‹ La geógraphie médicaleChapitre 161 sur 233 · MORVE · texte numérisé non relu

MORVE

Elle atteint tous les monodactyles, se transmet en outre à la chèvre, au mouton, au lapin et à l’homme ; le bœuf et le pore se sont montrés jusqu'ici réfractaires ; le chien n'éprouve, après

l'inoculation, que des accidents locaux; le chat, le lion, Pours contractent la morve lorsqu'on les nourrit des débris d'animaux morveux.

Géographie. — L'importance de cette maladie est considérable pour l’humanité et notamment pour l’Europe occidentale; en effet, tandis qu’en Russie le nombre des têtes de bétail va sans cesse en augmentant, si bien qu’en 1866 on comptait dans ce pays 20 980000 bêtes bovines, 40 700000 moutons et, en 1876, 28600000 bêtes bovines et 54000000 de moutons, au contraire, dans l’Europe occidentale, le mouvement est inverse et l'on se plaint de ce que j'ai déjà mentionné sous le nom de la dépécoration. Or les steppes, qui s'étendent au sud-est de la Russie d'Europe et surtout de la Russie d’Asie, sont habitées par une population bovine nombreuse et semi-libre ; ces steppes constituent donc une source de matière bovine, de matière alimentaire, qui semble intarissable et toujours prête à se déverser de l’est à l’ouest sur l'Europe ; c’est ce qui arrive en effet, mais ces steppes sont habitées aussi par une maladie qui y est endémique sur le bétail, le éyphus bovin; là, les bœufs, comme tous les animaux pour qui une maladie est habituelle, y sont sans doute sujets, mais elle est chez eux peu grave, tandis que, transportée en dehors de ses foyers sur une population bovine qui ne la connait pas, la même maladie donne une mortalité de 80, 90, 95 0/0. Grâce à son voisinage immédiat des steppes, la Russié, malgré les précautions qu’elle prend pour s’en prémunir, perd chaque année de 2 000 à 4000 têtes de bétail par le fait de cettemaladie. A l’est, la peste bovine se répand jusque sur le plateau central de l’Asie, vers la Chine.

Dans l’état actuel de la science, il semble permis de rapprocher de la peste bovine, une maladie qui préoccupe beaucoup en ce moment les vétérinaires d'Amérique, la fièvre du Texas. La peste est observée également dans l'Inde.

Histoire. Propagation. — Le transport, constant dans l'histoire, de la peste bovine à la suite du bétail des steppes peut servir de type de propagation des maladies contagieuses et montre, une fois de plus, létroite solidarité de l’homme et des animaux.

A l’époque des invasions des Huns, la peste bovine vint, en effet, avec eux, du fond des steppes. Quamvis sani, dit un contem-

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porain, boves odore morbidorum afflante pereunt. Un peu plus tard, un contemporain la signale comme venue de Hongrie, d’I1lyrie; en 570, Marius, évêque d’Avranches, parle d’un mal qui fit périr presque toutes les bêtes à cornes en France et en Italie. Plus tard, les guerres de Charlemagne avec des armées voisines des steppes, la ramenèrent en 809, en 850, en 870, en 878; dans les années 940-941-942, presque tous les bœufs d’Allemagne, d'Italie et de France périrent. Au x siècle, les mouvements des hordes mongoles, qui, sous Gengiskan, s’ébranlèrent jusque dans l'Europe méridionale, ramenèrent encore une fois le typhus bovin. En 1710, guerre de Charles XII contre la Russie, grande épidémie, qui se répand sur la Pologne, la Bessarabie, la Hongrie, la Moldavie, l'Italie, l'Allemagne, la France. En 1714, la peste traverse le détroit et passe en Angleterre, après avoir enlevé 100 000 bêtes en Silésie, 70000 à Naples, 300000 aux Pays- Bas, près de 1500 000 dans l’Europe entière. En 1740, nouvelle invasion, qui coïncide avec la conquête de la Silésie par Frédéric. De 1735 à 1770, elle ne cesse de sévir sur l’Europe, à laquelle elle enlève plus de 3000 000 de bêtes ; la Hollande seule perd 300000 bêtes en un an, la France 500 000, le Danemark 180 000 en quatre ans. Pendant la guerre de Sept ans, la peste bovine est continuelle. De 1792 à 1815, époque de guerres perpétuelles, peste perpétuelle ! En 1827, guerre de la Russie et de la Turquie ; peste bovine! En 1831, guerre de la Russie contre la Pologne ; peste bovine! En 18%8, la Russie vient au secours de l'Autriche dans sa lutte contre la Hongrie; peste bovine!

Ce qui s'était produit de tout temps, se produisit donc en 1870: l’armée prussienne avait derrière elle des bœufs des steppes atteints de la peste; nous eûmes la malechance de lui prendre un peu dece dangereux butin et Ja maladie se propagea chez nous, jusqu’au fond de la Bretagne. Notre agriculture perdit, cette année-là, plus de 100000 têtes de bétail. En résumé, toutes les fois qu’une invasion vient de l’Europe orientale, ou seulement qu’une lutte s'engage entre l'occident et l’orient de l'Europe, comme l’armée de l'Europe orientale traine toujours à sa suite le bœuf des steppes, elle amène infailliblement la peste bovine, qui se propage.

Mais la guerre n'est pas toujours la pourvoyeuse de la peste bovine; le commerce, quand il se fait avec les steppes, arrive absolument au même résultat : ainsi, en 1841 et en 1864, l’importation en Egypte de bestiaux d’origine sud-européenne a répandu

la peste; en 1862, des bœufs de Dalmatie amènent la peste bovine à Naples et en Sicile; en 1865, un troupeau de bœufs des steppes est embarqué à Revel, port de l’Esthonie, sur la Baltique, à destination d’Angleterre; il y amène la peste bovine et on est forcé de jeter deux bêtes à la mer pendant la traversée. La maladie est alors, il faut le reconnaitre, absolument méconnue, et, faute de prendre les mesures nécessaires, on perd, en Angleterre, 350000 têtes de bétail. L’Irlande seule comprit: elle ferma ses ports et fut épargnée. Enfin le Parlement, un peu tard, se décide à édicter les mesures nécessaires ; il ordonne l’abatage de tout animal suspect et l'épizootie cesse sur l'ordre du Parlement!

Douze têtes de bétail vinrent, pendant ce temps, d'Angleterre en Allemagne, et l’épizootie fit eu Hollande 150 000 victimes; encore sur l’ordre du Parlement, l’épizootie s'arrêta.

En France, nous étions sur nos gardes, bien décidés à empècher la maladie de passer. Nous perdimes 43 têtes, grâce, on peut le dire, au professeur Bouley, dont l'énergie sauva des sommes incalculables !

Récemment encore la peste bovine régnait en Pologne, dans quelques localités d’Autriche, mais le mal était circonscrit.

Nature. Analogies. — Quelle est cette maladie? À quel titre insisté-je sur elle? C’est que ses lésions anatomiques sont identiques à celles de la fièvre typhoïde de l’homme; on trouve, sur les animaux, la lésion caractéristique des glandes de Peyer. Au point de vue anatomique, il semble donc que le typhus bovin soit l’analogue de notre fièvre typhoïde, et cependant, alors que le cheval, le porc présentent, en même temps que nos épidémies de fièvre typhoïde, des épizooties de mal rouge ou de fièvre typhoïde, on ne voit point la fièvre typhoïde de l’homme ni le mal rouge du pore marcher parallèlement avec le typhus bovin!

Contagion. Analyse pathologique des races. — Le typhus bovin présente, en outre, quelque chose de très curieux et de très important pour nous : c’est son mode de contagion, Dans le genre Bos, il est extrèmement contagieux, mais la contagion peut s'étendre plus loin, ainsi qu’on le vit, en 1865, au Jardin d’acclimatation : deux gazelles lui furent alors expédiées d'Angleterre dans un wagon qui avait transporté des bœufs atteints de typhus; ces deux gazelles arrivèrent au Jardin contaminées et communiquèrent la maladie à une antilope, à des cerfs,

à des yacks, à des aurochs, à des zèbres, à des moutons, à des chèvres ; on put alors constater que, chez tous ces animaux, la maladie était déjà moins grave que chez le bœuf, qui avait servi de point de départ. Ainsi, tandis que chez le bœuf la guérison n’a lieu que 7 à 8 fois sur 0/06, elle a lieu 30 à 39 fois sur 0/0 chez le mouton.et chez la chèvre ; enfin, on a constaté que le ferment de cette maladie reconnaissait, paraît-il, comme nous le faisons nous-mêmes, nous naturalistes, un certain caractère commun à ce que nous nommons les ruminants, puisqu'il ne se communique qu’à eux seuls. Il y eut cependant une exception : il y eut un animal, au Jardin d’acclimatation, qui prit le typhus, quoique n'appartenant pas aux ruminants, c'est le pécari. Or, il se trouve précisément que le pécari, qui n'appartient pas aux ruminants, possède précisément un estomac à compartiments, comme celui des ruminants; il présente, sous ce rapport anatomique, une affinité avec eux. L'analyse faite par le parasite est donc ici bien exacte et bien fine, et il faut croire qu'il lui trouve quelque chose comme une saveur de ruminant due à un état chimique de ses humeurs, comme nous reconnaissons nous-mêmes que sa conformation en fait presque un ruminant!

En dehors des ruminants la contagion peut-elle s'exercer? Quelques faits pourraient faire penser à l’homme; mais ces faits sont bien peu nombreux relativement au grand nombre d’occasions de contagion qui se sont présentées. On parle cependant en 1870, en Bretagne, de 204 mobiles, qui furent occupés pendant vingt jours à enfouir des bœufs morts du {yphus; on ditbien que sur ces 204 hommes 6 moururent de fièvre typhoïde, que 12 restèrent malades à Landerneau et que plusieurs ont eu, plus tard, la fièvre typhoïde. Hancok, vétérinaire anglais, aurait, en outre, à la Société pathologique de Londres, pu montrer, sur sa propre main, uue éruption spéciale etproduite par l’inoculation de la peste bovine; on cite enfin un autre vétérinaire anglais, qui serait mort après avoir fait l’autopsie d’une vache atteinte de Ja peste. Le D' Costello a rapproché de la peste bovine qui régnait dans le Penjab, en 1875, une épidémie de pneumonie foudroyante, infectieuse, contagieuse et mortelle, qu’il a observée concurremnent sur les hommes d’un régiment d'infanterie, à Abbotabad.

Inoeulation, — Comme toutes les maladies contagieuses, la peste bovine est inoculable au moins aux ruminants, et Camper nous apprend qu’on avait songé, dès le siècle dernier, à l’inocula-

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