LA FIN DE I.TIUMORISME
sa vie; aujourd’hui encore, la grande majorité des hommes ne calme pas autrement sa soif, plus heureux dans leur dénùmentque nous dans notre abondance et dans notre luxe. J’en prends à témoin cette foule immense de maladies qui, à ce titre, torturent notre corps, la podagre, la gravelle, l’apoplexie, la paralysie et le reste. «
Mais, avec le temps, quand la substance tout entière du corps est en quelque sorte dégénérée en podagre, cian universa corporis substantia in podagram quasi degeneraçerit (i), il faut proscrire toutes les boissons fermentées quelles qu’elles soient et se contenter d’une infusion de plantes inoffensives, en choisissant celles qui plairont le plus au malade. Non seulement l’usage continuel de ces boissons ne diminue pas l’appétit, mais il l’augmente; de plus il permet un peu plus de liberté dans le reste du régime car il corrige et compense ces erreurs qu’il est audessus de la nature humaine d’éviter; enfin, ce qui est le principal, le malade se préserve ainsi de la gravelle, qui est la compagne presque inséparable de la podagre. « La liqueur suivante, qui est d’un goût et d’une couleur agréables, est celle qui me plaît le plus : Salsepareille, six onces; bois de sassafras, squlne et riquire de corne de cerf, deux onces; réglisse, une once; faire cuire pendant une demi-heure dans deux conges (seize livres) d’eau de fontaine; laisser ensuite en vase clos sur les cendres chaudes pendant douze heures; ensuite faire bouillir jusqu’à réduction d’un tiers. Aussitôt après avoir retiré du feu, ajouter une once et demie de graine d’anis. Deux heures après, couler, laisser déposer, et mettre la liqueur claire obtenue dans des bouteilles de verre bien fermées (2). »
(1) G est sans doute cette phrase que Trousseau a condensée dans 1 expression incorrecte de loluni corpus est pocl agra, expression que nous n avons pas retrouvée dans le texte de Sydenham.
(2) Sennert, nous 1 avons vu, conseillait aussi, mais à titre de sudorifiques, la corne de cerf, le sassafras, la salsepareille et la squine.
LA cour TE ET LE lillUMATISME
M ais, nous l’avons dit, Sydenham a une goutte chronique, une goutte atonique; aussi ne peut-il s’accommoder entièrement de cette abstinence absolue des boissons fermentées, et fait-il cette réserve : « Néanmoins, si le malade, soit par suite d’un usage prolongé et excessif des liqueurs enivrantes, soit à cause de son âge avancé ou de sa trop grande faiblesse, ne peut pas digérer les aliments sans l’aide du vin ou de toute autre boisson fermentée, il n’est pas sans danger de le priver de vin brusquement et sans délai, erreur qui a souvent été mortelle. Aussi, s’il m’en croit, qu’il renonce à l’apozème diététique ci-dessus prescrit, ou s’il veut en user, qu’il s’y habitue peu à peu, se permettant pendant quelque temps de boire du vin aux repas, en guise de remède plutôt que comme boisson ordinaire, jusqu’à ce que l’apozème lui soit devenu familier. Le vin d’Espagne (i), en cette occasion, est préférable de tous points tant au vin du Rhin qu’au vin de France; ces derniers, quoique très agréables à l’estomac, sont de nature à exciter les humeurs et à aviver le foyer morbide. Ajoutez h cela qu’étant presque aussi crus, à peine plus cuits que notre cidre, ils ne sont pas aussi cordiaux et chauds qu’il le faudrait. »
« Mais en voilà assez sur la nourriture et la boisson des goutteux. » Sydenham étudie dans ses dernières pages tout ce qui concerne le sommeil, la tranquillité d’esprit, les émotions, l’excès des travaux intellectuels, l’amour même et c’est à ce dernier propos qu’il écrit sa fameuse phrase : « En dehors du mal qu’il se fait, en ne réprimant pas les désirs languissants d’un âge épuisé, le goutteux s interdit de jouir d’un privilège, de ce jubilé, (lu’une spéciale et suprême faveur de la nature accorde aux vieillards, en les délivrant enfin, à la dernière scène de leur vie, de la violence de ces passions, qui, comme autant de bêtes enragées, déchiraient nuit et jour leur jeunesse. I^a satisfaction de ces
(i) On SC rappelle l'éloge du vin d'-Vlicanlc dans le chapitre de Senncrl.
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jippélits ne saurait compenser la longue série de maux qui marcherait avec elle ou en serait la suite. »
En revanche, Sydenham insiste longuement sur la nécessité de l’exercice chez les goutteux, exercice varié et gradué selon leurs forces. 11 a observé sur lui-même qu’un « exercice long et quotidien, non seulement ne contribue pas à la génération des tophus, mais dissout au contraire même les tophus anciens et indurés, pourvu qu’ils n’aient pas envahi et changé en leur propre substance les parties superficielles de la peau «. De tous les exercices, le meilleur est l’équitation quand elle est possible; il n'est pas d’arcane, de remède secret qui la vaille. Si elle est impossible, il faut se faire promener en voiture, au bon air de préférence, à la campagne plutôt qu’à la ville et qu’a Londres surtout, où l’atmosphère est remplie des vapeurs qui s’exhalent des divers ateliers d’ouvriers, où l’air est confiné par l’amas serré des édifices. « Et les goutteux ont au moins cet avantage f|ue cette même aisance qui a été la cause première de leur maladie leur permet d’avoir une voiture et de jouir de cet exercice, à défaut des autres qui leur sont interdits. » l>es symptômes particuliers et les complications de la goutte réclament chacun leur médication. « 11 y a surtout une faiblesse et une langueur d’estomac, accompagnée de coliques comme venteuses, qui arrive à ceux qui ont été de longue date sujets à la goutte, ou à ceux qui, souffrant depuis moins longtemps, ont remplacé les boissons spiritueuses par d’autres plus faibles et trop rafraîchissantes... .l’ai souvent ressenti ce symptôme dans les accès de ces dernières années et l ien ne m’a satisfait autant que le vin des Canaries pris en petite quantité, lorsque cette langueur, ce malaise menaçait. Ni le vin rouge de France, ni la thériaque d’.'Vndromaque, ni aucun autre des cordiaux à moi connus n’a une pareille vertu. » Décidément le bon Sydenham avait horreur de l’eau et prisait fort le vin d’Espagne.
Sydenham passe rapidement sur le traitement des accidents et complications de la goutte, de la goutte rétrocédée:
contre la diarrhée, contre la grvaelle, le grand remède est le laudanum, h la dose d’une vingtaine de gouttes, pourvu que la tête ne soit pas en cause, ni les organes vitaux ».
« Quant aux remèdes externes capables de calmer les douleurs de la goutte, je n’en conruiis aucun encore, bien que j’en aie essayés beaucoup sur moi-même et sur les autres, à l’exception des réfrigérants et des répercussifs, dont l’usage, je l’ai montré plus haut, n’est pas sans péril. Et je puis assurer, en me fondant sur une large et longue observation, que le plus grand nombre des malades qui passent pour être morts de la goutte, ont été emportés, moins par la maladie que par cette vaine et intempestive médication... Quand la douleur est trop forte, que le goutteux se décidea rester au lit jusqu’à ce qu’elle soit un peu passée, plutôt que de recourir aux anodins. Cependant il n’est pas inutile de prendre un peu de laudanum le soir, mais seulement si la douleur est tout h fait insupportable, autrement il vaut mieux le laisser de côté. »
« Voilà tout ce que je sais du traitement de la podagre. Et si l’on m’objecte qu’il y a beaucoup de remèdes spécifiques de cette maladie, j’avoue de bonne grâce que je ne les connais pas, et je crains bien que ceux qui les vantent ne soient aussi ignorants que moi. C’est une triste chose en vérité de voir la médecine, le plus noble des arts, souillée ainsi par des sornettes que l’ignorance ou la perversité des écrivains donne en pâture aux naïfs et de voir pour presque tous les genres de maladie des clioses pareilles prônées à pleine voix, comme des mains divines, par ces vendeurs de rien. »
Et Sydenham, à l’exemple de Sennert, renvoie ceux qui le trouveraient trop peu inventif et trop pauvre en remèdes à la Tragopodagra dont il donne une longue citation. Puis, par une contradiction assez étrange, il conclut : « La médication radicale et parfaite, capable de délivrer de toute diathèse goutteuse, git encore dans le j)uits de Démocrite; la nature la cache encore dans son sein ; je ne sais ni quand.
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ni par qui elle sera ramenée au jour... Cependant une longue série de réllexions me fait croire qu’un remède de cette nature sera trouvé quelque jour ». Sydenham atteste ici la médication spécifique des fièvres intermittentes par le quinquina, mais il nous parait oublier ce qu’il a écrit luimême des maladies aiguës comparées aux maladies chroniques, et des conditions si différentes de leur traitement.
Ce que nous avons dit de la manière dont Sydenham a compris la goutte, ramenant à sa propre histoire celle de la maladie, nous dispense d’approfondir les lacunes de cette étude thérapeutique. Il croit que la goutte ne frappe guère les hommes en pleine vigueur, attendant pour naître la déchéance de l’Age, ou l’abandon de la vie active, ou la cessation des excès de tout geuTe, ce qui est loiu d’être vrai. Aussi écarte-t-il, sans y faire la moindre allusion, trois médications puissantes, déjà vieilles de son temps : la médication alcaline dont le mode d’action pouvait être ignoré, mais dont les avantages étaient cliniquement prouvés; fa médication thermale, qu’il s’agisse de l’eau prise en boisson ou des pratiques extérieures; il écarte enfin implicitement, avec toutes les drogues purgatives, la seule médication qui méritât de son temps d’être dite spécifique, l’emploi des hermodactes, c’est-à-dire du colchique. Sur ces trois points le silence est absolu ; il est vrai qu’il s’agit là des agents qui conviennent surtout à une goutte jeune, floride, sthénique, comme on dira plus tard.
Arrivons enfin a ce qui restera le meilleur titre de gloire de Sydenham, à la description de l’accès, à l’étude de ses variétés de forme, d’intensité et d’allure, selon les Ages, les tempéraments et les médications. C’est, suivant l’expression même de 1 auteur, un véritable drame, dont il nous fait suivre, dont il nous met sous les yeux, avec une rare puissance d évocation, les premières scènes, les péripéties et le dénouement.
Une version nouvelle nous a paru nécessaire parce que les précédentes n ont pas serré le texte d’assez près. Nous
LA GOVTTE ET LE lUlUMATISME
avons conservé dans la notre les imperfections et les bii^arreries qn’on relève dans l’original, qu’elles soient le fait de Sydenham Ini-mcme ou de ses premiers traducteurs, de ses interprètes latins (i).
D lî I.A G O U T T i; (a)
par Th. Sydenliain.
« On ne manquera pas de penser que la maladie dont il s’agit est de sa nature difficile et presque impossible à comprendre, ou cjue moi-mème, qui en suis tourmenté depuis trente-quatre ans déjà, j’ai l’esprit bien lent et tout à fait obtus, puisque mes observations, tant sur la goutte ellemême que sur son traitement, sont si peu satisfaisantes. Quoi qu’il en soit, je n’en dirai pas moins en toute bonne foi ce que j’ai appris jusqu’à ce jour, laissant au temps, maître de la vérité, le soin d’abattre et d’aplanir les difficultés et les obstacles que l’on rencontre, soit dans la conception générale, soit dans le traitement de cette maladie.
La goutte attaque le plus souvent des hommes avancés eu âge qui, après avoir passé les meilleurs jours de leur vie dans la mollesse et le plaisir, après s’être adonnés sans assez de mesure à la bonne chère, au vin et aux autres boissons spiritueuses, ont fini, en raison de cette paresse qui vient toujours avec le poids des ans, par délaisser entièrement les exercices du corps auxquels ils étaient accoutumés dans leur jeunesse. Ceux qui sont exposés à cette maladie ont, de plus, le crâne un peu trop volumineux, l’habitus du corps ordinairement plein, humide et lâche ; tous ont une consti-
(i) Sydenham, on le sait, écrivait en anglais, mais scs manusrrits claicnl immédialemcnt traduits en latin par scs secrétaires et détruits.
(3) La dédicace du Traclalus de Pndagra et hydrope est ainsi datée : Londres. 31 mai itiS.'^.
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hition luxuriante et mâle (t), une vie du tissu le plus riche et le meilleur (2).
Ce n’est pas h dire que la goutte s’en prenne seulement h ceux qui sont épais et corpulents, car quelquefois, plus rarement il est vrai, elle attaque des sujets grêles et maigres, ni qu’elle attende chez tous l’approche de la vieillesse, car elle s’empare aussi de gens à la fleur de l’âge, de ceux du moins à qui leurs parents ont transmis les tristes semences de la maladie, ou qui, s’il en est autrement, ont usé trop tôt et abusé de l’amour, ont dit absolument adieu aux exercices auxcjuels ils se livraient auparavant, et même avec trop d’énergie, qui, de plus, ont été de gros mangeurs et ont bu Immodérément des licjueurs spiritueuses, avant de se réduire brusquement aux boissons légères et rafraichissantes.
Si la goutte frappe, pour la première fois, un homme déjà affaibli par l’âge, jamais, dans la suite, elle n’aura les périodes aussi bien réglées, ni les douleurs aussi cruelles que s’il s’était agi d'un plus jeune; soit cjue, le plus souvent, la vie termine son cours avant que la maladie, avec son cortège naturel de symptômes, ne soit parvenue à son acmé, soit encore que, la chaleur innée et la vigueur corporelle se trouvant diminuées, le mal ne puisse, avec la même constance et la même violence, faire explosion dans les jointures.
Si, au contraire, l’attaque est précoce, la goutte n’a pas encore établi son siège h demeure, elle maltraite moins sa victime, mais, sans période fixe, elle survient pour peu qu’on lui donne prise, ne causant que de courtes et légères souffrances, paraissant et se retirant sans règle aucune. Peu à peu, cependant, elle prend ses positions, s’impose une loi.
(1) Lasègue traduit vimsa par <\pre. mais il n'est pas douteux que l'auteur n’ait voulu dire mâle, bien que l'expression employée soit d’une mauvaise latinité.
(2) Le texte porte : « Les fils de vie les plus riches et les meilleurs, ditissima nique optima vitæ slnminn. » Quelques pages plus loin, on lit : « Cu/u fere viroscssiiiios qiio.sqiie ndorlntiir et rohtinli.ssiniis unluræ principiis præditos », ce qui est une répétition et un peu une explication.