VADIUS
Le défaut des auteurs, dans leurs productions, C'est d'en tyranniser les conversations.
D'être au palais, au cours, aux ruelles, aux tables. De leurs vers fatigants lecteurs infatigables. Pour moi, je ne vois rien de plus sot à mon sens Qu'un auteur qui partout va gueuser des encens ; Qui, des premiers venus saisissant les oreilles. En fait le plus souvent les martyrs de ses veilles. On ne m'a jamais vu ce fol entêtement ; Et d'un Grec là-dessus je suis le sentiment. Qui, par un dogme exprès défend à tous ses sages L'indigne empressement de lire leurs ouvrages. Voici de petits vers pour de jeunes amants. Sur quoi je voudrais bien avoir vos sentiments.
Pascal (1623-1662), the f amous writer of les Lettres Provinciales (a criticism of the Jesuits). The flrst extract is the peroration of the twelf th letter. The other extracts are from his Pensées, They are ail celebrated passages, distinguished for élévation of thought and sentiment, and for élégance and strength of expression.
C'est une étrange et longue guerre que celle où la violence essaie d'opprimer la vérité. Tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité, et ne servent qu'à la relever davantage. Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence, et ne font que l'irriter encore plus. Quand la force combat la force, la plus puissante détruit la moindre : quand on oppose les discours aux discours, ceux qui sont véritables et convaincants confondent et dissipent ceux qui n'ont que la vanité et le mensonge : mais la violence et la vérité ne peuvent rien l'une sur l'autre. Qu'on ne prétende pas de là néanmoins que les choses soient égales : car il y a cette extrême différence, que la violence n'a qu'un cours borné par l'ordre de Dieu, qui en conduit les effets à la gloire de la vérité qu'elle attaque : au lieu que la vérité subsiste éternellement, et triomphe enfin de ses ennemis, parce qu'elle est éternelle et puissante comme Dieu même.
[This is a satire on that excess of patriotic feeling which in France bears the name of Chauvinisme.^
Pourquoi me tuez-vous? Eh quoi ! ne demeurez-vous pas de l'autre côté de l'eau ? Mon ami, si vous demeuriez de ce côté, je serais
Xii EXTKACTS FOR SiGHT TRANSLATION.
un assassin, cela serait injuste de vous tuer de la sorte ; mais puisque vous demeurez de l'autre côté, je suis un brave, et cela est juste.
L'éloquence continue ennuie.
Les princes et rois jouent quelquefois. Ils ne sont pas toujours sur leurs trônes ; ils s'y ennuient : la grandeur a besoin d'être quittée pour être sentie.
La continuité dégoûte en tout. Le froid est agréable pour se chauffer.
L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte d'eau suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt ; et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien.
Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C'est de là qu'il faut nous relever, non de l'espace et de la durée que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale. ^
Les sciences ont deux extrémités qui se touchent : la première est la pure ignorance naturelle où se trouvent tous les hommes en naissant ; l'autre extrémité est celle où arrivent les grandes âmes, qui, ayant parcouru tout ce que les hommes peuvent savoir, trouvent qu'ils ne savent rien, et se rencontrent en cette même ignorance d'où ils étaient partis. Mais c'est une ignorance qui se connaît.
Que l'on a bien fait de distinguer les hommes par l'extérieur, plutôt que par les qualités intérieures ! Qui passera de nous deux ? Qui cédera la place à l'autre? Le moins habile? Mais je suis aussi habile qui lui. Il faudra se battre sur cela. Il a quatre laquais, et je n'en ai qu'un : cela est visible ; il n'y a qu'à compter ; c'est à moi à céder, et je suis un sot si je conteste. Nous voilà en paix par ce moyen : ce qui est le plus grand des biens.
Extracts for Sight Translation. xiii
Madame de Sévigné (1626-1696), f amous letter-writer. The extract givén is not from one of the most famous of her letters/ It was written when she was an elderly lady, from her résidence in Bretagne, to her mnch-cherished daughter in Provence, to whom a large number of her letters were addressed. It is written in that beautifnl, simple, cheerful style which always characterised her letters.
Madame de Sévigné à Madame de Grignan
Aux RocherSy dimanche 18 septembre, 1689.
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Vous voulez savoir notre vie, ma chère enfant, la voici : Nous nous levons à huit heures, la messe à neuf ; le temps fait qu'on se promène ou qu'on ne se promène pas, souvent chacun de son côté : on dîne fort bien ; il vient un voisin, on parle de nouvelles ; nous travaillons l'après-dînée, ma belle-fille à cent sortes de choses, moi à deux bandes de tapisserie que Madame de Kerman me donna à Chaulnes ; à cinq heures on se sépare, on se promène, ou seule, ou en compagnie ; on se rencontre à une place fort belle, on a un livre, on prie Dieu, on rêve à sa chère fille, on fait des châteaux en Espagne, en Provence, tantôt gais, tantôt tristes. Mon fils nous lit des livres très agréables et fort bons ; nous en avons un de dévotion, les autres d'histoire ; cela nous amuse et nous occupe ; nous raisonnons sur ce que nous avons lu : mon fils est infatigable ; il lit cinq heures de suite si l'on veut. Recevoir des lettres, y faire réponse, tient une grande place dans notre vie, principalement pour moi. Nous avons eu du monde, nous en aurons encore, nous n'en souhaitons point ; quand il y en a on est bien aise. Mon fils a des ouvriers, il a fait parer, comme on dit ici, ses grandes allées : vraiment elles sont belles ; il fait sabler son parterre. Enfin, ma fille, c'est une chose étrange comme, avec cette vie tout insipide et quasi triste, les jours courent et nous échappent.
BoiLEAU (1636-1711), the great critic of the seventeenth century. The extract is from the first canto of VArt poétique, and con tains a number of famous lines. To the people of our âge it hardly appears to-be poetry, but it has, at ail events, the excellent qualities of clearness and conciseness. It is a good passage to be learned by heart.
Il est certains esprits, dont les sombres pensées Sont d'un nuage épais toujours embarrassées. Le jour de la raison ne le saurait percer. Avant donc que d'écrire, apprenez à penser.
xiv Extracts for Sight Translation.
Selon que notre idée est plus ou moins obscure, L'expression la suit ou moins nette, ou plus pure. Ce que l'on conçoit bien, s'énonce clairement Et les mots pour le dire arrivent aisément.
Surtout, qu'en vos écrits la langue révérée, Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée. En vain vous me frappez d'un son mélodieux, Si le terme est impropre, ou le tour vicieux. Mon esprit n'admet point un pompeux barbarisme, Ni d'un vers ampoulé l'orgueilleux solécisme. Sans la langue en un mot, l'auteur le plus divin Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain.
Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse. Et ne vous piquez point d'une folle vitesse. Un style si rapide, et qui court en rimant, Marque moins trop d'esprit, que peu de jugement. J'aime mieux un ruisseau, qui sur la molle arène, Dans un pré plein de fleurs lentement se promène, Qu'un torrent débordé, qui d'un cours orageux Roule, plein de gravier, sur un terrain fangeux. Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage. Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage. Polissez-le sans cesse, et le repolissez, Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.
Racine (1639-1699), the second great writer of French tragedy. The extract is from the tragedy P7iéc?re, Act V., Scène VL, and is commonly called Récit de Théramène. It is the description by Théramène of the death of Hippolyte, who was killed by a monster sent f rom the sea by Neptune, at the solicitation of Thésée, father of Hippolyte, who thought that his son was in love with Phèdre. The story may be f ound in any classical dictionary. Euripides and Seneca wrote tragédies on the same topic. The extract is very popular with Frenchmen on account of its gracef ul and vivid style.
A peine nous sortions des portes de Trézène : Il était sur son char ; ses gardes affligés Imitaient son silence, autour de lui rangés : Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes ; Sa main sur ses chevaux laissait flotter les rênes : Ses superbes coursiers, qu'on voyait autrefois Pleins d'une ardeur si noble obéir à sa voix,
EXTBACTS FOR SiGHT TRANSLATION.
L'œii morne maintenant et la tête baissée,
Semblaient se conformer à sa triste pensée.
Un effroyable cri, sorti du fond des flots,
Des airs en ce moment a troublé le repos ;
Et du sein de la terre une voix formidable
Répond en gémissant à ce cri redoutable.
Jusqu'au fond de nos cœurs notre sang s'est glacé.
Des coursiers attentifs le crin s'est hérissé.
Cependant, sur le dos de la plaine liquide,
S'élève à gros bouillons une montagne humide.
L'onde approche, se brise, et vomit à nos yeux.
Parmi des flots d'écume, un monstre furieux.
Son front large est armé de cornes menaçantes ;
Indomptable taureau, dragon impétueux.
Sa croupe se recourbe en replis tortueux.
Ses longs mugissements font trembler le rivage.
Le ciel avec horreur voit ce monstre sauvage ;
La terre s'en émeut, l'air en est infecté.
Le flot qui l'apporta recule épouvanté.
Tout fuit ; et, sans s'armer d'un courage inutile.
Dans le temple voisin chacun cherche un asile.
Hippolyte lui seul, digne fils d'un héros.
Arrête ses coursiers, saisit ses javelots,
Pousse au monstre, et d'un dard lancé d'une main sûre
Il lui fait dans le flanc une large blessure.
De rage et de douleur le monstre bondissant
Vient aux pieds des chevaux tomber en mugissant,
Se roule, et leur présente une gueule enflammée
Qui les couvre de feu, de sang, et de fumée.
La frayeur les emporte ; et, sourds à cette fois,
Ils ne connaissent plus ni le frein ni la voix ;
En efforts impuissants leur maître se consume ;
Ils rougissent le mors d'une sanglante écume.
On dit qu'on a vu même, en ce désordre affreux.
Un dieu qui d'aiguillons pressait leur flanc poudreuK,
A travers les rochers la peur les précipite ;
L'essieu crie et se rompt : l'intrépide Hippolyte
Voit voler en éclats tout son char fracassé ;
Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé.
Excusez ma douleur ; cette image cruelle
Xvi EXTEACTS FOE SiGHT TeANSLATION.
Sera pour moi de pleurs une source éternelle.
J'ai vu, Seigneur, j'ai vu votre malheureux fils
Traîné par les chevaux que sa main a nourris.
Il veut les rappeler, et sa voix les effraie ;
Ils courent : tout son corps n'est bientôt qu'une plaie.
De nos cris douloureux la plaine retentit.
Leur fougue impétueuse enfin se ralentit :
Ils s'arrêtent non loin de ces tombeaux antiques
Où de ses aïeux sont les froides reliques.
J'y cours en soupirant, et sa garde me suit ;
De son généreux sang la trace nous conduit ;
Les rochers en sont teints ; les ronces dégouttantes
Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes.
J'arrive, je l'appelle ; et, me tendant la main,
Il ouvre un œil mourant qu'il referme soudain.
La Bruyère (1645-1696), the celebrated author of the Caractères. The first extract is taken from du Mérite personnel, and the second ÎTOvude la Mode, and are both characterised by extrême conciseness and élégance as well as by a sharp edge of satire. Both are celebrated passages.
L'or éclate, dites- vous, sur les habits de Philémon : il éclate de même chez les marchands. Il est habillé des plus belles étoffes : le sont-elles moins toutes déployées dans les boutiques et à la pièce? Mais la broderie et les ornements y ajoutent encore la magnificence : je loue donc le travail de l'ouvrier. Si on lui demande quelle heure il est, il tire une montre qui est un chef-d'œuvre ; la garde de son épée est un onyx ; il a au doigt un gros diamant qu'il fait briller aux yeux, et qui est parfait ; il ne lui manque aucune de ces curieuses bagatelles que l'on porte sur soi autant pour la vanité que pour l'usage ; et il ne se plaint (se refuse) non plus toute sorte de parure qu'un jeune homme qui a épousé une riche vieille. Vous m'inspirez enfin de la curiosité, il faut voir du moins des choses si précieuses : envoyez-moi cet habit et ces bijoux de Philémon, je vous quitte de la personne.
Tu te trompes, Philémon, si avec ce carrosse brillant, ce grand nombre de coquins qui te suivent, et ces six bêtes qui te traînent, tu penses que l'on t'en estime davantage. L'on écarte tout cet attirail, qui t'est étranger, pour pénétrer jusqu'à toi, qui n'es qu'un fat.
EXTEACTS FOR SiGHT TRANSLATION. xvii
Parlez à cet autre de la richesse des moissons, d'une ample récolte, d'une bonne vendange, il est curieux de fruits, vous n'articulez pas, vous ne vous faites pas entendre : parlez-lui de figues et de melons, dites que les poiriers rompent de fruit cette année, que les pêchers ont donné avec abondance, c'est pour lui un idiome inconnu, il s'attache aux seuls pruniers, il ne vous répond pas. Ne l'entretenez pas même de vos pruniers : il n'a de l'amour que pour une certaine espèce, tout autre que vous lui nommez, le fait sourire et se moquer. Il vous mène à l'arbre, cueille artistement cette prune exquise, il l'ouvre, vous en donne une moitié et prend l'autre: Quelle chair, dit-il, goûtez- vous cela ? cela est divin ! Voilà ce que vous ne trouverez pas ailleurs." Et là-dessus ses narines s'enflent, il cache avec peine sa joie et sa vanité par quelques dehors de modestie. O l'homme divin en effet ! homme qu'on ne peut jamais assez louer et admirer ! homme dont il sera parlé dans plusieurs siècles ! que je voie sa taille et son visage pendant qu'il vit, que j'observe les traits et la contenance d'un homme, qui seul entre les mortels possède une telle prune !
I^ESAGB (1668-1747), one of the most celebrated writers of the eighteenth century. His best-known bock is Gil Blas, a story of adventure, from which the présent extract Is taken. Gil Blas has become secretary to the Archbishop of Grenada, and is invited by his Grâce to warn him whenever any sign of the weakness of old âge is noticed in his sermons, and to be perfectly frank in expressing his opinions. Poor Gil Blas soon discovers that frankness sometimes receives but an ill reward.
Ces paroles firent pâlir mon maître, qui me dit avec un souris forcé : Monsieur Gil Blas, cette pièce n'est donc pas de votre goût? — Je ne dis pas cela, Monseigneur, interrompis-je, tout déconcerté. Je la trouve excellente, quoiqu'un peu au-dessous de vos autres ouvrages. — Je vous entends, répliqua-t-il. Je vous parais baisser, n'est-ce pas ? Tranchez le'mot. Vous croyez qu'il est temps que je songe à la retraite?— Je n'aurais pas été assez hardi, lui dis- je, pour vous parler si librement, si Votre Grandeur ne me l'eût ordonné. Je ne fais donc que lui obéir, et je la supplie très humblement de ne me point savoir mauvais gré de ma hardiesse. — A Dieu ne plaise, interrompit-il avec précipitation, à Dieu ne plaise que je vous la reproche ! Il faudrait que je fusse bien injuste. Te ne trouve point du tout mauvais que vous me disiez votre sentiment. C'est votre sentiment seul que je trouve mauvais. J'ai été furieusement la dupe de votre intelligence bornée. "
Xviii EXTEACTS FOE SiGHT TeANSLATION.
Quoique démonté, je voulus chercher une modification pour rajuster les choses ; mais le moyen d'apaiser un auteur irrité, et de plus un auteur accoutumé à s'entendre louer! **N'en parlons plus, dit-il, mon enfant. Vous êtes encore trop jeune pour démêler le vrai du faux. Apprenez que je n'ai jamais composé de meilleure homélie que celle qui a le malheur de n'avoir pas votre approbation. Mon esprit, grâce au ciel, n'a rien encore perdu de sa vigueur. Désormais, je choisirai mieux mes confidents ; j'en veux de plus capables que vous de décider. Allez, poursuivit-il en me poussant par les épaules hors de son cabinet, allez dire à mon trésorier qu'il vous compte cent ducats, et que le ciel vous conduise avec cette somme ! Adieu, Monsieur Gil Blas ; je vous souhaite toutes sortes de prospérités, avec un peu plus de goût ! "
Voltaire (1694-1778), a writer ofmost varied talents and performances; excelled in ail departments of literature. The présent extract is taken from Zadig, Chap. XXI., one of his short prose stories. Although net a célébra ted passage, it exemplifies well his grâce and lightness of touch.
Le grand-mage proposa d'abord cette question : Quelle est de toutes les choses du monde la plus longue et la plus courte, la plus prompte et la plus lente, la plus divisible et la plus étendue, la plus négligée et la plus regrettée, sans qui rien ne se peut faire, qui dévore tout ce qui est petit, et qui vivifie tout ce qui est grand ?
C'était à Itobad à parler. Il répondit qu'un homme comme lui n'entendait rien aux énigmes, et qu'il lui suffisait d'avoir vaincu à grands coups de lance. Les uns dirent que le mot de l'énigme était la fortune, d'autres la terre, d'autres la lumière. Zadig dit que c'était le temps : Rien n'est plus long, ajouta-t-il, puisqu'il est la mesure de l'éternité ; rien n'est plus court, puisqu'il manque à tous nos projets ; rien n'est plus lent pour qui attend, rien de plus rapide pour qui jouit : il s'étend jusqu' à l'infini en grand ; il se divise jusque dans l'infini en petit ; tous les hommes le négligent, tous en regrettent la perte ; rien ne se fait sans lui ; il fait oublier tout ce qui est indigne de la postérité, et il immortalise les grandes choses. L'assemblée convint que Zadig avait raison.
BuFFON (1707-1788), a distinguished naturalist. The présent extract is taken from his celebrated Discours de Réception à V Académie françaisCy pronounced on the 25 th of August, 1753. In it occurs the well-known phrase : le style est Vhomme même, sometimes quoted in the f orm : le style c'est Vhomme,
Les ouvrages bien écrits seront les seuls qui passeront à la postérité :
EXTEACTS FOR SiGHT TRANSLATION. xix
la quantité des connaissances, la singularité des faits, la nouveauté même des découvertes, ne sont pas de sûrs garants de l'immortalité ; si les ouvrages qui les contiennent ne roulent que sur de petits objets, s'ils sont écrits sans goût, sans noblesse et sans génie, ils périront, parce que les connaissances, les faits et les découvertes s'enlèvent aisément, se transportent, et gagnent même à être mises en œuvre par des mains plus habiles. Ces choses sont hors de l'homme, le style est l'homme même. Le style ne peut donc ni s'enlever, ni se transporter, ni s'altérer : s'il est élevé, noble, sublime, l'auteur sera également admiré dans tous les temps ; car il n'y a que la vérité qui soit durable, et même éternelle. Or, un beau style n'est tel, en effet, que par le nombre infini des vérités qu'il présente. Toutes les beautés intellectuelles qui s'y trouvent, tous les rapports dont il est composé, sont autant de vérités aussi utiles, et peut-être plus précieuses pour l'esprit humain que celles qui peuvent faire le fond du sujet.
Rousseau, Jean-Jacques (1712-1778), the great apostle of the worship of nature. The two extracts are taken f rom Emile, a work on éducation. They both exemplify Rousseau's love of nature and simple life, as well as his free and copions style.
Je ne conçois qu'une manière de voyager plus agréable que d'aller à cheval : c'est aller à pied. On part à son moment, on s'arrête à sa volonté, on fait tant et si peu d'exercice qu'on veut. On observe tout le pays ; on se détourne à droite, à gauche ; on examine tout ce qui nous flatte ; on s'arrête à tous les points de vue. Aperçois-je une rivière, je la côtoie ; un bois touffu, je vais sous son ombre ; une grotte, je la visite ; une carrière, j'examine les minéraux. Partout où je me plais, j'y reste. A l'instant que je m'ennuie, je m'en vais. Je ne dépends ni des chevaux ni du postillon. Je n'ai pas besoin de choisir des chemins tout faits, des routes commodes ; je passe partout où un homme peut passer ; je vois tout ce qu'un homme peut voir, et, ne dépendant que de moi-même, je jouis de toute la liberté dont un homme peut jouir.
Je ne voudrais point avoir un palais pour demeure ; car dans ce palais je n'habiterais qu'une chambre ; toute pièce commune n'est à personne, et la chambre de chacun de mes gens me serait aussi étrangère que celle de mon voisin. Les Orientaux, bien que très voluptueux, sont tous logés et meublés simplement. Ils regardent la vie
XX Extracts for Sight Translation.
comme un voyage, et leur maison comme un cabaret. Cette raison prend peu sur nous autres riches, qui nous arrangeons pour vivre toujours ; mais j'en aurais une différente qui produirait le même effet. Il me semblerait que m'établir avec tant d'appareil dans un lieu serait me bannir de tous les autres, et m' emprisonner pour ainsi dire dans mon palais. C'est un assez beau palais que le monde ; tout n'est-il pas au riche quand il veut jouir? Uhi hene, ibi patria ; c'est là sa devise ; ses lares sont les lieux où l'argent peut tout, son pays est partout où peut passer son coffre-fort, comme Philippe tenait à lui toute place forte où pouvait entrer un mulet chargé d'argent. Pourquoi donc s'aller circonscrire par des murs et par des portes comme pour n'en sortir jamais ?
Lamartine (1790-1869), one of the most distinguished lyric poets of modem times ; also distinguished as a prose writer, orator and statesman. The passage glven here is an extract from the celebrated poem le Lac and part of les Méditation Poétiques. An excellent pièce for committing to memory.
G temps ! suspends ton vol ; et vous, heures propices !
Suspendez votre cours ; Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !
Assez de malheureux ici -bas vous implorent ;
Coulez, coulez pour eux ; Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
Oubliez les heureux.
Mais je demande en vain quelques moments encore ;
Le temps m'échappe et fuit ; Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l'aurore
Va dissiper la nuit.
Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive.
Hâtons-nous, jouissons !
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ;
Il coule, et nous passons î
EXTKACTS FOR SiGHT TRANSLATION. Xxi
Balzac (1799-1850), a great writer of realistic romances. The first extract is taken from Eugénie Grandet, and shows Balzac at his best, i.e., in giving vivid and striking pictures. The second extract is from César Birotteau, and is a ver y good sample of another side of Balzac's work, viz. , psychological dissection.
Au physique, Grandet était un homme de cinq pieds, trapu, carré, ayant des mollets de douze pouces de circonférence, des rotules noueuses ét de larges épaules ; son visage était rond, tanné, marqué de petite vérole ; son menton était droit, ses lèvres n'offraient aucune sinuosité, et ses dents étaient blanches ; ses yeux avaient l'expression calme et dévoratrice que le peuple accorde au basilic ; son front, plein de lignes transversales, ne manquait pas de protubérances significatives ; ses cheveux, jaunâtres et grisonnants, étaient blanc et or, disaient quelques jeunes gens qui ne connaissaient pas la gravité d'une plaisanterie faite sur M. Grandet. Son nez, gros par le bout, supportait une loupe veinée que le vulgaire disait, non sans raison, pleine de malice. Cette figure annonçait une finesse dangereuse, une probité sans chaleur, l'égoïsme d'un homme habitué à concentrer ses sentiments dans la jouissance de l'avarice et sur le seul être qui lui fût réellement quelque chose, sa fille Eugénie, sa seule héritière.
Il est plus difficile d'expliquer la différence qui distingue le grand monde de la bourgeoisie qu'il ne Test à la bourgeoisie de l'effacer. Ces femmes, gênées dans leurs toilettes, se savaient endimanchées et laissaient voir naïvement une joie qui prouvait que le bal était une rareté dans leur vie occupée ; tandis que les trois femmes qui exprimaient chacune une sphère du monde étaient alors comme elles devaient être le lendemain, elles n'avaient pas l'air de s'être habillées exprès, elles ne se contemplaient pas dans les merveilles inaccoutumées de leurs parures, ne s'inquiétaient pas de leur effet ; tout avait été accompli quand, devant leur glace, elles avaient mis la dernière main à l'œuvre de leur toilette de bal ; leurs figures ne révélaient rien d'excessif, elles dansaient avec la grâce et le laisser-aller que des génies inconnus ont donné à quelques statues antiques. Les autres, au contraire, marquées au sceau du travail, gardaient leurs poses vulgaires et s'amusaient trop ; leurs regards étaient inconsidérément curieux, leurs voix ne conservaient point ce léger murmure qui donne
xxii Extracts for Sight Translation.
aux conversations du bal un piquant inimitable ; elles n'avaient pas surtout le sérieux impertinent qui contient Fépigramme en germe, ni cette tranquille attitude à laquelle se reconnaissent les gens habitués à conserver un grand empire sur eux-mêmes.
Hugo (1802-1885), the most distinguished writer of France during the 19th century. The first extract is from the chapter : Ceci tuera cela, in his celebrated romance Notre-Dame de Paris ; Its subject is the glory of the printing press, which is to kill architecture. The second extract is from les Misérables, and is the description of the good bishop, one of the important characters of the book. The third extract is a beautiful song, f orming part of the Chants du Crépuscule. No. m. would be extremely sut table for committing to memory.
Cet édifice est colossal. Je ne sais quel faiseur de statistique a calculé qu'en superposant l'un à l'autre tous les volumes sortis de la presse depuis Gutenburg on comblerait l'intervalle de la terre à la lune ; mais ce n'est pas de cette sorte de grandeur que nous voulons parler. Cependant, quand on cherche à recueillir dans sa pensée une image totale de l'ensemble des produits de l'imprimerie jusqu'à nos jours, cet ensemble ne nous apparaît-il pas comme une immense construction, appuyée sur le monde entier, à laquelle l'humanité travaille sans relâche, et dont la tête monstrueuse se perd dans les brunies profondes de l'avenir ? C'est la fourmilière des intelligences. C'est la ruche où toutes les imaginations, ces abeilles dorées, arrivent avec leur miel. L'édifice a mille étages. Çà et là, on voit déboucher sur ses rampes les cavernes ténébreuses de la science qui s'entrecoupent dans ses entrailles. Partout sur sa surface l'art fait luxurier à l'œil ses arabesques, ses rosaces et ses dentelles.
Quand il causait avec cette gaieté qui était une de ses grâces, et dont nous avons déjà parlé, on se sentait à l'aise près de lui, il semblait que de toute sa personne il sortît de la joie. Son teint coloré et frais, toutes ses dents bien blanches qu'il avait conservées et que son rire faisait voir, lui donnaient cet air ouvert et facile qui fait dire d'un homme : c'est un bon enfant, et d'un vieillard ; c'est un bonhomme. C'était, on s'en souvient, l'effet qu'il avait fait à Napoléon. Au premier abord et pour qui le voyait pour la première fois, ce n'était guère qu'un bonhomme en effet. Mais si l'on restait quelques heures près
Extracts for Sight Translation, xxiii
de lui, et pour peu qu'on le vît pensif, le bonhomme se transfigurait peu à peu et prenait je ne sais quoi d'imposant ; son front large et sérieux, auguste par les cheveux blancs, devenait auguste aussi par la méditation ; la majesté se dégageait de cette bonté, sans que la bonté cessât de rayonner ; on éprouvait quelque chose de l'émotion qu'on aurait si l'on voyait un ange souriant ouvrir lentement ses ailes sans cesser de sourire. Le respect, un respect inexprimable, vous pénétrait par degrés et vous montait au cœur, et l'on sentait qu'on avait devant soi une de ces âmes fortes, éprouvées et indulgentes, où la pensée est si grande qu'elle ne peut être que douce.
S'il est un charmant gazon
Que le ciel arrose.
Où brille en toute saison
Quelque fl.eur éclose.
Où l'on cueille à pleine main Lis, chèvrefeuille et jasmin, J'en veux faire le chemin
Où ton pied se pose !
S'il est un sein bien aimant
Dont l'honneur dispose.
Dont le ferme dévoûment
N'ait rien de morose.
Si toujours ce noble sein Bat pour un digne dessein.
J'en veux faire le coussin Où ton front se pose !
S'il est un rêve d'amour,
Parfumé de rose.
Où l'on trouve chaque jour
Quelque douce chose.
Un rêve que Dieu bénit, Où l'âme à l'âme s'unit.
Oh ! j'en veux faire le nid
Où ton cœur se pose !
xxiv Extracts for Sight Translation,
Zola (1840-1902), a celebrated writer of realistic romances. The two extracts are from la Débâcle, which treats of the downfall of the Second Empire. The passages are good samples of that strong, massive style in which Zola excels. In the first we have a description of the burning of the Tuileries in Paris, and in the second we have a splendid description of a cavalry charge in the east of France, during the Franco-Prussian war.
A gauche, c'étaient les Tuileries qui brûlaient. Dès la tombée de la nuit, les communards avaient mis le feu aux deux bouts du palais, au pavillon de Flore et au pavillon de Marsan ; et, rapidement, le feu gagnait le pavillon de l'Horloge, au centre, où était préparée toute une mine, des tonneaux de poudre entassés dans la salle des Maréchaux. En ce moment, les bâtiments intermédiaires jetaient, par leurs fenêtres crevées, des tourbillons de fumée rousse que traversaient de longues flammèches bleues. Les toits s'embrasaient, gercés de lézardes ardentes, s'entr'ouvrant, comme une terre volcanique, sous la poussée du brasier intérieur. Mais, surtout, le pavillon de Flore, allumé le premier, flambait, du rez-de-chaussée aux vastes combles, dans un ronflement formidable. Le pétrole, dont on avait enduit le parquet et les tentures, donnait aux flammes une intensité telle, qu'on voyait les fers des balcons se tordre et que les hautes cheminées monumentales éclataient, avec leurs grands soleils sculptés, d'un rouge de braise.
Cette femme, qui habitait la grande rue du village, venait d'y voir passer l'artillerie allemande, depuis la tombée du jour. Aux deux bords, une haie de soldats portaient des torches de résine, éclairant la chaussée d'une lueur rouge d'incendie. Et, au milieu, coulait le fleuve des chevaux, des canons, des caissons, menés d'un train d'enfer, en un galop furieux. C'était la hâte enragée de la victoire, la diabolique poursuite des troupes françaises, à achever, à écraser, là- bas, dans quelque basse fosse. Rien, n'était respecté, on cassait tout, on passait quand même. Les chevaux qui tombaient, et dont on coupait les traits tout de suite, étaient roulés, broyés, rejetés comme des épaves sanglantes. Des hommes, qui voulurent traverser, furent renversés à leur tour, hachés par les roues. Dans cet ouragan, les conducteurs mourant de faim ne s'arrêtaient même pas, attrapaient au vol des pains qu'on leur jetait ; tandis que les porteurs de torches,
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du bout de leurs baïonnettes, leur tendaient des quartiers de viande. Puis, du même fer, ils piquaient les chevaux, qui ruaient, affolés, galopant plus fort. Et la nuit s'avançait, et de l'artillerie passait toujours, sous cette violence accrue de tempête, au milieu de hourras frénétiques.
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Daudet, Alphonse (1840-1897), a distinguished novelist. The story reproduced here is f rom his Contes du Lundis a volume of delicious reading. In it we find the patriotism and deep pathos for which Daudet is distinguished.