L A G 0 U T T E E T L E H II U U A T I S M E
nom cle gourmandise ou de gloutonnerie; il suffit que la quantité des aliments dépasse un peu les besoins de l’organisme, ou plutôt que les divers éléments de cette alimentation ne soient pas entre eux dans un juste rapport, que les substances minérales ou féculentes soient sacrifiées aux matières azotées, aux viandes de toute nature, qui se prêtent mieux aux artifices d’une cuisine experte à provoquer, avec le désir, l’apparence de la faim. Excès de table veut dire presque toujours excès de viande, et la Crêophagie a été de bonne heure considérée comme une des principales causes de la goutte.
Cette influence nocive d’une nourriture trop annualisée a été bien mise en lumière par Corradi qui y voit avec raison l’explication des exceptions apparentes à la loi qui rattache, soit dans le passé, soit dans le présent, la goutte à la richesse. On a vu, par exemple, cette maladie fréquente h des époques qui passent pour avoir été fort misérables; mais alors, pour des raisons tirées de cette misère même, de l'insécurité des campagnes, du défaut ou du ravage des récoltes, les populations urbaines, les nobles et les riches vivaient surtout de viandes et de gibier, la chasse étant souvent moins une distraction qu’une nécessité (i).
Nous ne voulons pas faire de l’étiquette goutteux un brevet de sagesse et de sobriété, mais nous croyons qu’elle implique une modération relative dans les écarts de régime ou de conduite. Certes, il est difficile de fixer en ces matières la limite qu’on ne saurait dépasser sans enfreindre les lois de la morale et de l’hygiène, mais il nous semble que la goutte est la peine imposée aux plus vénielles de ces infractions; c’est par des affections plus cruelles encore et plus graves du cerveau ou de la moelle, du foie ou de l’estomac, que se paient les autres, celles qui méritent les noms d’ivro-
(i) À. Corradi. Dclla odierna diminuzione délia podagra et delle sue cause. Saggio di patologia storlca. Bologna, in-4°, 1860, p. 36 et suiv.
LES COMME i\ C E M E.X T S DE LA PODAGRE
gnerie et de débauche. On a fait la podagre fille de Bacchus et de Vénus; le père et la mère pourraient également la désavouer.
Retenons seulement ces deux causes de la podagre, oisiveté et bonne chère, et partout où nous les trouverons réunies, nous verrons les goutteux être en grand nombre. S’il nous était possible d’établir une statistique sérieuse et d’en tracer le graphique, la courbe de la goutte se montrerait parallèle à celle de la richesse et aussi à celle de la civilisation. Les maxima en seraient successivement Syracuse, Athènes, Alexandrie, Rome, Constantinople. Ce sont aussi les premières étapes de la route que nous avons à parcourir.
Le premier goutteux authentique que mentionne l’histoire est, sauf erreur, Hiéron, qui fut tyran de Syracuse de /178 à 467. Bien d’autres avant lui ont dû connaître les mêmes souffrances; la goutte n’a certainement pas manqué au temps d’Anacréon ni aux derniers jours des Sybarites; elle n’est pas apparue brusquement au v° siècle, en Sicile. Mais tous les documents qui pouvaient éclairer de quelque lumière la pathologie et l’hygiène des autres pays et des autres peuples ont péri.
En dehors du monde grec, on trouve bien un roi deJuda, Asa (roi de 9 A4 à 904 av. J.-C.) qui, dans sa vieillesse, eut une affection chronique des pieds et consulta les médecins, au lieu d’invoquer le Seigneur ; aussi mourut-il après avoir langui deux ans. Mais les expressions employées par la Bible (1) en deux passages différents, ne permettent pas d affirmer le diagnostic podagre, comme le font Sprengel (2) et Corradi (3).
Au sujet d’IIiéron, le doute est moins permis. Pindare
(1) fable. Paralip., liv. Il, ch. xvi. Rois, liv. III, ch. xv.
(2) Si’kengei.. Essai d une histoire pragmatique de la médecine. Irad. franç., i8i5-i8ao, t. I, p. 73.
(3) Corradi. Loc. cil., p. 6.
nous dit que la fortune lui faisait payer cher la victoire de son cheval Phérénicos aux jeux de Delphes et qu’il aurait eu grand besoin des soins du centaure Chiron (i). Lalanguedes odes ne permettait pas au poëte d’être plus précis, mais le scholiaste a pu nous révéler que Iliéron kr.zoyjsfiy.. Par surcroît, Plutarque le montre tourmenté par la gravelle (2). Il aurait donc offert le premier exemple connu d’une association morbide qui devait être si fréquente.
La Sicile, si elle ne fut pas la patrie de la goutte, devait être pour elle un pays d’élection. La meilleure sauvegarde qu’on ait contre cette maladie, c’est le respect de l’axiome hippocratique: « mets, boissons, travail, sommeil, amour: usons de tout avec mesure (3) ». Or cette mesure fut dépassée, et d’un grand pas, dans les villes de la Grande Grèce et de la Sicile, aux vie et v° siècles avant notre ère. Parvenues à la richesse plus tôt que les villes de la Grèce proprement dite, elles connurent plus tôt aussi la décadence morale et les maladies que le luxe engendre et entretient.
Elles connurent surtout les premières les raffinements de la table. Dès le cinquième siècle, la cuisine sicilienne était célèbre; elle avait ses historiens et ses poètes. Iliéron luimême, qui avait accueilli à sa cour Eschyle et Pindare, réserva une constante prédilection à l’auteur comique Epicharme, qui chanta surtout le vin et la bonne chère et qui le premier mit à la scène ce personnage du Parasite en qui se résument la gourmandise et l’ivrognerie antiques.
Epicharme était médecin. Il avait composé quelques traités médicaux que mentionnent Pline (4), Diogène de Laërte (5) et Jamblique, et où la goutte ne pouvait être oubliée. Mal-
(1) Pindare. Pyth. IIP
(2) Plutarque. Œuvres morales. Édit. Didol, p. 4Q3, t. I.
(3) Hippocrate. Livre VI des épidémies, sect. VI, 2.
(4) Pi.ine. Histoire naturelle, liv. XX, ch. xxxiv et xxxvi.
(5) Diogène de Laekte, Vies des philosophes. Paris, 1070 (en grec), p. 335.