‹ La Grande-GrèceChapitre 11 sur 35 · DE S IRIS A SYBARIS · texte numérisé non relu

DE S IRIS A SYBARIS

de deux petites villes voisines, Viscano et Torilliana, qui furent alors détruites, on ignore dans quelles circonstances. C'est à la dynastie angevine que cette localité dut sa prospérité, et elle acquit surtout deFimportance au xv^ siècle, lors de la destruction des deux bourgs de Crepacore et de Labonia, dont elle recueillit la population. Elle prit même à ce moment des armes, qu'elle a depuis conservées, et qui certainement ont dû être à l'origine le blason parlant de Crepacore, un cœur brisé.

Enfin plus à l'est est Rossano, l'ancien Roscianum, ville de 15,000 âmes, qui tient une place exceptionnelle dans les souvenirs religieux du pays à l'époque de la domination byzantine, et qui du xiv'' au xvf siècle fut la capitale d'une principauté indépendante, unie au duché de Bari. Nous y reviendrons un peu plus loin, en continuant notre voyage le long de la côte, par le pied oriental du massif de la Sila.

Toutes ces villes, comme en général celles qui sont situées sur les flancs de ce groupe de montagnes, excepté sur son versant ouest, tirent un certain revenu du commerce delà manne. Cette matière douceâtre et purgative, que les Grecs ont connue, mais dontl'emploia été surtout popularisé par les médecins italiens du moyen âge, est un des produits pharmaceutiques pour lesquels l'Europe est tributaire de la Calabre ; tout ce qui s'en consomme encore actuellement, provient de ce pays et de la Sicile. Les Calabrais, d'ailleurs, en même temps qu'ils l'exportent, en font pour eux-mêmes un usage alimentaire, surtout à l'époque des grandes chaleurs de l'été, où ils recherchent par hygiène un régime rafraîchissant. Le frêne à feuilles rondes, qui donne la manne, abonde dans la zone inférieure des forêts delà Sila, au-dessous de la région des hêtres et des chênes. En outre, ne se contentant pas de ceux qui poussent spontanément à l'état sauvage, les habitants en font des plantations dans les terrains les plus propices à une riche production du suc qu'ils en retirent, c'est-à-dire sur les pentes

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exposées au levant. L'arbre peut être mis en exploitation régulière àFàgededix ans, et sa production continue pendant trente ou quarante années, mais en diminuant fortement pendant les dernières. Voici comment on procède à sa récolte. On entoure le pied du frêne d'un lit épais de ses feuilles, étendues ^r le sol, puis on pratique dans récorce des incisions, d'où suinte un suc visqueux, dont la plus grande part coule jusqu'à terre, tandis qu'une autre partie reste sur les branches dont il est sorti. Ce suc concrète est la manne, qui quelquefois transsude naturellement sur le tronc et sur les rameaux, sans qu'il y ait besoin d'en provoquer l'écoulement en entamant l'écorce. On répète tous les deux jours les incisions, depuis le milieu de juin jusqu'à la fin de juillet. La manne coule depuis midi jusqu'au soir, sous la forme d'un liquide incolore et transparent, qui se trouble et s'épaissit peu à peu. On ne la ramasse que le matin, lorsque le frais de la nuit l'a séchée en lui donnant de la consistance. S'il survient du brouillard ou de la pluie, la récolte de la journée est perdue. Le suc qui demeure attaché sur le tronc et sur les branches, se conservant plus pur, donne la qualité supérieure, celle qu'on appelle dans le commerce manne en larmes ; la manne en sorte, plus grossière et moins recherchée, est celle qu'on recueille sur le lit de feuilles étendu à terre pour la recevoir dans sa chute ; enfin quand elle est mal concrétionnée, quand elle a gardé une consistance visqueuse et s'est mêlée de matières étrangères, c'est la manne grasse, qui constitue la dernière qualité, presque sans valeur. On voit dans le livre du P. Marafioti que de son temps les habitants de ces districts joignaient à la récolte de la manne, celle de la résine des térébinthes [Pistacia terebinlhus), qui pullulent ici avec les lentisques, et, sans arriver à être de grands arbres comme en Syrie et en Asie-Mineure, atteignent au même développement d'arbustes de haute taille que dans les îles de l'Archipel. On avait recours à des incisions sur les tiges

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et les rameaux de la plante, pour amener récoulement abondant de cette résine, comme on le pratique encore actuellement à Cliio. C'étaient les Vénitiens, qui achetaient alors tout ce qu'en produisaient les Calabres, comme ce qu'on en recueillait dans l'Archipel. La matière se répandait dans le commerce sous le nom de térébenthine de Venise, appellation que l'on emploie aujourd'hui pour désigner la térébenthine tirée des mélèzes, que les Vénitiens commencèrent de bonne heure à mêler à celle des térébinthes. Cette dernière a été depuis longtemps supplantée dans les usages pharmaceutiques et industriels par les produits analogues que fournissent les conifères, et la récolte en a complètement cessé en Calabre ; on ne la fait plus qu'à Chio, parallèlement à celle du mastic et dans les mêmes villages, les masticochôria, d'où l'expression de térébenthine de Chio, maintenant consacrée dans le commerce.

La partie haute de la plaine arrosée par le Crati et le Goscile, sans êtreaussi peuplée que les pentes des montagnes, l'est encore suffisamment. J'ai déjà dit que les métairies éparses dans la campagne y sont assez nombreuses ; on y compte aussi un certain nombre de villages et deux bourgs de quelque importance, que traverse la route royale de Cosenza. Le plus considérable est Spezzano Albanese, de 4,000 habitants, sur le point culminant des collines qui séparent les deux rivières. Ainsi que son nom l'indiqué, c'est une colonie d'Albanais, qui suivent le rite grec. Leur type ethnique est encore très bien conservé ; ils tranchent sur la population petite et brune qui les entoure, parleur haute taille, le blond de leurs cheveux et de leurs grosses moustaches, leurs yeux d'un bleu clair, leur visage busqué, leurs traits grands et rudes et comme taillés à coups de serpe. Ils parlent encore entre eux un dialecte schkype, qui est celui de la Toskharie ou Albanie centrale ; mais l'usage tend à s'en effacer graduellement, sous la pression de l'italien qui les environne de tous les côtés. Les colonies d'Alba-

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nais sont nombreuses dans la province de CalabreCitérieure, comme dans la Fouille. Elles y datent du moment où leur pays natal, après une longue et glorieuse résistance, tomba définitivement sous le joug des Turcs, dans la seconde moitié du xv^ siècle. Le grand Georges Castriote, connu sous le nom de Skanderbeg, qu'il avait adopté dans le temps de sa jeunesse où il avait été obligé de feindre Tislamisme, entretint pendant toute la durée de son pouvoir d'étroites relations avec le royaume de Naples, dont une courte distance sépare les côtes de celles de l'Albanie. C'est parla qu'il communiquait avec l'Europe chrétienne et en tirait des secours. Sa fille Irène avait épousé un grand seigneur napolitain de la Calabre, le prince de Bi>ignano. Lui-même, en 1462, trouva le temps, au milieu de ses luttes incessamment renouvelées contre Mohammed II, de passer en Itahe pour soutenir contre Jean d'Anjou la cause du roi Ferdinand P% d'Aragon, lequel enj récompense le créa duc de San-Pietro. Lorsque sa mort, en 1467, eut enlevé tout espoir de maintenir l'indépendance chrétienne de l'Albanie, son fils, nommé comme lui Georges Castriote, émigra dans les états du roi de Naples avec 30,000 Albanais, qui ne voulaient pas accepter la domination des infidèles Osmanlis. Ferdinand les accueillit avec empressement et leur assigna des terres. Naturellement la province où ils furent le plus attirés fut celle où se trouvaient les domaines du gendre de leur prince. Irène Castriote, devenue princesse de Bisignano, dut aimer à s'entourer des anciens soldats de son père. Nous en trouvons encore, dans les alentours de Bisignano, à San Demetrio Corone, où ils ont un séminaire, fondé en 1791, dans lequel on forme leurs prêtres du rite grec-uni, qui pour la plupart ne peuvent lire l'office grec qu'écrit en lettres latines, à Santa Sofia d'Epiro, comme à Cività, près de Cassano, qui dépendait aussi de la principauté de Bisignano. Le mouvement d'émigration albanaise, vers le royaume de Naples, se continua un certain temps, alimenté à la fois

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par le désir de se soustraire à Foppression musulmane et par l'attrait que la vie de condottieri, en Italie, offrait au goût d'aventures et de combats des Arnautes. On sait quel rôle les estradiots épirotes jouent dans tous les récits de nos guerres d'Italie sous Cliarles VIII, Louis XII et François P^ La vie du plus remarquable de leurs capitaines, Mercourios Boua, dont le monument funéraire se voit dans la cathédrale de Trévise, vie écrite en vers grecs par son secrétaire, Coronaios de Zante, a été publiée il y a quelques années, à Athènes, par M. Constantin Sathas, d'après un manuscrit de la Bibliothèque royale de Turin. Elle nous fait suivre pas à pas une de ces existences aventureuses qui semblent un roman de cape et d'épée, où l'élément picaresque ne manque pas non plus. Boua quitte de bonne heure l'Épire, sa patrie; il prend part aux guerres d'Italie, tantôt dans un camp, tantôt dans un autre, recherchant moins la solde et le butin qu'un ahment à son activité inquiète. Ses compagnons d'armes et lui ne savent que se jeter dans le combat. Venise les soumet parfois à une discipline; elle en fait alors une cavalerie légère, qu'elle lance pour engager l'action ou pour la terminer. Ce qui domine en eux, c'est l'ardeur, l'impétuosité, ce courage qui ne regarde à rien et que les Turcs définissent par le terme de déli, c'est-à-dire « fou. » Ils ont décidé plus d'une fois de victoires importantes. On peut répéter à leur sujet ce que Plutarque disait de Pyrrhos : « le repos leur est inconnu ; ne faire de mal à personne, ou n'en 'point subir, leur est insupportable. » Dans le récit que Boua lui-même, retiré à Venise dans sa vieillesse, a dicté au scribe Zantiote, qui peinait à le mettre en méchants vers, nous avons une histoire de l'Europe depuis 1495 jusqu'en 4520, racontée comme pouvait le faire un soldat d'aventure albanais. Ce chef de bandes avait vu de près Charles VIII et Louis XII, il avait assisté aux conseils de Jules II, à ceux du Sénat de Venise; il peint à sa manière ces personnages et ces

assemblées. Gomme -l'a fort bien dit M. Albert Dumont, «peu d'œuvres littéraires ont au même point cette étrange naïveté ; c'est là un poëme unique, où il faut chercher nonseulement le tableau des moeurs épirotes, au début des temps modernes, mais surtout un exemple des sentiments très simples qu'éprouvent les rudes intelligences en face de la civilisation, des pensées indécises, des réflexions incomplètes qui les agitent, et qu'elles essaient en vain d'exprimer, ï Et l'on est en droit d'être surpris que personne n'ait encore cherché à tirer sérieusement parti d'un document si précieux pour l'histoire des premières années du xvi^ siècle.

Tarsia, située au-dessus du Crati, près de l'endroit où change la direction de son cours, est un bourg moins important que Spezzano ; on n'y compte que 2000 habitants. Son nom antique était Gaprasia. C'est une station des itinéraires romains.

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