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LA LUTTE CONTRE LE VEAU D'OR

Paryn, pas plus que ses amis venant de Môcon, n'avait prononcé de discours au cimetière où l'on enterra les victimes de l'explosion du puits ^aint- Eugène. Brossel lui en ayant fait la remarque, il répondit :

— A quoi bon ? Par notre présence, nous avons exprimé nos sympathies à' la population ouvrière. Celle-ci a eu pour son meilleur interprète, Bernard, qui est réellement quelqu'un. Entre le discours de ce prolétaire et ceux des gros bonnets, il n'y avait point place pour une troisième note. Laissons les travailleurs le plus possible parler et agir eux-mêmes.

Toutefois le maire de Glimy n'avait point quitté Morsey sans s'être mis en rapport avec les membres les plus actifs du syndicat. Parmi eux, Bernard lui signala principalement le secrétaire Touvar', un jeune homme à la figure sympathique et sérieuse.

— C'est lui qui me remplacera, dit mélancoliquement le mineur.

— Comment cela ? Vous allez quitter le syndicat I

— Il le faudra bien. Je ne suis plus mineur : la Compagnie m'a congédié.

— Peut-être vous reprendra-t-elle ?

— Non. Et si d'ailleurs elle le faisait, ce serait pour cacher quelque nouvelle perfidie. Mon maintien aux mines de Mersey est impossible.

— Alors vous voulez quitter le pays ?

— Je le ferai si j'y suis absolument obligé, mais j'avoue que cela me contrarierait. Il se prépare ici un

mouvement auquel j'ai conscience d'avoir travaillé dans toute la mesure de mes forces et que je serais heureux de voir éclater. Ce serait une grande joie pour moi, une compensation aux souffrances que j'ai endurées.

Bernard parlait simplement, sans la moindre pose en faisant allusion à ses souffrances morales et matérielles, la suspicion de ses camarades, l'agression, l'hôpital, la perte de son travail et de son pain. Il disait l'espoir qu'il avait au cœur. Son accent de conviction profonde frappa Paryn.

— Vous croyez qu'un grand mouvement se prépare ? lui demanda-t-il.

— C'est absolument certain, répondit le mineur. La Compagnie, devant le sentiment unanime de la population, a dû faire des promesses, mais vous pouvez être sûr qu'elle n'a aucunement l'intention de les tenir. Je connais assez des Gourdes et son mbnde pour n'avoir pas le moindre doute à cet égard.

. — Cela peut devenir grave.

— Oui, car les mineurs se rappelleront les paroles prononcées la nuit de la catastrophe et aujourd'hui même au cimetière par des Gourdes. Le parjure de la Compagnie pourra causer une explosion de colères, explosion bienfaisante si nous sommes quelques-uns de bon conseil pour guider les camarades.

Le front du docteur se rembrunit.

— Prenez gardé d'être les victimes du mouvement que vous déchaîneriez et de donner des armes à la réaction î murmura-t-il.

Bernard réprima un mouvement d'impatience.

— Eh ! riposta-l-il, c'est avec ces craintes-là qu'on ne fait jamais rien. Donner des armes à la réaction ! La réaction ! Elle est pour nous la même chaque jour : nous la rencontrons invariablement au fond de la mine, nous qui sommes de simples bêtes travailleuses et non des politiciens. Qu'avons-nous à.

craindre ? Qu'avons-nous à perdre ? Nous ne pouvons être plus mal que nous sommes.

Et il dit au docteur, qui n'entendait pas ce r^cit pour la première fois, tous les griefs dés ouvriers : l'insolence des ingénieurs et des chefs, itisùltant conmie à plaisir leurs subordonnés ; les provocatitnis des misérables embauchés par Moschin, les vols du comptable Troubon, prélevant, à propos de tout et de rien, des retenues sur le salaire déjà si maigre des mineurs : Toppression cléricale qui s'exer- Cait au dehors sur les familles des mineurs.

— \'oyez-vous, conclut-il, pour nous débarrasser dt^ lout cela, il nous faut une grande secousse, telle que \o pays nen a pas encore vu, quelque chose comme une grève monstre, car la ^èye changeant de caractère, cessant d'être la supplication muette et stupide des meurt-de-faim, est destinée à devenir l'arme de combat du prolétariat. Malheureusement, i*e ne sera pas encore la grève finale, celle qui, se généralisant partout, dans les ateliers, les champs el les casernes, jettera bas la puissance du capital et supprimera le salariat, ce restant de Tesclavage. Non, les liMups ne sont pas encore venus : ils viendront un jour î Mais ce sera toujours, en attendant Técroulement ilu régime capitaliste, une première conquête, celle pour le salarié d'être, pendant son tra- \ail. Iraïté en honnue et non en bête, et, en dehors vie son travail, de penser et agir comme il Tentend, ï-ans élîv condanuiê à mourir de faim, parce qu'il lUvUnfe^lera des opinions et que sa famille n'ira pas v'ï IVglise. VoiU^ ce que nous pourrons obtenir par le nuni\enhM\t que je prévois la grande grève — K'\ c\'<l \\n\v cela que, mineur ou non mineur, je

Nous a\e.' raison, vlit Paryn. Puis-je vous être utile on qu\^î vpie ce soiî ?

Peut êhv, l'épouviil luM'uard.

/'7 // oxpliqUxi au dootovvv lo vvv>\et qui lui était

venu. Il lâcherait d'obtenir un dépôt de journaux, brochures et livres, qu'il vendrait Aon seulement à Mersey, mais dans toute la région, condan)née h s'abreuver de littérature conservatrice et religieuse, il ferait malin et soir la tournée dans les petites localités voisines. En même temps, car ce commerce lui rapporterait à peine un morceau de pain sec, il s'adonnerait dans ses loisirs à des ouvrages de vannerie, un rnétier qu'il avait appris autrefois. Le tout réuni lui rapporterait peut-être de quoi vivre.

— Vous pouvez compter sur moi, lui dit le maire de Glimy. Outre le dépôt de VUnion populaire, je me charge de vous procurer par mes relations celui de VAvimt'Garde de Lyon et du Fanal marseillais. En attendant, prenez toujours ceci, c'est un prêt que vous me rendrez, lorsque votre situation vous le permettra.

Il lui glissait dans la main un billet de cent francs qu'il venait de tirer de son portefeuille.

— J'accepte, répondit simplement Bernard, parce que, grâce à ce prêt, je suis sûr de pouvoir travailler et m'acquitter envers vous,

— Oh! rien ne presse, fit Paryn quittant le courageux prolétaire avec une cordiale poignée de miain.

l'agression

Bernard était devenu vendeur de journaux. Le matin, à cinq heures, il se levait et partait prendre livraison à la gare du ballot d'imprimés al:'rivé par le premier train. Puis il se mettait en route, parcourant les locahtés voisines, tout d'abord celles dans lesquelles il n'existait point de dépôts de journaux et terminant par Mersey, où il rentrait à temps pour se trouver sur le passage des mineurs se rendant aux puits. Après quoi, sa tournée étant ftiv\^^ \\ ^^^^îsx'^^^

dans sa bicoque et s'occupait le restant de la journée à tresser des corbeilles. Vente de journaux et vannerie lui rapportaient ensemble, en moyenne, trois francs par jour.

C'était bien peu, mais Bernard vivait seul et n'avait point de goûts dispendieux. Et sur cette somme dérisoire de trois francs, il mettait régulièrement quelques sous de côté pour arriver à s'acquitter envers Paryn.

Cessant d'être mineur, il avait abandonné le syndicat, ce syndicat qu'il s'était attaché à consolider pour en faire une arme de résistance et plus tard d'attaque contre le capitalisme exploiteur. Et il en avait éprouvé une grande peine. Sa consolation était de voir le secrétariat, c'est-à-dire la direction morale du syndicat, entre les mains d'Ouvard, dont le révolutionnarisme froid et tenace le rassurait.

Il projetait aussi la création d'un syndicat des hommes de peine qui, englobant les salariés de tous métiers, les ferait fraterniser et les amènerait à concevoir une action d'ensemble non limitée par le particularisme professionnel. Il se rendait parfaitement compte des défauts que présentent encore les syndicats ouvriers : le modérantisme, l'esprit étroit, tatillon ou autoritaire, et il se disait que ces groupes, indispensables pour lutter sur le terrain économique, devaient cependant subir avec le temps toute une révolution morale, sous peine d'amener l'avènement d'une féodalité ouvrière rongée par les rivalités intestines, ou celui d'un écrasant socialisme d'Etat. Le syndicat des hommes de peine pouvait former un trait d'union entre les travailleurs des diverses professions, du moins à Mersey, où la réaction cléricale, encore maîtresse, eût empêché une fédération ouvrière de se constituer et vivre. "~

Canul, le mouchard de la mine, suryeillait toujours

son voisin, dont la propagande comme vendeur de

journaux n'était pas moitia redoutée que celle à

laquelle il se livrait jadis. Toutefois, cette surveillance était plus discrète et même Bernard eût pu s'imaginer qu'elle avait pris fm si, de temps à autre, il n'eût apejçu M""® Ganul rôdant autour de sa maison pour noter les visiteurs.

Car des camarades venaient assez souvent, le soir ou l'après-midi du dimanche, échanger quelques idées avec lui. La grande et unique chambre où il travaillait, mangeait et couchait, devenait parfois un véritable^club, un club où cependant on parlait sans vociférer et sans rechercher les effets oratoires.

De ces visiteurs, le plus habituel était Brossel. L-e correspondant de VUnion populaire ressentait pour Bernard une sympathie grandissante et, en même temps, avait plaisir à discuter avec un homme à l'esprit nourri pendant les longues veillées de la saison triste.

Ce soir-là, ils avaient, étant seuls, discuté la question du syndicat des hommes de peine. Brossel s'en montrait peu enthousiaste.

-T Je comprends bien votre pensée, disait-il. Sont hommes de peine tous ceux qui, manquant des moyens de vivre indépendants, sont obligés de vendre leur travail à un exploiteur, dans quelque branche professionnelle que ce soit. Tous ont le même intérêt à une transformation économique de la société ; tous doivent fraterniser : c'est parfait. Pourtant ne craignez-vous pas qu'un groupement aussi vaste ne soit envahi par des éléments hétérogènes ou même suspects qui en pourront faire, non p'ius une force ouvrière, mais un obstacle ? Voyez ce qui s'est produit, il y a quelques années, à Paris : une chambre syndicale des hommes de peine, qu'on y a fondée, a été aussitôt envahie par un ramassis de filous et de mouchards.

— L'idée n'en. était pas moins bonne, si la réalisation a été mauvaise, répondit Bernard. Et, d'ailleurs nous sommes à Mersey et non à Paris, oti e.yL\^\fèxsK.

tant d'éléments déclassés et inclassables. Ici, il sera beaucoup plus aisé de vérifier si les adhérents sont ou non de véritables travailleurs.

— Mais enfin, qu'espérez-vous faire avec ce nouveau syndicat ?

— Donher la cohésion nécessaire au mouvement qui se prépare.

— - Toujours votre idée fixe de grande grève I

^ — Oui, de grande grève... en attendant l'autre, la vraie... la grève générale.

— Oh I celle-là est pour un avenir lointain.

— Qui peut savoir ? Qui peut dire ?

— Et à votre grande grbye^ vous y croyez pour bientôt ? .

— Peut-être dans un an, peut-être plus tôt ou plus tard. Mais elle viendra, soyez-en sûr.

Brossel, sceptique, secoua la tête.

— Oui, reprit Bernard avec force, elle viendra : elle est dans l'air. On ne peut préciser l'avenir, mais on peut l'entrevoir. L'oppression a atteint son comble, elle ne peut aller plus loin ; d'autre part, les idées se sont éveillées ; les mineurs se lassent d'être insultés dans leur travail, espionnés dans leur vie intime, de voir leurs femmes et leurs filles obligées de se courber sous la férule du prêtre, sous peine de mourir de faim, pendant que, dans les ouvroirs, dles malheureuses travaillent à cinq francs par mois.

Ils se lassent de voir les cercles catholiques, lo? sociétés de gymnastique, les orphéons, sous la présidence de des Gourdes ou de Moschin, venir entraver lout développement de la vie ouvrière. Ils veulent un peu plus de bien-être, un peu moins de fatigue, en attendant la disparition totale du salariat, et ils se lèveront pour faire valoir ces revendications immédiates qui ont pris corps dans leur esprit. Ce ne sera plus une aspiration vague, une révolte impulsive et désespérée, exploitée par les mouchards comme autrefois, au temps de la « bande noire ». Non, ce

sera un mouvement réfléchi, général, qui se ramifiera dans tous les centres industriels, ébranlera toute la région et imposera un programme de réformes. Les gendarmes et les soldats n'en auront pas raison et la puissance du capital en recevra un coup profond. Vous verrez cela.

— Je le souhaite, répondit Brossel dont l'incrédulité s'était fondue aux paroles de son interlocuteur.

Le coucou appendu au mur marquait dix heures, l'heure à laquelle se couchait le vendeur pour pouvoir se lever avant le jour. Le correspondant de YUnion populaire prit congé de Bernard.

t)ehors l'obscurité était épaisse ; les étoiles scintillaient dans le ciel noir, mais la lune demeurait invisible. Toutefois Brossel n'en avait cure : iT connaissait son chemin de façon à pouvoir se diriger les yeux fermés.

En marchant, il songeait à ce que lui avait dit Bernard d'une grande grève et de l'ébranlement qu'elle produirait dans toute la région.

Absorbé dans ses pensées, il n'entendit point des pas furlifs bruisser derrière lui, se rapprochant.

Tout à coup, un choc violent sur le crâne le fit trébucher ; deux ombres surgies de la nuit se précipitèrent sur lui.

En un clin d'œil Brossel fut jeté à terre et roué de coups sans pouvoir se défendre.

Deux individus étaient là, armés de gourdins dont un coup porté sur la tête, l'avait étourdi et immédiatement mis hors de combat.

— Au secours, cria-t-il. On...

Il no put achever : un coup de pied dans la poitrine le renversa évanoui.

Auparavant, il lui avait semblé reconnaître, malgré les ténèbres, en une vision d'une seconde, la silhouette de Michet.

C'était bien, en effet, l'ancien chef policier de Chamot, devenu simple lieutenant de Moschin, qui avait.

sur l'ardre de ce dernier, perpétré rattentat avec l'aide d'un complice.

On voulait fermer la bouche, en le tuant au besoin, au correspondant de V Union populaire et intimider Paryn qui devinerait bien d'où venait le coup.

Michet et son acolyte abandonnèrent sur la route Brossel privé de connaissance, non sans Favoir auparavant soulagé de son portemonnaie. Cette opération avait un double but : faire croire à la justice que l'agression avait été l'œuvre de rôdeurs et s'enrichir aux dépens de l'ennemi. « Toute peine mérite salaire », dit ironiquement Michet en empochant la bourse.

Ce fut seulement au bout de deux heures que Brossel revint à lui, tiré de son évanouissement par une pluie glaciale. Le croissant lunaire commençait à poindre, mince et pâle : à la clarté, le blessé se traîna péniblement jusqu'à la porte de Bernard. Celui-ci, qui dormait d'un sommel léger, entendit une voix plaintive appelant à l'aide : il se leva aussitôt et demeura stupéfait en apercevant à demi mort le même homme avec lequel il avait causé toute la soirée.

Très heureusement, si violents qu'eussent été les coups, ils n'avaient lésé de façon grave aucun organe essentiel. Brossel fut sur pied au bout de huit jours.

Lorsque Paryn apprit l'agression dont son correspondant avait été victime, il eut un mouvement d'exaspération. Il devinait bien, comme l'avaient prévu des Gourdes et Moschin, par qui avait été ordonné ce guet-apens.

C'était le même ennemi qui, un moment ébranlé par le courroux populaire, au lendemain de la catastrophe du puits Saint-Eugène, avait repris toute sa force et son insolence, bien décidé à écraser impitoyablement quiconque lui ferait obstacle.

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