‹ La grande énigmeChapitre 15 sur 66 · XI. — La Forêt · texte numérisé non relu

XI. — La Forêt

0 âme humaine ! redescends sur la terre, recueille-toi ; tourne les pages du grand livre ouvert à tous les regards ; lis dans les couches du sol que tu foules, Fhistoire de la lente formation des mondes, Faction des forces immenses préparant le globe à la vie des sociétés.

Puis, écoute ! Écoute les harmonies de la Nature, les bruits mystérieux des forêts, les échos des monts et des vallées, l’hymne que le torrent murmure dans le silence de la nuit. Écoute la grande voix de la mer ! Partout retentit le chant des êtres et des choses, la vie bruissante, la plainte des âmes qui souffrent déjà comme nous, et font effort pour se dégager de la gangue matérielle qui les étreint.

La forêt déploie jusqu’à l’horizon lointain ses masses de verdure qui frémissent sous la brise et ondulent de collines en collines. A travers les lourdes frondaisons, la lumière se déverse en nappes blondes sur les troncs d’arbres et sur les mousses; les souffles du vent se jouent dans les ramures. L’automne ajoute à ces prestiges la symphonie des couleurs, depuis le vert jaunissant jusqu’au roux fauve et à l’or pur; elle diapré et roussit les taillis, tache d’ocre les châtaigniers, de pourpre les hêtres, égrène les bruyères roses des clairières.

Engageons-nous sous lafeuillée. A mesure qu’on avance, la forêt nous enveloppe de ses effluves et de son mystère. Des senteurs fécondes montent du sol; les plantes exhalent un subtil arôme. Un puissant magnétisme se dégage des arbres géants, nous pénètre et nous enivre. Là-bas, des rayons dorés tombent dans une éclaircie et font briller les troncs des bouleaux comme les colonnades d’un temple. Plus loin, de sombres futaies se dressent, coupées en ligne

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droite par une allée qui allonge à perte de vue ses arceaux de verdure, semblables à des voûtes de cathédrale. De toutes parts s’ouvrent des retraites pleines d’ombre et de silence, des solitudes profondes qui inspirent une sorte d’émoi. On y chemine sous des ténèbres épaisses, criblées de gouttes de soleil.

Ici, une hêtraie vénérable arrondit aux flancs d’un coteau ses dômes feuillus. Là, des chênes inclinent sur le miroir d'un étang leurs épaisses frondaisons. Un arbre séculaire, patriarche des bois, respecté par la hache et que trois ou quatre hommes ne pourraient embrasser, se dresse, isolé, haut comme une église. La foudre l’a souvent visité; elle n’a fait que trouer ses ramures, le laissant chaque fois debout, altier et protecteur. Son pied se renfle de racines monstrueuses, feutrées de mousse, et des coléoptères, semblables à des pierres précieuses, courent sur sa rugueuse écorce.

Dans une solitude triste, des pins montrent leurs fûts rougeâtres et leurs branches tordues en formes de lyre. Est-ce un caprice de la nature ? Le pin est l’arbre musical par excellence. Ses aiguilles fines et souples se

balancent sous le vent en mélodies plaintives; ses rameaux chanteurs sont pleins de caresses et de chuchotements.

Qu’il fait bon vagabonder sous l’ombre silencieuse et frissonnante des grands bois, le long du clair ruisseau et des sentes vagues tracées par les chevreuils ! Qu’il est doux de s’étendre sur le velours des mousses ou les tapis de fougères, au bas de quelque rocher granitique, pour suivre de l’œil la course des scarabées dorés dans les herbes, des petits lézards sur la pierre et prêter l’oreille au joyeux gazouillis des oiseaux! Un monde invisible s’agite et bruit autour de nous: concert des infiniment petits, berçant le repos de la terre. Des insectes, par myriades, mènent leur ronde dans un rayon de lumière, tandis qu’à la cime d’un tremble, une fauvette s’égosille en roulades perlées. Ici, tout est joie de vivre et métamorphose féconde !

Au sein d’un bouquet d’arbres, une source jaillit parmi les rochers; elle s’épanche sur un lit de cailloux, parmi les liserons et les campanules, les menthes sauvages et les sauges. De la vasque sculptée par ses eaux où viennent boire les mésanges, l’onde cris

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talline s'écoule goutte à goutte et jase doucement. Un grand pin ombrage et protège la conque mignonne. Le vent agite ses aiguilles, pendant que la source murmure sa cantilène. Un rayon de soleil, glissant dans la ramure, vient mettre mille reflets étincelants sur la nappe limpide. Dans Pair, des libellules dansent et folâtrent; de jolies mouches multicolores bourdonnent dans le calice des fleurs.

Dans le paysage tranquille, l’eau courante et babillarde est un symbole de notre vie, qui surgit des profondeurs obscures du passé et fuit, sans jamais s’arrêter, vers l’océan des destinées, où Dieu la conduit par des tâches toujours plus hautes, toujours nouvelles.

Petite source, petit ruisseau, amis des philosophes et des penseurs, vous me parlez de l’autre rive, vers laquelle je m’achemine à chaque seconde, et vous me rappelez que tout, autour de nous, est leçon, enseignement pour qui sait voir, écouter, comprendre le langage des êtres et des choses !

Mais, soudain, l’autan se lève ; un souffle puissant passe sur la forêt, qui vibre comme un orgue immense. Semblable à une marée d’émeraude, le grand flux végétal s’enfle peu

à peu, ondule et bruit. Un chœur invisible anime la solitude farouche. Les troncs gigantesques se tordent avec de longs gémissements. Des clameurs montent des fourrés; on dirait des roulements de chars ou des armées qui s’entre-choquent.

Le sentier gravit un plateau et serpente à travers un bois de châtaigniers. Ces arbres centenaires tremblent au vent. En inclinant leurs branches pesamment chargées, ils semblent dire à l’homme : Prends mes fruits, en qui j’ai distillé le suc de mes moelles; prends mes branches mortes, qui, l'hiver, réchaufferont ton foyer. Prends, mais ne sois ni ingrat, ni indifférent, car toute la nature travaille pour toi. Ne sois pas ingrat, sinon les épreuves, les rudes leçons de l’adversité viendront fatalement attendrir ton cœur, t’arracher tôt ou tard à ton insouciance, à tes doutes, à tes erreurs et orienter ta pensée vers la compréhension de la grande Loi !

Bientôt l’impression change et s’adoucit.

Le vent est tombé. La lande a succédé à la forêt ; les ajoncs, les lavandes, les genêts font suite à l’auguste assemblée des bois.

Sur un renflement du sol, un haut monolithe se dresse, au centre d’un cercle de

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pierres moussues, les unes encore debout, les autres gisant dans l’herbe, racontant l’histoire de races millénaires, leurs rêves, leurs traditions, leurs croyances. Le spectacle de ces pierres énigmatiques nous replonge dans l’abîme des temps. Il s’en dégage la mélancolie des choses évanouies, tandis qu’autour de nous la nature nous donne la sensation d’une jeunesse éternelle.

Sur les pentes, des vallons s’ouvrent, des ravins se creusent. Sous des buissons touffus et odorants, des fontaines sourdent, pures, fraîches; leur murmure emplit la vallée. Le jour décline. A travers les gorges, dans une échancrure bleuâtre, le soleil projette des reflets de pourpre et d’or. Des lueurs d’incendie s’allument sur la lisière des bois. Derrière nous, sous les feux du couchant, la grande forêt domaniale déploie ses futaies géantes, ses taillis serrés, tout le somptueux et chatoyant vêtement dont l’automne l’a parée. Les rayons obliques du soleil glissent parmi les colonnades et vont éclairer les solitudes lointaines. Ils en font ressortir les feuillages multicolores : roux variés, ors fauves, rouges éclatants, chromes et laques ; tout s’illumine, tout flamboie dans une sorte

d’apothéose. Devant ce décor féerique qui m’éblouit, dans la paix du soir, ma pensée s’exalte. Elle s’élève et monte vers la Cause de tant de merveilles, pour la glorifier !

Tout, dans la forêt, est enchantement, soit qu’au printemps les sèves puissantes gonflent ses mille artères et que les jeunes pousses verdissent à l’envi, soit que l’automne la décore de teintes ardentes, de couleurs prestigieuses, soit même lorsque l’hiver la change en un magique palais de cristal, que les sombres ramures ploient sous la neige ou se chargent de pendeloques de diamants, transformant chaque sapin en arbre de Noël.

La forêt n’est pas seulement un merveilleux spectacle; c’est encore un perpétuel enseignement. Sans cesse, elle nous parle des règles fortes, des principes augustes qui régissent toute vie et président au renouvellement des êtres et des saisons. Aux tumultueux, aux agités, elle offre ses retraites profondes, propices à la réflexion. Aux impatients, avides de jouir, elle dit que rien n’est durable qui n’a pris la peine et le temps de

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germer, de sortir de l’ombre et de monter vers le ciel. Aux violents, aux impulsifs, elle oppose la vue de sa lente évolution. Elle verse le calme aux âmes enfiévrées. Sympathique aux joies, compatissante aux douleurs humaines, elle panse les cœurs meurtris, console, repose, communique à tous les forces obscures, les énergies cachées dans son sein. La légende d'Antée est toujours applicable aux blessés de l’existence, à tous ceux qui ont épuisé leurs facultés, leurs puissances vitales dans les âpres luttes de ce monde. Il leur suffit de reprendre contact avec la nature pour trouver, dans la vertu secrète qui s’en dégage, des ressources illimitées.

Et quelles analogies, quelles leçons en toutes choses ! Le gland, sous son enveloppe modeste, contient non seulement tout un chêne dans son épanouissement majestueux, mais toute une foret. La graine, plus minuscule encore, renferme, en son coquet berceau, toute la fleur avec sa grâce, ses couleurs, ses parfums. De même, l’âme humaine possède en germe tout le développement de ses facultés, de ses puissances à venir*Si nous n’avions sous les yeux le spectacle des métamorphoses végétales, nous nous refu-

serions à y croire. Les phases de l’évolution des âmes en leur course infinie nous échappent, et nous ne pouvons comprendre actuellement toute la splendeur de leur devenir.

Nous en avons pourtant un exemple dans la personne de ces génies qui ont passé à travers l'histoire comme un éblouissement, en laissant derrière eux des œuvres impérissables. Telles sont les hauteurs où peuvent s’élever les âmes les plus arriérées sur l'échelle des vies innombrables, à l'aide de ces deux facteurs essentiels : le temps et le travail !

Ainsi la nature nous montre en tout la beauté de la vie, le prix de l’effort patient et courageux et Limage de nos destinées sans fin. Elle nous dit que tout est à sa place dans l’univers; mais aussi que tout évolue, se transforme, âmes et choses. La mort n’est qu’apparente; aux mornes hivers succèdent les renouveaux printaniers, pleins de sèves et de promesses. La loi de notre existence n’est pas différente de celle des saisons.

Après les jours ensoleillés de l’été vient l’hiver* de la vieillesse, et, avec lui, l’espoir des renaissances et d’une jeunesse nouvelle. La nature, comme nous, aime et souffre. Par-

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tout, sous le flot d’amour qui déborde dans l’univers, on retrouve le courant de la douleur, mais celle-ci est salutaire, puisqu’en affinant la sensibilité de l’être, elle éveille en lui des qualités latentes d’émotion, de tendresse, et lui procure ainsi un accroissement de vie.

La forêt, c’est la parure de la terre et la véritable conservatrice du globe. Sans elle, le sol, entraîné par les pluies, retournerait vite aux abîmes de la mer immense. Elle retient les larges gouttes de l’orage dans ses tapis de mousse, dans l'enchevêtrement de ses racines; elle les économise pour les sources et les rend peu à peu, transformées, devenues fertilisantes et non plus dévastatrices. Partout où les arbres disparaissent, la terre s’appauvrit, perd sa beauté. Graduellement viennent la monotonie, l’aridité, puis la mort. Régénératrice par excellence, la respiration de ses milliards de feuilles (i) distille l’air et purifie l’atmosphère.

(1) Un bouleau, dit O. Reclus, agite à lui seul deux cent mille feuilles, et tel autre géant tropical un million.

Au point de vue psychique, nous l’avons vu, le rôle de la forêt n’est pas moins considérable. Elle fut toujours l’asile de la pensée recueillie et rêveuse. Que d’œuvres délicates et fortes ont été méditées dans son ombre fraîche et mouvante, dans la paix de ses puissantes et fraternelles ramures! Quiconque possède une âme d’artiste, d’écrivain, de poète, saura puiser à cette source vivante et trop pleine l’inspiration féconde.

De son rythme majestueux, la forêt a bercé l’enfance des religions. L’architecture sacrée, dans ses plus fières audaces, n’a fait que la copier. Les nefs gothiques de nos cathédrales sont-elles autre chose que l’imitation par la pierre des mille colonnades et des voûtes imposantes des bois ? La voix des orgues, n’est-ce pas le frémissement du vent, qui, suivant l’heure, soujfire dans les roseaux ou fait gémir les grands sapins ? La forêt a servi de modèle aux manifestations les plus hautes de l’idée religieuse dans son épanouissement esthétique. Aux premiers âges, elle couvrait la surface presque entière du globe. Rien d’impressionnant pour nos pères comme l’antique et profonde sylve des Gau-

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les, dans sa grandeur mystérieuse, avec ses sanctuaires naturels, où s’accomplissaient les rites sacrés, ses retraites parfois pleines d’horreur, lorsque les grondements de l’orage faisaient résonner les échos des bois et que, du sein des halliers, montait le cri des fauves ; pleines de charme et de poésie, lorsque, le calme revenu, le ciel bleu et la claire lumière reparaissaient à travers les branches et que le chant des oiseaux célébrait la fête éternelle de la vie.

De siècle en siècle, l’âme celtique a gardé la forte empreinte de la forêt primitive et l’amour de ses sanctuaires, séjours des esprits tutélaires que Vercingétorix et Jeanne d'Arc ont honorés, dont ils ont écouté, dans la verte solitude, les voix inspiratrices.

L’esprit celtique est avide de clarté et d’espace, passionné pour la liberté ; il possède une intuition profonde des choses de l’âme qui réclament une révélation directe, une communion personnelle avec la nature visible et invisible. C’est pourquoi il restera toujours en opposition avec l’Église romaine, défiante de cette nature, et dont la doctrine est toute de compression et d’autorité. Les druides et les bardes lui furent rebelles. Malgré

la conquête romaine et les invasions barbares qui facilitèrent l’expansion du christianisme, l’âme celtique, par une sorte d’instinct, s’est toujours sentie l’héritière d’une foi pluslarge et plus libre que celle de Rome.

C’est en vain que les moines chercheront à lui imposer l’idée d’ascétisme et de renoncement, la soumission à des dogmes rigides, à une conception lugubre de la mort et de l’au-delà, l’esprit celtique, dans sa soif ardente de savoir, de vivre et d’agir, échappera à ce cercle étroit.

L’idée fondamentale du druidisme, c’est l’évolution, l’idée de progrès et de développement dans la liberté. Cette idée est empruntée, dans une certaine mesure, à la nature et complétée par la révélation. En effet, l’impression générale qui ressort du spectacle du monde est un sentiment d’harmonie, une notion d’enchaînement, une idée de but et de loi, c’est-à-dire de rapports éternels des êtres et des choses. La conception évolutive se dégage de l’étude de ces lois. Il y a une direction,une finalité dans l’évolution, et cette direction porte l’ensemble des vies, par des gradations insensibles et séculaires, vers un état toujours meilleur.

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Le christianisme, ou plutôt le catholicisme, a écarté cette idée, mais la science nouvelle nous y ramène. D’abord, elle spiritualise la matière en la réduisant à des centres de forces. Elle nous montre le système nerveux se compliquant de plus en plus dans 1 échelle des êtres pour aboutir à l’homme. Les espèces fauves tendent à disparaître devant la supériorité humaine. Avec le développement du cerveau, la pensée triomphe. La conscience accomplit son ascension parallèle. Il y a un rapprochement entre les lois morales et les certitudes physiques et biologiques. L’ordre qui se manifeste dans les deux domaines aboutit à des conclusions analogues : La nature est plastique comme la conscience, mobile comme elle, et subit l’influence de l’Esprit divin.

Cette évolution étant la loi centrale de l’univers, le principal rôle de l’ordre social est de la faciliter à tous ses membres. La vie est donc bonne, utile et féconde. Devant les perspectives infinies qu’elle nous ouvre, tous les sentiments déprimants : pessimisme, doute, tristesse, désespoir s’évanouissent pour faire place aux aspirations immortelles, à l’espoir impérissable.

ICO

C’est ce génie de notre race, surnageant sur le flot des invasions, survivant à toutes les vicissitudes de l’histoire, reparaissant sous vingt formes diverses, après des périodes d’éclipse et de silence, qui explique la grande mission et le rayonnement de la France dans l’œuvre de la civilisation. Plus que toute autre race, les Celtes, dont les origines se perdent dans le lointain vertigineux des âges, les Celtes se rapprochent, par l’instinct héréditaire, du monde des causes et des sources de la vie. Aussi bien dans la science que dans la philosophie, ils ont réussi mainte fois à ramener la pensée égarée au sentiment de la nature et de ses lois révélatrices, à une conception plus nette des principes éternels. Si l’enthousiasme et la foi celtiques pouvaient s’éteindre, il y aurait moins de lumière et de joie dans le monde, moins d’élans passionnés vers la vérité et le bien. Depuis plus d’un siècle, le matérialisme allemand a enténébré la pensée, paralysé son essor; nous pouvons constater partout, autour de nous, les résultats funestes de son influence. Mais voici que le génie celtique reparaît sous la forme du spiritualisme moderne, pour éclairer de nou-

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veau Famé humaine dans son ascension; il offre à tous ceux dont les lèvres sont desséchées par l’âpre vent de la vie, la coupe d'espérance et d’immortalité.

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