‹ La grande Marnière (volume 2)Chapitre 48 sur 71 · PASCAL, CARVAJAN · texte numérisé non relu

PASCAL, CARVAJAN

pascal.

.jéjà de retour, mon père?

i04 LA GRANDE MARNIÈRE

GAUVAJAN.

Oui, Dumontier ne pouvait pas m'accompagner... Notre visite est remise à demain... Et toi qu'est-ce que tu as fait?

PASCAL, très troublé.

J'ai achevé d'écrire mes lettres comme je vous l'avais dit...

GARVAJAN, examinant Pascal, brusquement.

Qu'est-ce que tu as? Ta voix ne sonne pas comme tous les jours... Est-ce qu'il t'arrive quelque chose?...

PASCAL, troublé.

Mais, mon père...

GAUVAJAN, à part.

Ce gaillard-là me fait des cachotteries. Il faut que je

voie clair dans son jeu... (il marche dans son cabinet et, apercevant le voile oublié par Antoinette sur le canapé, il le saisit, le

retourne et le sent.) J'avais devlné juste!... Qui est-ce qui a laissé ça ici? Ce n'est pas une dame de la Neuville ! Est-ce que...

Ne cherchez p;is, mon père. La personne qui est venue ici est mademoiselle de Clairefont.

CARVAJAN

Ah ! ah ! Et tu l'as reçue?

PASCAL

Oui, mon père.

CARVAJAN

Qu'est-ce qu'elle voulait ?

PASCAL

Intercéder pour les siens auprès de vous.

C A R V A J AN, fe contenant.

La voilà subitement devenue bien humble ! Et pourquoi, dès mon arrivée, ne m'astu pas raconté la chose ?

PASCAL

Parce que j'espérais, en gagnant un peu de temps, parvenir à vous disposer favornblcniont.

GAHVAJAN.

Tu espérais?... Vraiment!... La belle a tâché sans doute de t'émouvoir avec des regards mouillés et de t'entorliller avec des piirases câlines ? Oh! elle sait son métier de femme !... Mais elle n'était pas au bout de la rue qu'elle riait de toi I... Tu peux m'en croire 1

P.\SGAL.

IMlon père !

CARVAJAN, froidement.

Mais elle n"a pas fait que soupirer, elle a dû parler aussi un peu... (Ju'a-t-elie dit? Quand on demande la paix, c'est à de certaines conditions... Que veut-elle d'abord?

PASCAL

Que vous sauviez son frère, et que vous épargniez son père.

CAIIVAJAN, railleur.

Autrement dit, que je prouve que le jeune Glairefont est blanc comme l'iiermine, et que, tenant le vieux dans le creux de ma main, je le laisse aller franc et quitte?... Mazette ! Et que m'otfre-t-elle en échange?

PASCAL

Mademoiselle de Glairefont n'a point fixé de conditions.

CARVAJAN, rudement.

Espére-t-elle que je n'en exigerai pas ?

PASCAL, froidement.

C'est à vous de les fixer; n'êtes-vous pas le maître ?

CARVAJAN, se calmant et avec bonliumie.

Je suis le maître, c'est vrai. Mais la situation est

embarrassante. Et deux avis valent mieux qu'un... Toi, à ma place, qu'est-ce que tu ferais ?

Il s'assied sur le fauteuil.

Je ne vous l'ai jamais laissé ignorer, mon père, et, dès le premier jour, je vous ai exhorté à la conciliation. C'était uniquement dans votre intérêt que je parlais. J'aurais voulu vous voir des idées qui fussent à la hauteur de la position à laquelle vous avez su atteindre. Vous étiez le plus fort; il convenait de vous montrer généreux. Voilà le langage que je vous tenais... Et ceux que vous considériez comme vos ennemis résistaient encore! Que dois je vous dire aujourd'hui qu'ils sont vaincus, désespérés, et qu'ils demandent grâce ? Ce n'est pas un avis que je vo-\s donne, c'est une prière que je vous adresse. Soyez humain : ne frappez pas des gens à terre. Détournez-vous de ces Clairefont qui n'existent plus maintenant. N'accablez pas le fils, dont le seul et vrai crime est le nom qu'il porte, et laissez le père mourir en {paix dans son domaine morcelé et appauvri.

CARVAJAN, avec colère.

Le fils? Oublies-tu qu'il t'a insulté devant toute la A'ille ? Le père! Sais-tu qu'hier matin il a voulu m'assommer? Des gens à terre! Que feraient-ils de plus s'ils étaient debout ? (changeant de ton.) Enfin, mon bonhomme, c'est très joli, mais ils me doivent prés de quatre cent mille francs !

PASCAL

' Le domaine vaut le double.

CARVAJAN

" Pardienne ! Je serais propre, sans ça !

PASCAL

Mon père, ne m'ôtez pas tout espoir de vous convaincre. Il ne s'agit plus que de moi : c'est à votre fils que vous accorderez la grâce que je sollicite... Faites-moi

CliNQUlEME TAliLE\U 107

co sacrifici', et je vous en serai reconnaissant toute ma vio! En échange, exijïez de moi ce que vous voudrez. •Il' serai votre serviteur, je m'attaciierai à votre forl'ine, je ferai triompher votre ambition. Mais, au nom lie ce qu'il y a de plus sacré, ne me refusez pas ce que je vous demande I...

GAUVAJAX, avec ironie.

Quel feu ! Qu'est-ce qu'on t'a donc promis si tu réussissais ?

PASCAL

Mon père !

GARVAJAN.

Es-tu mon fils, ou l'homme d'affaires des Glairefont ?

PASCAL

N'est-ce pas un fils celui qui veut le nom de son père honoré et respecté ?

CAKVAJAX, s'aDiniant.

Respect ! honneur ! Mots bien placés dans ta bouche!.. Allons, monsieur l'honnête homme, dis donc hnrdiment ce que tu penses, aie le courage de ta trahison!... Tu rêves de me tromper!... ïu es encore un peu trop jeune !... .Te me doutais que j'avais un ennemi dans ma pr.jpre maison ; je suis fixé maintenant : tu as marivaudé avec la bplle Antoinette, et tu es sa créature... "Va, elle t'apprendra le respect et l'honneur I

PASCAL, avec éclat.

Mon père...

CARVA JAX, avec violence.

Ose donc dire qu'elle ne t'a pas ensorcelé? Ose doni nier que tu l'aimes ?

Eh bien ! oui, je l'aime I Et ce sera le malheur de ma vie, puisque je me vois placé entre vous, que je trouve iinplaoabic, et clic, que je voudrais sacrée. Prenez pitié

de moi I Tous les coups que vous allez frapper tomberont sur mon cœur. C'est hi fatalité qui a décidé... Je n'ai pas été au-devant de mademoiselle de Clairefont. Je l'ai rencontrée sans savoir qui elle était... Et quand j'ai pu réfléchir, il était trop tard... Je vous engage ma parole de ne jauuiis la revoir, si vous voulez l'épargner... Je ne connais ni son père ni son frère... Devant les yeux, je n'ai qu'elle. Llle seule!... Vous ne pouvez la haïr : elle ne vous a jamais rien fait... Mon père, vous avez aimé, vous aussi, et vous avez soulFert... Au nom du passé, soyez hou aujourd'hui et ne faites pas votre lils aussi malheureu.x. que vous l'avez été vousmême I

C A K V A .J A N , sombre.

Ah ! tu as eu tort d'évoquer ce souvenir, car il me défend la pitié ! Renonce à ton amour : il est un peu moins vieux que ma haine ! Je me suis fait, il y a trente-cinq ans, le serment que je mettrais tout ce qui porte le nom de Glairefonl sous mes pieds, et cela sera!

PASCAL, avec fermeté.

Non, mon père, car moi j'ai fait, il y a une heure, le serment que je vous en empêcherais !

GAKVAJAN.

Ah I tu as juré cela? Eh bien ! tu apprendras à tes dépens qu'il ne faut jamais prendre d'engagements téméraires. Dans quinze jours, tu m'entends, le domaine de Clairefont sera vendu, et le marquis sera sur le grand chemin ! Quant à son fils, dans deux mois il sera condamné en cour d assises.

Le domaine de Clairefont ne sera pas vendu, car demain vous serez payé.

CAKVAJAN.

Allons donc ! Avec quel argent?

PASCAL

Avec le mien. Robert de Glaircfont ne sera pas condamné quand je devrais le détendre moi-même !

CARVAJAN, avec stupeur.

Toi ! Tu ferais ce que tu as dit ?

PASCAL

Je ferai tout, pour empêcher une persécution odieuse.

CARVAJAN, avec force.

Où prends-tu l'audace de me parler ainsi ?

PASCAL

Dans l'horreur que vos actes m'inspirent ! Depuis que j'ai l'âge de raison, ils sont ma torture et ma honte. J'ai fui cette maison, il y a dix ans, pour ne pas assister à ce que vous appelez vos opérations de banque : le prêt qui est un étr^mgleinent, l'usure enfin, puisqu'il faut prononcer ce mot, que l'on jetait comme une malédiction à mon enfance et que l'on peut me jeter encore comme un outrnge. Non, vous n'achèverez pas la spoliation commencée ! Non, vous ne martyriserez pas un innocent ! Moi, témoin de vos manœuvres, si je vous laissais continuer, je deviendrais votre complice... Ma conscience se révolte. Je prends contre vousmême la cause de votre honneur, et le mal que vous voulez faire, vous ne le ferez pas !

CARVAJAN, avec rage.

Ah ! c'est ainsi ! Ah ! tu me menaces et tu m'outrages I Eh bien ! ceux que tu veux défendre, je les poursuivrai sans pitié. Ah ! ils ont espéré que je m'arrêterais pour ne pas te combattre ? Ils verront ce que je peux quand on me brave ! Le beau protecteur qu'ils ont là !... Ah 1 ah! mon garçon, j'en ai maté de plus forts que toi, et tu connaîtras la poigne de Carvajan I... Imbécile, qui croit à tout ce que ces Clairefont lui ont promis !... Mais ce sont des hypocrites ! ils se servent de toi... Ils t'ont amorcé avec la lille... Mais elle ne peut que te mépriser :

no LA GRANDE MARNIÈRE

un homme de rien, le fils de ton père, un monsieur qui n'est pas « De » quelque chose!... Quand tu auras tiré les marrons du feu, on te chassera comme un laquais !

(Se calmant tout à coup et revenant à Pascal en souriant.) VoyonS,

Pascal... ne nous fâchons pas... comprends les choses... Tu cours à un camouflet certain... Tu auras manqué à tous tes devoirs, renié ton père, et tu resteras avec ta courte honte!... (s'animant de nouveau.) M'entends-tu ?.,. Voyons, veux-tu parler? Tu n'as pas la bouche cousue... Tu restes là,... les yeux fixes... Ne donne pas des centaines de mille francs, comme ça... ne te compromets pas pour Robert... (Avec douceur.) Mon ami... prometsmoi de réfléchir... Tn y consens?

PASCAL

Non.

CARVAJAN, avec fureur.

Hors d'ici, misérable! je te chasse! Infâme, qui vend son père, qui l'assassine ! Oui, tu me tues ! Si je ne vois pas ces Glairefont dans le ruisseau, je meurs! Je n'ai vécu que pour cette heure-là. où je les tiendrai abattus, écrasés, sous mes talons !... Et tu me voles ce bonheur tant attendu !... Va-t'en... Va-t'en donc! Je te ferais du mal I

Pascal se dirige vers la porte.

CARVAJAN, courant à lui.

OÙ vas-tu?... Voyons, Pascal... (ll le prend dans ses bras,

le serre et le caresse.) Eh bien! Transigeons... Ne paie pas pour eux... et je les laisse en repos... Est-ce dit?

PASCAL

Non, mon père, je n'ai plus confiance en vous, vous me tromperiez.

CARVAJAN. I

Eh bien I Je te maudis !... Et si ta mère était là...

PASCAL, avec éclat.

Ahl Elle me bénirait, mon père ! (ii va vers la porte.)

Une dernière fois, voulez-vous consentir à ce que je vous demande?

GARVAJAN.

Jamais!

PASCAL

Adieu, alors!

Il »ort. Carvajan, les traits convulsés par la rage, tombe, aaéaQti, sur le fauteuil.

Une salle attenaut à la Cour d'assises. — Porte à deux vantaux, au fond. Portes à droite et à gauche, deuxième plan. — Au premier plan, à droite, le bureau de l'huissier.

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