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SCENE IX

THÉRÈSE, SAVINEL

SAVINEL à THÉRÈSE qui, sortant de sa méditation se dirige vers le jardin.

M'accorderez-vous quelques instants ? (Elle passe à droite et, s'asseyant, fait signe

qu'elle écoute.) Vous êtes daus une crise; permettez-moi de vous parler en ami sincère. Peut être le duc ne vous apprécie plus comme il le devrait. Il est gâté par le succès de ses élégances, de la mode qu'il crée, de la redingote et du pantalon clair avec lesquels il s'est montré le premier, au cirque, de l'unique bouton d'or de sa chemise.

du nœud de sa cravate et du diamant qui le retient; il est grisé par la célébrité boulevardière du cheval qu'il essaie et que les journaux portraiturent, par les échos des reporters mondains qui chantent sa gloire en mauvais français; il est enivré par le triomphe de son chic; il voit trouble et s'il n'aperçoit pas, auprès de lui, le bonheur dans ce qu'il a de plus aimable, pardonnez-lui, car il ne sait ce qu'il fait. Mais, soyez confiante pour l'avenir; beaucoup, parmi les plus cotées^ envieraient

votre position. (Mouvement de Thérèse.) Ne

frissonnez pas. Vous êtes adorable; vous avez débuté, bruyamment, comme artiste et comme femme; vous êtes dans le printemps de votre jeunesse, dans l'épanouissement de votre beauté neuve; vous commandez la mode, aussi, enfant terrible et délicieuse. Vous avez du montant délicat, de la finesse, de la distinction, — comme une envolée supérieure de

l'esprit : votre charme est pimenté, exquis, avec je ne sais quoi de sauvage...

THÉRÈSE

Vous me voulez?

SAVINEL

... Du bien. Rien que du bien...

Je ne possède pas un grand nom; je m'appelle Savinel, Savinel le banquier, à qui il arrive de faire, à son gré, la hausse ou la baisse. J'ai assez d'estomac; il en faut, à la Bourse... Mademoiselle, tel que je suis, un peu gros, voulant tout ce qui peut vous plaire, pouvant l'essentiel dix fois comme le duc, je m'intéresse

à vous. (U se penche presque à genoux.) Si VOUS

changez d'ami, je vous demande, en grâce, la préférence.

THÉRÈSE

Relevez-vous et parlons net... Oui.

c'est cela. Vous êtes jolie, vous êtet

artiste, vous êtes complète, vous êtes désirable... Combien, pour humilier votre âme dans la même offrande que votre corps, votre façon de talent comme votre beauté?... Vierge, j'ai su me garder contre tous, tant que je n'ai pas aimé; chacun de nous, une épée au poing, je suis sûre de vous tuer; enthousiaste d'art, j'écoute en moi, souvent, des chansons que doivent seuls entendre les poètes...

Combien? Le tarif?... J'ai choisi un maître et je l'ai aimé. Combien pour éloigner cet amour?... Combien pour ton honneur qui proteste? Combien pour ton cœur qui se soulève?

SAVINEL

Vous êtes une énigme.

THÉRÈSE

Non. Je me suis trompée. J'ai été folle, un soir... Pourquoi n'auraientils pas été vrais, les serments d'amour? J'ai été enivrée par ses paroles brûlantes.Vous ne pouvezpas savoir...

Une comédienne ne naît pas en une heure. J'apprendrai le métier du théâtre, j'étudierai et, avec le temps, on applaudira mes efforts par le travail, enfin, réalisés... En attendant, la vie de fille! et vous avez pu me parler comme vous avez fait. Je manque de courage... Cinq ans, dix peut-être, de honte à traverser, l'art est au bout... Je ne peux pasi... Je ne peux pasI...

SAVINEL

Vous n'atteindrez pas le succès sans patience.

THÉRÈSE

J'aurais la patience d'étudier les maîtres et la nature; je ne me plaindrais point de ne pas acquérir tout de suite leurs secrets et ce que les plus illustres n'ont obtenu qu'à force de ténacité. Seulement, je n'ai pas le courage de vivre d'opprobre et de dégoût, comme le destin parisien m'y oblige, pour toucher au but rêvé...

204 l'A GOMME

Sois énergique, pourtant, il le faut!

Mes yeux, chercheurs d'idéal, doivent voir la prostitution de tout mon être.

Une âme orgueilleuse, ignorante de la galanterie, pimente les abandons.

Sois vaillante I L'ambition d'une comédienne est une fleur rare qui pousse dans un vase précieux, plein

de fumier. (Égarée dans sa pensée.) Al'amOUr de tous, mes lèvres ! (Elle fait le geste de les

essuyer.) Mcs épaules, ma chevelure I

(Elle retire une épingle; ses cheveux se déroulent en luxuriante toison.) McS SCiuS, mOU COrpS : (Les bras à peine étendus, comme on représente les

vierges.) Pour qui me veut, me voici, toute nue...

ALICE PENTHIÈVRE, chantant, au fond du jardin, pendant que Savinel s'approche de Thérèse et lui prend la main, doucement.

Si iu veux qu çà s'ajuste^

A uguste, alors. — tu seras beau, — fais-moi ton p' Ht cadeau.

SAVINEL, croyant qu'elle cède à ses désirs.

Vous revenez, enfin, à la raison.

THÉRÈSE, se reculant.

SortezI... (Se ravisant.) Non, je ne suis pas chez moi... mais vous me

faites peur... (Harmonieusement.) NOUS llC

pouvons nous comprendre. Je suis une fille farouche venue d'un pays un peu barbare; j'ai grandi, selon ma fantaisie, ayant pour exemples, dans la montagne, l'indépendance . des torrents et, dans le ciel, la virginité des étoiles. J'ai des paysages ignorés plein les yeux et des chimères plein la tète. Je crois à l'amour ineffable, joyeux comme du soleil; je crois aux frissons du beau; je crois à la gloire des v^ainqueurs de l'art comme à la majesté des héros; j'ai cruau bonheur; j'espère qu'il existe quelqu'un de très grand et de très bon pour pardonner à ceux qui meurent d'un mirage d'infini... Vous, au contraire, vous doutez de tout, sauf de la puissance de l'argent. Vous êtes un banquier et vous achetez les préjugés... Comprenez-vous pourquoi vous êtes un galant

homme et pourquoi vous me faites mal?... Je ne vous en veux pas.

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