‹ La geógraphie médicaleChapitre 102 sur 233 · I. PARASITES HABITANT LE TÜBE DIGESTIF · texte numérisé non relu

I. PARASITES HABITANT LE TÜBE DIGESTIF

$ 1. ANKYLOSTOME DUODÉNAL.

Cachexie vermineuse, histoire. — Du temps de la traite des noirs, les négriers redoutaient pour leur bétail humain une maladie, dont ils connaissaient la gravité et dont ils savaient la fréquence, cette maladie, dont le nom dérivait des expressions mèmes dont se servaient les nègres qui en étaient atteints, s'appelait le mal-cœur ; on la nommait encore mal d'estomac des nègres ou cachexie africaine. Elle attaquait les nègres aussi bien sur la côte d’Afrique qu'à bord des transports, où on les entassait, ou dans les colonies, où on les faisait travailler.

Symptômes de Ia cachexie vermineuse. — Voici en quoi consistait la maladie : le nègre devenait triste, abattu, ses forces déclinaient, il devenait inapte et malhabile au travail ; sa peau se décolorait, les muqueuses surtout devenaient blanches et l'on comparait sa langue, devenue froide et exsangue, à une langue de grenouille; les malades finissaient par mourir souvent dans une syncope, après un lent dépérissement qui avait souvent mis deux ans à se faire. Ce qui frappait le plus chez eux, c'était la perversion de l’appétit; on voyait les noirs refuser la nourriture qu'on leur donnait et dévorer avec avidité de la terre, des poils, des morceaux de bois, du sable, du linge, des excréments ; de à le nom de géophagie par lequel on désignait aussi la maladie. Comme on soupçonnait les nègres de mettre dans tout cela beaucoup de mauvaise volonté et de subir, en quelque sorte, la contagion de l'exemple, on les traitait surtout par les coups de bâton ou les coups de corde à haute dose! Ceux qui, cependant, voulaient bien regarder le mal-cœur des nègres moins en maitres blancs et plus en médecins, accusèrent le climat et nommèrent la maladie hypohémie intertropicale. Cette théorie était d'autant plusadmissible, qu’on observe, mêmechez les blancs, dans les pays chauds, une añémie profonde. On expliquait cette hypohémie du noir par le dur labeur auquel on le forçait dans un pays chaud et on comprenait même pourquoi elle attaquait généralement le nègre mâle, celui-ci étant l’objet de moins de soins et de moins de ménagements que la négresse, qui, elle, fait un travail moins dur. D’autres rattachaient la maladie au béribéri; d’autres encore

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aux manifestations palustres, qui manquent cependant sur beaucoup de points où sévissait la maladie.

Les choses en étaient là et on regardait l’hypohémie intertropicale, le mal-cœur,comme une maladie presque complètement propre au nègre, lorsqu’en 1838, Dubini (de Milan) fit une découverte inattendue : chez un homme blanc, profondément anémique, il trouva dans l'intestin plusieurs vers, de la classe des nématoides (de väux, fil). Cette découverte passait inaperçue, lorsque Greisinger, au Caire, faisant l’autopsie de blancs, qui étaient morts avec une forme spéciale d’anémie, qu'on nommaitalors, en Egypte, chlorose d'Egypte, trouva dans l'intestin les mêmes vers que Dubini avait trouvés à Milan. Enfin, on se prit à chercher dans l’intestin de ces nègres qui succombaient du mal-cœur aux colonies, et chez tous on trouva les mêmes vers. Les docteurs Wucherer, en 1866, Silva Lima, au Brésil, Grenet, à Mayotte, Riou-Kerangal, à Cayenne trouvèrent les mêmes vers chez des hommes de toutes races, présentant tous un même degré d'extrême anémie.

Description du parasite, mode d'action, — C’est toujours dans le duodénum qu'onrencontre ces parasites ; leur nombre est parfois énorme : le docteur Sousa-Vaz en a compté jusqu’à 24 sur une surface de deux centimètres carrés; quant au ver, il est long de 3-4-9 millimètres ; les mâles sont plus petits que les femelles ; ils sont, du reste, moins nombreux datis la proportion de 1/3. Le ver est cylindrique, transparent ; sa tête est légèrement recourbée et sa bouche s'ouvre de côté, de là ie nom d’ankylostome (aœyxonc:, côté, roux, bouche).Cette bouche estarmée de quatre crochets, qui servent à l’animal à s'implanter dans la muqueuse; elle est munie en outre de quatre ventouses, au moyen desquelles il suce le sang de la muqueuse. A chaque point d'insertion de ces vers, on voit, en effet, une ecchymose percée, souvent ulcérée à son centre, entourée parfois d’un décollement, qui est lui-même rempli par un caillot,au milieu duquel est logé l'animal.

L'hémorrhagie incessante, entretenue à leur profit par ces êtres, est donc assez intense, ou du moins assez continue, pour amener une décoloration de tous les tissus. En outre, les chatouillements que les vers exercent sur la muqueuse du duodénum donnent lieu, par action réflexe, à des troubles sympathiques de l'estomac, à du mal de cœur, à de la pica,à de la malacia, comme cela se voit dans beaucoup d'affections vermineuses de l'intestin. Les piqüûres irritent la muqueuse et y provoquent des points d’in-

flammation, des ulcérations même; de sorte que, non content de prendre le sang, l’ankylostome empêche l'alimentation d’avoir lieu et l'absorption de ce qui a été mangé de se faire. Si le nombre de ces vers est peu considérable, si l'organisme est vigoureux, si l'alimentation est variée, hygiénique, abondante, l’ankylostomie n’éclatera pas ou passera inaperçue; c’est ainsi que Greisinger a pu prétendre que le 1/4 de la population de l'Egypte en était atteinte sans s’en douter. Mais si leur nombre est considérable, si l'organisme est débilité par le climat, l'excès de travail ou par toute autre cause, comme cela a lieu dans les mines ou dans les tunnels, si l'alimentation n’est pas suffisamment réparatrice, l’ankylostome donnera lieu aux troubles les plus profonds, à ceux de la cacheæie africaine.

Ainsi s'explique pourquoi ce sont les classes inférieures plutôt que les races inférieures qui, partout.,en sont atteintes et,comment les nègres ont semblé, peut-être non sans raison, avoir pour ce parasite une sorte de spécialité.

Propagation. — L'histoire naturelle de l'ankylostome nous explique comment la maladie est contagieuse : les femelles, qui sont plus nombreuses que les mâles, sont vivipares; les jeunes ankylostomes ne sont pas armés ; ils parcourent donc le tube digestif sans pouvoir s’y fixer; ils en sortent et tombent, soit dans l’eau qui sera avalée en boisson, soit sur les légumes qui seront mangés ; ils reviendront ainsi s’accrocher dans le premier duodénum qu'ils rencontreront. La provenance de l’ankylostome peut, d’ailleurs, résulter de plusieurs conditions diverses : d’après Bergnion, il passe la première phase de son existence dans le limon et dans la vase des flaques d'eau; c’est en buvant de l'eau malpropre et renfermant de jeunes larves du parasite que l’homme en recoit l'infection. S'il est prouvé, comme cela semble possible, que l’ankylostome soit originaire de la côte d’Afrique, on comprendrait alors comment le nègre semble en avoir été le premier atteint et comment il a diffusé la maladie partout où il a émigré et où on l’aconduit.

Distribution géographique.— Quoi qu'il en soit, l’aire géographique de ce parasite et, par conséquent de la maladie qu’il produit, semble s'étendre. C’est à tort qu’on l'a d’abord crue limitée à la zone torride, sur la côte ouest d'Afrique, Sierra-Leone, Côte-d'Or, Egypte et Algérie. Il est depuis longtemps dans Je nord de l'Italie, puisque c’est là qu'il a été découvert en 1838 par

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Dubini ; il a été trouvé à Turin par le docteur Bozzolo, chez deux malades dont l’un n'avait jamais quitté le Piémont et dont l’autre avait été en Sardaigne; voilà qu’il vient d'être trouvé par les docteurs Concato et Perroncito, chez les ouvriers qui travaillaient au percement du Gothard. Des centaines d’entre eux sont atteints d'ankylostomes qui percent aussi, eux, leurs galeries dans leur intestin. Ce n’est pas tout : Perroncito est venu en France et, comme Riembault et Manouvriez, il a montré que la maladie des mineurs de Saint-Etienne n'était autre chose que l'anémie produite par Fankylostome ; Lesage, de son côté, a pu s'assurer que l’anémie célèbre des mineurs d’Anzin est due ellemême à la même cause : les mêmes faits ont été observés en Hongrie, dans les mines de Schemnitz et du Kremnitz. Des accidents semblables à ceux qu'ont présenté les ouvriers employés au percement du Gothard, avaient déjà été observés à l'époque plus ancienne du percement du tunnel de Fréjus. Dans quelques cas, l’anémie est grave et mortelle. Sommes-nous menacés de l’ankylostome? la chose ne serait pas absolument impossible et je ne voudrais pas affirmer que plus d’un torrent des Alpes ne charrie pas, actuellement, des ankylostomes en quête d’un duodénum à leur convenance. L'ankylostome duodénal n’est pas rare au Japon (Remy).

Destruction. — Les docteurs Concato et Perroncito se croient sur la voie d'un parasiticide, qui n’est autre que l’eau chaude à + 45 ou +46, seulement il faudrait la faire passer dans le duodénum. Il y a peut-être un autre moyen : bien que, logé dans le duodénum, là où afflue la bile, Pankylostome n’aimerait pas un excès de ce liquide, et le docteur Riou-Kerangal, à la Guyane, a remarqué que les ankylostomes ne se trouvent jamais dans le duodénum des gens qui présentent des symptômes bilieux avec flux de bile. Dans cette hypothèse, les cholagogues pourraient peut-être leur faire lâcher prise, un peu comme les gardes-malades font lâcher prise aux sangsues en les saupoudrant de sel, Mais les ‘expériences faites sur les parasites en général, doivent rendre méfiant dans la recherche des parasiticides propres à déloger l’ankylostome duodénal de l’homme : des larves d’œstre onten effet pu vivre dans l’eau pendant 90 heures, dans l’eau salée pendant 109 heures, dans l'alcool pendant 48 heures, dans l'huile de ricin pendant 108 heures, dans l'huile d'olive pendant 10 jours; elles résistent à l'acide sulfhydrique, à l'acide carbo-

nique, à la strychnine, à la morphine. L’extrait de fougère mâle et l'acide thymique semblent toutefois très bien réussir à tuer les

ankylostomes.

Pathologie comparée, eachexies vermineuses chez quelques animaux. — Le docteur Grenet, qui a observé l’an-

kylostome duodénal chez l’homme, à Mayotte, dit lavoir trouvé dans le feuillet du bœuf. Ce parasite produisait chez lui des hémorrhagies et une anémie identiques à celle qu’il produit chez l’homme.

De l’anémie produite chez l'homme par lankylostome, il faut rapprocher l’anémie des chiens de meute due à l’action des ankylostomes (Dochmius trigonocephalus), qui criblent leur intestin et y déterminent de petites hkémorrhagies. Outre la petite hémorrbagie dans cette maladie décrite par Megnin, par Trasbot, par Bailiet, les ankylostomes déterminent chez les chiens de meute de la Saintonge et du Poitou une entérite chronique amenant une anémie comparable à celle des mineurs et tuant par Je marasme, souvent avec des épistamis.

Il importe cependant de différencier ces épistaxis de l’anémie des chiens de meute, d’autres épistaxis, plus locaux comme cause, qui surviennent également dans les meutes et qui sont dus à la présence de pentastomes dans les fosses nasales (Trasbot).

L'ankyslotomie se voit également chez le chat.

Des troubles semblables sont produits dans le rumen du bœuf, du mouton, de la chèvre, par un autre narasite, l'Amphistomum conicum.

Enfin, une cachexie semblableàlacachexie africaine peut semontrer chez le cheval, sous l'influence dela larve de la mouche de cheval ou œstride de cheval: la mouche adulte, qui tourmente si fort les chevaux en été dépose ses larves le long des poils, notamment sur ceux des jambes; ces larves, qui sont garnies de petites aspérités irritantes, chatouillent le cheval et tout le monde a vu avec quel acharnement il mord ses jambes ; 1l avale alors les larves, qui, munies de crochets, une fois dans l'estomac, s’incrustent ; elles perforent la muqueuse et y vivent de mucus et de sang, jusqu’au jour où elles sortiront par l'anus, sous forme de mouches parfaites, qui semblent,en quelque sorte, éclore des excréments du cheval. Presquetous les chevaux ont des larves dans l'estomac, comme le 1/4 des Egyptiens a des ankylostomes dans le duodénum; certains vétérinaires ont même prétendu, qu’il était bon que les chevaux aient

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des larves, que cela stimulait la digestion, sans doute comme le tænia chez l’Abyssinien. Mais lorsqu'elles sont trop nombreuses (on en à vu jusqu’à 80 par décimètre carré de surface de l'estomac}, il se produit des ulcérations, des perforations même; le cheval ne mange plus, il ne digère plus, ses muqueuses se décolorent ; il est atteint, lui aussi, de quelque chose de comparable à la cachexie africaine.

Le duodénum du chien est également habité par le Distoma echinatum, découvert par Generali. Les travaux d’Ercolani ont montré les métamorphoses par lesquelles passe cet entozoaire : Generali et Ercolant convinrent d'administrer au chien des Cerearia echinata, qui se trouvent en abondance dans les Paludines, afin de voir si, comme Ercolani l'avait obtenu dans le canard, on obtiendrait aussi leur développement en Distoma echinatum, dans l'intestin du chien. L'expérience réussit complètement ; on obtint des Distomes qui ressemblaient à ceux qu’on trouve aceidentellement dans le chien.

Chez le mouton, la clavée, où pourriture où cachexie aqueuse, est également produite par des vers de l’ordre des Trématodes, Fasciola hepatica et Distoma lanceolatum, qui se logent dans les canaux hépatiques. On pense que les larves de ces animaux sont des cercaires, sans sexe, qui, à cette époque de la vie à métamorphoses de ce parasite, habitent l’intérieur des limaces et, d'après Leuckart, les tissus de jeunes moilusques Lymnœus minutus, L. pereger, L. palustris ou L. auricularis. Le mouton avale le mollusque attaché aux herbes qu’il broute; l’helminthe, avalé avec la limace, passe dans l'intestin du mouton, en août et septembre; en novembre, devenu distome, il s’installe dans les canaux du foie; le mouton maigrit, s’affaiblit; s’il survit jusqu'en mai ou juin, les distomes quittent le canal biliaire, viennent s’accoupler dans l'intestin et meurent; leurs cadavres sont expulsés, mais, vec eux, tombent leurs embryons qui, dans l'herbe, vont, jeunes cercaires, habiter les limaces, jusqu’à ce que leur destinée les appelle, avec la limace et le brin d'herbe qui la soutient, dans l’estomac d’un nouveau mouton. Certaines épidémies de cachexie aqueuse ont une véritable ruine pour l’agriculture, tuant nonseulement les moutons, mais même les bœufs, chez qui, par exception, on a vu le parasite enkysté dans le poumon. La maladie sévit surtout dans les terrains bas, inondés, quand les troupeaux se désaltèrent dans les fossés et dans les mares.

Chaque année, en Egypte, la cacheæie aqueuse sévit sur les moutons après les inondations du Nil. Cette maladie a décimé, dans ces dernières années, la population ovine de la France et de presque toute l’Europe ; depuis quelques années, dans tout l’ouest de l'Angleterre, elle sévit également avec une grande intensité. Depuis 1880, l’Alsace-Lorraine a perdu, par suite de la cachexie aqueuse, 90 0/0 de ses moutons. Zundel n’estime pas la perte à moins de 2 millions. Il en a été de même dans la haute Italie, en Autriche et en Pologne. De 1810 à 1812, la cachexie aqueuse n'a pas fait perdre moins de 100 000 moutons dans les Bouches-du-Rhône, et de 90000 dans l'Hérault. En 1853-1854 et en 4879, elle a dépeuplé la Sologne de ses moutons.

La douve du foie s'attaque même à l'homme, chez qui elle se conduit comme chez les ruminants. C’est sans doute également dans l’eau que l'homme en rencontre les germes.

Des amphistomes vivent dans le duodénum du bœuf, du cerf, du chameau, du cheval. L’un d'eux, le gastrodisque du cheval, est abondant en Egypte, où, en 1876, il fit périr un grand nombre de chevaux; le ventre du parasite est muni d’un nombre considérable de ventouses; ces millions de points d’irritation locale empêchent le cheval de manger, de digérer et le plongent dans le marasme. Ce parasite est assez fréquent à la Guadeloupe. Les œufs des gastrodisques, expulsés de l'intestin, donnent des larves, qui s’introduisent dans ces insectes ou dans les limaces des prés, y deviennent des cercaires enkystés et peuvent achever leur cycle dans les sujets du genre cheval qui les avalent avec

l'herbe.

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