‹ La grande barbarie (fragments) [par] Pierre LotiChapitre 9 sur 13 · I. \ C lîANDi: nAîmAl! IK · texte numérisé non relu

I. \ C lîANDi: nAîmAl! IK

doute ne peut manquer d'être son souverain. A l'entrée de la demeure, pas de gardes, aucun cérémonial; un modeste corridor, où j'ai juste le temps de jeter mon manteau, et, dans l'embrasure d'une porte qui s'ouvre, le roi m'apparaît, debout, grand, svelte, le visage régulier, l'air étonnamment jeune, les yeux francs, doux et nobles, la main tendue pour le bon accueil.

x\u cours de ma vie, d'autres rois ou empereurs ont bien voulu me recevoir, mais malgré l'apparat, malgré les palais parfois splendides, jamais encore comme au seuil de cette maisonnette, je n'avais éprouvé le respect de la majesté souveraine, — si infiniment agrandie ici par le malheur et le sacrifice... Et quand j'exprime ce sentiment au roi Albert, il me répond en souriant : « Oh! mon palais à moi... » et il achève sa phrase par un geste détaché, désignant le

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pauvre décor. Bien modeste, en eiïet, la salle où je viens d'entrer, mais, par l'absence de toute vulgarité, gardant de la distinction quand même; une bibliothèque bondée de livres occupe entièrement l'une des parois; au fond il y a un piano ouvert, avec un cahier de musique sur le pupitre; au milieu, une grande table est chargée de cartes, de plans stratégiques; et la fenêtre, ouverte malgré le froid, donne sur une sorte de vieux petit jardin de curé, presque enclos, effeuillé, triste, qui semble pleurer de la pluie d'hiver. Après que je me suis acquitté de la facile mission dont m'avait chargé le Président de la République, le roi veut bien me garder longtemps à causer. 3Iais, si je me suis déjà senti hésitant pour écrire le commencement de ces notes, je le suis tellement davantage pour toucher, si discrètement que ce soit, à eet entretien; et alors, combien va sembler

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pâle ce que j'oserai eu dire! C'est qu'en effet je sais qu'il ne cesse de recommander à ceux qui reutourent : « Surtout, tâchez que l'on ne parle pas de moi », et je connais, je comprends si Lien l'horreur qu'il professe pour tout ce qui ressemble à une interview. J'étais donc d'abord décidé à me taire; — et cependant, lorsqu'on a quelque chance d'être entendu, comment ne pas vouloir, dans la faible mesure de ce que l'on peut, contribuer à répandre la gloire d'un tel nom!

Ce qui frappe d'abord chez Lui, c'est tant de sincère et exquise modestie dans l'héroïsme, c'est cette presque inconscience d'avoir été admirable. La vénération que les Français lui ont vouée, sa popularité chez nous, il juge ne pas les mériter autant que le moindre de ses soldats tué pour notre commune défense. Quand je lui conte que j'ai vu, même au fond des campagnes chez des

paysans, l'image du roi et de la reine des Belges à une place d'honneur, avec des petits drapeaux, noir, jaune et rouge, pieusement épingles autour, il a l'air d'à peine y croire, son sourire et son silence semblent me répondre : c'est pourtant si naturel, ce que j'ai fait; est-ce qu'un roi digne de ce nom aurait pu agir d'une autre manière?

Maintenant nous causons des Dardanelles, où se joue à cette heure une partie grave; il veut bien me questionner sur les embûches de ces parages que j'ai longtemps fréquentés et qui n'ont cessé de m'être si chers. Mais tout à coup une plus froide rafale entre par cette fenêtre, toujours ouverte sur le petit jardin triste; avec quelle gentille sollicitude alors il se lève, comme eût pu faire un simple officier, pour fermer lui-même ces vitres près desquelles je suis assis.

Et puis nous causons de guerre, de fusils,

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(rarlillerie; Sa Majesté est au courant de

tout, comme un général déjà rompu au

métier...

Étrange destinée de ce prince, qui, au

début, ne semblait pas désigné pour le

trône et qui peut-être eût préféré continuer

sa vie un peu retirée de jadis, auprès de

la princesse qu'il aimait! Quand ensuite la

couronne inattendue fut posée sur son

jeune front, il pouvait se croire en droit

d'espérer une ère de profonde paix, au

milieu du plus paisible des peuples, et au

contraire il aura connu le plus épouvanta-

blement tragique de tous les règnes. Du

jour au lendemain, sans une défaillance,

sans même une hésitation, dédaigneux des

compromis qui. pour un temps du moins,

auraient pu, au préjudice de la civilisation

mondiale, préserver un peu ses villes et ses

palais, il s'est dressé, devant la ruée du

i^[onsl^e, comme un grand roi guerrier, au milieu d'une armée de héros.

Aujourd'hui, visiblement, Il ne doute plus de la victoire, et sa loyauté lui donne confiance entière en la loyauté des Alliés, qui certes voudront rendre la vie à sa Belgique; cependant il tient à ce que ses soldats coopèrent, de toutes leurs dernières forces, à la délivrance, et qu'ils restent jusqu'à la fin au danger et à l'honneur. Saluons-le bien bas!

Un moins noble que lui se fût dit peutêtre : « J'ai largement payé ma dette à la cause universelle; ce sont mes troupes qui ont élevé le premier rempart contre la barbarie; mon pays, piétiné le premier par les brutes allemandes, n'est plus qu'un champ de ruines ; cela suffit ! »

Mais non, il veut que la Belgique ait son nom inscrit, à une page encore plus

belle, à coté de la Serbie, sur le livre d'or de l'histoire.

Et voilà pourquoi j'ai rencontré, en venant, ces précieuses troupes, alertes et fraîches, renouvelées à miracle, qui s'en allaient au front, continuer la sainte lutte.

Devant Lui, inclinons-nous donc jusqu'cà terre !

La nuit tombe quand l'audience est close et que je me retrouve dans le sentier de l'abbaye. Pendant le trajet de retour, à travers ces routes défoncées par la pluie, défoncées par les charrois militaires, je reste sous le charme de l'accueil. Et je compare ces deux souverains situés pour ainsi dire aux deux pôles de l'humanité, celui d'ici au pôle lumineux, l'autre au pôle noir; l'autre, là-bas, le bouffi d'hypocrisie et de morgue, monstre parmi les monstres, qui

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a du sang plein les mains, de la chair déchirée plein les ongles, et qui ose encore s'entourer d'une pompe insolente; — celui d'ici, relégué sans murmure dans une maisonnette de village, sur un dernier lambeau de son royaume martyr, mais vers qui monte, de toute la Terre civilisée, le concert des sympathies, des enthousiasmes, des glorifications magnifiques, et qu'attendent les plus pures et immortelles couronnes.

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