‹ La Gloire du verbe, 1885-1890Chapitre 20 sur 34 · LIEDER · texte numérisé non relu

LIEDER

Ick, ein toiles Kind, ich singe Jet^o in der Dunkelheit ; Klingt dus Lied auch nicht ergoe\lich,

Hat es mich dock vor Angst befreit.

(Henri Heine Die Heitnkehr.)

Des mots doux comme des hautbois Et des harpes surnaturelles ; Des sons légers de chanterelles Et dans les bois, des voix, des voix.

Des couples blancs de tourterelles, Des oiseaux bleus couleur du temps ; Des ailes d'or sur les étangs, Dans le ciel des ailes, des ailes.

Maya ci

Je ne sais où : je vois, f entends.

Voici venir la très-aimée Et sa cheville parfumée Foule des tapis éclatants;

Sa robe candide est lamée De Vor du paradis natal; Des feux de myrrhe et de cantal V entourent de blonde fumée.

Plus rien, plus rien ! le deuil brutal, Le silence et V ombre. Serait-ce Que la perfide enchanteresse A forgé ce mur de métal

Et clos dans la nuit vengeresse, Sans ailes d'or et sans hautbois, Les mots doux comme une caresse, Et les colombes, sœurs des voix?

Q2 La Gloire du Verbe

Ni tes fiertés, ni tes paresses Ni V espoir menteur des caresses^ Ni ta chair de vierge, f aimais.

La splendeur de ma propre idée, O maîtresse non possédée Qui ne me trahiras jamais

Je garde en mon âme hautaine

Le rêve frais de la fontaine

Et des nénufars ingénus ;

Je laisse aux lèvres sans extase

Veau noire et, grouillant dans la vase,

Tous les reptiles inconnus.

Maya 93

Loin de V hivernale vallée Vaile des fleurs s'est envolée Et le murmure des nids verts Cherche avec le vol des pétales , Dans les anbes orientales L éternel printemps de mes vers.

C'est V heure qne f ensevelisse La blancheur du dernier calice Avec les souvenirs défunts :

O nuptiale Galatée, Rends-moi la corolle empruntée, Rends-moi le songe des parfums ,

Pour que je tisse avec mes strophes Un linceul de riches étoffes Embaumé de myrrhe et de nard Et que je jette sur mon rêve De jeunesse et de gloire brève La pourpre antique de Schinnar.

ç4 La Gloire du Verbe

Pour moi seul tes cheveux de saule Se déroulent sur ton épaule Comme les feuilles dans le vent Et tel que sur la neige vierge Frémit un frisson d }or mouvant De l'aube de ta chair émerge Une fleur de soleil levant.

Car seul je connais les paroles ', Sœurs des feuilles et des corolles, Qui puissent dire ta beauté ; Je sais les phrases rituelles

Maya ç$

Par qui, dans le bois enchanté.

L'ombre des amantes cruelles Revive pour V éternité.

Rires et larmes infinies !

Si je chantais tes litanies Et le miel de tes seins rosés Je ferais voler dans les brises, Au-delà des jours épuisés, L abeille des lèvres éprises Vers la ruche de tes baisers.

Mais je tais avec jalousie Les chers mots dont je m'extasie :

Les hommes passent et s en vont ; Le bruit des foules abhorrées Roule et le miel divin se fond En perles de gouttes dorées Dans Vurne de mon cœur profond.

Ta voix, ta même voix de colombe blessée Sonne plaintivement dans ta gorge lassée.

f entends encor Vécho des paroles d'antan Lorsque les mots ailés s1 envolent en chantant.

Mais je ne comprends pins les syllabes ; f oublie Ce qui fait leur langueur et leur mélancolie.

Je crois fouir parler un langage inconnu

Sur des airs dont mon cœur s'est en vain souvenu,

Et je perçois parmi la musique rhythmée

La voix d'une étrangère ou d'une morte aimée.

Maya 97

Reine du magique palais , En ce jeu cruel que tu joues ', Comme les sœurs, tu te complais Aux larmes roulant sur nos joues.

Quand tu presses le vin des cœurs L étoile de tes yeux rutile, L'étoile de tes yeux vainqueurs Rit de la lâcheté virile.

Tandis que, dans la paix du soir, Les désirs — tels de mauvais anges — Portent aux meules du pressoir Les grappes des rouges vendanges.

Soit ! en tes rêves assassins Grise-toi des pourpres foulées Et noue au-dessous de tes seins Des peaux fauves et tavelées.

Sois la bacchante que les dieux Lâchent sur la terre ; promène L 'orgueil de tes flancs radieux Au milieu de la vigne humaine.

Va ! que les héros asservis Et les poètes que tu crées Se courbent hurlants et ravis Devant tes colères sacrées :

Tes triomphes sont imparfaits, Ta gloire sanglante est un leurre ; Tu ri as pas su que je f aimais Et tu ne sais pas que je pleure.

Maya çp

Les moires vertes des /étrillées

Attendent le Prince Charmant

Et sous les gemmes de rosée

D aubépine est une épousée

D'oïl s'exhale amoureusement

V acre parfum des fleurs mouillées.

Des lèvres que nul ne connaît Ont bu les gemmes disparues.

Pourquoi le Prince viendrait-il^ O foret ? le parfum subtil Metirt dans les poussières accrues Sur V aubépine et le genêt.

'UiîvërFîtïr HBLIOTHECA

IOO

La plainte lente des ramures

Geint sinistrement et déjà

Les nains méchants des avenues

Font saigner sur les branches nues

Que leur caprice ravagea

La chair automnale des mûres.

Maya 101

Plus quant femina virgo.

(P. Ovidius Naso] Métamorphoses, Livre an.)

Plus claires dans le sombre a^ur des mâts sans lune Les étoiles doraient les ajoncs et la dune ; Mais je n'ai pas souci de leur ruissellement Et dans mes yeux fleuris de visions plus belles, Baignant les deux futurs de leurs splendeurs nouvelles, Les astres à venir montent épcrdument.

Tu glissais à pas lents dans les ajoncs stellaires Et sourde à la rumeur humaine des colères Tu regardais surgir les astres apaisés ; Mais dans mon cœur fleuri de voluptés plus calmes, Tévoque au chant lointain des sources et des palmes Les vierges à venir et les futurs baisers.

La fleur énorme de la mer Eclose avec V aurore sainte Renaissait dans le gouffre amer De tes prunelles d'hyacinthe.

Dans tes cheveux d'or f adorais, Sous la gloire de leur couronne.

Les impériales forêts Et leur laticlave d' 'automne.

Les peupliers glauques et blancs Et la mollesse des prairies Revivaient dans les gestes lents De tes mains douces et fleuries.

Maya j oj

Mais aujourd'hui que tu nés plus La prêtresse et T 'evocatrice , Il faut les bois et les reflux Pour que ta grâce refleurisse

Et les colchiques du matin Ressuscitent dans ma pensée Ta pâleur morne de satin O mensongère Fiancée.

io4 La Gloire du Verbe

Tout à V heure un essaim de mauves s'envolait, Majestueux, au ras des vagues aurorales : Les oiseaux fendaient Vair de leurs ailes égales Et nageaient dans Va^ur vers l'horizon de lait.

Ils allaient : le soleil semait sur les prairies Marine des fleurs d'or et de chrysobéril Et Von eût cru là-bas des papillons d ) avril Sur un champ constelle' de rares pierreries.

Ils allaient : maintenant que dans le clair matin La blancheur de leur vol splendide s'est fondue, Je cherche obstinément au fond de V étendue Le souvenir neigeux de leur essor lointain.

Maya 105

Nul des flocons perdus dans les brumes d'opale N' argenté plus la plaine immobile des flots Et la seule clameur des antiques sanglots Monte plus tristement vers le lac du ciel pâle.

O Chère, 0 pâle ciel d'amour qui te mirais Dans la mer somptueuse et calme de mes rêves Quels abîmes d'azur et d' Océans sans grèves Ont englouti le vol de mes désirs secrets f

Je 11e sais : le regard a lassé ma pritnelle, La solitude morne emplit mon cœur, f entends Dans le double infini de V espace et du temps Monter le râle amer de V angoisse éternelle.

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Te ne veux pas courber ma tête sous tes pas Ni baisser devant toi mes yeux ; je ne suis pas Un mendiant d 'amour et d'aumônes charnelles Et la honte des pleurs souillerait mes prunelles.

Mais dans la nuit semblable à mon cœur sombre et fier

Tirai dire mon mal aux vagues de la mer ;

Elle me bercera la mer consolatrice

Avec des rhythmes lents et des chants de nourrice.

T écouterai sa voix et je m endormirai Comme un enfant, tandis qu'en un jardin sacré Surgira, bleu de rêve et parfumé de menthe Le magique palais où tu seras clémente.

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