SCÈNE VIII ANTOINETTE, PASCAL
ANTOINETTE, assise sur le canapé.
On m'a dit, monsieur Pascal, que vous avez l'intention de partir aujourd'hui. Est-ce que c'est vrai?
PASCAL, debout.
Oui, mademoiselle.
ANTOINETTE
Vous avez passé la journée d'hier avec nous, et vous ne nous en avez point parlé...
PASCAL, avec embarras.
J'ai pensé que mon départ avait pour les vôtres et pour VOUS très peu d'importance et...
ANTOINETTE
Vous nous avez mal jugés. Après les épreuves que vous avez subies pour nous^ si nous étions capables de tant d'indifférence, nous serions ingrats, et nous ne le sommes pas... Mais pourquoi ce départ si brusque?
PASCAL
Le temps que je devais passer ici est écoulé. Il faut que je m'éloigne.
ANTOINETTE
Vous m'aviez dit que vous reveniez pour toujours.
PASCAL
Les circonstances m'ont amené à modifier mes projets.
ANTOINETTE
Votre détermination est inexplicable... Est-ce le moment de quitter cepaj'-s, lorsque vous lui avez rendu la paix et la tranquillité ?... Vous n'y avez plus que des obligés et des amis... Qui vous en éloigne?... Regrettezvous le bien que vous y avez fait? Ou voulez-vous rendre incomplète, par votre absence, la joie de ceux que vous avez arrachés au malheur ?
PASCAL, douloureusement.
Par grâce, mademoiselle, ne me demandez plus rien. Vous voyez bien que je ne puis pas vous répondi*e...
ANTOINETTE, doucement.
11 le faut, cependant.
Ah I VOUS me torturez !...
ANTOINETTE, souriante.
Soit ! Je VOUS torture, mais je tiens à connaître toute votre pensée.
PASCAL
Vous voulez que je parle?...
ANTOINETTE
Oui, je le veux...
PASCAL, avec feu.
Eh bien ! Soyez donc satisfaite. Je vous aurai donné cette dernière preuve d'obéissance, même au risque de vous déplaire et de me perdre à vos yeux. Si je veux partir, c'est parce aue je vous aime, et qu'entre vous et moi il y a un obstacle infranchissable... Oui, depuis le premier instant où je vous ai vue, où votre voix a chanté à mon oreille, j'ai cessé de m'appartenir et je n'ai plus eu d'autre rêve que de me dévouer à vous, d'autre ambition que de faire triompher votre cause IJe vous ai adorée ! Tons mes tourments ont été des délices, puisque c'était pour vous que je les endurais. Ma loyauté, ma délicatesse, tout ce dont vous faisiez honneur à ma conscience, il eût fallu en tenir compte à mon cœur : je l'ai accompli par amour, rien que par amour ! Ah I pardonnez-moi, je suis un misérable fou ! Il eût été charitable de me laisser garder mon secret. Et vous voyez, maintenant, qu'il faut que je parte, car après cet aveu, il me serait impossible de reparaître devant vous.
Il s'éloigne un peu à gauche.
ANTOINETTE, se levant.
Et qui vous dit que je me sois méprise sur vos véritables sentiments?... Qui vous permet de croire qu'ayant accepté votre dévouement, je ne savais pas pouvoir le payer du prix qu'il mérite ?
PASCAL
Mademoiselle...
ANTOINETTE s'avançant vers lui au milieu.
Vous avez un jour, pour moi, sacrifié votre présent votre avenir, engagé votre existence entière. En échange voulez-vous accepter la mienne ?
PASCAL
Mademoiselle, nous sommes séparés par un abîme.
ANTOINETTE
Et si je veux le franchir.
PASCAL, reculant d'un pas.
Mademoiselle, je m'appelle Garvajan.
ANTOINET'rE.
Moi, je m'appelle mademoiselle de Glairefont et je vous demande si vous voulez de moi pour femme...
PASCAL, lui prenant la main qu'elle lui tend et se courbant comme à ses pieds.
Ahl que je suis heureux!