculairement à la lame de cire dans laquelle les cellules sont creusées, que ces hyménoptères peuvent tenir dans une cellule, position qu'il leur est du reste impossible de garder avant V achèvement

du tube, et qui, par conséquent, ne peut aider en rien à sa fabrication !

Une expérience a d'ailleurs éclairé pour nous la question : Si Von isole une abeille, elle peut, placée dans de bonnes conditions, construire une cellule parfaitement régulière,..

G. — La genèse des instincts de l'abeille. — Expériences. — La construction de la cellule est une industrie qui est sortie d'une autre industrie plus simple dont on ne voit plus aujourd'hui de traces matérielles ; mais dont on peut évoquer expérimentalement des vestiges.

Les abeilles ont dû, avant de construire sur un gâteau vertical des cellules à axe horizontal (légèrement oblique sur l'horizon), se servir de leurs vieux cocons (placés sur un plan horizontal) comme pots à miel et édifier, sur les bords, des rallonges de cire. Les tubes allongés ainsi réalisés étaient espacés, ne se touchaient pas et leur axe était vertical, comme celui des cocons de bourdons. (Ces derniers hyménoptères ont d'ailleurs l'instinct d'endurcir de cire leurs propres cocons). Mais les abeilles ont fait davantage ; leur cocon leur ayant fourni le moule de leurs tubes à miel, elles ont fini par le construire sans le substratum de ce cocon.

On ne manquera pas de nous objecter que le cocon de la larve de l'abeille est plus petit que la cellule puisqu'il y est inclus. En effet, la larve actuelle naît dans la cellule et y tisse son cocon ; mais on peut supposer qu'à l'origine, elle naissait libre et tissait un cocon plus grand, exactement de la grandeur de la cellule actuelle. L'abeille aurait pris, plus tard, Vhabitude de pondre dans les tubes qu'elle construisait sur les ruines de ses cocons, obligeant ainsi ses larves à fabriquer leur cocon dans la cellule et à réduire, par conséquent, les proportions de leur ouvrage.

Mais n'allons pas plus loin sans expérimenter.

1° Que les abeilles aient pu se servir, au début, de vieux cocons nous croyons l'avoir prouvé en faisant travailler des abeilles sur des cocons d'autres insectes ayant les dimensions dé la cellule actuelle. En accolant ces cocons, coupés de façon que leur profondeur fût insuffisante pour les besoins des abeilles, et en tapissant entièrement de ces tubes, une petite ruche, nous avons obtenu que les abeilles les utilisent en élevant sur leurs bords leurs parois habituelles.

2" Le fait de la réduction du cocon est « démontrable ». Nous l'avons obtenu chez des bombyx du mûrier en forçant des vers à soie à fabriquer leurs cocons dans des alvéoles ayant précisément les dimensions de leur cocon ordinaire.

Nous l'avons obtenu chez l'abeille elle-même en transportant des larves dans des cellules artificielles encore plus petites que celles de l'abeille.

Du reste, le rétrécissement de la cellule d'incubation et l'intercalation du cocon à l'intérieur de ce qui fut d'abord un tube de la même dimension que ce cocon, sont prouvés, nous semble-t-il, par cela même que la larve d'abeille, qui croît très rapidement, est bientôt si fort à l'étroit dans sa cellule qu'elle la remplit entièrement. C'est alors que les ouvrières sont souvent obligées d'écarter les parois, de les infléchir.

Nous en sommes donc à ce moment de la genèse de l'industrie des abeilles où ces hyménoptères construisent des tubes cylindriques allongés, verticaux et légèrement espacés, comme ceux des bourdons actuels. La rigueur croissante du climat dut les forcer à se loger en masse dans de petits espaces, surtout dans des creux d'arbres ; et, de ce fait, les tubes des nombreuses abeilles ainsi réunies ont été complètement accolés les uns aux autres.

C'est alors que l'influence de la sélection naturelle dut se faire sentir très profondément. Toute

modification à l'industrie primitive présentant quelque avantage, dut être conservée et développée dans la vie de l'espèce. Or l'examen d'un rayon montre que tout y est organisé de façon que la plus grande économie possible de cire soit réalisée. C'est ce qu'avait merveilleusement compris Darwin. Il attribuait au hasard les modifications en mieux ; nous invoquons, nous, la décharge diffuse, le jeu, l'imitation, quelquefois l'intelligence... mais, avec ces influences, nous faisons, nous aussi, intervenir la sélection, qui accuse les résultats déjà acquis.

Le nombre des côtés de la cellule était imposé par la loi d'économie. Sans qu'il soit besoin de grands calculs géométriques, si, pratiquement, l'on cherche à grouper des tubes autour d'un autre tube du même diamètre, de manière à l'entourer complètement, on constate que, pour cela, il faut en placer 6 autour du premier pris comme centre. Les abeilles n'avaient donc pas à choisir le nombre des points de contact d'une cellule avec des cellules différentes; géométriquement il ne pouvait y en avoir que 6 pour chaque cellule, par le seul fait que toutes, au début, étaient cylindriques.

La sélection a dû avoir un grand effet sur la forme des cellules ; c'est certainement à elle qu'est due la transformation du cylindre primitif en tube à parois planes. En effet, l'économie de cire ainsi réalisée est très importante pour l'abeille ; il n'est pas besoin de démontrer qu'une paroi droite exige moins de matériaux et de peines qu'une double paroi bi-concave. Nous adoptons ici complètement les vues de Darwin : « L'essaim particulier qui aura ainsi construit les meilleures cellules avec le moindre travail et la moindre dépense de miel transformé en cire aura réussi le mieux, et aura héréditairement transmis ses instincts économiques, nouvellement acquis, à 'ses essaims successifs, qui à leur tour aussi, auront eu

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une meilleure cliancc vu leur faveur dans la lutte pour l'existence. »

Un fait psychologique important et que nous avons étudié en parlant des lois de la répétition mnémonique, est ({ue l'abeille sait continuer un ouvrage commencé, au lieu de le recommencer entièrement. C'est la raison pour laquelle elle ne double pas une paroi déjà faite quand il s'agit d'y accoler une nouvelle cellule. Profiter ainsi du travail déjà fait permet de réaliser une grande économie de cire.

De même que les nids des oiseaux, d'abord posés à terre, ont été ensuite construits sur des arbres, parce que leurs architectes étaient obligés de s'y réfugier en fuyant les attaques d'une foule d'ennemis, les cellules des abeilles, d'abord construites verticalement sur un plan horizontal, ont fini par être édifiées obliquement sur une lame allant de haut en bas en partant du plafond de la cavité où vit l'essaim. 11 y avait là, du reste, un perfectionnement qui réalisait une grande économie de place, chose précieuse pour des insectes vivant en grand nombre dans les cavités étroites de vieux arbres. Par conséquent la sélection devait encore intervenir pour développer ce nouveau mode architectural.

Il convient d'ajouter que la notion d'imitation instinctive projette beaucoup de clarté dans ces questions. Elle permet, en effet, de comprendre la généralisation et la fixation, chez tous les représentants d'une espèce, de mouvements utiles, d'abord accomplis par quelques sujets isolés.

D. — Le rêve OBSÉDANT DE l'instinct. — L'abeillc travaille soit en ajoutant des pelotes de cire à d'autres, soit en creusant dans un bloc de cette matière amassée par elle. La première méthode est employée pour la confection de la lame verticale ; puis les deux méthodes sont employées successivement pour creuser

l'ébauche de la cellule et ensuite en édifier les parois. Toutes deux concourent au même but : arriver à des proportions déterminées de la cellule.

Les écarts en trop ou en moins sont des espèces d'oscillations, et l'équilibre stable est enfin obtenu quand la concordance est parfaite entre la représentation mentale héréditaire de l'objet à modeler et sa réalisation matérielle : mémoire représentative, sensations actuelles du toucher, du sens musculaire, de la vue, etc., entrent ici enjeu.

Il semble qu'il y ait, chez les animaux industrieux, une vision, ou plus exactement un groupement de sensations obsédantes représentant l'objet à construire, que, la représentation étant un commencement d'action, il en résulte une tendance à réaliser l'objet, et que l'animal ne trouve d'apaisement à son besoin de le sentir devant lui que quand, en effet, il le sent et le voit réalisé, et, pour ainsi dire, jouit par avance de son utilisation.

Ce besoin de ne trouver devant soi que ce qui est conforme à la vision intérieure, créée par l'habitude, ne se manifeste pas seulement dans la construction de la case hexagonale. Voici, par exemple, des faits intéressants signalés par M. G.Bonnier, et que nous interpréterons en nous inspirant des idées que nous venons d'exposer, et non pas en invoquant, comme l'éminent professeur de la Sorbonne, l'intelligence proprement dite : « Si, a écrit G. Bonnier, l'on attache dans un cadre, au moyen de bouts de ficelle, des morceaux de rayons pris dans une ruche ordinaire, de manière à garnir ce cadre totalement, les abeilles, au bout de plusieurs jours, auront soudé entre eux tous ces morceaux, construit de nouveaux alvéoles dans les intervalles, de façon à ce qu'il n'y ait qu'un seul gâteau de cire dans tout le cadre. Mais les bouts de ficelle? Les abeilles n'ont jamais vu de ficelle; il ne doit pas y avoir de ficelle dans une ruche ! Le comité supérieur

décide qu'il faut se débarrasser de cette ficelle ; une escouade de nettoyeuses est chargée de cette opération ». Les abeilles coupent et entraînent au dehors les ficelles ; et G. Bonnier invoque ici l'intelligence. Nous croyons qu'il n'y a dans ces faits qu'une manifestation du besoin de concordance entre la représentation intérieure et les objets de la ruche ; et, nous l'avons montré, il n'implique pas l'intelligence, mais seulement l'instinct. D'ailleurs, si l'on reprend l'expérience de G. Bonnier en remplaçant les ficelles par des fils de fer, on constate que les abeilles ne reconnaissent pas l'impossibilité d'attaquer ces fils avec leurs mandibules, et s'épuisent pendant longtemps autour de cet obstacle. Mais le principe des oscillations finit par s'appliquer et, ne pouvant supprimer les fils, les abeilles les recouvrent. De même quand un petit animal s'est introduit dans la ruche et y est mort, son voisinage est insupportable aux abeilles, parce que sa présence ne concorde pas avec leur représentation intérieure de la ruche. Elles commencent par essayer de le rejeter au dehors. N'y pouvant parvenir, elles emploient leur second moyen : elles amoncellent sur lui des matériaux, elles l'enrobent, l'ensevelissent. Cette habitude étant utile, se conserve nécessairement.

. En résumé, ce que nous trouvons partout pour déterminer les actes fondamentaux des animaux, ce sont les influences extérieures et les facteurs psychiques inconscients. Il est probable que, dans les détails de leur industrie, les abeilles ont apporté quelques modifications dues à des éclairs d'intelligence ; mais déjà, dans notre Examen psychologique des animaux, nous montrions qu'il ne faut pas leur faire la part trop large. Cependant nous avions été entraînés, dans

ce petit ouvrage, déjà vieux de plus de dix ans, à suivre Darwin dans son hypothèse de l'équilibre de l'action des abeilles travaillant de concert, et nous rattachions le fait à l'intelligence, comme la plupart des auteurs contemporains. Nous devons dire qu'une étude plus approfondie de la question nous a montré que Darwin s'était trompé sur ce point.

C'est une illusion de croire, nous le voyons de plus en plus, que les principaux actes industrieux ont été combinés mentalement par les êtres vivants, auxquels ils profitent. De même, sur une carte géographique, les rivières ont l'air de se jeter intentionnellement dans les fleuves pour se rendre à la mer : elles ne font cependant que parcourir la ligne de la plus grande pente dans les vallées qu'elles suivent fatalement.

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