‹ La gorgone; comédie en un acte, en versChapitre 8 sur 8 · GEMMA. MARIETTA · texte numérisé non relu

GEMMA. MARIETTA

GEM M A, entrant et croyant parler à Fabiu.

Me voilà de retour, maître Fabio.

M ARI ETTA , sans regarder.

Quoi?

Qu'est-ce ?

Gemma, apercevant Marietta.

Ah:

M ARI ETTA , reconnaissant Gemma, mais sans quitter son travail.

Pardon 1

Gemma.

C'est vous, le modèle ?

Marietta.

C'est moi.

GEM ma, venant regarder le travail de Marietta.

Vous sculptez, vous ?

Marietta.

Un peu.

Gfmma.

C'est extraordinaire !

Marietta.

Vous trouvez ?

Gemma.

Oui, sans doute. Et . . . que comptiez-vous faire?

MARIKTTA, montrant la Gorgone.

Un pendant de cela.

Peste ! Je voudrais voir, De mes yeux, votre main conduire un ébauchoir.

Marietta, travaillantrja glaise.

Vous le pouvez : voyez !

Gemma.

Faites-moi quelque chose.

Marietta.

Votre portrait, Madame?

Gemma.

Ah ! vraiment ! Je suppose Que c'est pour plaisanter . . .

Marietta.

Madame !

Gemma.

Ou pour payer D'audace. Mon portrait !

Marietta.

Voulons-nous essayer ?

Gemma.

Tout de suite ?

Marietta.

A l'instant.

Au mot, Je vous arrête, Et je veux par mes yeux m'assurer . . .

Marietta.

Je suis prête.

Gemma.

Moi de même.

{Marietta conduit Gemma sur l'estrade et la fait asseoir.)

Marietta.

Mettez vous là. Tournez un peu.

Bien.

{Elle se met à travailler.]

Je commence.

[Un instant de pause.

C'est Dieu !

3o Ghmma.

Qui vous apprit l'art ?

Mariktta.

Gkmma.

Sans doute, mais comment ?

Marietta.

Dans sa bonté suprême, Il fait luire parfois ce rayon de lui-même Au fond du cœur d'un pauvre enfant, de'shérilc De tout ce que le monde a de félicité. Le consolant ainsi des douleurs de la vie, De la misère injuste ou des coups de l'envie, Et lui montrant au loin, dans des cieux beaux à voir, Les horizons dorés d'un éternel espoir.

Gemma,

Ah! c'est fort bien dit. Mais ... on n'apprend rien sans maître. Qui fut le vôtre ?

{Silence de Marietta.)

Eh bien?

Marietta.

Ah ! vous voulez connaître Comment j'en suis venue à sculpter à vingt ans? C'est vous dire ma vie. Et c'est long

Gfmma.

J'ai le temps.

Marietta.

Soit; mon récit n'est pas gai, je le dis d'avance.

Mais vous l'avez voulu, Madame. A ma naissance.

Auprès de mon berceau, je n'ai pas, comme vous,

Vu venir une fée apportant des bijoux.

Des diamants, de l'or, des vœux, riches présages

D'un avenir exempt de soucis et d'orages.

Je suis née ... où? Là bas; très loin d'ici : c'est tout

Ce que j'en sais. Et quand ? Cinq ans passés, en août.

J'avais quinze ans, dit-on. Alors mourut ma mère.

Elle était un enfant du pays de misère,

Fille d'une tribu de noirs bohémiens.

Dans tqus leurs durs trajets elle a suivi les siens.

Nuit et jour dans ses bras, enfant, je fus portée :

Oh! d'une heure jamais elle ne m'a quittée.

Mon pauvre père et ceux de sa horde battaient

Le fer, glanaient aux champs, et les femmes chantaient

Ou disaient l'avenir ; les enfants, en guenilles.

Tendant la main, aidaient au pain de leurs familles.

Nous vivions en plein air, abrités quelquefois

Dans les creux du rocher, sous la voûte des bois.

Sous la tente de toile aux trous nombreux et vastes

Par où passaient les vents de fièvre aux lieux néfastes.

Nous traversions ainsi de longs pays déserts.

Tout en semant des morts sous les climats divers.

Moi, j'avais des cheveux blonds, frisés, chose rare

Parmi les noirs produits de notre sang barbare ;

J'étais un bel enfant, souple comme un roseau.

Blanc et rose et fluet, chantant comme l'oiseau.

Vif comme l'écureuil, léger comme la chèvre, Toujours la joie au cœur et le rire à la lèvre. De la tribu j'étais l'idole En arrivant Dans quelque lieu peuplé, je marchais en avant, Je chantais, Je dansais. On me donnait. Personne N'eût refusé : toujours ma recette était bonne ; A tous, grâces à moi, l'on faisait bon accueil. Et ma mère pleurait de tendresse et d'orgueil.

Gemma.

Vraiment? Dans vos tribus, une mère peut-elle Aimer ses enfants ?

Marietta.

Ah ! la demande est cruelle.

Gemma.

C'est qu'à les voir ici, sur nos places, parfois.

Aux jours brûlants d'été comme aux âpres jours froids,

Traîner, hâves et nus, de chétifs petits êtres

Qui chantent en pleurant de faim sous nos fenêtres,

On se demande un peu si vos mères ont bien

Un cœur.

Marietta.

Un cœur ? Partout chaque mère a le sien ! Et nos mères, chez nous, aiment mieux que les vôtres. D'abord, elles n'ont pas recours au lait des autres Pour donner à leurs fils, au produit de leur flanc, Une âme mercenaire avec un autre sang.

Puis, ne rougissant point de leurs propres caresses. Elles n'achètent pas, à prix d'or, des tendresses,

Kl lie (.uiinaissent pas vos troubles et vos peurs ; Ne nous quiltant jamais, partageant nos douleurs. Souffrant de notre faim et, dans les chemins rudes. Sur leurs bras toujours prêts, portant nos lassitudes. Souvent sous leur fardeau tombant dans le sillon. Aux jours froids nous couvrant de leur dernier haillon. Et mourant quand la lièvre, atroce Minotaare. Près des Marais Pontins lentement nous dévore . . . Non, non ! n'accusez pas nos mères de n'avoir Point de cœur, de ne point accomplir leur devoir. Parce que n'ayant pas, o dames de Florence, Comme vous, des palais, des villas, l'abondance. Elles et leurs enfants s'en vont chercher du pain Sous la bise, au soleil, en vous tendant la main! Oh ! mais le Ciel se rit de vos fiertés profondes ! Dans nos pauvres tribus les femmes sont fécondes. Tandis qu'ici, je sais des palais triomphants Peuplés d'aieux, remplis d'or, mais vides d'enfants !

Gemma, se levant.

Assez ! Plus simplement poursuivez votre histoire.

Mari ETTA, faisant signe à Gemma de se rasseoir.

Bien. Trop de face. Encor trop. Là ; c'est bien. — Ma gloire

Dans notre tribu, donc, allait croissant. Un jour.

Je pris danse et chansons en haine. Un autre amour

Dans mon cœur de seize ans soudain venait déclore.

Etait-ce une lueur? non ; c'était une aurore.

De ses feux inconnus mon esprit fut frappé

Et vers un idéal divin s'est échappé.

Nous comptions dans la troupe un vieil artiste, un homme

Qui, jeune, avait posj chez les sculpteurs de Rome,

Esprit nerveux et vif. cœur d'or, tête de feu ; De ceux qui l'employaient il apprit quelque peu L'art de pétrir en terre une figure humaine. Revenu parmi nous, il se donna la peine — Obéissant sans doute à quelqu'avis secret — De m'enseigner à moi tout ce qu'il en savait. Il me fit donc d'abord retracer dans le sable De ce qui s'offre à l'œil le contour saisissable; Puis, mettant de la glaise en mes petites mains. Il m'apprit à former des madones, des saints. Des Jésus dans la crèche avec les trois rois mages. Sujets naïfs vendus quelques sous aux villages. Là mes travaux étaient admirés. J'aspirais Pourtant au fond du cœur à de plus hauts succès. Perçant la nuit profonde où végétait mon âme. L'art, ainsi qu'un éclair, m'inonde de sa flamme ; Je vois et je comprends; je m'enivre, et sans peur, Je rêve l'avenir, la gloire, le bonheur!

Gemma, ennuyée.

Tout cela, rêve, histoire, est três-touchant, sans doute Mais je m'en aperçois, depuis longtemps j'écoute . . . Le buste avance-t-il autant que le récit?

MARIETTA, à part.

Rien n'émeut ce cœur sec !

(Haut.)

Ils s'achèvent. J'ai dit Que l'art avait ouvert d'autres cieux à ma vue : Je compris le tableau, je compris la statue, Et j'osai faire, moi, l'audacieux serment.

D inscrire aussi mon nom sur quelque monument.

Vers ce temps, sous mes yeux, un jour, mon pauvre père.

Frappé par un stylet de haine ou de colère.

Meurt en teignant de sang le sable du chemin.

Ma mère, quelques jours après, par le chagrjn

Et la fièvre minée, à mes côtés succombe.

Dans la bruyère ils ont l'un et l'autre leur tombe.

Orpheline à seize ans! Seule, mais le cœur fort,

Je brûle de survivre à l'horreur de mon sort.

Comme un phare, à mes yeux, l'art brillait, douce étoile.

Qui, par des rêves d or, nous berce et nous dévoile

L'avenir. Je quittai la tribu dans la nuit ;

Par de rudes sentiers, mon ange me conduit;

J'arrive à Rome. Là, dans cette immense ville.

Pauvre, seule, inconnue, où chercher un asile?

L'étoile encor me guide et, tout droit, sans frayeur.

Je vais chez Bandello. C'était un vieux sculpteur

Que mon maître estimait un des premiers de Rome,

Et dont il m'avait dit la bonté. Le brave homme

Vit mes humbles essais, me reçut sans dédain ;

Puis, apprenant ma vie, il me tendit la main :

Reste avec moi, dit-il. — Il était sans famille;

Je devins son élève, il fit de moi sa fille.

Moi, pour payer un peu ses insignes bontés.

Je soignais le vieillard en ses infirmités.

Je posais chastement pour ses œuvres sévères.

Et consolais ses jours tristes et solitaires.

Jours, hélas ! qui pour moi trop prompiemenl ont fui !

Pendant trois ans entiers je fus ainsi chez lui.

Trois ans de grand labeur, de respect, de courage.

Car je vivais bien seule et lui gagnait de l'âge ;

Sous son œil paternel, je faisais des progrès . . .

Mais ce bonheur trop grand finit . . . Alors . , .

Gemma.

Après ' Marietta.

Que vous dirai-je après? Quand j'y songe, je pleure.

Mon cher maître, arrivé près de la dernière heure :

Toi qui de ma vieillesse éloignas tout souci,

Toi, ma fierté, ma joie, o mon enfant, merci !

De mes deux mains reçois cette suprême étreinte;

Je te laisse, dit-il, seule, mais vas sans crainte,

Regarde l'avenir en face et sans effroi ;

L'art t'a donné sa force et je veille sur toi !

Et puis il me légua son épargne modeste . . .

Lui mort, Rome pour moi n'était qu'un lieu funeste ;

Je partis. Et je vins à Florence. Voilà

Mon histoire.

Gemma.

Pourquoi venir ici?

Cela C'est mon secret.

Gemma.

Eh bien^ sans peine on le devine.

Marietta.

Vous croyez?

Gemma, relevant.

J'en suis sûre.

MaRIETTA, l'arrêtant du geste.

Un instant ... je termine.

GE.MMA, serasseyûitt.

Vous êtes arrivée à Florence. . . . pour lui, Pour Fabio !

MARIETTA

Pourquoi vous le taire aujourd'hui ?

Gemma.

Vous l'aimez?

(Silence de Marietta.

Vous l'aimez ?

Marietta.

L'aimeriez- vous vous même:'

Mon Dieu, que vous importe, à vous, si moi je l'aime l Je me tais comme vous.

Marietta.

Ah ! je m'en doutais bien !

Gardez votre secret: je vous ai dit le mien.

Gemma.

Vous n'avez pas tout dit. Etes-vous sa maîtresse?

Marietta.

Ht vous ?

Gemma, explosion de hauteur.

Moi?

Marietta.

Pourquoi non ?

(Pendant ce temps, Fabio est arrivé jusqu'à l'entrée de l'atelier, il se tient dans la portière de côté, s'y cache et écoute.)

Fabio, à part.

Quel bruit! Que vois-je? Qu'est-ce?

Gemma, dédain.

Assez !

Marietta.

Avcz-vous donc, seule, droit à l'honneur? {Gemma se rassied.)

Que venez vous offrir à Fabio ?

Marietta.

Mon cœur Et l'avenir

Gemma.

C'est tout ?

Marietta.

N'est-ce point l'espe'rance?

Gemma, déJaw plus accentue.

Oui! c'est l'illusion que couve l'indigence.

Le rêve favori dont se berce l'orgueil.

Mais du palais rêvé combien passent le seuil ?

MARIETTA

Ceux qui dans l'art ont foi domptent la destinée.

Gemma, de même.

Mais . . . l'art ... et vous?

MARIETTA

Voyez! mon œuvre est terminée.

{Gemma descend lentement de Vestrade et vient se placer devant le buste achevé par Marietta.

FABIO, à part.

Oh ! je n'en reviens pas !

Gem.ma.

Une Furie? Eh! quoi ?

Marietta.

C'est le pendant de l'autre.

Gem.ma.

Et mon portrait à moi ?

Marietta.

Le voilà I

Gemma.

Que veut dire? . . ,

Marietta.

Hé ! voyez !

Gemma.

Une insulte!

A moi ?

Marietta.

Voudriez-vous qu'on vous portât un culte, A vous?

Gemma.

Etes-vous bien saine d'esprit?

Marietta.

Assez Pour vous jeter d'un coup mes chagrins amassés ; Pour vous montrer ici ce que, vraiment, vous êtes Et de quelle façon s'opèrent vos conquêtes. La Gorgone, c'est vous! Et, comme elle, votre œil Quand il lance un regard sur quelqu'un, c'est un deuil; C'est le deuil d'un bonheur, le deuil d'une espérance. Et votre orgueil est fier d'avoir tant de puissance !

{Gemma hausse les épaules.)

En doutez-vous. Madame? Ici, quavez-vous fait? Un homme est là qui maime . . .

{Gemma interrompt d'un geste et d'un sourire d incrédulité.

Oui . . . pardon . . . qui maimait Car il vous appurlieiit maintenant! Son génie A reçu désormais Je votre main bénie Et la gloire et le prix que poursuivaient ses vœux : Le palais des Bardi, leurs trésors, leurs aïeux! Qu'ai -je à vous opposer, moi, le pauvre modèle. A vous que, maintenant, il trouve la plus belle? Et que lui puis-je offrir? De lor ? Je n'en ai pas ! Tendresse et dévouement n'ont plus de prix, hélas ! Pour un cœur sans amour qu'un autre feu dévore. Mes œuvres, mon talent? Je le jure : il ignore Que, comme lui, je suis artiste: seule, ici Vous savez ce secret. Pour qu'il le sache aussi. Je vous laisse mon œuvre. Et puis tous deux. Madame, A loisir contemplez

(Montrant le buste.) la Gorgone, [montrant Gemma.'

et son âme !

Gemma.

Je ne m'otfense point d'un si fougueux transport.

Et veux bien vous le dire ici : vous avez tort.

Vraiment, de me lancer vos cris et vos colères.

Votre esprit est en route aux pays des chimères.

Où donc avez-vous vu, qu'enchainé par l'amour.

Mon cœur à Fabio s'est donné sans retour?

Oh ! nous n'en sommes pas à ce point ! Je suis femme ;

Comme vous, belle et jeune; or donc, je puis sans blâme.

Comme vous, pour . . . charmer un homme ... me servir

De ces dons que la Ciel daigna me départir.

Mais on ne me prend point. Je me'dite, je pèse, Je de'cide et n ai rien de'cidé.

FABIO, à pari.

J'en suis aise !

Gemma, continuant.

Mais n'importe ; en amour Je prends ma liberté

Et ne demande pas si l'amant convoité

Est l'objet des soupirs et des rêves d'une autre.

Où Fabio jamais a t-il dit qu'il est vôtre?

Ne m'en faites donc pas l'orgueilleux abandon.

Le jour qu'il me plaira, je m'en ferai le don

Moi-même. Mais, pour l'heure, ensemble, entrons en lice;

Pour lutter, nommons-nous, vous: Amour, moi : Caprice.

Ma force est le présent, la votre l'avenir . . .

Entre nous deux, peut-être, il daignera choisir.

Non, je ne lutte point; moi je n'ai pas vos armes, Et mon cœur est trop lier pour recourir aux larmes. Oh ! vous avez vaincu ! Je l'atteste : le jour Où Gorgone est venue, il comprit votre amour! Je pars.

Non.

Fabio, se montrant.

Marietta.

Fabio !

Fabio.

Reste :

Marietta.

Ah:

Page 1