II. — Roches formées de débris animaux
A première vue, il semble peu vraisemblable que des débris animaux aient pu s'accumuler en
assez grande quantité pour former un dépôt bien marqué. Bien que l'air soit rempli d'insectes, que nous voyions et entendions à la fin de l'été des oiseaux nombreux, que nos prairies et nos clairières pullulent de lapins, de lièvres, de taupes et de beaucoup d'autres animaux, nulle part cependant nous ne voyons leurs restes former un dépôt à la surface. Bien plus, il est relativement rare de rencontrer le corps d'un animal. Us s'enfoncent et meurent dans des trous où leurs corps se décomposent peu à peu et disparaissent. En choisissant bien le lieu, cependant, vous découvrirez que les restes des animaux, comme ceux des plantes et beaucoup plus que ces derniers, forment de grandes accumulations.
Les coquillages qui tombent en poussière dans le lit d'argile du fond des tourbières appartiennent aux espèces qui vivent dans les lacs. Dans certaines parties du pays, le fond des lacs est couvert de coquilles semblables, et cela en si grande abondance qu'en retirant à l'aide d'une drague un peu de la boue fine qui le recouvre, vous trouvez qu'elle est faite d'une substance blanche et crayeuse, de marne comme on l'appelle, formée de coquilles à tous les degrés de Geikie. — lui. 7
décomposition. Les animaux qui vivent dans ces coquilles sont si nombreux qu'en mourant leurs débris forment une couche au fond du lac. Quelquefois, un de ces lacs a été comblé par la végétation et les dépôts, ou drainé artificiellement de façon à se dessécher entièrement. En fouillant l'emplacement de ce lac disparu, vous arriveriez à la marne d'eau douce qui forme un lit de plusieurs pieds , quelquefois de plusieurs mètres d'épaisseur. Vous y découvririez peut-être le squelette d'un daim, d'un bœuf sauvage ou de quelque autre animal qui se noya dans l'ancien lac, ou bien encore un canot, un marteau de pierre ou d'autres reliques des races humaines primitives qui peuplaient le pays avant que tous ces lacs et toutes ces forêts eussent disparu. Dans les districts où le carbonate de chaux est rare, on a extrait en grandes quantités la marne des anciens lacs pour l'employer comme engrais. Vous voyez donc que les frêles coquilles qui se remarquent sur les pierres et dans les creux du bord d'un lac peuvent fournir un exemple de la façon dont les débris des animaux forment des roches^
C'est cependant au fond des mers qu'on en
rencontre les exemples les plus merveilleux ; ces formations s'y présentent à des profondeurs de plusieurs centaines, de plusieurs milliers de pieds et sur des espaces de plusieurs centaines de milles. Nous en avons déjà dit un mot dans la Géographie physique, en parlant de l'emploi de la drague pour explorer le fond de l'Océan et en faisant allusion à cette boue fine, formée de débris organiques menus qu'on trouve presque partout au fond de l'océan Atlantique. Étudions maintenant cette boue d'un peu plus près.
A l'ouest de la Bretagne, l'Atlantique s'approfondit bientôt brusquement. Son lit s'étend alors jusqu'à Terre-Neuve comme une vaste plaine dont le point le plus bas est à 14,000 pieds sous les vagues. C'est sur cette vaste plaine sousmarine que furent placés les câbles télégraphiques, et dans ce but de nombreux sondages furent pratiqués depuis la côte d'Irlande jusqu'à celle d'Amérique. On constata que dans les parties peu profondes le fond de la mer était couvert de sable, de gravier ou de limon, tandis que dans les grandes profondeurs le plomb de sonde ramenait une substance grise et visqueuse qui s'étend dans ce vaste bassin sur une étendue de
milliers de milles carrés. Cette vase, séchée, ressemble à une sorte de craie grisâtre. Vous pouvez en disposer une parcelle sur la plaque de verre du microscope. A l'œil nu, les petites taches qu'on y distingue ont Pair de simples grains de poussière ; mais, sous un fort verre grossissant ou un microscope, on voit qu'elles consistent en petites coquilles appelées foraminifères, les unes entières, d'autres brisées, mais toutes de forme et de dessin délicats.
Fig. 22. — Vase du lit de l'Atlantique, grossie 25 fois.
En examinant ces formes gracieuses, songez qu'elles sont entassées, millions sur millions, au fond de l'Atlantique ; qu'en mourant leurs dépouilles s'y accumulent en un vaste dépôt, et que, à mesure que les générations se succèdent, ce dépôt s'épaissit continuellement. Après des siècles, si le dépôt restait intact et que nous puissions
en mesurer la croissance, nous trouverions qu'en s'épaississant il a englobé les dépouilles des étoiles de mer ou des autres animaux marins dont les corps sont restés au fond. L'épaisseur de ce dépôt entre l'Irlande et Terre-Neuve doit atteindre pour le moins des centaines de pieds. Nous avons donc ici un second exemple remarquable de la formation d'une masse rocheuse épaisse et étendue par des débris animaux.
Revenons encore une fois à notre morceau de craie (page 20), et comparons-le à la vase de l'Atlantique. Très souvent, vous distinguez à première vue dans la craie des coquilles, des coraux, des oursins et d'autres animaux marins, entiers ou en fragments (fig. 23). C'est assez pour vous convaincre que la craie doit avoir été formée sous la mer. Un examen plus attentif vous montrera que non seulement elle contient des restes animaux, mais encore qu'elle en est entièrement composée. Si le hasard vous favorisait, en faisant subir à un morceau de craie l'opération dont avons parlé au début de ce livre (page 19), vous y trouveriez de nombreuses coquilles (fig. 3) entièrement semblables à celles de la vase de l'Atlantique (fig. 22) et mélangées à des frag-
ments d'espèces plus grandes et à d'autres débris. La masse entière est évidemment formée de restes d'animaux , quelques-uns intacts , les autres si détruits, si divisés qu'on ne peut reconnaître à quelle espèce ils appartenaient. Ne vous découragez pas si pendant un certain temps la
Fig. 23. — Morceau de craie avec coquillage.
craie que vous pulvérisez ne vous montre aucun organisme distinct, mais seulement de petits grains blancs informes. Ces grains ne sont que des fragments d'organismes décomposés, et vous finirez, en cherchant bien, par y découvrir quelques spécimens entiers et parfaitement conservés. Vous vous trouverez alors en présence d'un groupe de petits organismes comme celui de la
figure 3, qui représente un fragment de la craie de Gravesend.
Beaucoup d'autres roches que la craie sont entièrement faites de débris animaux. La plupart
Fig. 24. — Morceau de calcaire.
des calcaires ont été formés de ces matières. En voici par exemple un morceau (fig. 24) qui est resté exposé à l'air pendant de nombreuses années, et vous voyez comme sa surface est couverte de coraux, de coquilles et d'autres débris. L'aspect de cette pierre vous fait aussitôt songer
à quelque fond sous-marin. Vous vous représentez comment tous ces petits fragments délicatement taillés firent autrefois partie de créatures vivantes, qui se mouvaient et se développaient sous les eaux claires de la mer. Ce morceau de calcaire devient pour vous le modèle de ce que doit être un fond sous-marin et vous remet en mémoire ce que peut-être vous avez vu de vos propres yeux dans quelque creux de roche sur le rivage.
Si un simple fragment de calcaire peut vous inspirer ces pensées, que direz-vous en vous trouvant en face de montagnes entières formées de cette même pierre, d'immenses masses rocheuses de deux ou trois mille pieds de hauteur et couvrant des étendues de centaines de milles carrés ? Vous pouvez cependant rencontrer ces masses étonnantes, remplies des débris d'anciens animaux marins, dans presque tous les pays du globe. En Angleterre, par exemple, les montagnes et les vallées d'une grande partie du Derbyshire et du Yorkshire en sont formées. Sur les flancs de ces merveilleuses vallées, les bancs de calcaire s'étendent de tous côtés et s'élèvent les uns au-dessus des autres en larges terrasses
aussi loin que l'œil peut atteindre. Lorsque vous parcourez la surface d'une de ces terrasses élevées, vous foulez en réalité le fond d'une mer ancienne, et, si vous jetez un regard sur la roche qui s'étend sous vos pieds, vous verrez que toute sa masse est formée des restes des petits animaux qui peuplaient les eaux de cette mer. Un jour, celle-ci s'est desséchée, et les dépôts épais d'animaux qui en couvraient le fond se sont transformés en ce calcaire qui constitue les hautes montagnes et les larges vallées.
On rencontre en Irlande des masses encore plus considérables de cette même roche. Quelques-unes des plus grandes chaînes de montagnes du globe en sont en grande partie formées. Ainsi, sur les crêtes élevées des Alpes et de l'Himalaya, le calcaire constitue une grande étendue des plateaux sur lesquels reposent les neiges éternelles et d'où les glaciers descendent dans les vallées.
Résumé. — Avant de poursuivre, jetons un regard sur le chemin parcouru, et voyons exactement le point où nous sommes arrivés. Si je vous demandais un résumé succinct des pages qui
précèdent, vous l'établiriez probablement comme suit :
1° La surface de la terre est désagrégée par la pluie et les cours d'eau, et il en résulte une masse considérable de boue, de sable et de gravier.
2a Les matières arrachées à la terre s'accumulent à l'embouchure des fleuves, dans les lacs et sur le fond de la mer, où elles forment de vastes dépôts qui finissent par se transformer en roches sédimentaires.
3° Les feuilles, les branches, les troncs et les autres parties des végétaux, mélangés aux restes des animaux, s'incrustent et sont conservés comme fossiles dans ces accumulations sédimentaires.
4° Les plantes et les animaux forment quelquefois à eux seuls d'épais et vastes dépôts à la surface de la terre.
5° Les roches qui constituent la terre ferme ont été en grande partie formées sous la mer.
6° D'anciennes surfaces qui, comme les gisements houillers, étaient autrefois couvertes de forêts luxuriantes, sont aujourd'hui profondément ensevelies sous des masses de roche solide.
Vous vous êtes avancé pas à pas jusqu'à ces conclusions, dont vous êtes tout à fait sûr, car vous en avez trouvé les preuves en chemin. A plusieurs reprises, vous avez pu voir que, d'une façon ou de l'autre la terre et la mer ont souvent changé de place. Vous avez retrouvé le fond des mers anciennes jusque sur la crête des montagnes et d'anciennes forêts enterrées sous forme de houille dans les entrailles de la terre. Comment ont eu lieu ces merveilleux changements ? Pour être à même de répondre à cette question, vous devez connaître quelque peu l'histoire du dernier des trois grands groupes en lesquels nous avons divisé les pierres terrestres, les roches ignées.