‹ La grande Marnière (volume 2)Chapitre 34 sur 71 · SCENE V LE MARQUIS, ANTOINETTE · texte numérisé non relu

SCENE V LE MARQUIS, ANTOINETTE

LE MARQUIS

Allons, mignonne, nous voilà en tête-à-tête... Tu me négliges depuis longtemps, et j'ai quelques dessins qui auraient besoin d'un coup de pinceau de ta façon...

ANTOINETTE

Je ne vous quitterai plus, mon père.

Qu'est-ce que je vois? Tu as les yeux rouges... Toi aussi, tu pleures f... Mais, est-ce qu'on me cache quelque chose ?...

ANTOINETTE

Non, non, mon père, ne cherchez pas... c'est tout bonnement M. Malézeau qui m'a parlé de notre situation financière, et cela ne m'a pas rendue gaie.

LE MAUQUIS.

Ne te préoccupe pas, fillette, j'arrangerai tout... T'aije montré mes derniers plans, et mon nouveau modèle ? Je touche à la réussite, et c'est la fortune !

ANTOINETTE, à part.

Hélas!

LE MARQUIS

Si je ne m'étais acharné à apporter à mon œuvre un nouveau perfectionnement, mes brevets seraient pris et l'industrie serait ma tributaire. Mais dans quelques semaines...

ANTOINETTE

Mon père, vous n'avez plus devant vous que des heures... Oubliez-vous que c'est avec M. Carvajan seul que vous avez à compter? Ou bien M. Malézeau s'estil si mal expliqué l'autre jour...

LE MARQUIS

Oui, maintenant je me souviens... Je m'étais beaucoup animé, en lui parlant de ma machine à vapeur. Une fois rentré ici, je n'ai plus pensé à cette misérable affaire d'intérêt... En somme, ce Carvajan a-t-il présenté son compte ?

ANTOINETTE

Présenté, protesté, signifié, toutes les formalités qui précèdent la saisie...

LE MARQUIS

La saisie !

ANTOINETTE

Et l'expropriation... oui, mon père.

LE M A Pi QUI S, avec stupeur.

En sommes-nous là ?

ANTOINETTE

Nous avons tout fait pour vous le cacher, mon père, mais nous sommes à bout... Depuis un an, nous vivons avec une simplicité plus grande que celle des petits bourgeois de la ville. Vous ne vous eu êtes pas aperçu, car vous êtes indifférent aux recherches du luxe. C'est grâce à cette économie que nous avons pu subvenir aux dépenses que vous faites pour vos travaux. Mais c'est fini, vous ne trouveriez pas mille francs dans la maison, et nous n'avons rien à recevoir.

LE MARQUIS, après un silence.

Il reste les futaies du parc.

ANTOINETTE

0ht mon père... Ce serait déshonorer la propriété... D'ailleurs, pour les vendre convenablement, il faudrait des délais!...

Tondeur m'a trouvé un acquéreur...

ANTOINETTE, avec saisissement.

Tondeur ? Mais alors, ce ne peut être que M. Garvajan?

LE MARQUIS

C'est lui, en effet...

ANTOINETTE

Et VOUS avez recours à cet homme, à l'heure même, où... Ah! mon père]

LE MARQUIS, s'animant.

Eh! un autre ou lui. Qu'importe!... Pourvu que je réussisse! Situ te rendais compte de ce que je puis espérer ! Tu n'as pas, comme moi, la réalisation devant les yeux... Tu ne sais pas de quoi un créateur est capable

pour sauver son œuvre. Moi, vois-tu, pour assurer le succès de ma découverte, je ferais tout. J'y crois tant, que je me vendrais moi-même.

ANTOINETTE

Au moins pas à un Garvajan !

Un silence.

LE MARQUIS

Alors, venez à mon aide, une fois encore.

ANTOINETTE, amôreraeat.

Ah! si nous avions pu I

Mais toi, ma fille, tu le peux... Tu es riche... Ah! ma bonne chérie, tu ne laisseras pas Ion père dans un embarras mortel... Car j'en mourrai, vois-tu, si je ne réussis pas!... Toute la fortune de ta mère est dans tes mains.

ANTOINETTE, à part.

Mon Dieu !

LE MARQUIS

Ton frère t'a abandonné sa part... Sois aussi généreuse que lui : sauve l'avenir de notre maison... Relève Clairefont de la ruine!... Tiens! sois mon associée. Je te fais millionnaire... m'entends-tu? Millionnaire! oui! En un an! C'est beau! Cela vaut la peine de risquer quelque chose... Pas toute ta dot, une partie seulement.

ANTOINETTE, à part, amèrement.

Ma dot!

LE MARQUIS

Tu ne réponds pas ?

ANTOINETTE, froidement.

Ce que vous demandez là, mon père, est impossible!

LE MARQUIS

Quoi! Tu me refuses?...

Il marche avec agitation.

ANTOINETTE

Il le faut I

LE MARQUIP, amèrement.

Ah! Sans doute, vous étiez d'accord, ta tante, ton frère et toi... C'est là, probablement, la raison de leur absence? Ils ont fuil... Plus hardie, tu es restée, pour me tenir tète... Tu me refuses le salut, tu me voles, non seulement la fortune, mais la gloire. Tues une fille dénaturée! Laisse-moi. Je ne veux plus te voir... Tu ne m'as jamais aimé!

ANTOINETTE, avec désespoir.

Oh! mon père, vous ne savez pas combien vous êtes injuste et cruel!... Oh! ne dites plus rien ! Plus tard, vous en auriez un mortel regret... N'accusez ni ma tante, ni mon frère... Ali! Dieu, ils donneraient leur sang pour vous... ainsi que moi!... Nous sommes victimes de la fatalité... Nous sommes plus malheureux que vous ne pouvez le supposer... Ne cherchez pas... et soyez bon! N'accablez pas votre fille qui vous aime, vous vénère, et dont la seule joie en ce monde est votre tendresse I

Elle tombe à ses genoux.

LE MARQUIS, froidement.

Relevez-vous, ma fille... Je pense que maintenant vous ne discuterez plus le choix que je fais de ceux à qui j'aurai recours...

ANTOINETTE

Mon père...

LE MARQUIS

Je trouverai auprès d'un étranger, d'un ennemi, au prix d'un sacrifice, l'appui que me marchande ma famille... Et je réussirai malgré vous, malgré tout!

BERNARD, entrant.

Monsieur le marquis... M. Tondeur est là avec... (il hésite.) avec M. Garvajan...

LE MARQUIS

C'est bien. Qu'ils entrent.

ANTOINETTE, très troublée.

Mon père...

LE MARQUIS, froidement.

J'ai à causer avec ces messieurs.

ANTOINETTE, à part.

Seul avec eux, c'est impossible !

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