‹ La grande Marnière (volume 2)Chapitre 46 sur 71 · SCÈNE V Les Mêmes, ANTOINETTE · texte numérisé non relu

SCÈNE V Les Mêmes, ANTOINETTE

MALÉZEAU

Entrez, mademoiselle...

Antoinette fait ua geste suppliant à Malézeau qui s'incline et sort. Pendant que Pascal s'incline, tremblant, elle s'assied sur le canapé, ôte sa voilette et la pose à c6té d'elle.

ANTOINETTE

Je viens à vous, monsieur, en suppliante, et jamais je n'aurais osé tenter une pareille démarche, si je n'y étais poussée par l'excès du malheur dans lequel je vois tous les miens.

Elle s'arrête étouffée par l'émotion.

PASCAL, s'approche, prend une chaise et s'assied.

Mademoiselle, je vous en prie, remettez-vous... Croyez que je vous plains de tout mon cœur, et que je vous écoute avec la plus profonde) sympathie.

ANTOINETTE

Nous sommes bien durement éprouvés I A la suite d'une entrevue avec M. Carvajan. (Mouvement de Pascal.) oh ! je ne l'accuse pas I... mon père est tombé malade ; mon frère a été... emmené hier, et ma tante qui l'aime comme son enfant l'a suivi, pour tâcher de le voir, de l'aider, de l'encourager... INIe voici donc seule àClairefont, d'où l'on va nous chasser, dans quelques jours, peut-être... Tout m'accable à la fois, vous le voyez, et, de quelque côté que je me tourne, je vois une menace de malheur !...

PASCAL, avec doncenr.

Et, dans votre peine, c'est à moi que vous vous adressez... Que puis-je donc pour vous ?

ANTOINETTE

N'êtes-vous pas le fils de M. Carvajan ? Vous pouvez intercéder auprès de lui. (Mouvement de Pascal.)

Ohl je vous en prie, aidez-moi... entendez-moi à demi mot... Ce que j'ai à dire est si difficile I... Je ne veux pas prononcer une parole qui puisse vous paraître irrespectueuse pour votre père, et cependant il faut que je vous fasse comprendre que nous venons demander grâce... Nous sommes à sa discrétion, à la vôtre... Tout ce qui sera exigé nous paraîtra facile, si nous pouvons obtenir un peu d'indulgence pour le malheureux Robert.

PASCAL, avec émotion.

Croyez-vous donc que mon père ait son sort entre les mains?

ANTOINETTE, avec fermeté.

Je crois que, d'un seul mot, votre père peut rétablir la vérité.

PASCAL, avec indignation se levant.

Et VOUS pensez qu'il faut le solliciter pour qu'il le fasse ?

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ANTOINETTE, avec désespoir.

Ah! monsieur, par piliélPour défendre mon frère, allez vous me forcera accuser votre père? Ne soyez pas i^rénéroiix. à demi... Ne demandez pas d'explication. Venez aveuglément à notre aide... Rien ne nous intéresse pins qiie iiobert : lui d'abord, lui seul. Nous abandonnons tout ce qui n'est pas lui I

PASCAL, se contenant.

Si je vous comprends bien, c'est un marché que vous venez proposer... En échange du salut de votre frère : la terre, le château... tout ce qui vous reste. C'est cela, n'est-ce pas ? (Antoinette se tait.) Oh ! répondez nettement. Ayez le courage de votre offre. (Antoinette baisse la

tête.) C'est bien cela! (Avec éclat.) De l'argent;pour un mot qui doit jaillir de la conscience!...

ANTOINETTE

Oh! pardonnez-moi, je vousen prie, je vous ai blessé...

PASCAL, amèreinent.

Blessé? moi ! Et comment? Pouviez-vous parler autrement que vous venez de le faire? L'intérêt n'est-il pas la règle invariable de cette maison où nous sommes?... Après tout, vous ne méconnaissez pas. Auriez-vous eu, pir hasard, le soupçon que je pouvais être lier et désintéressé ? N'en croyez rieii : je suis un Carvajan, c'est-àdire un être avide et vénal. Lemnrché que vous proposez est avantageux; nul doute que je l'accepte. Ne vous adressez i)as à mon cœur. Mettez en jeu mon à prête au gain. Voilà ce qui est vrai et ce qui ne vous trompera pas !

AXTOIN'ETTE, se levant et venant à lui.

Et voilà justement ce que je ne crois pas... Je suis sûre qu'auprès de vous une prière fera cent fois plus que Ic-s plus brillantes promesses... D'ailleurs ai-je à vous offrir autre chose que mes larmes? Non, je n'ai co npté que sur votre bonté. En venant, pour me donner du courage, je ;«#nsais à notre première rencontre

CINQUIEME TAriLKAU lOi

et je mo disais : La i'rovideiico savait ce qu'elle faisait en le plaçant sur ma route. Elle nie l'envoyait comme un allié, comme un ami, co:iimo un sauveur... Oh ( monsieur, je vous en prie, ne me laissez pas repartir, sans un mot (rencourageinent. Intéressez-vous à notre cause... En échanj:;edeceiiue vous ferez pour nous, je ne vous promets que les prières d'un cœur reconnaissant. Je ne vous demande d'autre engagement que de mettre votre main dans la mienne.

PASCAL, avec mélancolie.

C'est celle main pourtant qtii, le jour où je vous ai rencontrée pour la première fois, m'a, d'un signe hautain, fait si durement comprendre qu'il ne pouvait y avoir rien de commun entre une Clairefont et un Garvajan. Pour que vous me la tendiez ainsi maintenant, il faut que vous violentiez votre orgueil, que vous surmontiez toutes vos répugnances et vous devez souffrir cruellement. Oh ! ne vous en défendez pas, je lis dans votre pensée et mon respect pour vous redouble. Ne rougissez pas de votre contrainte, car plus elle est pénible, plus je dois être avide de la faire cesser.

ANTOINETTE, avec émotion. ^

Ah ! monsieiir, prenez garde : ne me donnez pas une espérance, si vous ne devez pas la réaliser. Ma douleur est déjà si grande! Une déception de plus... Ah! je ne sais si j'aurais la force de la supporter...

PASCAL, avec chaleur.

Vous ne serez pas déçue, mademoiselle, et vous pouvez espérer. Il y a, entre votre fanylle et la mienne, de graves inimitiés. Je ferai en sorte qu'elles s'apaisent. Oublions qui est responsable des luttes qui nous divisent, qui est coupable des violcoices dont vous souffrez. Ce qui doit compter seulement, ce sont vos supplications et vos larmes. Ce qui me dicte mon devoir, c'est votre conduite; il y va du salut des vôtres, mais il y va aussi du respect de mon nom ; et quand vous êtes prête à tous les sacrifices, quel homme serais-je si mon

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dévouement n'était pas ù la hauteur de votre générosité!

ANTOINETTE, avec effusion.

Ah ! (Juelle joie pour moi dans ce que vous venez de dire! (Essuyant ses yeux.) Mais expliquBz-moi.... je n'ose encore croire... qu'allez-vous donc faire?...

PASCAL} avec fermeté.

D'abord,votre père est sous le coup de poursuites rigoureuses. J'obtiendrai qu'elles cessent...

ANTOINETTE, vivement.

Ne songez pas à nos intérêts... qu'importe celai Ne pensez qu'à mon frère... Dieu sait quelles résolutions le désespoir peut lui inspirer. Et ce serait horrible, car il n'est pas coupable.

PASCAL, avec feu.

Peut-il l'être, puisque vous priez pour lui? Rassurezvous, je ferai tout pour qu'il vous scit rendu...

ANTOINETTE, avec joie.

Ah ! nous sommes sauvés, à présent 1

PASCAL, avec passion.

Cet instant m'a donné à vous comme un serviteur dévoué... Vous ne serez frappée, ni dans vos affections ni dans votre fortune, j'en prends l'engagement sur l'honneur.

ANTOINETTE

Oh! soyez béni I... Songez cependant que. je ne vous iemande rien qui puisse vous nuire.

PASCAL, avec force.

Rien ne peut nuire plus que de tolérer des actes que réprouve la conscience.

ANTOINETTE, avec émotion.

C'est bien I... Je vous remercie... Je suis contente de ne pas m'être trompée en m'adressant à vous... Quoi

qu'il résulte de cette entrevue, croyez que je n'oublierai jamais ce que vous allez essayer pour moi.

PASCAL, avec fermeté.

Oui, mademoiselle, pour vous.

, Il s'incline, Malézeau parait.

MALÉZEAU

Eh bien?

ANTOINETTE, avec effosion.

Ah ! merci de m'avoir amenée... je suis heureuse ! (a Pascal.) Adieu, monsieur, grâce à vous, j'emporte l'espérance !

Elle sort avec Malézeaa.

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