SCENE PREMIERE
FABIO, DEVANT LA GoRGO.NE.
C'est vraiment singulier ! — on dirait qu'aujourd'hui Quelque diable a daigné sortir de son étui D'enfer pour me berner. Hier matin, je modèle Dans la glaise les traits d'une femme fort belle. De madonna Gemma, la veuve, — à vingt-deux ans! De l'opulent seigneur Bardi. Pendant le temps D'aller à la Piazza, comme à mon ordinaire. D'y bavarder une heure ou deux pour me distraire. Le diable — ou quelqu'un d'autre — ici s'est avisé De me jouer un tour, au fond, assez . . . osé.
Ce buste réussi d'une adorable femme,
Œuvre où j'avais mis tout : ma main, mon art, mon âme.
Il le transforme en monstre. Un beau monstre, ma foi,
La Gorgone classique. Elle est digne de moi,
Sans doute. Oui ! Le profil est superbe, la bouche
Exprime grandement son sourire farouche ;
Le front loge la haine en ses plis profonds ; l'oeil
Lance bien ses éclairs de fureur et d'orgueil.
Et même les serpents, grouillante chevelure,
Sifflent en fort bon style et font belle figure.
Oh ! le vieux Lucifer fait très-bien ce qu'il fait . . .
(Se promenant dans l'atelier.)
Pourtant, s'il n'est pas, lui, l'auteur de ce méfait, Par hasard, qui serait-ce? Ici, jamais personne. Sans moi, ne met le pied, hormis la vieille bonne Q.ui soigne mon logis . . . sans le rendre plus beau ; Hormis Marietta, mon modèle nouveau . . . Une admirable fille! un cœur d'or! une tête Exquise ! toujours là pour la pose, et puis prête. J'en suis sûr, à m'aimer beaucoup ... si je voulais . . . Mais en ce moment-ci, je fais d'autres projets. J'ai tort peut-être. C'est une nature fine; Quand elle parle d'art elle est vraiment divine . . . Et j'ai même un soupçon. Aux instants du repos, Sa main pétrit la glaise, empoigne les ciseaux. Joue avec l'ébauchoir de façon singulière . . . Est-ce qu'elle aurait eu quelque artiste pour père? A-l-elle fait de l'art elle-même? Et ceci Serait-il? . . . Oh! je veux que ce soit éclairci. N'importe; la Gorgone est belle . . . Œuvre de diable Ou d'homme, je lu garde et pardonne au coupable.
Mais Gemma peut venir : sanstarder, préparons Une autre ébauche.
;// prend une maquette de terre glaise et la dispose en quelques coups débauchoir.)
Là. C'est très-bien. Nous ferons.
D'ailleurs, mieux aujourd'hui. Quelque chose m'inspire . . . O Gemma, de tes yeux sur moi je sens l'empire ! Je veux . . .
{On frappe.)
C'est elle î Vite ! O bonheur î
(// va ouvi ir la porte.
Qui ?