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qu'il sert de lien entre tous les autres. Son étude nous révélera les procédés de composition d'Apollonios.
De Thessalie en Colchide, le parcours des iVrgonautes est normal et correspond à la route commerciale du Pont- Euxin, sauf l'arrêt à Samothrace, où les x\rgonautes sont initiés au culte des Cabires. Le sanctuaire de cette île étant célèbre de son temps, le poète a probablement modifié pour cette raison la tradition courante qui plaçait à Lemnos la réception des Argonautes par ces divinités. L'intérêt du voyage est dans les escales imaginées par le poète. Quelques-unes se justifient simplement par l'étymologie de certains noms propres (Aphétai, Anaphé). D'autres s'expliquent par des raisons géographiques : certains ports étaient des relâches obligatoires pour les navigateurs, comme Abydos, Cyzique, Héraclée, Sinope et Thémiskyra. Mais la plupart sont destinées à rattacher au passage des Argonautes des mythes locaux, aitia ou ctiseis. Tels sont par exemple, à Lemnos, la légende d'Hypsipylé ; à Cyzique, les combats contre les Géants et les Dolions, ainsi que de nombreux aitia-^ à Kios, la fable d'Hylas; à l'entrée du Bosphore, celle d'Amycos; sur la côte asiatique du détroit, celle de Phinée; à Héraclée, la mort d'Idmon et de Tiphys et quelques aitia, à Lyra, la fable de Sthénélos et un aition, à Sinope, la rencontre avec les fils de Déimachos; à Thémiskyra, la légende des Amazones; dans l'île Arétias, la fable des oiseaux venus du lac Stymphale et la rencontre avec les fils de Phrixos. On voit clairement la méthode du poète : il a recueilli une foule de légendes locales auxquelles les Argonautes étaient mêlés et il a fait arrêter ses héros partout où il le fallait pour joindre ces légendes à son poème.
Le retour est plus curieux. Le poète avait le choix entre plusieurs itinéraires : celui d'Hésiode, de Pindare, d'Hécatée et d'Antimaque, par le Phasis, l'Océan ou la mer Erythrée, la Libye et la mer Egée; celui de Sophocle, d'Euripide, d'Hérodoros et probablement de Callimaque par le
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CONCLUSIOl^
Pont-Euxin, le Bosphore et l'Hellespont comme l'aller; celui de Timée et de Timagétos par un grand fleuve débouchant dans le Pont (Tanaïs ou Istros), la Méditerranée occidentale, la Tyrrhénie, Corcyre et la Libye. Apollonios, au lieu de choisir entre ces trois versions, les a combinées d'une manière étrange. Renonçant à la conception primitive du Phasis communiquant avec l'Océan, il a rejeté la première version du retour. Ses héros descendent le Phasis et suivent la côte méridionale du Pont jusqu'au cap Carambis, comme s'ils se dirigeaient vers le Bosphore et l'Hellespont. Cette partie du voyage correspond au deuxième itinéraire. Au delà du Carambis, le poète abandonne cette tradition et amène les Argonautes du Pont dans l'Adriatique par les deux bras de l'Istros : c'est im emprunt à Timagétos, le seul auteur qui ait fait passer par ce fleuve les compagnons de Jason. Mais il existe une différence entre le poète et l'historien : à la sortie de l'Istros, les héros arrivent en Méditerranée occidentale selon Timagétos, en Adriatique suivant Apollonios. Ce changement prouve que le poète n'a pas voulu rejeter quelques légendes sur le passage des Argonautes dans le nord de l'Adriatique, c'est-àdire le meurtre d'Apsyrtos et les ctiseis qui en résultent. De l'Adriatique du nord, les Argonautes atteignent la Méditerranée occidentale par l'Eridanos et le Rhodanos qui communiquent : le Rhodanos, on le voit, correspond au second bras de l'Istros d'après Timagétos et la navigation par l'Eridanos est une invention du poète pour relier les égendes de l'Adriatique à celle de la Méditerranée occi. dentale, comme l'avoue l'auteur lui-même. Sortis du Rhodanos, les Argonautes suivent jusqu'à Corcyre l'itinéraire de Timée, qui est en partie celui d'Homère. De Corcyre, ils atteignent le Péloponnèse et sont jetés en Libye; à cet endroit le poète retrouve la première version du retour, celle d'Hésiode, de Pindare et d'Antimaque. De Libye en Thessalie, le voyage s'achève normalement
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par la Crète, avec une légère déviation pour expliquer un aition à Egine.
On voit par cette analyse que le poète s'est borné à combiner les trois versions connues avant lui. Il est arrivé ainsi à faire entrer dans son poème des légendes remontant au passage des Argonautes dans des régions fort éloignées les unes des autres : Pont-Euxin, Adriatique, Méditerranée occidentale, Libye et mer Egée. Si, comme il semble le dire, il a voulu être complet et rassembler le plus grand nombre possible de souvenirs des Argonautes, il y a réussi grâce à l'ampleur de son itinéraire : à l'exception du Tanaïs, de l'Océan au nord et à l'ouest de l'Europe et de la Méditerranée à l'ouest du Rhodanos, il fait parcourir à ses héros tous les pays où on avait signalé leur passage avant lui.
Mais ce petit tour de force est accompli aux dépens de la vraisemblance et de l'unité. L'itinéraire d'Apollonios est fait de pièces et de morceaux; quand le poète passe d'une version à l'autre, les « soudures » sont visibles et les explications peu naturelles.
Les transitions d'un itinéraire à l'autre se trouvent entre le cap Carambis et l'Istros, entre l'Adriatique et le Rhodanos, et entre Corcyre et la Libye. Pour amener les Argonautes du Carambis à l'Istros, le poète recourt aux prédictions de Phinée, aux explications d'Argos et à l'intervention miraculeuse d'Héra; pour les transporter de l'Adriatique en Méditerranée occidentale, il invoque tour à tour la volonté de Zeus, l'intervention d'Héra, une tempête et une prédiction de la poutre de Dodone fixée au navire Argo; enfin, comme dans Homère, une tempête repousse les navigateurs du Péloponnèse en Libye. Les efforts du poète ne trompent personne : le passage d'une version à l'autre est visible et l'ensemble manque d'unité ; mais la collection des légendes est assez complète, ce qui était pour lui l'essentiel. Le goût de l'érudition l'emporte sur le souci de la composition.
Apollonios
CONCLUSION
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2^ Le choix des matériaux : fable et science
Bien qu'Apollonios eût imaginé pour le voyage de ses héros un itinéraire très vaste, tous les renseignements accumulés par lui n'ont pu entrer dans son poème. Il a dû par suite en rejeter ou en modifier quelques-uns. Il a sacrifié les traditions recueillies par Timée sur le passage des Argonautes par le Tanaïs, le nord et l'ouest de l'Europe, la Méditerranée à l'ouest du Ehodanos.
Pour la fable de Phinée, il s'est trouvé en présence d'une difficulté : généralement on plaçait la résidence du vieillard à Salmydessos, sur la côte thrace du Pont-Euxin. Le poète a pensé que les Argonautes ne pouvaient faire un détour à l'ouest du Bosphore et que les conseils de ce dernier leur étaient nécessaires avant la traversée des Eoches Kyanées : il a donc transporté la demeure de Phinée sur la côte asiatique du Bosphore, au sud des Kyanées localisation qui ne se trouve pas avant lui et qu'il a sans doute inventée. Pour la même raison il a transféré dans les îles Stoichades le culte des Dioscures signalé par Timée chez les Celtes de l'Océan. Quelquefois il s'est efforcé de combiner des renseignements contradictoires, notamment sur la géographie de Cyzique, île ou presqu'île, et sur ses habitants, Dolions et Pélasges.
Malgré tous ses efforts, le poète n'a pas réussi à fondre les éléments divers qu'il a réunis dans son poème, et l'absence d'unité, visible dans l'itinéraire, apparaît aussi dans le mélange de fable et de science. Les allusions aux Hyperboréens, aux Monts Ehipées, aux portes de la 'N'uit, à l'Istros « bras de l'Océan », aux Ethiopiens d'Occident sont des emprunts à la géographie fabuleuse des poètes épiques et en particulier d'Hésiode. La demeure de Circé, les Planètes, les îles d'Aiolos et d'Héphaistos, Charybde et Scylla, l'île des Phéaciens sont décrites en partie d'après VOdyssée-j
le jardin des Hespérides voisin du lac Triton, les Géants à six bras de Cyzique, les Eoches Kyanées qui se heurtent à l'entrée du Pont-Euxin sont des souvenirs mythologiques. On ne peut donc nier que le voyage des Argonautes soit en partie fabuleux chez ApoUonios.
Mais si on considère l'ampleur de ce voyage, on reconnaît que la fable ne tient pas la plus grande place dans la géographie du poète. Il semble y recourir surtout pour rappeler des légendes célèbres localisées sur le parcours des Argonautes. Même dans les parties fabuleuses de l'itinéraire, la science apparaît sous forme de localisations précises. ApoUonios place le pays des Amazones en Assyrie, Aia sur les rives du Phasis, l'île de Calypso au sud de la mer Ionienne, le séjour de Circé sur la côte d'Ausonie, Charybde et Scylla à l'entrée du détroit de Sicile, le lac Triton et le jardin des Hespérides en Cyrénaïque; il identifie l'Eridan avec le Pô, les Planètes et les îles d'Aiolos ou d'Héphaistos avec les îles Lipari, la Thrinakie avec la Sicile, l'île des Phéaciens avec Corcyre.
La science apparaît surtout, on l'a vu, dans la topographie pi'écise de Cyzique, d'Héraclée et de Corcyre, empruntée à d'assez bonnes chroniques locales dont les voyageurs modernes confirment souvent les indications.
Mais si le dessein du poète était de transformer le voyage légendaire des Argonautes en périple moderne et scientifique, il faut avouer qu'il ne l'a pas entièrement réalisé, puisqu'il a conservé, à côté de la science, la fable pure ou la fable mêlée de science. Pline l'Ancien et certains érudits modernes ont vivement blâmé certains détails géographiques comme la division de l'Istros en deux bras, la mention d'une île de l'ambre ou Electris à l'embouchure de l'Eridan, et la prétendue communication entre l'Eridan, le Ehône et le Ehin. Ces reproches sont injustifiés : si étranges qu'elles nous paraissent, ces idées d'ApoUonios étaient alors acceptées par les meilleurs géographes; on ne peut donc exiger
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CONCLUSION
du poète qu'il en sache plus sur ce point que les savants de son temps.
Cependant, même en tenant compte de la science imparfaite de son époque, on peut reprocher à l'auteur des Argonautiques des erreurs ou des lacunes. Il a mal placé Lakéréia, Aphétai, Péirésiai, Homolé, Nysa, l'île Hippouris, l'Amyros qu'il fait déboucher dans la mer, le Lycos dont il fait un affluent du Phasis, les bouches de l'Istros appelées Narécos et Calon; il a confondu l'Ida et le Dicté en Crète. D'après un renseignement précieux du scoliaste, on lui a reproché comme un anachronisme l'expression « terre Ausonienne » et cette critique paraît justifiée. On peut joindre à ces erreurs les renseignements sur le cours rapide du Rhébas, la profondeur du Calpé, le mugissement terrible du Halys et les blancs tourbillons de l'Iris, qui ne correspondent pas à la réalité d'après les voyageurs modernes. Plusieurs parties de l'itinéraire sont trop vagues à notre gré : l'Eridanos n'est décrit qu'à son embouchure et l'on ne peut affirmer avec certitude si le lac Triton se trouve en Cyrénaïque, si le combat de Pollux et d'Amycos a lieu près de Chalcédoine ou du golfe d'Astacos, si Phinée habite la rive européenne ou asiatique du Bosphore. Quand il mentionne les « bouches de l'Amyros » et affirme que les Argonautes les voient de la mer, il a probablement mal compris l'auteur qu'il imite.
Un autre défaut beaucoup plus grave à nos yeux est que le poète, entouré d'une immense bibliothèque, n'a pas songé à vérifier sur place les renseignements puisés dans les chroniques locales. En dehors de son voyage à Rhodes, imposé par les circonstancesS il n'a pas eu la curiosité,' comme Hérodote par exemple, de visiter au moins en par' tie les lieux qu'il décrivait. Les erreurs qu'il commet sur la topographie de la Crète, pourtant voisine de Rhodes,