LE DRAPEAU NOIR
— Galfc I s'écria Géleste rentrant tout essoufflée
dans la boutique de la rue Nationale, les gendarmes
chargent au galop dans tout le faubourg Saint-Jean.
On parle d'une quinzaine de blessés. Il y a eu encore
des arrestations.
— Et que fait la population ouvrière ? Elle fuit, n'est-ce pas... comme toujours?
Tous deux se regardèrent Tair sombre. Quelque chose comme un pressentiment pesait sur eux : il leur semblait qu'un malheur était dans Tair.
Depuis la veille, ils étaient revenus de Mersey pour remplacer Panuel, tombé éubit^ment malade. Le brave homme avait repris le train pour la « Ferme nouvelle », où il pouvait être soigné mieux que partout ailleurs, en plein air pur et auprès de ses vieux amis qui lui prodiguaient leurs soins affectueux. Quant à l'hôpital, Panuel en ressentait l'horreur insurmontable.
Galfe et Céleste avaient quitté Mersey sans hésitation, mais non sans tristesse, une tristesse dont euxmêmes ne pouvaient s'expliquer la cause. Us étaient rentrés à Ghôlon pour y trouver la ville morne, emplie de rumeurs menaçantes et sillonnée par des patrouilles de cavalerie.
Là aussi avait éclaté la grève.- Les ouvriers de la métallurgie Gueulland s'étaient déclarés solidaires des autres travailleurs du département ; eux-mêmes, accablés d'amendes, harcelés par un contremaître fou d'autoritarisme, ils sentaient que la cause des mineurs de Mersey et la leur n'en faisaient qu'une seule.
Et après les ouvriers de l'usine Gueulland, ç'avaient été ceux de l'usine Lépinet, puis ceux du Petit-Brisot. Trois mille métallurgistes maintenant faisaient grève à Ghôlon et emplissaient la ville de leurs manifestations, se déroulant sur les places et par les rues au chant de V Internationale.
L'agitation s'étendait toujours, gagnant les départements voisins, se répercutant jusqu'à Lyon et à Saint- Etienne. On était arrivé à la période la plus orageuse de l'affaire Dreyfus : qu'une grande crise économique vînt s'ajouter à la crise politique, et la République pourrait être déracinée du coup.
— Qui sait ? murmurait des Gourdes regardant sa femme avec un faible sourire et se reprenant à espérer.
— Peut-être ! répondait la baronne.
Les journaux socialistes ouvraient des souscriptions ; on annonçait la prochaine arrivée d'orateurs de Paris. De leur côté, les patrons du département constituaient une ligue : c'était l'ébauche de ce groupement de capitalistes dont Schickler avait parlé k des Gourdes comme un embyron possible des futurs trusts européens.
Des jours se passèrent, puis deux, trois semaines ; de part et d'autre, l'acharnement demeurait farouche : on sentait que, maintenant, c'était une guerre à mort et nul n'eût pu en prédire l'issue.
Ce soir-là, Galfe et Céleste avaient clos leur boutique un peu plus tôt que d'habitude. Pourquoi ? Ils n'eussent pu le dire. Il y a de ces moments où Ton n'agit que par impulsion et comme obéiss^int à la destinée.
A sept heures, ils avaient fermé les volets, puis s'étaient attablés pour dîner dans l'arrière-boutique. Le gaz allumé projetait dans la pièce ime lueur blafarde.
Tout en mangeant avec peu d'appétit le repas q.ue Galfe avait préparé, une soupe à l'oseille et des œufs au jambon. Céleste racontait ce qu'elle avait vu et appris au dehors. On s'attendait sans doute à des événements graves, car les troupes occupant la ville avaient été renforcées. Sur la place de l'Hôtel-de-Ville, la gendarmerie à cheval — au moins deux escadrons — était rangée en bataille ; le long du canal, la ligne avait formé des faisceaux ; le boulevard de la République était sillonné par des détachements de chasseurs passant et repassant au petit trot. Partout résonnaient des commandements, des cliquetis de fusils et de sabres et partout aussi, flanquant les troupes régulières d'iïifeYvlerie et de cavalerie, c*é-
tait la police. La police nourrie dans la haine du même peuple où elle se recrute, surveillant les soldats qui pouvaient faiblir, et coopérant au maintien de Tordre capitaliste. En outre, on disait que le préfet venait d'arriver à Ghôlon.
— Oh ! ce Jolliveau, ajouta Céleste, on dirait qu'il cherche un massacre. Il a dans le sang la haine au peuple.
•— Le peuple ! fit Galfe avec amertume. Y at-il un peuple ? Ces malheureux qui se laissent insulter, frapper et arrêter sans résistance, sont-ils un peuple ou un troupeau ?
Chose étrange, le Galfe d'autrefois, celui que son impatience révolutionnaire, mêlée du mépris des cndormeurs et des endormis, avait rendu dynamiteur, semblait maintenant revivre.
-^ C'est ce soir le meeting de la salle des Joyeux, dit Céleste.
— Un meeting!... Oui, ils ne savent que parler! Ils ne parlent pas, les gendarmes : ils frappent et quelquefois ils tuent !
La jeune femme tressaillit, malgré son courage, du ton presque sinistre dont ces derniers mots furent prononcés par son amant.
Celui-ci, comme perdu dans ses réflexions ou dans un rêve, ajoifta :
— Enfln*! allons au meeting !
A quoi répondait cette phrase ? Céleste ne lui avait point parlé de se rendre à la réunion : elle la lui avait seulement annoncée. A quelle, impulsion obéissait-il en ce moment ?
— Allons au meeting, répéta-t-elle, étonnée de se sentir un léger tremblement dans la voix.
Ils sortirent de la boutique par une porte latérale. Avant de mettre le pied dans la rue. Céleste se retourna soudainement et étreignant son amant, l'embrassa de toute son âme, sans savoir pourquoi.
Ils demeurèrent un instatvt ^e.Y^è's» \î\î>xv ^^s^:^5«^^
]*aiitre, lèvre à lèvre. Puis ils partirent, se tenant étroitement par le bras, comme deux amoureux. Amoureux ! ils Tétaient toujours.'
Dans les rues, il faisait presque sombre ; la soirée était traversée de souffles d'orages, mêlés de gouttes dû pluie. Autour d'eux, rien que le silence et la solitude ; Chôlon semblait une ville morte.
Tout h coup, comme ils débouchaient de la rue Nationale vers la place de Tondou, la scène changea " brusquement.
A la lueur des becs de gaz et de torches, allant et venant devant eux, ils aperçurent une foule boulant comme une énorme vague vers un bâtiment noir et menaçant qu'ils reconnurent immédiatement.
La prison !
L'édifice infâme où ils avaient l'un et Tautre tant souffert aux heures les plus poignantes de leur vie, était là, devant eux, plus énorme et plus farouche dans la nuit, tel que quelque énigmatique sphynx ou cliimère, gardien de la vieille société. C'était le monstre de pierre qui broyait des vies, se nourrissait de douleurs et de larmes.
Là étaient enfermés par ordre de Jolliveau, autocrate féroce, les militants les plus énergiques de la grève, une vingtaine au moins, ceux Cfu'on appelait « les meneurs » I
Dos cris de tempête s'élevaient de la foule : « Liberté ! liberté ! Dehors les prisonniers I »
Un grand souffle passa sur Galfe et Céleste. Ils virent les détenus enflévrés derrière les barreaux de leurs cellules ; ils virent les familles de ces hommes, étreintes dans l'angoisse et dans la misère ; ils se revirent eux-mêmes, captifs dans le bâtiment exécré. Oui. c'était là qu'on enfermait les vaincus, les parias de la société, tandis que les malfaiteurs de haut vol promenaient, salués et gloriflés, leur insolente omnipotence !
Dans un môme et irrès\^\\b\^ ^\^w ^\\Nms55LXvUi^
révoltée, tous deux se précipitèrent, plongeant dans la foule, avec ce cri : « Enfonçons la porte I »
Les gardiens, en petit nombre, avaient fermé la grille d'entrée et consolidé intérieurement les portes par des barricades.
Mais, déjà, sous la poussée de la foule conduite par Galfe et Céleste, des barreaux étaient arrachés, et les assaillants s'en servaient comme de béliers pour battre la porte. L'ancien mineur, surtout, habitué à manier le pic, portait des coups furieux.
Soudain, un immense cri de : « Les gendarmes I » éclata derrière eux, dans cette foule, qui, prise de panique, se dispersa en une fuite effrénée, tandis que le galop des chevaux résonnait sur le pavé et que, au bout de la place, apparaissait un escadron de cavaliers, sabre au clair.
Galfe et Céleste avaieut été emportés malgré eux dans le remous de cette foule, vague irrésistible qui déferlait vers la rue de Tondou. En vain, cherchaient-ils à la ramener en avant : la peur des chevaux et des sabres glaçait les manifestants qui so contentaient de clamer leur exaspération.
— Ah 1 lâches 1 s'écria Galfe. Vous êtes faits pour la servitude I
Une perche, arme sans doute abandonnée par un manifestant, gisait à terre.
Céleste la saisit et, d'un mouvement spontané, se dépouillant de son fichu de laine, l'y fixa. Elle eut aussitôt un drapeau noir qu'elle brandit en s'écriant d'une voix éclatante : « Vive la révolution sociale ! Vive l'anar... »
Elle n'acheva pas I Une décharge déchira Tair, balayant la place aussitôt emplie de gémissements et de râles : une compagnie de gendarmes subitement apparue' du côté du Canal, venait de tirer.
Galfe et Céleste étaient tombés l'un sur l'autre, tous deux foudroyés, lui d'une balle au front, elle d'une balle au cœur. Ce front d'oMN^\a\ ^xs^ ^«$i>i*
un poète et un penseur, ce cœur de jeune femme tout amour et tendresse, le plomb les avait transpercés et ouverts, saignants, comme des fruits mûrs.
Du moins, comme l'avait prophétisé Galfe, la mort même n'avait pu les séparer. Peut-être était-ce pour eux une faveur du Destin de partir ainsi, tous deux, ensemble, jeunes encore et's'étant aimés jusqu'au dernier moment.
A leurs pieds gisait, échappé à la main de Céleste, le drapeau noir, symbole d'une immanente protestation contre la société marâtre, contre cette société qui, à ces deux êtres généreux, pleins de jeunesse virile, d'enthousiasme et de bonté, n'avait donné on partage que la prison, le bagne, la misère et la mort !
VISIONS d'avenir
La fusillade de Ghôlon, qui fit quinze victimes — trois morts et douze blesses — retentit comme un coup de tonnerre dans toute la France.
Ce fut la fm de la grève. Devant la clameur d'exécration s'élevant contre lui de toutes parts, le préfet Jolliveau, quel que fût son cynisme brutal, sentit son assurance l'abandonner : il eut peur. Peur non du crime perpétré, mais d'une révocation ; les ouvriers et les bourgeois républicains l'avaient en horreur, les conservateurs eux-mêmes l'abandonnaient H osaient à peine le saluer dans la rue. Seul des Gourdes lui demeurait ; quant à Schickler, il avait déclaré nettement à l'évêque de Tondou : « Cet homme est compromettant. »
Ce que ne lui pardonnaient pas ceux- qui avaient été jusqu'alors ses protecteurs, c'était de n'avoir point réussi. Un massacre, même dix fois plus considérable, ne leur eût nullement déplu s'il eût eu pour effet de briser la résislaivce ouvrière. Mais jus-
tement celui de Chôlon n'avait fait qu'exaspérer les colères et les indignations ; les forces ouvrières se dressaient maintenant en faisceaux indestructibles, plus résolues à la lutte que jamais.
Devant cette unanimité du sentiment prolétarien, les capitalistes s'effacèrent ! Les petits et moyens, comme Gueulland et Lépinet, se retirèrent les premiers de la ligue et firent droit aux revendications de leurs ouvriers.
Schickler, voyant que les choses allaient se gâter, traita avec les siens et à des conditions assez avantageuses pour lui, tant parce qu'il ne laissa point passer le moment, que parce que les serfs du Brisot n'avaient point encore acquis la ténacité révoly^ tionnaire de ceux de Mersey.
A la fin, des Gourdes, resté seul, dut traiter aussi. Un ordre ministériel avait imposé, malgré les insta,nces du préfet, l'éVacuation de la ville par les forces militaires qui y étaient massées. Outre que la présence de ces troupes causait une irritation perpétuelle aux habitants, les officiers ne répondaient plus des soldats, très impressionnés par le drame de Chôlon. Parfois même, des altercations éclataient entre eux et les gendarmes, traités couramment de meurtriers, et l'on pouvait se demander si la troupe, dans un moment d'effervescence populaire, n'imiterait pas 1789, tirant sur Ja cavalerie de Besanval et de Lambex. Le commandant de gendarmerie, qui prétendait s'arroger diîs droits dictatoriaux, se vit tenu énergiquement en échec par le maire, fort du sentiment unanime de la population.
De sorte que, sauf au Brisot, ce fut une nouvelle victoire ouvrière sur toute la ligne. Moschin, Michet, les mouchards, et avec eux le ménage Ganul, durent disparaître, cette fois définitivement, de Mersey. Du coup, le syndicat jaune se trouva complètement désemparé.
Mais de cette victoire nul ne se réjouit : elle avait
été trop chèrement achetée. La mort tragique de Galfe et de Céleste, auxquels la population ouvrière avait fait d'inoubliables funérailles, arrachait des larmes, non seulement à Détras, Geneviève el Panuel, leurs plus intimes amis, mais k tous les travailleurs de Mersey. T^ ville entière portait le deuil.
— De tels crimes se paieront par la mort de la bourgeoisie elle-même, disait Bernard à ses amis de la Ferme nouvelle. Son agonie, en tant que classe dirigeante, commence : l'avenir proche est aux travailleurs affranchis, maîtres du sol, de la mine et de Foutillage, formant une humanité nouvelle.
— Puisse ce jour venir bientôt I dit gravement Geneviève. Alors on en aura fini avec les haines, les guerres, les froulières et les maîtres. Oui, ce sera véritablement une Immanité nouvelle.
Le soleil couchant enveloppait comme d'un nimbe d'or la courageuse femme restée belle, d'une beauté harmonieuse et pensive, que les souffrances passées semblnient avoir encore affinée. Ses amis la regardaient et l'ccoutaientj pénétrés du même sentiment, une sorte de respect religieux, comme si elle eût prophétisé l'avenir. Et Panuel, étendant une main vers Détras, une autre vers Bernard, leur dit :
— Amis, elle dit vrai : plus de frontières ! plus de maîtres ! Après la grande lutte, — la dernière — la liberté, le bonheur et l'amour pour tous I
Pendant qu(^ ces modestes travailleurs évoquaient les radieuses visions de l'avenir, une autre scène se passait dans un lieu bien différent : au Palais-Bourhon.
Paryn débutait i\ In tribune de la Chambre en interpellant le gouvernenumt sur le massacre de Chôlon. Avec une émotion indignée, il dénonçait le crime de l'autoi'ité, les provocations préfectorales, le carnage voulu et cherché.
Pendant qu'il i)arlait, emporté par une force de sentiment qui le rendait véritablement éloquent, ses
collègues récoutaient à peine. A droite on affeciail rjo ricaner ; au centre ses collègues Lasinus et Jacot Finterrompaient toutes les cinq minutes par le cri de : « Ne touchez pas h Tarniée I » A gauche, quelques-uns ' le soutenaient de leurs applaudissements et de leurs . « très bien ! » mais le plus grand nombre, descendus de leurs sièges,, entouraient le célèbre Poumerleux qui faisait sa rentrée à la Chambre après une absence de quatre ans. Ce Poumerleux, jadis un des leaders du radicaUsmCj avait, au moment môme de déposer un projet d'impôt sur le revenu, résigné son mandat en échange du gouvernement général d'une colonie. Et maintenant, enrichi à millions, après être parti endetté de trois cent mille francs, il revenait prendre place dans Tenceinte législative, un collègue besoigneux lui ayant vendu son troupeau d'électeurs contre ■ une haute sinécure administrative. Aussi, le plus grand nombre disait-il de Poumerleux, non pas : « C'est un traître ! » mais « C'est un malin ! Il est très fort ! Eh î eh ! il sera un jour président de la Chambre, ministre, qui sait? peut-être président de la République ! Il fait bon se tenir bien avec lui. »
Tout eni parlant, Paryn voyait cela. Il devinait aux colloques des petits groupes le jeu des intérêts individuels, des appétits, l'indifférence des uns, devenus de simples automates parlementaires, la médiocrité d'intelligence ou d'énergie chez le plus grand nombre. Quoi ! c'était dans ce troupeau de ruminants et de satisfaits, d'où à peine émergeaient quelques vrais hommes,qu'il allait avoir à dépenser sa force intellectuelle, sa bouillonnante énergie ! Etj en ce moment, il se demanda si le vieux cultivateur César Raulin n'avait pas eu raison.
Mais ce doute si amer fût-il ne le découragea pas. Puisqu'il était là, il ferait, dussent ses efforts être inutiles, tout le possible, tout ce que lui commanderait sa conscience. Et puis, en dehors de cette Chambre fatalement constituée à l'image de la bourgeoisie qui
s'en va, n'y avait-il pas le peuple, cette masse immense, tantôt calme, tantôt agitée comme une mer, réservoir inépuisable des forces et des énergies 7 Oui, son ami le prolétaire de Mersey, Bernard, disait vrai : une aurore nouvelle allait illuminer l'horizon, le jour ' approchait où les salariés, les exploités, les miséreux de tous les pays allaient se rapprocher, s'unir pour ^ prendre possession du monde et en faire la patrie humaine, libf e et heureuse.
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