‹ La géographie de l'histoireChapitre 189 sur 216 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Ce mouvement tous les jours plus accéléré conduit-il Tespèce humaine vers Tunité cohérente, harmonieuse et pacifique où rhomme retrouverait, sur une planète exploitée pour le mieux-être de tous, le légendaire jardin d'Eden ? Nous ne le pensons pas.

Si les hommes tendent à Tunité dans leur manière de se nourrir et de voyager, ainsi que dans la coupe de leurs vêtements, ils n'y tendent ni dans leurs idées, ni dans leurs habitudes, ni dans leur travail, ni dans leurs mœurs. Et c'est, avant tout, cela qui importe. L'espèce humaine ne s'uniformise pas. Elle ne se banalise pas. Elle garde et gardera, dans ses genres'de vie et dans ses tendances, quelque chose ou beaucoup des diversités imposées par les conditions naturelles. Elle garde et gardera, surtout, les ferments profonds de rivalité imposés aux groupes par leurs exigences de consommation sans cesse croissantes. Ces exigences ne peuvent pas se satisfaire toutes d'un commun accord. Elles se contrarient et se contredisent. Elles se contrarieront et se contrediront toujours plus, à mesure que croîtra la complexité de la vie civilisée.

« Vous me direz, dit H. G. Wells, que nous allons instituer une ligue mondiale des nations pour mettre fin aux guerres. Mais sur quoi allezvous édifier votre ligue mondiale des nations ? Existe-t-il jusqu'ici dans l'esprit des êtres humains une seule idée qui leur soit commune, une possibilité quelconque d'entente? Les hommes en sont encore à prendre le monde comme ils le trouvent, chacun d'eux est plus que jamais soimême à outrance, et derrière le petit nombre qui se dispute les bénéfices, s'agite une multitude de plus en plus vorace qui se dispute le pain ^ >/.

Les hommes vivent dans une diversité intellectuelle sans espoir d'unité future, car c'est cette diversité qui fait la gran-^ deur et la fécondité de Vesprit humain. Les hommes vivent et vivront dans le conflit jamais apaisé des intérêts et des. appétits, car ce sont ces conflits sans cesse aiguisés qui les. obligent au travail et assurent le progrès de leur civilisation.

I. H. G. Wells, la Flamme immortelle, trad. franc., p. i66, 167. Ce texte est d'autant plus significatif, qu'il va à l'encontre des idées ordinaires de Wells, poète et utopiste de l'Unité future de l'espèce. Et c'est le « personnage sympathique » de la Flamme immortelle,. interprète favori de la pensée de l'auteur, qui parle ainsi.

CONDITIONS DE LA PAIX POUR L ÉQUILIBRE

matérielle. Ces conflits, on pourra les adoucir ou donner un masque légal à leur brutalité révoltante ; on pourra supprimer quelques-unes des douleurs injustifiées qu'ils engendrent. Quant à les supprimer eux-mêmes, on ne le pourra jamais. (Ainsi la grande guerre qui vient de finir n'a pas préparé la paix universelle. Mais elle a mis au jour, d'une façon indiscutable, Tétroite liaison de la politique générale des États et de l'économie nationale. Elle n'a point décidé que l'une fût la servante de l'autre. La Politique et l'Économique sont liées. Elles ne se subordonnent pas. Elles se développent toutes deux en fonction des ressources de production et de consommation que possède chaque région du globe, de plus en plus unie par nécessaire interdépendance aux régions voisines et aux régions lointaines. La Politique et l'Economique se développent donc en fonction de la Géographi<^ Non en fonction de la Géographie seule : nous n'avons pas un point de vue si exclusif. Mais nous prétendons que dans toute politique nationale ou mondiale, les questions de pain, de vêtement et des questions connexes comme celles de la houille et du pétrole, auront désormais une importance prépondérante. Réciproquement, les peuples ne pourront vivre que s'ils ont un gouvernement. La Russie bolchéviste meurt de faim, parce qu'elle est mal gouvernée.

Avec toutes leurs faiblesses et leurs lacunes, le traité de Versailles et ceux qui ont suivi vérifient un des plus grands faits de l'évolution historique. Les questions économiques et sociales y tiennent une part au moins aussi grande que les questions de souveraineté et de territoires. C'est la première fois que les grands traités d'équilibre affectent un tel caractère. On ne le trouverait, ni dans la paix de Westphalie de 1648, ni dans la paix de Vienne de 181 5.

Mieux encore que l'universalité de la dernière guerre, cela fait sentir que l'humanité moderne forme un tout; — mais un tout ne veut dire ni une unité, ni une harmonie, ni une fraternité, ni une paix.

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