LES YEUX D'HELENE
A Marcel Proust,
Qualis fnturis Hélène jam digna palestris Inter amycîaeos reptahat candida fratrcs. (P. Statius.)
La native blancheur du cygne paternel
Vêt de neige le corps adorable d'Hélène,
Et Veau du fleuve bleu qui glisse dans la plaine
Baigne ses yeux d" enfant profonds comme le ciel.
Elle va : ses regards de déesse ingénue Que jamais la tristesse impure n'a troublés Errent nonchalamment sur les flots blonds des blés, Et les hommes pensifs tremblent à sa venue.
Elle évoque V horreur future des deslins Et verse le frisson des luttes fatidiques
Les Mythes 97
Anx guerriers à venir assis sous les portiques, Dont les yeux éblouis suivent ses pas lointains.
V effroi religieux issu de ses prunelles Ardentes d'incendie et de fauves clartés Saisit étrangement les cœurs épouvantés Et pleins de visions sombres et solennelles.
Passe, vierge terrible au col souple et nerveux : V inexpiable sang pour les siècles macule Ton front clair comme un jour d'été sans crépuscule Et la mort des héros surgit de tes cheveux.
Passe, reine d'amour, semeuse de désastres,
Dans ta robe de gloire et de sérénité,
Et vois fleurir les deuils autour de ta beauté,
Sous tes regards pareils aux rayons froids des astres
Tu brilles dans la nuit des âges révolus Et les derniers amants des formes triomphales Contemplent au-delà de V ombre et des rafales Tes yeux dont la splendeur ne s'abolira plus.
SCHAOUL
A Rodolphe Darzens.
En ces jours, Eloliim lui refusant son ombre,, Schaoul, enfant de Qisch, était semblable au mort Délaissé, que la dent des b êtes fauves mord Et les esprits du mal rongeaient son âme sombre.
Il errait à travers Us routes d'Israël Poursuivi sans repos par la meute tenace Et d'âpres aboiements de haine et de\menace Hurlaient autour de lui dans l'abîme du ciel.
Rien ne transfigurait ses mornes destinées JSulle trêve : ni les paroles des nabis Ni la chair des béliers ni la chair des brebis N' écartaient de son cœur les gueules forcenées .
Les Mythes jy
Et même dans la fête héroïque du sang, Quand les vaincus après les sauvages victoires , Montaient vers le Très-Haut en feux expiatoires, Les crocs inassouvis lui déchiraient le flanc.
Alors on fit venir vers le roi taciturne
David de Bethléem, le joueur de hinnor,
Dont l'incantation charmait les astres d'or
Tandis que ses troupeaux paissaient Vhcrbe nocturne,
Et comme les chacals rentrent aux creux des monts Quand le veneur paraît sur les rocs granitiques, Mêlant sa voix d'enfant aux cordes prophétiques David, plein dVahveh, chassa les noirs démons.
Homme, Schaoul des temps infinis, saigne et pleure Les carnassiers hideux suivent sur ton chemin La trace de tes pas, hier, aujourd'hui, demain Toujours : le changement de la forme et de V heure
N'écartera jamais la horde des ennuis
Et tu te trameras dans l'horreur sans limite
Sans ouïr le Kinnor et le Bcthlcémite
Qui te ferait des jours pareils aux belles nuits
RESSOUVEXIR
à Mario de la Tour de Saint- Ygest.
Cet homme était venu vers le Maître des pleurs Oubliant pour le Christ les lyres et les roses. Comme un vendangeur las qui de ses mains décloses Laisse choir les raisins et les grappes de fleurs.
Il avait délaissé pour les routes d ^ épines
Les portiques de marbre auprès des flots marins.
Sous le cilice dur qui lui mordait les reins,
Il marchait loin du jour vers les ombres divines.
Or il vivait au fond des bois mystérieux, Suivi par un troupeau de betes familières, Et des oiseaux volaient autour de ses prières Et des rêves de ciel illuminaient ses yeux.
42 La Gloire dît Verbe
Mais toujours, tel qu'un vol blond d' abeilles essaime Et retourne en vibrant aux ruches d'autrefois, Par les soirs langoureux chargés des douces voix Et des parfums charnels que le Mauvais y sème,
Son âme s'envolait vers les jours révolus : L ancien verbe d'amour caché dans V Evangile Faisait fleurir au bois les nymphes de Virgile Et des faunes lascifs montraient leurs fronts velus.
GOETTERDAEMMER UNG
A la comtesse Jai;e.
H cil, siège ndes Lie ht.
Siegfried, astre évadé des ombres transitoires, Soleil épanoui dans l'azur de la mort, Avec ta chair, la gloire humaine de V effort, S 'abîmait dans le deuil des suprêmes victoires,
Mais tels que le granit usé des promontoires, Que V assaut de la mer tempétueuse mord, Les dieux irradiant dans les glaces du Nord Attendaient lâchement les jours expiatoires.
Le héros, sur les fleurs sanglantes du bûcher, Semblait sortir des couchants mornes et marcher Dans V auréole d'or des flammes triomphales.
Tandis qiCcn un torrent de splendeur et de bruit
Flagellé par le vol sinistré des rafales
Le Palais merveilleux s'écroulait dans la nuit.