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quelque illusion sur le caractère et la valeur clc la médecine pratiquée dans les temples et l’on n’eût pas manqué de dire qu’l lippocrate et les autres avaient pu lire sur les murs des Asclepieia de Cos, d’Epidaure ou d'ailleurs, quelques beaux récits de guérison de la goutte et avaient dû profiter, sans l’avouer toutefois, des nombreuses observations recueillies par les prêtres-guérisseurs.
Pausanias, racontant son voyage d’Argolide, dit ceci : « Il y avait autrefois dans l’enceinte même (autour du temple d’Epidaure), un grand nombre de stèles, mais il n’en est resté debout que six : on y lit gravés les noms de ceux, hommes ou femmes, qu’Esculape a guéris et aussi la maladie de chacun et le mode de traitement suivi (i). » On comprend quels regrets avait inspirés la ruine, considérée comme certaine, de ces stèles où l’on aurait appris sans doute tant de choses curieuses sur la pathologie populaire des Grecs, sur la science des prêtres d’Esculape, sur les origines de la médecine laïque.
Beaucoup croyaient encore que ces temples, ces asclepieia étaient le berceau de la science médicale, que celle-ci en était sortie pour s’émanciper au temps d’Hippocrate seulement, emportant un fonds précieux de doctrines, d’observations et de recettes. Peut-être même les fameuses « sentences cnidiennes » aujourd’hui perdues, ou les « prénotions coaques » conservées dans la collection hippocratique, n’étaient-elles que le résumé de l’enseignement et de la pratique des prêtres de Cmde et de Gos.
C’était là l’opinion classique; c’était celle de Littré (2) et on regrette de la rencontrer encore dans de récents ouvrages d’ailleurs estimables. Elle n’est plus soutenable. Elle reposait sur un on-dit rapporté par Strabon et surtout sur la
(1) Pausanias. Liv. II, ch. xxvir.
(2) E. Litthé. Traduction d'Hippocrate, t. I, p. G cl suiv.
LES COMMENCEMENTS DE LA PODAGRE n
confusion faite entre les descendants plus ou moins authentiques d’Esculape et les prêtres qui desservaient ses temples. Or les Asclépiades n’ont jamais, du moins à ce titre, rempli de fonctions sacerdotales. Dans les villes où vivaient encore de prétendus petits-fds d’Hercule, on distinguait les Héraclides des prêtres des Iléracleia. De même les prêtres d’Esculape n’étaient pas des asclépiades et n’ont jamais porté ce nom. Ils pratiquaient, il est vrai, une sorte de médecine, mais il faut avouer que le caractère du dieu qu’ils servaient, les raisons mêmes qui lui avaient valu l’apothéose leur en faisaient presque une nécessité.
La croyance que cette médecine religieuse avait quelque mérite était déjà fort ébranlée par la critique (i), par l’étude des inscriptions déjà connues, notamment de celles du temple d’Esculape à Rome. Les fouilles d’Epiclaure lui ont porté le dernier coup (2).
Ces fouilles, exécutées de 1881 à 1887, ont fait découvrir deux des stèles dont parle Pausanias. On y trouve relatés des cas de cécité, de paralysie, de calvitie, de cancer, d’hydropisie, de mutisme, de vers intestinaux, de migraine, de quelques autres maladies communes et enfin de goutte. On lit en effet sur l’une des stèles : ce Un tel, goutteux. Comme cet homme approchait, à l’état de veille, une oie se jeta sur ses pieds, les ensanglanta et le guérit de la goutte » (3).
La plupart des observations ainsi exposées à la vénération des fidèles sont aussi ridicules ; il y en a d’obscènes ; quelques-unes seulement révèlent quelque connaissance, sinon de la médecine, au moins de l’hygiène. En tout cas, il n’v a rien lii qu’on puisse considérer comme une ébauche
(0 Ch. Darkmbkkg. Histoire des Sciences médicales. Paris, 1870, t. I, p. 81.
(2) P. Cawaoias. Les fouilles d Epidaure. Athènes, i8<)3.
(3) S. Ueinacii. Revue archéologir/ue. 1 885 , l. I, p. 270.
même grossière de la médecine hippocratique. Il y a au contraire opposition absolue entre les pratiques des prêtres d’Esculape qui promettent et machinent un miracle et les enseignements des écoles de Cnide ou de Cos.
Ces inscriptions ne remontent en réalité qu’au 3° ou au 4e siècle avant notre ère, mais nous avons pu les mentionner à cette place parce qu elles nous présentent un choix fait parmi les cas de guérison, quelques-uns fort anciens, dont le souvenir avait été conservé par des ex-voto. On en a la preuve pour l’une des plus célèbres de ces cures, celle d’une femme atteinte de vers intestinaux, puisqu'elle est rapportée, presque dans les mêmes termes, par Hippys de Rhegium qui florissait à l’époqué des guerres médiques(i).
Plus tard, à l’époque romaine, les traitements conseillés par Esculape sont un peu moins étranges ; on a une inscription où un dyspeptique raconte comment il fut guéri par un régime assez bien entendu. « Cette inscription, dit très bien Cawadias, montre qu’aux temps romains on ne se bornait plus à des guérisons complètement miraculeuses. La loi au pouvoir merveilleux d’Esculape étant alors diminuée, les prêtres se virent obligés d’appliquer aux malades les ressources de la médecine proprement dite » (2). C’est précisément le contraire de ce qu’on avait admis jusqu’à ce jour. Ce n’est pas des Asclepieia qu’est sortie la médecine laïque, c’est celle-ci au contraire qui, h la longue, a fait pénétrer dans les temples un rayon de lumière et de raison .
Le caractère mystique de cette médecine d’Esculape, et le dédain de la science humaine qu elle suppose, sont bien exprimés par cet ex-voto placé par un prêtre goutteux sur les murs de l’Asclepieion d’Athènes; il est postérieur de quelques siècles aux inscriptions d’Epidaure, mais il ne
(1) Fragin. Ilist. Graec, II, i5.
(a) Cawadias, p. 33.