SCENE III
LES MÊMES, CAROTTIN.
CKROxnv, entrant.
Àir;
Je vole (àis) Plus rapide qu'Eole,
Je vole (6/s) Ne m'arrêtant jamais.
{Apercevant Dvtilht, ■« Parlé,) Ah! mille pardons.
monsieur, je ne vous voyais pas... il ne fautpa» m'en vouloir...
Toujours, toujours en course Je ne marche plus ; mais Du trésor a la Bourse, Et partout oii je vais Je voie etc.
DUTILLET; à part.
Diable ! diable ! diable ! je me méfierai de ce gaillard-là.
CAROTTIN; à Loulou.
Ah : bonjour, moutard , où est le papa Gobergeot? pas une minute à perdre... ça chauffe, mille wagons ! il me faut sa signature à l'instant même... Une affaire coloss^-le... un projet gigantesque... Napoléonien. Du Caire à Calcutta, en passant par leDarfour, embranchement sur l'Ithsme de Suez... On s'arrache les promesses d'actions... Dans deux heures, peut-être, il ne sera plus temps. (A Dulillet, lui offrant des actions.) Si monsieur est amateur?..
DUTILLET
Non , non', je ne suis pas amateur, je suis provincial, j'arri\e en droite ligne de Château-Chinon.
LOULOU
Par les pataches.
CAROTTIN.
Les pataches, mille chaudières! est-ce qu'il y en a encore 7
DUTILLET
Il y en a peu , mais elles sont bien incommodes,
CAROTTIN.
Et monsieur retourne-t-il en Tourraine ?
DUTILLET
Non, monsieur, je me fixe à Paris.
CAROTTIN.
Comme tous les provinciaux, pour y faire fortune, sans doute?
DUTILLET
Je n'ose espérer... J'ai quitté mon pays sur la foi d'une promesse...
CAROTTIN.
D'actions?..
DUTILLET
Non , monsieur, de mariage...
CAROTTIN.
De mariage?., je ne connais pas ce capitaliste.... Et quelle ligne prétendez-vous suivre?
DUTILLET
Celle de l'honneur et de la probité, monsieur: je n'ai pour vivre à Paris que les vingt mille francs que mon parrain, le sonneur de la paroisse, m'a laissés en mourant.
CAROTTIN.
Vingt mille francs , peste ! . .
DUTILLET
Mais avec du travail , de l'économie et de la persévérance,,.
CAROTTIN.
Le travail, l'économie, la persévérance.... vieux mots, vieilles idées! nidotage des sols et des poltrons, parce qu'il leur manque le génie qui conçoit, l'audace qui exécute. Mon jeune ami... permettezmoi de vous donner ce nom... vous m'avez gagné le cœar... vous n'êtes pas fait, croyez moi , pour croupir dans un bureau, ou végéter dans un comptoir....
DUTILLET
Mais si, mais si .
CAROTTIN.
Ce qu'il vous faut, c'est un hôtel, un tilbury...
DUTILLET
Mais non, mais non.
CAROTTIN.
Laissez-vous guider par mes conseils... et d'abord, connaissez-vous la Bourse ?
DUTILLET
Beaucoup... de réputation.
CAROTTIN.
La Bourse, mon cher, la Bourse, c'est l'antichambre de la fortune, c'est la grande artère, c'est le cœur de la société moderne, et si vous en doutez encore, jetez les yeux autour de vous.
Air : Nouveau de M. Dur/ir.
Tout est changé dans le. siècle où nous sommes : De ses travers, chacun s'est corrigé.
Les préjugés, les doctrines, les hommes, Les lois, les temps, les mœurs, tout est changé.
Ce fut d'aboi d l'époque dérisoire Des tit'.cs vuhis dont nous rions encor; Puis on vécut au soleil de la gloire ; Mais a présent, c'est le siècle de l'or.
L'or est un dieu plus puissant que les autres, Puisqu'il a fait des miracles partout ; Kous, les courtiers, nous sommes ses apôtres. Et nous prêchons pour ce Dieu qui peut tout.
Oui, du Pactole on a trouvé la source
Où vont puiser le riche et l'indigent.
Notre seul temple, aujoiud'hui c'est la Bourse,
Notre seul cri ; de l'argent ; de l'argent !-
Tous les grands noms restent dans les ténèbres, Rien n'est puissant, rien ne brille que l'or. Tait, qui le veut, des actions célèbres. N'a pas qui veut des actions du Nord !
Ce beau dandy qui fait tant de poussière. Dont la voiture écrase les passants, »
C'est un valet qu'on vit grimper derrière, Et que la Bourse, hier, a mis dedans.
Voyez d'ici, cette belle sourire, La croyez-vous sensible à votre amour ? Non, cUc vient de vous entendre dire : J'ai vingt coupons de Paris à Strasbourg.
Bref l'univers nageant dans le Pactole Régénéré, prend un nouvel essor; Et nous verrons briller son auréole , Quand il sera sorti de sou bain d'or.
Tout est changé dans le siècle où nous sommes : De ses travers, chacun s'est corrigé.
Les préjugés, les doctrines, les hommes, Les lois, les temps, les mœurs, tout est changé !
DUTILLET
Je n'ai pas compris ; mais il est impossible de mieux parler. "Voyez-vous, Monsieur, je suis franc, vous parleriez comme ça jusqu'à demain que je né vous comprendrais pas davantage ; mais ça me ferait un grand plaisir.
CAROTTIN.
Sans doute, il suffit que je me comprenne, et que je me charge de votre fortune... confiez-moi vos capitaux, vous n'aurez plus à vous en occuper.
Mais, Monsieur, je tiens à cette occupation.
CAROTTIN.
Je veux dire que je les doublerai,, triplerai , quadruplerai...
DUTILLET
Pardon, Monsieur, mais je ne connais rien aux affaires de la Bourse.
CAROTTIN.
Eh ! Monsieur, vous y viendrez avec moi, je vous mettrai au courant, vous seconderez mes opérations, et pendant que j'attaquerai le parquet, vous travaillerez la coulisse...
DUTILLET
La coulisse!... la Bourse est donc un théâtre.^»...
CAROTTIN.
Pas précisément... quoiqu'on y rencontre beaucoup de comédiens.
DUTILLET
Eh ! bien, monsieur, je ne dis pas... mais il faut auparavant que j'en parle à M. Gobergeot.
CiROTTIN.
A merveille!.. Veuillez me suivre à la Bourse* puisqu'il n'est point ici; nous sommes bien sûrs de le trouver là.
DUTILLET
Eh! bien, ça va. Je ne serai pas fâché de connaître cette fameuse Bourse.
^ CAROTTIN.
Air:
Lorsqu'ensemble nous jouerons, Oui, votre fortune est sûre.
11 faut que je vous procure Des promesses d'actions.
DUTILLET
Des promesse??,.
CAROTTIN.
C'est bieu connu, Elles doubleront vos richesses.
DUTILLET
Ainsi, Monsieur c'est convenu.
Vous me promettez...
CAROTTIN.
Des promesses.