LIVRE PREMIER
APERÇU HISTORIQUE
Conceptions des anciens médecins sur la goutte. — Yaleur de leurs recherches symptomatologiques et étiologiques. — Théories humorales. — Découvei^te de Facide urique dans les concrétions goutteuses et dans le sang des goutteux. — Nouvelles théories. — But et tendances des recherches actuelles.
La goutte, que l'on appelle encore jusqu'ici et sans plus ample commentaire, Arthritis ou arthrite goutteuse, est un des processus morbides qui ont intéressé le plus vivement les observateurs anciens et modernes. La littérature de la goutte ne déroule pas seulement devant nous les idées qui ont eu cours, à diverses époques, sur les phénomènes intimes de l'évolution organique; elle nous permet, aussi, de jeter un coup d'œil sur les théories si diverses qui ont servi, tour à tour, de base à la pathologie générale. Tous les efforts faits pour élucider les processus morbides intimes ont été vains, et l'histoire a démontré qu'ils se sont réduits à des spéculations peu fructueuses et peu satisfaisantes, tant qu'ils n'ont pas été fondés sur les bases certaines de l'investigation physiologique ; aussi les recherches relatives à la goutte sont-elles restées généralement stériles jusqu'au moment oi^i leurs
furent ajDpliquées les méthodes des sciences exactes. Les anciens observateurs nous ont, cependant, transmis des faits d'ordre symptomatologique et surtout étiologique qui ne sont pas dépourvus d'intérêt historique et méritent même d'être conservés.
L'antiquité nous a, en effet, transmis quelques tableaux cliniques des symptômes de la goutte qui sont encore aujourd'hui dignes d'intérêt. Les anciens étaient d'excellents observateurs et consacraient spécialement leur attention à l'étude des symptômes morbides: quelques-uns, comme Sydenham, purent observer, sur euxmêmes, toute la série des maux causés par la goutte.
Pour l'antiquité de nos Connaissances sur la goutte, je tiens de notre orientaliste distingué, M. le professeur de Lagarde, que nous ne possédons, sur cette question, aucun document de la période ante-hellénique. Cependant, les œuvres d'Hippocrate renferment déjà quelques indications sur l'existence de la goutte ou podagre dans le sud-est de l'Europe. Les premiers renseignements détaillés et dignes de foi sur cette maladie se trouvent dans les écrits des médecins romains des deux premiers siècles de l'ère chrétienne. Les anciens adoptaient comme base de leur classification symptomatique de la goutte les localisations articulaires. Bien qu'ils confondissent souvent, à coup sûr, d'autres affectwns articulaires et surtout les affections rhumatismales avec la goutte, leurs descriptions des affections des pieds, des mains, des genoux, des épaules et des coudes, qu'ils décrivaient sous les noms de podagrie, gonagrie, omagrie, cleisagrie et pechyagrie, renfermaient sans doute des affections goutteuses. — Celse (10 ap. J.-C), s'occupait déjà du traitement de la goutte. — Senèque, le philosophe stoïque, montrait en l'an 1 après J.-C. que la goutte est la conséquence d'une vie trop sybaritique. Jl fit ressortir que les femmes qui, de son temps, ne le cédaient pas aux hommes pour le dérèglement des mœurs, étaient également atteintes de la goutte dont elles étaient exemptes du temps d'Hippocrate, et Aretée de Cappadoce, le plus grand niédecin, à coup sûr, qui ait existé entre Hippocrate
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et Galien et qui était presqu'im contemporain de Senèque, étend encore, dans sa magistrale description des symptômes et de la marche de la goutte, les données étiologiques de Senèque qu'il ne pouvait que confirmer. Gœlius Aurelianus attira l'attention^ au troisième siècle après J.-C, sur l'hérédité de la goutte. Malgré ces connaissances positives, acquises relativement de très bonne heure sur les symptômes et sur les relations étiologiques de la goutte, on ne remonte guère, en étudiant l'histoire clinique de cette maladie, plus loin qu'à Thomas Sydenham (1624-1689). — Sa description classique, véritable autobiographie du grand homme, écrite par lui, ainsi qu'il nous l'apprend lui-même, après trentequatre années de souffrances , laisse loin derrière elle tout ce qui avait été écrit auparavant. — En outre, il ne se fait aucune illusion sur la nature de la maladie et sa curabilité. — L'épigraphe, qu'à son exemple j'ai mise en tête de cet ouvrage, indique clairement, sans le dépasser, le but qu'il s'était, lui-même, proposé. — C'est aux temps futurs qu'il a confié la tâche de surmonter les grandes difficultés et de pénétrer le secret de la nature et du traitement de la maladie.
A l'égard de la nature intime du processus goutteux, les théories humorales ont été très en honneur, aux diverses périodes de l'histoire de la goutte, à cause de leur commodité. — Pour Galien (130-200 ap. J.-G.) les tophi provenaient de la dessiccation d'humeurs collectées et pathologiquement altérées, telles que la pituite, la bile et le sang. L'empire qu'exerçait sur les esprits cette conception de pathologie humorale ressort du grand nombre de publications relatives à cette question. M. Garrod remarque que le terme goût, introduit à la fin du treizième siècle par Radulphe, dans la terminologie médicale anglaise, paraît être d'origine humorale et qu'il répond aux mots français, allemand, italien et espagnol: goutte, gicht, gotta et gâta; d'où ressort l'unanimité des médecins de ces différents pays quant à leur conception de cette maladie. Je profite de l'occasion pour ajouter que le mot
(( Gicht » ne dérive pas de l'anglais « goût ». Le mot a Gicht » provient, d'après ce que m'a dit mon savant collègue M. Heyne, du mot originaire anglo-saxon «gihda» qui veut dire «douleur». — On se figurait, en effet, qu'une humeur particulière se séparait du sang et distillait dans les articulations. — Quelle était cette humeur? Telle fut toujours la grande énigme que le Tartare de Paracelse (l/i9o-i5/|.i) ne put résoudre. — Cependant ce Tartare, « cette substance muqueuse, visqueuse, pleine de sels terreux» brûlant comme un feu infernal, d'oii lui est venu son nom, domina longtemps les esprits. — Produit d'une digestion défectueuse, ce Tartare devait, entre autres effets, produire la goutte et se jeter de préférence sur les surfaces articulaires cartilagineuses des os, en abandonnant ses principes humides et en se réduisant à sa substance terreuse. — Le grand Bœrhaave (1668-1728) , qui déclarait la bibliographie de la goutte si riche que l'on pouvait compter, de son temps, un millier d'auteurs ayant écrit sur la matière, ajouta la contagion aux conditions étiologiques déjà connues , c'est-à-dire une vie voluptueuse et l'hérédité. A l'appui de cette manière de voir, il citait des femmes de condition élevée qui étaient devenues goutteuses après avoir épousé des goutteux. — Un opuscule de M. Momber, médecin municipal de Kœnigslutter, sur la podagre, nous apprend dans quelle mesure fut acceptée, à cette époque, l'opinion de Bœrhaave. — Ce médecin croyait avoir observé qu'un petit chien était devenu goutteux par les exhalations qui s'échappaient du corps d'un goutteux dont il partageait habituellement le lit. — La doctrine de la contagiosité de la goutte trouva encore, plus tard, des amateurs isolés ; mais elle est, aujourd'hui, complètement abandonnée. — Bœrhaave, du reste, ainsi que ses élèves. Van Swieten (1700-1772) et de Haën (170/i-J776), adhéraient à la théorie humorale de la goutte; car de Haën admet que, dans cette maladie, le principe podagreux irritant est entré dans le sang et passé dans les artères lymphatiques, d'où il ne peut se transporter ni dans les vaisseaux sanguins , ni dans les petits vaisseaux exhalatoires,
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parce qu'il est, pour cela, soit trop épais, soit trop dur. — On chercha ensuite, et la fréquence de la goutte chez les bons vivants rendait certes cette idée toute naturelle, l'origine du poison goutteux dans un trouble de la digestion. — fndigestio viscerum merito pro origine proxima hujus morbi hahetur, dit Van Swieten, dans ses célèbres commentaires. — Pour Raicus, la matière podagreuse, styptique quand elle n'est pas expulsée, s'infiltre dans les glandes mésaraïques et, de là, se mêle au sang. — La dyspepsie goutteuse a joué, jusqu'à ces derniers temps, d'après Gullen, Sutton, Todd et autres, un rôle important dans l'étiologie de la goutte. G. Musgrave eut le mérite, au point de vue clinique, d'étudier la goutte anomale dont il ne reconnut pas moins de dix-sept formes et dont il exprima toute l'importance dans cette proposition : l'on est malade de la goutte articulaire et l'on meurt de la goutte anomale. Pourtant ces travaux ne firent pas avancer les connaissances de la nature de la goutte.
La découverte de l'acide urique par le chimiste suédois Scheele, en 1776, et la constatation, due à Wollaston (1787), de la présence de cet acide dans les concrétions goutteuses, ne mirent pas encore assez en lumière l'importance du rôle que joue l'acide urique dans la goutte. G. Scudamore, dans son travail bien connu et souvent cité, déclara, en 1816, que les concrétions goutteuses étaient trop rares et se rencontraient chez un trop petit nombre de sujets pour que l'on pût fonder sur elles une théorie, et encore moins leur demander la cause dernière de la goutte. — Henle, lui-même, en 18/;7, privé de matériaux positifs sur l'influence étiologique de l'acide urique, regardait les dépôts uriques comme, pour ainsi dire, accidentels et cherchait l'origine de Tinflammation goutteuse dans une affection nerveuse interne et peutêtre centrale. Aussi fut-ce un événement mémorable lorsque M. Garrod, dont l'ouvrage sur la goutte paru en 1860, restera, de tous temps, une œuvre fondamentale et sera de plus en plus estimé à sa juste valeur prouva, pour la première fois, en 18/i8, que
Vurate de soude existe en quantité anomale dans le sang des goutteux. L'on put, dès lors, parler d'arthritis iiratique. — A la place de la pituite, de l'atrabile, du ïartare, du principe podagreux, l'on eut l'acide urique, composé chimique bien caractérisé que l'on pouvait préparer à l'état de pureté et avec lequel l'on pouvait expérimenter, — La voie de l'expérience ne fut, cependant, pas parcourue et le trait d'union entre l'acide urique et le processus goutteux demeura obscur. La dyscrasie urique ne put élucider les symptômes. Non seulement la pathogenèse de la goutte articulaire, mais encore la nature de la goutte dite anomale, restèrent complètement obscures. Les théories de M. Garrod incriminant 1° une diminution du pouvoir excréteur des reins pour l'acide urique et, par suite, une accumulation générale d'acide urique, théorie acceptée par Gairdner et beaucoup d'autres, et 2" la diminution de l'alcalescence des humeurs chez les goutteux, se montrèrent impuissantes à éclairer les symptômes de la goutte; car elles ne pouvaient expliquer, ainsi qu'elles l'eussent dû, pourquoi les urates, comme l'urate de soude, se déposent sous forme cristalline tout d'abord dans des points bien typiques du cartilage et souvent bien longtemps avant que les reins soient altérés. L'on devrait, au contraire, puisque la diminution du pouvoir excréteur des reins pour l'acide urique produit une rétention générale de ce produit excrémentitiel, le voir se déposer en beaucoup de points, surtout si, comme M. Garrod et quelques observateurs plus récents l'ont montré, la diminution de l'alcalescence des humeurs favorise le dépôt des urates sous forme cristalline.
Dès que la physiologie se mit avec ardeur à approfondir le lieu et le mode de la formation de l'acide urique, on rattacha à presque chacune des hypothèses que ces questions firent naître, une nouvelle théorie pathogénétique de la goutte. C'est ainsi que M. Charcot constata une formation exagérée d'acide urique, à la suite d'une perturbation fonctionnelle du foie. M. Gantani fit naître l'acide urique dans les cartilages eux-mêmes et regardait la dyscrasie urique de la
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goutte comme la conséquence d'un trouble de nutrition des cartilages articulaires, des ligaments fixés au\ os et des tendons. J'aurai à revenir sur ces hypothèses dans le cours de ce travail. Mais en présence du grand nombre des questions en litige dont la solution ne put être obtenue par voie d'hypothèse, il me parut nécessaire de rechercher s'il n'était pas possible de s'approcher des nombreux problèmes que soulève l'étude de la goutte à l'aide de la méthode expérimentale et des recherches anatomo-pathologiques. Les pages suivantes rendront compte de mes recherches : i^ sur les altérations typiques des organes dans l'arthritis uratique; 2^ sur la goutte des animaux et les expériences que j'ai instituées pour provoquer, chez eux, des dépôts uratiques; 3° sur l'influence de l'acide urique, de ses sels et de quelques composés chimiques analogues sur les tissus et les organes des animaux. A l'aide de ces résultats je chercherai, enfin, à discuter la nature et les caractères de la goutte humaine, ainsi que ses symptômes cliniques et les questions thérapeutiques qui s'y rattachent.