‹ La grammaire (volume 2)Chapitre 94 sur 97 · VADIUS · texte numérisé non relu

VADIUS

Le défaut des auteurs, dans leurs productions,

C'est d'en tyranniser les conversations.

D'être au palais, au cours, aux ruelles, aux tables,

De leurs vers fatigants lecteurs infatigables.

Pour moi, je ne vois rien de plus sot à mon sens

Qu'un auteur qui partout va gueuser des encens ;

Qui, des premiers venus saisissant les oreilles.

En fait le plus souvent les martyrs de ses veilles.

On ne m'a jamais vu ce fol entêtement ;

Et d'un Grec là-dessus je suis le sentiment, •

Qui, par un dogme exprès défend à tous ses sages

L'indigne empressement de lire leurs ouvrages.

Voici de petits vers pour de jeunes amants.

Sur quoi je voudrais bien avoir vos sentiments.

Pascal (1623-1662), the f amous writer of les Lettres Provinciales (a criticism of the Jesuits). The flrst extract is the peroration of the twelfth letter. The other extracts are from his Pensées. They are ail celebrated passages, distinguished for élévation of thought and sentiment, and for élégance and strength of expression.

C'est une étrange et longue guerre(que celle) où la violence essaie d'opprimer la vérité. Tous les efforts d§, la violence ne peuvent affaiblir la vérité, et ne servent qu'à la relever davantage. Toutes les ItfÛïîèr^s de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence, et ne font que l'irriter encore plus. Quand la force combat la force, la plus ptiissante détruit la moindre : quand on oppose les discours aux discours, ceux qui sont véritables et convaincants confondent et dissipent ceux qui n'ont que la vanité et le mensonge : mais la violence et la- vérité ne peuvent rien l'une sur l'autre. Qu'on ne prétende pas de là aé^amoins que les choses soient égales : car il y a cette extrême différence, que la violence n'a qu'un cours borné par l'ordre de Dieu, qui en conduit les effets à la gloire de la vérité qu'elle attaque : au lieu que la vérité subsiste éternellement, et triomphe enfin de ses ennemis, parce qu'elle est éternelle et puissante comme Dieu même.

[This is a satire on that excess of patriotlc feeling which in France bears the name of Chauvinisme.]

Pourquoi me tuez-vous? Eh quoi ! ne demeurez-vous pas de l'autre côté de l'eau ? Mon ami, si vous demeuriez de ce côté, je serais

xii EXTKACTS FOR SiGHT TRANSLATION.

un assassin, cela serait injuste de vous tuer de la sorte ; mais puisque vous demeurez de l'autre côté, je suis un brave, et cela est juste.

L'éloquence continue ennuie.

Les princes et rois jouent quelquefois. Ils ne sont pas toujours sur leurs trônes ; ils s'y ennuient : la grandeur a besoin d'être quittée pour être sentie.

La continuité dégoûte en tout. Le froid est agréable pour se , chauffer.

L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte d'eau suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt ; et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien.

Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C'est de là qu'il faut nous relever, non de l'espace et de la durée que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale.

V. ' Les sciences ont deux extrémités qui se touchent : la première est la pure ignorance naturelle où se trouvent tous les hommes en naissant ; l'autre extrémité est celle où arrivent les grandes âmes, qui, ayant parcouru tout ce que les hommes peuvent savoir, trouvent qu'ils ne savent rien, et se rencontrent en cette même ignorance d'où ils étaient partis. Mais c'est une ignorance qui se connaît.

Que l'on a bien fait de distinguer les hommes par l'extérieur, plutôt que par les qualités intérieures ! Qui passera de nous deux ? Qui cédera la place à l'autre ? Le moins habile ? Mais je suis aussi habile qui lui. Il faudra se battre sur cela. Il a quatre laquais, et je n'en ai qu'un : cela est visible ; il n'y a qu'à compter ; c'est à moi à céder, et je suis un sot si je conteste. Nous voilà en p&ix par ce moyen : ce qui est le plus grand des biens.

Extracts for Sight Translation. xiii

Madame dk Sévionb (1626-1696), f amous letter-writer. The extract given is not from one of the most famous of her letters. It was written when she was an elderly lady, from her résidence in Bretagne, to her much-cherished daughter in Provence, to whom a large niunber of her letters were addressed. It is written in that beautiful, simple, cheerful style which always characterised her letters.

Madame de Sévigné à Madame de Grignan

Aux Rochers, dimanche 18 septembre, 1689. * * ♦ * * * *

Vous voulez savoir notre vie, ma chère enfant, la voici : Nous nous levons à huit heures, la messe à neuf ; le temps fait qu'on se promène ou qu'on ne se promène pas, souvent chacun de son côté : on dîne fort bien ; il vient un voisin, on parle de nouvelles ; nous travaillons l'après-dînée, ma belle-fille à cent sortes de choses, moi à deux bandes de tapisserie que Madame de Kerman me donna à Chaulnes ; à cinq heures on se sépare, on se promène, ou seule, ou en compagnie ; on se rencontre à une place fort belle, on a un livre, on prie Dieu, on rêve à sa chère fille, on fait des châteaux en Espagne, en Provence, tantôt gais, tantôt tristes. Mon fils nous lit des livres très agréables et fort bons ; nous en avons un de dévotion, les autres d'histoire ; cela nous amuse et nous occupe ; nous raisonnons sur ce que nous avons lu : mon fils est infatigable ; il lit cinq heures de suite si l'on veut. Recevoir des lettres, y faire réponse, tient une grande place dan^ notre vie, principalement pour moi. Nous avons eu du monde, nous en aurons encore, nous n'en souhaitons point ; quand il y en a on est bien aise. Mon fils a des ouvriers, il a fait parer, comme on dit ici, ses grandes allées : vraiment elles sont belles ; il fait sabler son parterre. Enfin, ma fille, c'est une chose étrange comme, avec cette vie tout insipide et quasi triste, les jours courent et nous échappent. *******

BoiLEAU (1636-1711), the great critic of the seventeenth century. The extract is from the first canto of VAH poétique, and contains a number of famous Unes. To the people of our âge it hardly appears to be poetry, but it has, at ail events, the excellent qualities of clearness and conciseness. It is a good passage to be learned by heart.

Il est certains esprits, dont les sombres pensées Sont d'un nuage épais toujours embarrassées. Le jour de la raison ne le saurait percer. Avant donc que d'écrire, apprenez à penser.

xiv Extracts for Sight Translation.

Selon que notre idée est plus ou moins obscure, L'expression la suit ou moins nette, ou plus pure. / Ce que l'on conçoit bien, s'énonce clairement Et les mots pour le dire arrivent aisément.

Surtout, qu'en vos écrits la langue révérée. Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée. En vain vous me frappez d'un son mélodieux, Si le terme est impropre, ou le tour vicieux. Mon esprit n'admet point un pompeux barbarisme. Ni d'un vers ampoulé l'orgueilleux solécisme. Sans la langue en un mot, l'auteur le plus divin Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain.

Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse, Et ne vous piquez point d'une folle vitesse. Un style si rapide, et qui court en rimant, Marque moins trop d'esprit, que peu de jugement. J'aime mieux un ruisseau, qui sur la molle arène, Dans un pré plein de fleurs lentement se promène. Qu'un torrent débordé, qui d'un cours orageux Roule, plein de gravier, sur un terrain fangeux. Hâtez- vous lentement, et sans perdre courage, Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage. % Polissez-le sans cesse, et le repolissez. Ajoutez quelquefois, et souvent eflacez.

Racine (1639-1699), the second great writer of French tragedy. The extract is from the tragedy Phèdre, Act V., Scène VI., and is commonly called le Récit de Théramène. It is the description by Théramène of the death of Hippolyte, who was killed by a monster sent from the sea by Neptune, at the solicitation of Thésée, father of Hippolyte, who thought that his son was in love with Phèdre. The story may be found la any classical dictionary. Euripides and Seneca wrote tragédies on the same topic. The extract is very popular with Frenchmen on account of its gracef ul and vivid style.

A peine nous sortions des portes de Trézène : Il était sur son char ; ses gardes affligés Imitaient son silence, autour de lui rangés : Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes ; Sa main sur ses chevaux laissait flotter les rênes : Ses superbes coursiers, qu'on voyait autrefois Pleins d'une ardeur si noble obéir à sa voix,

EXTKACTS FOR SiGHT TRANSLATION. XV

L'oeil morne maintenant et la tête baissée,

Semblaient se conformer à sa triste pensée.

Un effroyable cri, sorti du fond des flots.

Des airs en ce moment a troublé le repos ;

Et du sein de la terre une voix formidable

Répond en gémissant à ce cri redoutable.

Jusqu'au fond de nos cœurs notre sang s'est glacé.

Des coursiers attentifs le crin s'est hérissé.

Cependant, sur le dos de la plaine liquide,

S'élève à gros bouillons une montagne humide.

L'onde approche, se brise, et vomit à nos 3'eux,

Parmi des flots d'écume, un monstre furieux.

Son front large est armé de cornes menaçantes ;

Indomptable taureau, dragon impétueux.

Sa croupe se recourbe en replis tortueux.

Ses longs mugissements font trembler le rivage.

Le ciel avec horreur voit ce monstre sauvage ;

La terre s'en émeut, l'air en est infecté,

Le flot qui l'apporta recule épouvanté.

Tout fuit ; et, sans s'armer d'un courage inutile,

Dans le temple voisin chacun cherche un asile.

Hippol3'te lui seul, digne fils d'un héros.

Arrête ses coursiers, saisit ses javelots.

Pousse au monstre, et d'un dard lancé d'une main sûre

Il lui fait dans le flanc une large blessure.

De rage et de douleur le monstre bondissant

Vient aux pieds des chevaux tomber en mugissant,

Se roule, et leur présente une gueule enflammée

Qui les couvre de feu, de sang, et de fumée.

La frayeur les emporte ; et, sourds à cette fois,

Ils ne connaissent plus ni le frein ni la voix ;

En efforts impuissants leur maître se consume ;

Ils rougissent le mors d'une sanglante écume.

On dit qu'on a vu même, en ce désordre aff'reux.

Un dieu qui d'aiguillons pressait leur flanc poudreux.

A travers les rochers la peur les précipite ;

L'essieu crie et se rompt : l'intrépide Hippolyte

Voit voler en éclats tout son char fracassé ;

Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé.

Excusez ma douleur ; cette image cruelle

xvi Extracts for Sight Translation.

Sera pour moi de pleurs une source éternelle.

J'ai vu, Seigneur, j'ai vu votre malheureux fils

Traîné par les chevaux que sa main a nourris.

Il veut les rappeler, et sa voix les effraie ;

Ils courent : tout son corps n'est bientôt qu'une plaie.

De nos cris douloureux la plaine retentit.

Leur fougue impétueuse enfin se ralentit :

Ils s'arrêtent non loin de ces tombeaux antiques

Où de ses aïeux sont les froides reliques.

J'y cours en soupirant, et sa garde me suit ;

De son généreux sang la trace nous conduit ;

Les rochers en sont teints ; les ronces dégouttantes

Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes.

J'arrive, je l'appelle ; et, me tendant la main,

Il ouvre un œil mourant qu'il referme soudain.

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