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La glossologie: essai sur la science expérimentale du langage

N'est-ce pas une question résolue, et bien résolue, que celle de savoir si la science du langage est de Tordre des sciences naturelles ou de Tordre des sciences historiques? La marche prouve le mouvement : l'application féconde des procédés et de la méthode des sciences naturelles à Tétude de la linguistique, ne démontre-t-elle pas de toute évidence, que la linguistique, la gloaaologiey est bien une science naturelle ?

Il n'y a point de meilleure introduction à la Glossologie de M. de la Calle, que la première leçon de ce même livre : c Connaître et déterminer les principaux phénomènes de » la parole, analyser les causes immédiates de ces phéno* » mènes et les rattacher aux lois générales de la biologie^ » établir une histologie du langage qui nous démontre » comment, pourquoi et en vertu de quoi Thomme possède » cette faculté spéciale, voilà la tâche la plus importante » de « la Glossologie. » Certes, il ne s'agit pas ici d'une science historique : l'histoire a-t-elle une physiologie, une morphologie? Traite-t-on, dans Thistoire, des fonctions d'un organe quelconque et du mécanisme de la vie ? des formes

de la matière, d'une conformation extérieure quelconque et des variations que subit cette conformation ? En aucune

façon.

Ce fait même que la faculté du langage articulé est intimement liée au développement de la troisième circonvolution frontale du cerveau, dite Circonvolution de Broca, ce fait même ne peut laisser subsister aucun doute sur la question. L'anatomie du cerveau des singes anthropoïdes nous apprend que chez eux le siège de la faculté dont-il s'agit est rudimentaire ; Torgane se développe, se constitue, il n'a pas atteint ce degré de perfectionnement qui fait que l'individu a d'une façon légitime, droit au nom d'homme.

La connaissance que Ton possède aujourd'hui du renouvellement progressif de la faune et de la transformation des soi-disant espèces, enseigne, d'une manière logique et péremptoire, que les grands singes actuels sont les descendants d'un proche parent de l'individu qui, à l'époque tertiaire miocène, savait déjà éclater le silex, et qui devait un jour donner naissance à l'homme proprement dit. Ce dernier est le produit, qui, grâce à d'heureuses circonstances, a pu se développer; tandis que les anthropomorphes contemi)orains sont les descendants de races arrêtées dans leur évolution. Si donc l'évolution cérébrale a fait naître, a fait développer l'organe auquel est due la faculté du langage articulé, il est de toute évidence que les produits de cet organe doivent-ètre étudiés comme tous les phénomènes vitaux, c'est-à-dire avec la méthode des sciences naturelles.

Et qui pourrait douter que la méthode du botaniste et celle du zoologiste doivent-être mises en usage dans les études de glossologie pour peu qu'il ait examiné les phénomènes de la dégénérescence phonétique? Ces phénomènes, en effet, ne se produisent pas au hasard : ils ont leur constance et leur raison d'être. Nous ne disons pas qu'ils sont soumis à des lois déterminées, à des principes, à des règles; ce serait se payer de termes et de conceptions métaphysiques, que de parler de la sorte.

Mais on peut affirmer que de l'ensemble de ces faits il

vu

se dégage un enseignement positif, et qu'en rapprochant les uns des autres tous les faits observables, en les analysant avec méthode, on reconnaît que tel ou tel fait physiologique donne naissance invariablement à tel et tel phénomène physique. Là où il semble y avoir contradiction ou exception, une analyse plus pénétrante ne tarde pas à révéler Tinfluence prépondérante des causes collatérales, mais nons moins physiologiques.

Il serait facile de puiser des exemples bien connus dans les conditions du passage de la phonétique latine à la phonétique française. N'est-ce pas un phénomène d'ordre tout naturel que celui de la persistance de l'accentuation et du sacrifice des syllabes inaccentuées :

môbilis meuble liberare livrer

débitum dette separdre sevrer

pôriicus porche sanitdium santé?

Que celui de la chute des consonnes médianes :

augûstus août dénuddtus dénué

adoocdtus avoué legdre lier?

Que celui de l'intrusion de consonnes euphoniques :

simulare sembler humilis humble

cumulare combler numerus nombre tener tendre caméra chambre?

Aucune théorie, aucune interprétation d'ordre métaphysique ne peut prévaloir contre les faits de cette nature, et ces faits, ne l'oublions pas, constituent tout le matériel linguistique.

Combien aussi sont-ils éclairés, démontrés, confirmés par les phénomènes de l'acquisition du langage chez les enfants I On lira, on relira les chapitres du livre de M. de la Calle, qui sont consacrés à l'étude de cette évolution enfantine : ce qui s'y trouve exposé sur le lien étiologique, entre les mouvements expressifs et le langage proprement

dît est particulièrement frappant et demandenût à être reproduit en entier. Quelle preuve plus oonyaincante de Tacquisition graduelle et laborieuse de la faculté du langage et de Fart de la parole ?

Bien que ce premier volume ne traite que de la partie physiologique, et que l'étude de la morphologie soit remise à une seconde partie, nous ne pouvons nous empêcher de clore cette préface par quelques mots concernant la structure et la conformation extérieure des langues.

La comparaison du matériel phonétique des différents idiomes est, sans doute, d'une importance considérable, lorsqu'il s'agit d'établir des classements et des parentés; mais l'examen du mode de structure donne ici irâ indications décisives.

Nous prendrons, pour nous faire comprendre, deux ou trois exem[des.

Que n'a^t-on pas dit de la prétendue unité primitive des langues sémitiques et des langues indo-européennes ? Des auteurs, qu'on ne saurait classer parmi les écrivains que les nécessités de la défense théologique contraignent à soutenir cette thèse, l'ont néanmoins défendue, et de très bonne foi. L'étude, la comparaison morphologique des deux familles leur eût épargné cette mésavanture. Ils auraient observé que la flexion sémitique qui attaque l'élément radical lui-même, pour en modifier les rapports (arabe : Katab^ il a écrit, Katib^ écrivant, Kutib, il a été écrit), ne se retrouve point dans les langues du groupe indo-européen; que le sémitisme n'a que deux temps, l'un, le temps parfait, suflixant à la racine l'élément pronominal (Katab, tu as écrit); l'autre, le temps imparfait, le lui préfixant (Tektob): tandis que l'indo-européen organique a six temps et suffixe toujours l'élément personnel au ra* dical ; que la dérivation n'a jamais lieu par préfixe, dans .cette dernière famille, mais toujours par suffixe, tandis que le sémitisme use de la dérivation par préfiixe, par exemple, dans les participes passés : mektub^ écrit, maqtuly tué; que le sémitisme possède une déclinaison possessive (Kitabi, mon livre; Kitabo^ son livre,) inconnue au systè indo-européen, etc.

Autre exemple. N'a-t-on pas voulu, après les avoir présentéSy ce qui est déjà assez curieux, comme des idiomes d'une nature toute particulière^ n'a-t-on pas voulu rapprocher le basque et les langues américaines, au moins sous le rapport de la structure? M. Julien Vinson, qui a étudié et qui connaît si scientifiquement les procédés des langues agglutinatives, n'a pas eu de peine à démontrer qu'ici encore Terreur provient d'un défaut d'examen morphologique. Le basque possède un article (a) qu'il suffixe au substantif : certaines langues américaines possèdent bien aussi un article, mais fort différent, et qu'elles pré* fixent au substantif : hittûk, arbre ; m'hittuk, l'arbre ; les langues américaines préfixent leur pronoms personnels au nom, n'hittuk^ mon arbre, k*hittuk, ton arbre ; rien de semblable en basque, etc.

Et, par contre, que des phénomènes donnés comme caractéristique d'une langue, propres à une langue, qui, en fait, se retrouvent dans les idiomes dont l'origine est toute différente! On a argué, par exemple, de la déclinaison possessive des idiomes américains ; mais cette déclinaison se retrouve dans les langues altaîques, par exemple en magyar (Kert^ jardin, Kertem^ mon jardin, Kerted^ ton jardin), dans les langues sémitiques (e2i, mon dieu) : la seule diffiirence est qu'ici il y a suffixe et que là il y a préfixe; on a argué, en faveur des langues américaines, de la faculté d'incorporer au verbe le régime direct, mais ce phénomène se retrouve dans les langues altaîques, dans les langues sémitiques, dans les langues romanes, en basque. Et le polysynthétisme ! Le polysynthétisme, cette composition syncopée, l'union intime de deux mots formant un conglomérat dont une partie plus ou moins considérable est syncopée, est coupée, se rencontre fréquemment sans doute, dans les langues américaines : totOy lait, et chominabo^ grappe de raisin, forment le mot polysynthétique totochaho^ vin ; le fait est intéressant, mais est-il caractéristique ? Non assurément. En basque nous le retrouvons : scigarnoj cidre, est pour sagar, pomme et arno^ vin. Nous le retrouvons également dans les langues indo-européennes :

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tière et prétexte encore à des élucubrations nouvelles; et Ton croit avoir tout dit, tout résolu, en avançant que le langage est tout simplement une partie de la logique.

Mais ces études devaient bientôt nous conduire sur un terrain plus solide; principalement ceux qui avaient accepté et employé dans ces recherches la méthode des sciences naturelles, selon que nous l'avait suggéré et conseillé notre cher et regretté mattre A. Schleicher.

C'est, en effet, en suivant cette voie féconde d'observation et d'analyse que nous avons entrevu la possibilité et la nécessité en même temps de traiter la science du langage comme une science expérimentale.

La Glossologiej ainsi comprise, et formant partie des sciences anthropologiques, doit être le lien qui reliera certainement entre eux ces deux ordres — jusqu'aujourd'hui séparés — des connaissances humaines : les études historiques et les études biologiques; la zoologie à l'histoire.

Les phénomènes historiques, les productions de l'activité cérébrale de l'homme, toutes les manifestations de son développement intellectuel et social peuvent-ils scientifiquement, réellement^ être considérés à part lui, attribués à des causes autres que celles qui sont inhérentes à son organisation intime? Pouvons-nous scientifiquement admettre une autre explication ?

Les arts, les sciences, les religions, le langage, les organisations sociales, tout ce qui démontre son supérieur développement intellectuel, n'est-il pas la conséquence nécessaire et forcée de son développement supérienr oi^nique ? Et celui-ci, est-il autre chose que le r^ultat évident d'une lente et pénible évolution à travers les âges t

Et de toutes les sciences, la science expérimentale du langage n'est-elle pas aussi la première à pouvoir nous rendre compte du développement psychologique de notre espèce?

Ces seules considérations nous paraissent suffisantes pour établir l'importance de ces études et le brillant avenir que nous augurons à la « Glossologie » dans le concert des connaissances générales.

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Nous n^avons pourtant pas la prétention de nous croire les premiers arrivés. Ceux qui nous ont précédé dans les différentes branches de notre science ont fait certainement I^us, et surtout, mieux que nous.

Notre travail, n'est qu'un travail de récapitulation et de synthèse; synthèse hardie, peut-être prématurée, en tout cas provisoire, mais, croyons-nous, nécessaire aujourd'hui déjà à la marche et aux progrès de nos études. C'est à ceux qui nous suivront qu'incombe la tâche de les améliorer et de les compléter.

La Glossologiey ou science expérimentale du langage, doit comprendre trois parties, que nous avons séparément traitées dans trois cours différents, professés successivement à l'Université de Genève. La première « La physiologie du langage », pendant le semestre d'été de 1878; la seconde « la morphologie du langage », et la troisième « la philosophie du langage », dans les deux semestres suivants de 1879 à 1880. Nous consacrons ce premier volume à la première partie seulement: les deux autres viendront après, aussitôt qu'il nous sera possible.

Nous conservons aussi à ces leçons la forme familière de conférences ou de causeries scientifiques, dans lesquelles nous avons plutôt fait une collaboration que donné un enseignement; nos élèves, dans ces sortes d'études indépendantesi étant généralement aussi bien que nous au courant des travaux de notre époque.

Je tiens à consigner ici toute ma reconnaissance aux savants professeurs et aux différentes personnes qui m'ont encouragé et aidé dans mon travail et mes recherches. En premier lieu, au Sénat académique et au Département de l'Instruction publique du gouvernement de Genève, qui m*ont permis d'occuper une chaire libre dans leur jeune Université, mais si justement réputée déjà, et d'y donner cet enseignement qui a été pour moi la meilleure des écoles.

Je dois aussi mes remerciements aux éminents professeurs, MM. Cari Vogt, M. Chiff, Abel Hovelacque, et tous ceux qui, avec leurs conseils, leurs renseignements et leurs communications bienveillantes, m'ont aidé dans ma tâche*

Et je dois, pour terminer, demander aussi bien pardon à mes lecteurs du style peu littéraire et des nombreuses fautes qu'on trouvera dans ce volume.

Fruit des veilles de Vexi\; écrit dans une langue qui n'est pas ma langue maternelle; laissé^ parfois, pour des causes indépendantes de ma volonté, et repris ensuite; ce travail ne peut être présenté que comme une ébauche grossière de ceux qui pourront le suivre.

Si un jour prochain, par des circonstances heureuses, je puis arriver à en faire une édition en langue espagnole^ je me consolerai alors de l'idée que, aujourd'hui, en ce moment historique, dans ma malheureuse patrie, proie de toutes les fureurs des réactions aveugles, un tel enseignement ne saurait même être toléré ni consenti par l'orthodoxie officielle. Il n'y a pas, en effet, aujourd'hui, dans les différentes Université espagnoles, je ne dis pas une chaire de Glossologie ou de linguistique (ce serait le dernier des sacrilèges 1) mais pas même une chaire de philologie. En revanche, la théologie fleurit dans toutes ses formes à côté du classique oranger, sous le plus beau de tous les soleils.

Antonio de la Callb.

Genève, ce i^ Janvier 188i.

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