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LES AMBITIONS DE M. DES GOURDES

Le baron des Gourdes, à l'époque où nous arrivons, n'était plus ce jeune aristocrate soucieux de son avenir et se demandant ce qu'il deviendrait s'il n'arrivait pas à vendre en mariage sa personnti et surtout son blason par la grfice des bons pères jésuites.

Maintenant, il était riche I

Contrairement à nombre de gentillâtres, paresseux et ignares, des Gourdes avait l'intelligence des affaires. Sa direction avait donné à l'exploitation des mines de Pranzy un redoublement d'activité. De nouveaux débouchés s'étaient ouverts.

Des Gourdes remuait les millions. Après Schickler, il était le grand personnage du département : les, préfets le courtisaient et le craignaient, trop heureux s'il eût daigné accepter leurs avances, car eux ne représentaient que le gouvernement qui passe, tandis que lui représentait la richesse qui reste.

Mais le baron n'avait garde de déroger en condescendant à frayer avec les fonctionnaires de la République. Il se bornait à maintenir avec eux des relations froidement courtoises, et c'-était tout. Jamais lui ni la baronne n'honorèrent de leur présence une réception ou une soirée officielle au cours de leurs fréquents séjours au chef-lieu.

Des Gourdes entendait être, un jour, aux élections législatives, le porte-drapeau de la réaction monarchiste et cléricale. Il demeurait donc dans la logique de son rôle en évitant tout rapprochement qui eût pu être considéré comme une adhésion au régime politique qu'il voulait combattre.

Toutefois avec les autorités ecclésiastiques et militaires, il se maintenait au mieux. L'évêque de Tondou et tout le clergé du départemeïv\, coiv^\^^^^v\vs^V

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des Gourdes comme le champion naturel de l'Eglise dans la contrée.

Le moment venu, ce clergé donnerait comme un seul homme en faveur de des Gourdes et, par les femmes, ferait marcher les électeurs.

Quant aux autorités miUtaires, imbues d'esprit ultra-réactionnaire, elles eussent été ravies que des agitations semblables à celles de l'année 1882 leur . donnassent l'occasion de mater une fois encore les mécontents. Quoi de plus glorieux que de tuer, sinon de mourir, pour le capital ?

Et puis, des Gourdes était un ancien officier, élève des bons Pères comme la plupart des jeunes gens sortis de Saint-Cyr, pour commander par droit de naissance et d'éducation aux fils d'ouvriers et de paysans.

Aussi . les colonels, commandants et capitaines étaient-ils fréquemment invités par lui tant à Ghôlon qu'à Mersey. Dans le salon de la baronne se poursuivait discrètement un travail d'embauchage auprès de ceux de ces officiers qui n'étaient pas, d'ores et déjà, acquis à l'idée d'un futur mouvement contre la République. Mais le nombre en était minime ; la plupart ne dissimulaient môme pas leurs sympathies ouvertes pour la Royauté ou l'Empire. Royauté ou Empire ? De cette divergence, des Gourdes s'inquiétait peu : l'essentiel pour lui était l'étranglement de « la gueuse » ; il savait bien que, sous la Monarchie ou l'Empire, les véritables maîtres du pouvoir, maîtres occultes, seraient ses amis, les jésuites.

Des Gourdes -ne croyait pas que cette transformation de régime pût s'accomplir pacifiquement par la seule voie parlementaire. Certes, s'il arrivait une majorité monarchiste à la Chambre, ce serait tant mieux : cette majorité pourrait préparer le terrain. Mais même alors un coup de force serait indispensable, et pour que ce coup de force réussît, il fallait t/ue les hauts grades de l'armée et toutes les admi-

nistrations publiques fussent reiiii)li.s. dp créatures (les jésuites.

Des Gourdes savait que de grands événements se préparaient." Pour qu'il pût, le jour où ils éclateraient, jouer un premier rôle, il fallait qu'il eût préalablement pris pied dans la môlée politique, se fût fait un nom en dehors du monde industriel où il trônait par sa fortune.

Il fallait, en un mot, qu'il se présentât aux élections législatives.

I^ baron s'était légèrement empâté, bien que son activité d'esprit demeurât la même ; l'œil restait vif et la moustache en croc, toujours noire, d'ancien officier de cavalerie surmontait une bouche volontaire et avide, la bouche d'un dévoreur, prêt à broyer indistinctement des hommes ou des millions.

Assise en face de lui, ce soir-là, et d'une pâleur un peu mate que faisait ressortir son élégante matinée bleu tendre au col et aux manches de dentelles, la baronne apparaissait à peine changée de figure depuis qu'elle avait cessé d'être M"* Julia Ghamot. Seulement un peu plus forte et l'allure plus résolue. Impérieuse même. Jamais elle n'avait été jolie et, compensation, il ne semblait pas qu'elle fût destinée à devenir, un jour, laide. La passion qui brûle le sang et ploie les muscles ne fatiguerait jamais ce corps de femme. Ou plutôt toute sa passion se concentrait dans sa tête : passion froide d'ambitieuse.

— Encore trois ans avant d'arriver aux élections législatives I murmura des Gourdes.

— Juste le temps qu'il vous faut pour préparer le terrain, répondit sa femme.

Les deux époux se regardèrent.

— Oh ! ajouta le baron, le terrain est en grande partie préparé.

— Croyez-vous ?

— Certes. Et même j'estime qu'il sérail itv^\^^^<^\\.

de tout régler à si longue distance du scrutin. Car alors Tennemi aurait le temps de connaître notre plan et de le déjouer.

M""^ des Gourdes eut un mouvement d'épaules.

— Oh ! notre plan, est-il personne qui puisse l'ignorer ? Vous devez logiquement être député : votre titre, votre richesse et votre influence vous y donnent droit. Quant à ce que vous ferez, une fois député, c'est (( notre » affaire.

Dans ce « notre », il y avait tout un monde. La baronne, certainement non féministe en théorie, l'était dans la pratique, du moins en ce qui la concernait, se considérant comme l'égale de son mari, sans que celui-ci songeât à lui contester cette égalité. Et c'était sa part de pouvoir qu'elle revendiquait.

— Dans six mois, reprit le baron, ont lieu les élections pour le conseil général.

— Il y a longtemps, je vous l'ai dit, que vous auriez dû vous y présenter, fit l'impérieuse femme.

— Bah ! rien ne pressait. Que m'importait le mandat, alors que j'avais l'influence ?

— Il faut que vous ayez le mandat et l'influence. Des Gourdes eut une moue quelque peu dédaigneuse.

— Un mandat régional I murmura-t-il entre ses dents.

— Qu'importe ! ce n'est pas déchoir. Est-ce que Schickler n'est pas maire du Brisot et conseiller général ?

— Je ne dis pas. Mais réellement l'exploitation des mines de Pranzy m'occupe assez et me touche un peu plus que les intérêts du canton.

— Oh! les intérêts du canton!... flt la baronne avec un pt^tit rire aigu auquel des Gourdes se joignit. Raoul, nous parlons sérieusement. Il faut que vous soyez conseiller général, parce que ce mandat régiona), comme vous dites, ce mandat que vous dédai-

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gnez, est le premier jalon sur la route d(^ la d(^putation et augmentera vos chances d'être élu.

— Je le crois aussi, mais trois ans do stage, dans ces fonctions fastidieuses me semblent sufllsants. Dans six mois je me présenterai.

— A la bonne heure !

— Et si le suffrage universel daigne m'agréer... La baronne eut un nouvel accès d'hilarité.

— Le suffrage universel, ricana-t-elle, (luello bonne plaisanterie î Avec de Targent et des journaux on 1»^ fait parler comme on veut.

— • Pas toujours, mais souvent. Donc, je me présenterai, je serai élu et, après trois ans de stage dans ce purgatoire, je tâcherai d'entrer dans le paradis législatif.

— Qui pourrait vous en empêcher ? Quel concurrent assez riche ou assez populaire pour l'emporter sur vous ?

— .Un concurrent dans cette circonscription, je ne dis pas, mais...

Et après avoir jeté ces mots, des Gourdes eut soudain une expression soucieuse, comme si lui fût apparue la figure de l'adversaire qu'il craignait.

La baronne lut dans la physionomie de son mari par cotte sorte de magnétisme qui fait que deux personnes vivant ensemble se transmettent sans parler, la pensée l'un de l'autçe.

— Paryn I murmura-t-elle. Eh bien, écrasez-le : il s'est déjà révélé notre ennemi. Gela doit suffire. Ne perdez pas de temps et n'attendez pas qu'il soit devenu quelque chose.

Ainsi s'annonçait la lutte entre les deux hommes, lutte acharnée, bien que vivant dans des circonscriptions différentes, ils ne dussent pas être opposés l'un à l'autre comme concurrents. Mais bien plus que la rivalité personnelle, c'était celle des partis irré^awciliablement ennemis, qu'ils incaTuai^ivV âiavsX» SX^

étaient les champions, Tun avec son courage et sa popularité, Tautre avec la force que lui donnaient ses millions.

Quel serait le vainqueur ?

LE DEBTIN JUSTICIER

Quelques mois plus tard dans la rade de Nouméa.

Devant la petite ville néo-calédonienne dont les maisons blanches à un seul étage, couvertes en zinc, réverbéraient les rayons d'un soleil aveuglant, la frégate la Guerrière venait de jeter l'ancre.

Les passagers et les marins, rassemblés sur le pont et heureux de la fin de cette traversée, qui avait duré trois mois et demi, se montraient les uns aux autres la chaîne des montagnes dans le lointain, plus près les hauteurs rougeàtres et arides dominant Nouméa : Montravel, le sémaphore, le cap Horn, la presqu'île Ducos s'avançant^en pointe au nordouest et, fermant la rade, à l'ouest, l'île Nou.

C'était vers ce royaume du bagne que se tournaient la plupart des regards. Curiosité bien explicable ; la Guerrière lui amenait un supplément do population s'élovant à deux cent soixante forçats, nombre d'employés d'administration et de gardeschiourmes avec leurs familles.

Entassés dans les cages des batteries basses, les condamnés attendaient, anxieux, leur baluchon sur le dos, l'ordre de monter sur le pont pour être débarqués dans leur nouvelle patrie. Amaigris, rasés, blafards dans leurs vareuses de toile matriculées, coiffés de larges chapeaux de paille et chaussés de lourds godillots, ces êtres, qui avaient été des hommes et gui n'étaient plus que des numéros, apparaissaient comme un troupeau effrayant, troupeau sinistre où

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grouillaient les monstres, troupeau résigné que domptait la seule vue du surveillant.

Le plus souvent, les criminels sont des lâches. Tel qui a sans remords violé ou égorgé une enfant, étranglé une vieille femme, tremble devant le revolver du garde-chiourme.

La visite sanitaire était accomplie, déjà le débarquement commençait Le capitaine du port et l'aide de camp du gouverneur étaient, avant même que la frégate jetât l'ancre, montés à bord porter au commandant les instructions du gouverneur : se débarrasser au plus tôt des forçats et des passagers et se tenir prêt à appareiller dans les quarante-huit heures.

Des troubles venaient d'éclater à Ambrym, dans l'archipel des Nouvelles-Hébrides, entre colons anglais et indigènes. Il importait qu'un navire de guerre français se montrât dans ces parages, l'archipel étant soumis. à un condominium des deux nations européennes voisines et rivales en Océanie comme sur d'autres points du globe. Or, il ne restait de bâtiment de l'Etat en rade de Nouméa avant l'arrivée de la Guerrière qu'un aviso et deux canonnières. Aussi attendait-on impatiemment l'arrivée de la frégate.

Au milieu des coups de sifflet transmettant les ordres, les forçats montèrent sur le pont où ils furent tous aussitôt, encadrés d'un corps de surveillants militaires et de 'Canaques de la police. Ceux-ci, vêtus sommairement d'un pantalon de toile, mais armés par contre de sagaies et de formidables casse-' tête à bec d'oiseau, apparaissaient, avec leur teint cuivré et leur chevelure crépue rougie à la chaux ou traversée de plumes comme une légion d'êtres fantastiques. Agiles et musculeux, ils découvraient en riant de blanches et terribles dents d'anthropophages. Car ils riaient, heureux de voit \e^ lo^^^V^^ des blancs, frémir, humbles et désatmès^ ôl^n^\>X^

leurs matraques. C'était toute une revanche de race !

Par Tescalier abaissé de bâbord, les transportés descendirent un à un dans la chaloupe qui les attendait. Puis lorsqu'elle fut remplie, trois grands chalands qu'elle remorquait s'approchèrent et, successivement, prirent leur chargement de forçats.

Quand ce fut terminé, l'enseigne qui commandait, la chaloupe fit entendre un strident coup de sifflet auquel répondit de chaque chaland un autre coup de sifflet. Et toute cette flottille, chargée de misérables, s'éloigna vers la terre maudite de l'île Nou-

Parmi les condamnés du premier chaland, il en était un qui contemplait ce rivage de plus en plus proche avec une expression visible d'amertume et de frayeur. On eût dit qu'il s'attendait à y voir apparaître quelque figure redoutée.

C'était Bernin, le mouchard, que de nombreux forfaits, ou, si l'on préfère, une sorte de justice immanente, envoyaient rejoindre enfin ses victimes.

L'ancien mouchard avait actuellement quarantecinq ans, mais on n'eût pu lui donner d'âge. Les angoisses et la faim — car la ration du condamné, encore réduite par les vols, est juste suffisante pour l'empêcher de mourir — avaient creusé ses joues et iridé son visage. Ses yeux enfoncés dans les orbites brillaient d'un feu sombre, avec parfois quelque chose d'égaré et de terrifié. Le peu qui subsistait de son poil rasé aux lèvres et au menton, coupé court sur le crâne, était presque blanc.

— S'iîs pouvaient ne pas me reconnaître ! pensait-il.

Ih, c'étaient les mineurs de Mersey, encore au bagne depuis dix ans.

A peine avait-il été lui-même condamné, des spectres avaient surgi devant sa vision effarée.

Détras, Janteau, forçats eux aussi ; Galfe condamné à finir ses jours au bagne, l'attendaient sans '*' 'te là-bas; il allait les relîOMN^T, ^y^ obligé de

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vivre avec eux, subissant leur mépris, leur colère, peut-être voué à leur vengeance.

La nuit, il se réveillait en sursaut portant la main à sa gorge, comme si une étreinte impito'yable TeiU menacé, ou croyant sentir le froid d'une lame pénétrer dans sa chair.

Il tremblait I

Ses compagnons savaient son histoire et le méprisaient. Si vicié que soit le moral des êtres classés comme « pires malfaiteurs », il est un individu dont ils ont profondément horreur I c'est celui qui se Ifait pourvoyeur de geôle et d'échafaud : le mouchard I

Les moutons et les correcteurs finissent souvent de façon tragique.

Bernin était en butte à toutes les insultes de ses compagnons. On crachait dans sa gamelle ; à bord, on coupait, pendant la nuit, les cordes de son hamac. On ne l'appelait jamais par son nom, mais par toutes sortes de sobriquets outrageants, tels que « Flicard », « Bourrique » et « La Vache », les hommes ayant pris l'injuste habitude de déshonorer les animaux inoffensifs ou utiles en donnant leur appellation à des êtres ignominieux.

Il se sentait isolé au milieu de cette hostilité générale. Il eût voulu, reprenant son ancien métier, se faire auprès des gardes-chiourmes le mouchard de ses compagnons, dénoncer des forçats comme il avait dénoncé autrefois des mineurs. Mais il n'osait : il sentait qu'on avait l'œil sur lui.

Et maintenant cette torture allait s'aggraver : il vivrait continuellement — si c'était vivre — dans la crainte de rencontrer un des condamnés de Mersey. Ce jour-là sa peau ne vaudrait pas cher I

Telles étaient les pensées qui s'agitaient dans la lête de Bernin et le faisaient frissonner \a.TvâLVà o^^ les chalands, remorqués par la clialoupe.» ^^^^^^^chaient du rivage de iïJe Nou.

Un violent coup de poing dans les reins vint le tirer de sa lugubre méditation, en même temps qu'éclataient furieuses ces paroles :

— Numéro 4,203, qu'est-ce que vous avez à regarder comme cela ? N'ayez pas peur ! vous allez y être arrivé à l'île Nou et on vous y souquera dur ! Charogne !

C'était le surveillant de deuxième classe Carmellini qui s'exprimait ainsi. Non, d'ailleurs, qu'il eût un motif quelconque de réprimander Bernin, mais il estimait qu'il faut « faire sentir son autorité » si l'on veut gouverner les hommes en général et les forçats en particulier.

Aussi faisait-il sentir la sienne au petit bonheur, à propos de tout'et de rien. Il s'en prenait généralement au forçat qui se trouvait le plus rapproché de lui. Dans l'occurrence, c'était Bernin.

Celui-ci baissa humblement la tête et fit un pas pour s'éloigner de l'irascible surveillant. Mais les condamnés étaient empilés dans le chaland comme des sardines dans une boîte et la tentative du n*" 4,203 lui attira un vigoureux coup de pied dans les jambes,, qu'accompagna cet avertissement tardif, murmuré à voix basse par un compagnon grincheux :

— Bourrique ! Je te défends de me bousculer. Ce fut dans ces conditions peu encourageantes

que Bernin débarqua à l'île Nou.

C'est généralement sur la grande terre même, au camp de Montravel, que descendent les transportés à leur arrivée dans la colonie. Un premier classement a lieu, à la suite duquel les condamnés classés dangereux et ceux qui exerçaient des professions industrielles sont dirigés sur l'île Nou, tandis que les autres vont renforcer les camps de l'intérieur. Cette fois, le directeur de l'administration pénitentJaire avait décidé que le classement se ferait à l'île Nou même.

Bernin arrivait dans la coVom^, \.T^xv^^Q»T\.4i de 5*,

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c'est-à-dire de dernière classe, ayant déjà subi une condamnation. Cela lui valut d'être dirigt'* sur le pénitencier-dépôt où il demeura deux mois. Puis, élevé, grâce à son humilité et aux sontimonis de dévotion qu'il feignait, à la V (»,lnss(\ il fut un beau jour envoyé au camp Est.

Jusqu'alors ses craintes ne s'étiiient pas l'éalisées. Certes, les durs travaux de terrassement, (exécutés sous un soleil flamboyant, l'insuffisance de nourriture, la brutalité des surveillants, lui faisaient une vie douloureuse. Combien lui paraissait dérisoire cette légende courant dans les prisons que pour les forçats la « Nouvelle » est un pays de cocagne !

Mais, du moins, il n'avait (encore rencontré aucun de ceux qu'il craignait de revoir. Jamais même, depuis son arrivée à l'île Nou, il n'avait entendu prononcer le nom de l'un d'eux.

Et il arrivait à espérer qu'ils étaient morts, Galfe surtout. Ce dernier était tout jeune lorsque le bagne l'avait pris. Peut-être les souffrances morales plus encore que les souffrances matérielles l'avaient-elles emporté. Plus encore que pour les vieux bronzés par les luttes de la vie, le bagne est terrible pour les malheureux qui y échouent ci vingt ans avec une passion au cœur : passion de femme ou passion d'idée. Et Galfe était possédé par les deux, puisqu'il aimait la Révolte et Céleste.

Peu à peu, Bernin en arrivait à caresser le rêve de la plupart des forçats : s'élever jusqu'à la 3® classe, à partir de laquelle se recrutent les garçons de famille (domestiques) et demeurer dans cet emploi jusqu'au moment où il obtiendrait la faveur d'être mis en concession dans la vallée de Bourail ou celle du Diahot. Ce serait alors la presque liberté et peutêtre fînirait-il par vivre, cultivateur, plus heureux que bien des paysans ou des ouvriers de Franco.

Cet espoir le soutenait et lui faisait prendre en patience les brutales promiscuilè^, \ç^^ ^sfv^^»^^^

immondes auxquelles, la nuit, dans les cases, se livraient les forçats, les injures et les bourrades des surveillants. Pour arriver à la réalisation de son rêve, il n'était de bassesses qu'il ne fût prêt à commettre, de services qu'il n'eût rendus. Sur un signe du garde-chiourme, il se sentait prêt à dénoncer tout le bagne.

Tant d'humilité eut sa récompense et, un beau jour, le chef de camp lui dit :

— Numéro 4,203, demain vous partirez pour la Grande Terre.

La Grande Terre, c'était l'inconnu et peut-être l'Eldorado ! c'était Nouméa, Bourail, le Diahot, les concessions agricoles, les mines ! C'était, lui semblait-il, autre chose que la vie accablante et monotone de l'île Nou. Ses espérances allaient-ellesi commencer à se réaliser ?

Le lendemain, une chaloupe à vapeur débarquait à Nouméa un détachemnt de dix-huit condamnés, dont Bernin.

Celui-ci dévorait du regard la ville tout entière avec ses habitations blanches ombragées çà et là de flamboyants, sa place des Cocotiers, où se promenaient, indolentes, guettées par des soldats, des popinées revêtues de pagnes multicolores, tandis que dans les rues grillées du soleil flânaient des Canaques chantant en chœur une de leurs douces et traînantes mélopées.

Si médiocre que fût cette ville de deux mille habitants, elle lui paraissait un Eden ci lui qui venait de l'île Nou. Il y avait là des femmes qui se vendaient, des établissements où l'on mangeait à sa faim, où l'on buvait à sa soif, des magasins où le libéré pouvait troquer l'ignoble livrée du bagne contre des vêtements civils ! Il avait entendu citer des noms d'anciens forçats devenus au chef-lieu commerçants et propriétaires. Qui sait si la destinée ne s'adoucirait pas pour lui 1

— Voulez-vous allonger le pas, tas de rossards !...

C'était- la voix du garde-chiouriiio qui lu rappelait à la réalité.

Le détachement ne fit que traverser Nouméa sans s'arrêter et s'engagea sur la route qui, côtoyant à droite Montravel, à gauche un marais, limite de la presqu'île Ducos, irîène à la Dumbéa.

Les forçats, leur baluchon sur le dos, allongeaient le pas, le surveillant Schneider marchant à l'arrièregarde et, tout en fumant tranquillement sa cigarette, ne les quittant pas de l'œil, prêt par habitude à tirer son revolver en cas de besoin.

Bernin ne pouvait s'empêcher de méditer à ce que présentait de singulier ce troupeau de dix-neuf individus maîtrisés et conduits par un seul. Certes, rien n'eût été plus facile aux condamnés que de se ruer contre leur surveillant sur cette route déserte et le tuer. Mais après, qu'eussent-ils fait ?

De chaque côté de la route, se succédaient invariablement des niaoulis, gros arbres au feuillage vert sombre et au tronc formé d'une couche de peaux d'un blanc argenté. Devant le détachement s'élageaient les hautes montagnes dont l'une, le Mont- Dore, brillait au soleil comme un bloc de vermeil.

Et, ayant dépassé le pont des Français, la rivière d'Yahouée, d'où part la conduite d'eau de Nouméa, puis quelques habitations éparses de colons, entourées de bananiers et d'orangers, les condamnés s'arrêtèrent soudain à l'ordre de : « Halte ! »

Devant eux s'étendaient deux cases, l'une grande et longue, l'autre petite et carrée. Autour de cette dernière, un jardin. Sur la route piochaient une vingtaine de forçats.

Le détachement était arrivé à destination. La plus grande de ces cases était celle des transportés, Ja plus petite celle des surveillants, au nombre de

deux.

Un coup de sifflet ordonna la e,^ss>aV\0Tv to^ \siv

vail, et, comme les deux troupes de condamnés se rapprochaient pour fraterniser, Bernin reçut soudain un choc dans tout son être. Dans un forçat jeune et maigre, dont le regard à la fois stupéfié et fulgurant le traversait comme un poignard, il venait de reconnaître Galfe I

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