UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE
Une tentative d’enlèvement sans précédent a été déjouée cette nuit par la police. Vingt-deux dames appartenant, dit-on, au meilleur monde, doivent la vie, plus encore, peut-être, à la vigilance des autorités. Enlevées brutalement, jetées dans des fiacres suspects, elles roulaient épouvantées dans la direction du bois de Boulogne. Des passants attardés dans les Champs-Élysées ont entendu leurs cris et donné l’alarme.
Une enquête est ouverte. Nous en dirons les résultats demain à nos lecteurs.
Une soirée à l’ambassade de Zanguebar. — Le Crocodile d'argent. — Négociation d'un emprunt hypothéqué sur trois cents lieues carrées de serpents à sonnettes.
— Monsieur Gabassol ! monsieur Gabassol !
— Hein! qu’est-ce que voulez?... Jules!... Cornélie...
Ge n’était ni Jules ni Cornélie, c’était M. Nestor Miradoux qui secouait
L'ambassadrice de Zanguebar.
Cabassol pour le faire sortir d’un sommeil durant depuis plus de six heures.
Gabassol se redressa enfin et abandonna le fauteuil de M° Taparel. Étonné d’abord, il regarda M. Miradoux sans le reconnaître. Enfin il se rappela tout, l’héritage, le notaire, Bullier, Paul et la première vengeance.
— Je vous demande pardon, dit-il, il me semble que je me suis endormi.
— Oui, un peu. fit le principal clerc, mais vous n’avez pas de temps à perdre, il y a du nouveau !...
— Quoi donc ?
— Pendant que vous vous occupiez de la première affaire, je n’ai pas perdu mon temps, j’ai découvert l’adresse du vicomte de Ghampbadour. Je
rapporte des indications précieuses sur la vicomtesse de Champbadour : cette dame se promène tous les matins de neuf à dix heures, à cheval, au Bois; c’est là qu’on peut la rencontrer. Enfin j’ai obtenu pour vous et Me Taparel une invitation pour ce soir à l’ambassade de Zanguebar...
— Déjà !
— Oui, j’avais un prétexte, l’ambassadeur cherche à traiter, pour le prince de Zanguebar, d’un emprunt hypothéqué sur trois cents lieues carrées de forêts vierges avec leurs arbres, leurs lianes et leurs animaux. J’ai parlé adroitement de vous et de Me Taparel, je vous ai annoncé comme étant les lumières de la finance, les flambeaux de l’économie politique. Alors l’ambassadeur m’a remis pour vous deux invitations à son grand dîner diplomatique de ce soir.
Et Nestor Miradoux tira de sa poche une jolie carte sur bristol portant en tête les armes de Zanguebar. En même temps il laissa tomber un objet métallique que Cabassol ramassa.
— Qu’est-ce que c'est que ça?
— Ça? c’est une décoration que m’a donnée l’ambassadeur de Zanguebar. Il a été si content qu’il a été chercher cela dans son bureau, qu’il en a orné ma boutonnière en me disant : « Vous g’and homme ! vous, ami de Zangueba, ze fais vous zevalier du Cocodile d’azent ! » Et voilà, je suis chevalier du Crocodile d’argent, ça se porte à la boutonnière, et c’est en nickel.
— Avez-vous de la chance !
— Oui, mais le secrétaire de l’ambassade a couru après moi et m’a réclamé 18 fr. 50 pour droits de chancellerie, et j’ai donné 40 sous de gratification au concierge.
— N’importe, chevalier, recevez mes félicitations! Et Me Taparel?
— Me Taparel est un peu indisposé, il est retiré dans ses appartements, il vous prie de l’excuser... mais à six heures il sera sur pied, et vous pourrez le prendre en passant pour aller à l’ambassade.
Cabassol, en sortant de chez le notaire, allait machinalement se diriger vers l’hôtel Hippocrate.
— Suis-je bête! se dit-il en se rappelant son entresol de la rue Saint- Georges, je retournais vers ma pauvre petite chambre... Eh! sapristi, j’y pense, la rive gauche m’est désormais interdite. Et les petites dames de Bullier, les cinq voitures que ce brave Ml! Taparel a envoyées à l’Arc de triomphe ! On m’arracherait les yeux si l’on me tenait! Allons rue Saint-Georges et préparons-nous pour la soirée zanguebarienne.
Il s’était passé tant de choses depuis la veille que Cabassol avait oublié le numéro de sa demeure ; il parcourut toute la rue Saint-Georges sans reconnaître sa porte. Comme il hésitait entre trois ou quatre maisons, il prit le parti de s’informer près des concierges.
— M. Cabassol, s’il vous plaît?
— Nous n’avons pas ça ici.
Il alla plus loin.
— M. Cabassol?
— M. de Cabassol, à l’entresol, la porte à gauche.
— Merci !
Cabassol sonna enfin chez lui et reconnut avec satisfaction son groom. Les quelques heures qui lui restaient furent consacrées à la toilette. Cabassol voulait être étincelant pour paraître devant une ambassadrice. A cinq heures, habillé, barbifié, coiffé en parfait gommeux avec trois mèches tombant en pointe au milieu du front, Cabassol fit venir une voiture et se dirigea vers l’étude de Me Taparel.
Cette fois, il traversa l’étude en homme nourri dans le sérail et entra chez le notaire.
L’étude le connaissait bien, on ne parlait que de lui et des dérangements que la succession Badinard causait à Me Taparel, jadis si casanier. Un jeune clerc avait trouvé sur son bureau des épingles à cheveux, un autre avait, en arrivant le matin, ramassé une jarretière rose, sous sa chaise! C’en était assez pour bouleverser ces jeunes imaginations. En interrogeant adroitement le concierge, on avait appris le retour de M° Taparel à six heures du matin, avec des clients et des clientes d’allures bizarres. Étrange ! étrange ! Et toutes ces
courses ! tout ce remue ménage d’une étude jadis si tranquille ! Le principal clerc M. Miradoux savait tout, mais il était impénétrable.
M° Taparel terminait sa toilette.
— Je suis à vous, mon cher ami, dit-il en entendant la voix de Cabassol, je suis à vous. J’explique à Mm° Taparel que ce soir l’affaire Badinard nous conduit dans le grand monde et que nous n’aurons pas les ennuis de la soirée d’hier.
— Madame, s’écria Cabassol, je vous conjure d’oublier les bizarreries de notre arrivée ce matin ; hier, c’était une soirée irrégulière, tout à fait irrégulière, les exigences de notre tâche nous avaient conduits, votre mari et moi, dans un monde un peu... dans un monde légèrement...
— Oh! fit Mme Taparel en baissant les yeux, épargnez-moi ces détails!
— Bref, dans un quart ou un huitième de monde à peu près! Mais aujourd’hui, madame, c’est dans la haute aristocratie, dans les salons diplomatiques, dans le grand monde enfin, que la succession Badinard nous entraîne!
— Monsieur Cabassol, vous me tranquillisez! au moins M. Taparel n’aura pas sujet de s’exposer à une autre migraine...
Me Taparel ayant complété par un nœud majestueux sa solennelle cravate blanche, on pouvait partir.
— Ah! mon jeune ami, s’écria le notaire en montant en voiture, j’ai passé une journée cruelle, le notariat, comme la religion, a ses martyrs!
L’hôtel de l’ambassade zanguebarienne était situé avenue de Friedland, au fond d’un petit jardin bien ombragé. En l’honneur de ses hôtes, l’ambassadeur avait suspendu sous les arbres des guirlandes de lanternes vénitiennes et japonaises, et caché sous un massif une demi-douzaine de musiciens qui jouaient sur des pistons et des trombones criards les airs nationaux français et zanguebariens. De loin l’hôtel avec ses lanternes, son orchestre, avait une apparence de petit Mabille; le cocher de Cabassol n’eut pas à chercher le numéro, il s’arrêta devant la grille grande ouverte, au milieu d’un groupe de badaqds émerveillés.
Un suisse posté devant la grille frappa un coup de sa grosse canne. Il était superbe ce suisse : de sa face on ne voyait que deux yeux blancs roulant avec impétuosité et l’ouverture rouge d’une bouche fendue par un large sourire; au-dessus de cette boule noire se dressait un immense chapeau rouge galonné d’or et garni de plumes blanches. Le reste de l’individu était perdu dans une grande houppelande également rouge et or,
Un jeune clerc avait ramassé une jarretière rose.
Soirée diplomatique al ambassade de Zanguebar.
Liv. C.
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timbrée sur la poitrine d’une plaque aux armes de Zangnebar, crocodile d’or sous croissant rouge.
Le coup de canne du suisse avait amené deux valets de pied à boule noire et livrée rouge, qui débarrassèrent MM. Cabassol et Taparel de leurs pardessus et les introduisirent dans un salon luxueux. L’ambassadeur vint au-devant de ces messieurs avec un sourire absolument semblable à celui de son superbe Suisse.
— Bonsoir, messieurs! dit-il, vous bien gentils, bien aimables pou Zangueba, venez que je vous pésente à l’ambassadice !
— Excellence, c’est le plus cher de mes vœux! répondit M° Taparel.
Dans le fond du salon, au milieu d’un cercle d’invités des deux sexes mais tous également noirs, l’ambassadrice causait dans un langage bizarre tenant le milieu entre le français et le zanguebarien. Les hommes étaient irréprochables de tenue, tous vêtus de l’habit noir, tous cravatés de blanc, et tous admirablement coiffés par des artistes qui avaient dû passer beaucoup de temps et user pas mal de pommade, pour donner à leurs chevelures crépues le tour exigé par la mode, c’est-à-dire une raie au milieu de la tête et quelques mèches plaquées sur le front.
Les femmes, très élégantes aussi, étaient plus bizarres d’apparence, leurs épaules noires sortaient de corsages à teintes éclatantes, de robes collantes roses ou jaunes enrichies de bandes de dentelles; mais, dans ces groupes à têtes noires, ce qui tirait l’œil avec le plus d’intensité, c’était l’éclatante blancheur des mains, couvertes de splendides gants blancs; hommes et femmes gesticulant avec animation, on voyait sans cesse passer et repasser toutes ces mains aux doigts déliés, blanches comme des mains de plâtre.
— Gère: amie! zézaya gaiement l’ambassadeur, permettez-moi de vous pésenter IV IM. Cabassol et Taparel, deux éminentes personnalités de là finance...
Le suisse de l’Ambassade.
— Madame! firent Gabassol et Taparel en s’inclinant profondément devant un groupe de dames dont les visages et les épaules offraient toutes les différentes nuances des noirs,, depuis le pur cirage jusqu’au gris tirant sur la sépia.
— Laquelle est l’ambassadrice? pensait Gabassol, ô mon Dieu! faites qu’elle soit au moins passable !
Une dame modelée dans une robe d’un jaune éclatant, soutachée de vert tendre et garnie de rubans roses, adressa le plus gracieux des sourires aux deux éminentes personnalités de la finance et répondit en minaudant et en scandant chaque parole d’un léger coup d’éventail :
— C’est bien aimable à vous, messieurs, d’embellir notre réunion... Vous charmants!...
Les deux hommes s’inclinèrent plus profondément.
— Elle nous trouve charmants, murmura le notaire.
— O doux espoir! murmura Gabassol enchanté de voir que l’ambassadrice était d’un noir un peu moins foncé que l’ambassadeur.
Et il appuya la main sur son cœur en jetant à l’aimable dame un regard qu’il fit aussi brûlant que possible.
— Asseyez-vous, messieurs, je vous prie, poursuivit l’ambassadrice, vous charmants, je vous assure, vous sympathiques au Zanguebar, Zanguebar heureux!
— Oh oui ! fit audacieusement Gabassol, nous sympathiques au Zanguebar, et surtout à Zanguebariennes... si jolies!
— Zembo ! s’écria l’ambassadrice en se levant, Zembo I je vous prie ? que signifie? vous pas poli, vous oubliez de décorer ces messieurs!... c’est mal !
— Oh ! pardon I fit l’ambassadeur en se précipitant, excusez ce petit oubli... ze suis distrait... le plaisir de recevoir ces messieurs me troublait... mille excuses! mille excuses!
Et le bon ambassadeur faisant dès gestes de désespoir, fouilla rapidement dans toutes ses poches en paraissant y chercher quelque chose. Enfin il en tira deux petits crocodiles semblables à celui de Miradoux, et, tout en continuant à s’excuser, il sé mit en devoir d’en accrocher un à la boutonnière de chacun de ses invités
Les artistes avaient dû passer beaucoup de temps.
Grand dîner à l’ambassade de Zanguebar.
— Ze vous fais zevalier ! dit-il en frappant gravement sur l'épaule de Gabassol, zevalier de l’o’d’e du Gocodile d’azent!...
Pendant que l’ambassadeur répétait la même cérémonie avec le digne Me Taparei, Cabassol prodiguait les remerciements et les galanteries à madame l’ambassadrice.
— Croyez, madame, à toute ma joie d’approcher de la plus séduisante des ambassadrices, de la fleur tropicale implantée des rives du Zanguebar dans nos salons parisiens qu’elle réchauffe de sa grâce et de... Je le disais encore la semaine dernière, notre Europe périrait de froid et d’ennui si, de temps en temps, les contrées plus favorisées du Ciel ne lui envoyaient quelques beautés écloses sous les rayons ardents de leur soleil, dans la verdure des forêts vierges !
— Oh ! vous flatteur ! répondit à la fois tout le cercle des dames, en jouant modestement de l’éventail.
— Moi juste! s’écria Cabassol.
Un majestueux valet, aussi nègre que l’ambassadeur, vint majestueusement glousser quelque chose à la porte du salon. Gabassol comprit que cela voulait dire :
— Madame est servie !
Aussitôt toute la société se leva pour passer à la salle à manger. Cabassol offrit, avec une désinvolture tout à fait ancien régime, le bras à l’ambassadrice. Me Taparei n’eut pas la peine d’offrir le sien à personne, une dame
d’un noir intense s’empara de son bras gauche, et une dame au teint chocolat se saisit de son bras droit.
La table était somptueusement servie, mais rien n’égalait le luxe de valets déployé par l’ambassadeur : chaque convive en avait un ou deux derrière sa chaise, quand ce n’était pas trois, tous plus nègres les uns que les autres et tous couverts de la superbe livrée rouge et or, avec des petits crocodiles sur les boutons.
— Ce sont mes secrétaires et mes attachés, dit l’ambassadeur à Cabassol; les affaires de la chancellerie expédiées, ils cherchent à se rendre utiles.
Les convives s’étaient assis, l’ambassadeur promena un regard circulaire sur la table et frappa sur un timbre colossal, qui résonna comme un tam-tam.
— Boum ! fit intérieurement Cabassol après’avoir sauté sur sa chaise.
Ce signal sembla électriser tous les secrétaires dorés à boule noire ; ils se précipitèrent dans tous les sens dans un désordre qui parut combler de satisfaction l’heureux ambassadeur.
— Est-ce qu’ils vont faire de la gymnastique? se demanda Cabassol
— Ah! ça, est-ce qu’ils vont nous jouer une pantomime, se disait M° Taparel légèrement inquiet.
Mais un secrétaire plus doré que les autres, plus couvert de passementeries et d’aiguillettes, et de plus coiffé d'une perruque poudrée à blanc, venait d’entrer apportant le potage avec la solennité d’un magistrat chargé de présenter sur un coussin de velours les clefs de sa ville à un monarque.
Le potage fut servi au milieu d’un tourbillonnement de têtes noires et de livrées rouges.
Cabassol l’aborda avec une certaine défiance, mais dès la première cuillerée il eut la satisfaction de constater que la cuisine de l’ambassade n’avait rien de trop zanguebarien.
— Hein ! pas mauvais ? demanda le majordome en se penchant avec un large sourire sur l’épaule de Cabassol.
— - Bono, bono, répondit notre héros.
Les boules noires des secrétaires se balafrèrent d’ouvertures rouges et blanches, un rire joyeux leur fendit la bouche jusqu’aux oreilles, et ils redoublèrent de précipitation dans leur service.
Le beau majordome à la perruque poudrée les surveillait et les encourageait par de grands coups de poing dans le dos. Cabassol remarqua qu’il portait sur la poitrine un crocodile d’argent semblable à celui que l’ambas- Badeur venait de leur décerner. Le majordome était décoré aussi !
— Esselent, ce suprême volaille, dit une dame, esselent 1
— Charmant ! répondit une autre.
Jinjj t.îjh ^ ra^O OflU Jâ • gjg#rr¥ fTQi. sfi jRT r r-r rrt r p 'v n i * ' 'P,
— On croirait manger de la femme, fit un nègre avec un galant sourire.
— Oh ! fit la première dame en essayant de rougir.
— De l’ambassadrice ! s’écria Gabassol, c’est fin et délicat.
Ce fut au tour de l’ambassadrice de minauder en se cachant derrière son éventail.
Ze vous fai9 zevalier !
— Est-ce que l’on mange encore quelquefois son semblable àZanguebar? demanda le notaire.
— Oh ! dit l’ambassadeur, vieille coutume ! abandonnée ! hommes mal
élevés quelquefois encore, mais bien rare, et puis pas manger semblable, manger femmes ! .
— Oui, fit l’ambassadrice, eux aimer femmes, beaucoup! mais défendu!
-- Croyez bien que je le regrette, madame, manger ce que l’on aime, ce
doit être délicieux.
Et Cabassol prenant la main de l’ambassadrice y déposa un baiser, en même temps qu’il lui marchait sur le pied.
L’ambassadeur voyant la conversation mise sur le Zanguebar s’empressa de saisir l’occasion pour placer quelques mots relatifs à l’affaire de l’emprunt.
— Beau pays le Zangueba ! dit-il avec emphase, des a’b’es g’os comme l’obélisse de Pa’is, des lions g’ands, t’ès g’ands, et mézants ! des se’pents, des cocodile?, un beau ciel, touzous bleu et touzous zaud ! Beau pays,
p’ince puissant, mais besoin d’azent, pou payer fusils et femmes . Ça t’ès
zer„ t’èfl zer !
— - Avez- vous des chemins de fer ? demanda M® Taparel.
— Des chemins de fer? oh! beaucoup, beaucoup, mais en p’ojet, vous
pensez bien ! et nous en avons même trop . Alors, le p’ince de Zangueba
a pensé à une chose bien simple... besoin d’azent? un emp’unt! bien simple!
— Bien simple ! firent Taparel et Cabassol.
— Vous app’ouvez, n’est-ce pas? un petit emp’unt, quelques millions, avec belles ga’anties... t’ois cents lieues ca’ées de territoire, les plus belles p’ovinces du Zangueba, terre fertile, t’op fertile même, a’b’es poussent t’op ! ciel bleu...
— Ah ! le ciel en est aussi?
— Oui, ciel bleu, — t’op bleu! soleil t’op zaud ! des rivières, — trop de rivières, elles débo’dent touzous ! végétation splendide, — t’op de vézétation, on peut pas passer! Et du zibier, des lions, des éléphants, des rhinocéros, des hippopotames les plus g’ands et les plus beaux de l’Afrique, les plus mézants. Oh ! pas de pays pour rivaliser avec Zangueba pour les animaux. Et des se’pents ! Que je regrette de ne pas avoir un se’pent de mon pays pour vous faire voir! en cinq minutes, ils avalent un cheval! oh! les se’pents de Zangueba, touchez pas! touchez pas! Et les cocodiles... c’est la gloire de ma pat’ie ! aussi voyez, Zangueba a mis le cocodile dans ses armes ! il y en a t’op !
— C'est splendide ! s’écria Cabassol, monsieur l’ambassadeur, vous m’émerveillez ! qu’est-ce que le bois de Boulogne à côté du Zanguebar !...
— C’est de l’herbe, de la toute petite herbe !
— C’est magnifique ! s’écria le notaire, trois cents lieues comme ça ! Et les habitants?
— Les habitants? il y en a pas! ou s’il y en a eu, c’est peut-être dans les temps anciens, mais vous pensez bien que les lions, les rhinocéros, les se’pents et les cocodiles les ont mangés ! On n’y va plus pour ne pas être mangé, c’est même ce qui fait la valeur de la ga’antie, pour not’e emp’unt, car puisqu’il n’y va pe’sonne, on est certain que pe’sonne ne p’endra le pays ! Les voisins du Zangueba voudraient bien p’endre le pays, mais le Zangueba est tranquille, les lions et les cocodiles les manzeraient si eux essayaient !
— Garantie superbe, belle ceinture de défense ! prononça un monsieur d’un noir pur, au bout de la table.
— Vous entendez ce que dit monsieur, il s’y connaît, lui militaire, lui général de la république de Haïti?
— Garantie splendide ! s’écria Cabassol, je ne doute pas que les avantages de l’affaire et l’énumération des garanties de la garantie hypothécaire n’entraînent les souscripteurs! Monsieur l’ambassadeur, moi je vous garantis un grand succès ! madame l’ambassadrice, permettez-moi de boire au Zanguebar,
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à son ciel trop bleu, à son soleil trop chaud, à ses serpents trop méchants, à ses lions, à ses crocodiles, à son prince, à son emprunt, à son ambassadeur et surtout àsa charmante ambassadrice !
— Zembo ! s’écria l’ambassadrice, à quoi pensez-vous, mon ami? vous distrait ! décorez ces messieurs I
— Pardon, madame nous le sommes déjà, fit observer le notaire.
— Oui, mais du Crocodile d’argent, deuxième classe, il faut commencer par là, mais maintenant c’est le Crocodile d’or ! première classe I
L’ambassadeur s’était levé, et il fouillait dans ses poches. Enfin il trouva ce qu’il cherchait, deux petits crocodiles d’or suspendus à des rubans bleus. Cabassol et Taparel s’étaient levés, la serviette à la main.
— Alors, nous montons en grade? demanda Cabassol.
— Oui, la deuxième classe, c’était indigne de vous, ze vous fais zevalier du Cocodile d’or !
Cabassol et Taparel s’inclinèrent.
— Tout mon cœur est au Zanguebar et à sa gracieuse ambassadrice, murmura Cabassol en se rasseyant ; mais je vous prie, madame, un petit renseigne-
Liv. 7.
ment? J’ai remarqué que vous dites de temps en temps Zembo, cela veut dire, n’est-ce pas, quelque chose comme sapristi?
— Mais non I mais non ! Zembo, c’est le nom de mon mari, ce n’est pas sapristi !
— Ah! sapristi, mais alors... voyons votre mari s’appelle bien Zembo? il ne s’appelle pas Bocanda?
Bocanda était le nom que Cabassol se rappelait avoir lu sous la photographie de l’ambassadeur de Zanguebar ornant l’album de Mme Badinard.
— Ce n’est pas lui! Bocanda est le nom de notre prédécesseur, l’ambassadeur d’il y a deux ans, répondit l’ambassadrice.
— • De votre prédécesseur! murmura Cabassol d’une voix étranglée par l’émotion, de votre prédécesseur!
— - Eh bien, eh bien, vous troublé ! vous malade?
— Non, madame! pas du tout, au contraire! c’est le plaisir, l’émotion, le Crocodile d’or ! c’est l’orgueil d’être fait chevalier de première classe de l’ordre du Crocodile d’or... Mais, je vous prie, votre prédécesseur, Son Excellence M. Bocanda, qu’est-il devenu?... il est à Paris?
- Oh non ! il a été disgracié ! il est resté huit ans à Paris sans parvenir à négocier l’emprunt qui doit servir à rendre au Zanguebar et à son prince leur splendeur d’autrefois ; alors il a été rappelé au Zanguebar et...
— Et?
— Et, pour lui témoigner son mécontentement, le prince l’a nommé gouverneur d’une province éloignée, justement les trois cents lieues de forêts vierges dont nous parlions tout à l’heure. . .
— Les trois cents lieues de crocodiles et de rhinocéros...
— Précisément.
— Excusez ma curiosité, madame, un de mes parents a beaucoup connu Son Excellence M. Bocanda; les crocodiles et les rhinocéros n’ont-ils pas mangé leur gouverneur ?
— Pas encore !...
Ah ! je respire...
— Pas encore... mais jamais un gouverneur n’a pu durer plus de trois ans, il n’a encore fait que la moitié de son temps.
Cabassol resta quelques minutes sans mot dire. Le vengeur de Badinard se heurtait dès le commencement à une difficulté imprévue. Zanguebar était loin et surtout malsain. Allait-il donc falloir entreprendre le voyage pour retrouver M. Bocanda dans ses forêts vierges, au milieu de ses crocodiles et de ses rhinocéros? Quelle catastrophe ! trois mois de voyage pour aller, trois mois pour revenir, cela faisait déjà six mois; et le temps de chercher M. Bocanda parmi ses administrés à la dent cruelle, et le temps de venger M. Badinard ? Et
les dangers sans nombre, les fatigues, les fièvres et les lions? Décidément la situation de vengeur testamentaire n’était pas une sinécure ! Tout à coup Cabassol se rasséréna, une idée lui était venue.
Tous les nègres se ressemblent, un ambassadeur de Zanguebar ressemble à un autre ambassadeur de Zanguebar, la preuve c'était que Son Excellence M. Zembo avait absolument la même tête que le Bocanda de la photographie. Pourquoi se tourmenter, pourquoi s’élancer à la poursuite de M. Bocanda? c’était comme représentant du prince de Zanguebar que S. Exc. Bocanda avait
offensé Badinard, eh bien, c’est sur un représentant du prince de Zanguebar que l’on vengerait Badinard. •
Ce sophisme apporta quelque satisfaction à lame troublée de Cabassol. 11 respira ; mais en respirant il regarda du côté de Me Taparel pour voir s’il n’avait rien entendu de la conversation de l’ambassadrice.
Non. Me Taparel était entrepris par l’ambassadeur et, il subissait une description enthousiaste et imagée du beau Zanpiebar. Il n’avait rien entendu.
Tout était donc pour le mieux, mais il fallait se hâter, il fallait mener les choses tambour battant pour ne pas lui laisser l’occasion de reconnaître l’erreur de per-
Beau pays que le Zanguebar,!
sonne. Notre héros Cabassol avait déjà pu reconnaître chez Me Taparei un formalisme un peu excessif dû à ses vingt-cinq années de notariat ; ce formalisme sans nul doute l’eût porté à exiger de Cabassol le voyage de Zanguebar et à lui faire affronter les crocodiles et les rhinocéros de Son Excellence M. Bocanda.
— Ah ! grand Dieu 1 pensa Cabassol, je me vois d’ici naviguant avec Me Taparei flanqué de M. Miradoux, débarquant chez le prince de Zanguebar et cherchant à travers les forêts vierges mal habitées, les traces de M. Bocanda! Non, non, non, je ne veux pas donner aux crocodiles de Zanguebar du Cabassol à manger; je vengerai Badinard à Paris! De l’audace t de l’audace! encore de l’audace!
Et il entama immédiatement les hostilités en marchant légèrement sur le pied de l’ambassadrice. Celle-ci se retournant vivement, Cabassol mit la main sur son cœur et dit, en lui lançant une œillade enflammée :
— Il faut que l’emprunt de Zanguebar réussisse, il le faut! Je tremble en pensant qu’en cas de non-réussite, le prince confierait sans doute à M. l’ambassadeur quelque poste au sein des forêts vierges. Je frémis à l’idée que notre charmante ambassadrice risquerait de se trouver un jour exposée à des désagréments avec les affreux crocodiles dont nous parlions tout à l’heure!
Madame l’ambassadrice, pour toute réponse, sourit à Cabassol et lui laissa effleurer furtivement de sa moustache son gant blanc comme la neige.
Me Taparei, se retournant en ce moment, surprit un regard triomphant de Cabassol et quelques signes d’une douce confusion sur la figure de l’ambassadrice. Le bon notaire, enthousiasmé, abandonna quelque peu la conversation de S. Exc. M. Zembo, pour faire de son côté les doux yeux à l’ambassadrice et pour lui marcher aussi sur le pied, en signe d’encouragement.
Cependant le dîner tirait à sa fin. Les secrétaires se multipliaient; à les voir courir, paraître et disparaître, en exécutant des prodiges d’adresse pour ne pas se jeter les uns sur les autres avec les plats, on les eût pris pour de simples clowns. Le sang des tropiques les travaillait.
Enfin, le dessert ayant été absorbé, madame l’ambassadrice proposa de passer au salon. Cabassol se précipita pour lui offrir son bras et fut assez heureux pour obtenir la préférence sur un autre invité, le général haïtien, qui s’était levé en même temps que lui.
L’ambassadrice, jouant nonchalamment de l’éventail, prit le bras de Cabassol pendant que le pauvre général s’en allait tout déconcerté s’adresser à une autre dame.
L’ambassadeur et Me Taparei, les mains derrière le dos, avaient repris leur conversation géographico-financière.
Déjà une dame et un monsieur, également foncés en couleur, s’étaient approchés du piano.
— Est-ce que nous allons avoir une petite Bamboula? se demanda Cabassol.
Mais la dame et le monsieur, dédaignant la bamboula de leurs pères, se lancèrent à quatre mains à travers une rêverie mélancolique de Chopin; un groupe se forma autour du piano pour profiter des propriétés éminemment digestives de cette douce et poétique musique. — L’ambassadeur et le notaire continuaient leur promenade, les mains derrière le dos. — Cabassol, donnant le bras à l’ambassadrice, la conduisit dans l’embrasure d’une fenêtre sous les
grandes feuilles des plantes exotiques, et mit la conversation sur les nuits zanguebariennes, sur leurs splendeurs et sur leurs dangers.
La musique continuait, entraînant doucement les invités à travers les domaines éthérés du rêve; une délicieuse somnolence s’emparait de tout le monde, les têtes se penchaient, seul le bruissement des éventails accompagnait les rythmes étranges et crépusculaires du compositeur polonais. L’ambassadeur avait abandonné le notaire ; enlevé par la musique, il était allé flirter avec une jeune Africaine noire comme la nuit.
Cabassol causait toujours ; il avait repris le bras de l’ambassadrice et se promenait avec elle dans les salons. Là, sous l’abri des plantes tropicales, il pouvait presser tendrement son bras sous le sien et même effleurer de temps en temps les doigts de l’aimable dame, sauf à recevoir quelques légers coups d’éventail sur les siens. — Peu à peu il l’entraînait vers la serre, éclairée par des lampes à verres bleus de façon à imiter le clair de lune.
— Quelle retraite embaumée ! murmura-t-il en s’asseyant sur un banc de léger bambou à côté, tout à côté, de l’ambassadrice ; comme cela doit vous rappeler le Zanguebar et ses forêts vierges... Ah! madame, que ne suis-je moi-même un homme de ces terres ensoleillées, un enfant de ce ciel trop bleu, au lieu d’être le fils de ce Paris qui me semble maintenant froid, morne et désolé ! C’est là-bas que j’aurais dû naître, car je me sens une âme brûlante, un cœur tropical comme celui d’un Zanguebarien !
— Vous trop aimable.,, vous plaisantez! balbutia l’ambassadrice en agitant son éventail.
— Moi, je plaisante! s’écria Cabassol, pouvez-vous avoir la cruauté de dire cela...
Si Cabassol n’avait pas pas été aussi occupé, il aurait pu entendre comme le bruit d’une altercation à la porte de la serre. Le piano continuait toujours dans le salon, et dans le jardin, l’orchestre loué par l’ambassadeur jouait des airs d’Offenbach et de Lecoq pour se réchauffer. Cette musique avait du bon, elle couvrait la voix de Mc Taparel disputant l’entrée de la serre au général haïtien.
Me Taparel avait suivi de loin la conversation animée de Cabassol avec l’ambassadrice ; dès qu’il les avait vus pénétrer dans la serre, il s’était dirigé du même côté pour défendre la succession Badinard contre les insdiscrets.
Un autre aussi n’avait pas un seul instant perdu de vue l’ambassadrice, cet autre, c’était le général haïtien à l’œil jaloux. Lui aussi paraissait avoir le cœur féri par la gracieuse zanguebarienne, et déjà il avait paru supporter difficilement les galanteries prodiguées à son idole par l’audacieux Cabassol.
Le notaire et le général haïtien s’étaient donc heurtés à la porte de la serre,
le soupçonneux général aurait voulu passer, mais le notaire s’était cramponné à son bras.
Que pensez-vous, mon cher général, lui dit-il, des ravages du philloxéra?
— Je n aime que le cognac, répondit brusquement le général.
“ Pardon, est-il vrai, comme je me le suis laissé dire dans un cercle
bien informé, que la situation à Haïti devient de jour en jour plus alarmante ?
— Au contraire.
— Permettez, cela dépend ! au point de vue conservateur, non pas ; sous un autre point de vue, peut-être, d’une autre façon encore, c'est différent. La situation est embrouillée, mais claire : ça va mal si vous êtes pour le pouvoir, ça va bien si vous n’êtes pas pour lui, ça va mieux si vous êtes pour le pré-
tendant que vous croyez avoir le plus de chances, . Tout est bien si... tout
est mal si vous êtes de l’opinion contraire... Je ne veux pas vous influencer, mais il me semble que le nœud de la politique est là ! Toute la politique est là, dans tous les pays du monde, aussi bien à Haïti que dans la lune .
= Parfaitement raison, mais..,,,
— • Vous voilà bien, vous les vieux partis, toujours des objections...
— Mais non I
— Mais si, vous êtes pour les mesures de rigueur, je vous voir venir... tenez, général, vous êtes un sabreur...
— Pardon, laissez-moi passer I
• — Non pas ! songez . avez-vous seulement une bonne constitution...
— Je me porte bien, mais...
— Vous plaisantez, je veux dire, une constitution politique. Soulouque
n’en avait pas .
Dans la serre le dialogue entre Cabassol et l’ambassadrice devenait de plus en plus brûlant.
— Et que sont les obstacles pour un homme comme moi! le fer, le feu,
l’eau, les éléments déchaînés, toutes les brutalités de la nature, toutes les férocités des hommes blancs ou noirs, je braverais tout, je défierais tout, si je pouvais un jour espérer .
— Taisez- vous !
— Les défenses des éléphants .
— Je vous en prie !....
— La corne des rhinocéros .
— De grâce !....
— Le venin des serpents à sonnettes .
— Oh!
— La griffe des lions .
— Ah !
— Les dents des crocodiles ! ! !
— Grâce ! Cabassol, je t’aime ! ! !
Au même instant un grand fracas de vitres cassées retentit à l’entrée de la serre, la porte s’ouvrit violemment, renversant quelques vases de faïence artistique garnis de fleurs. Deux hommes parurent l’un poussant l’autre, et faisant tous deux une grande dépense de cris et de gestes.
C’étaient M° Taparel et le général haïtien, l’un s’obstinant à passer et l’autre à le retenir.
— Laissez-moi passer !
— Permettez ! cette question politique est d’une importance... pour l’avenir de Haïti...
— Laissez-moi .
— Jamais !
Me Taparel bondit en avant comme s’il était lancé par une catapulte. La catapulte c’était le général haïtien, qui n’avait pu se retenir en entendant l’ambassadrice murmurer le « Cabassol, je t’aime ! ! ! »
La charmante ambassadrice, terrifiée par cette invasion, se jeta dans les bras de Cabassol à moitié évanouie et tout à fait échevelée.
— Oh ! ! ! rugit le général haïtien en se dressant les bras en l’air devant ce tableau douloureux pour lui.
L ambassadrice de Zanguebar compromise par Cabassol.
LlV. 8.
— Oh! fit Cabassol légèrement troublé.
— Oh ! fit le notaire en se frottant les mains.
— Oh! fit l’ambassadrice d’une voix à peine perceptible.
Mais le bruit des vitres cassées et les éclats de voix du général avaient appelé l’attention des invités du salon. S’arrachant aux enivrantes extases du piano, toute la société accourait croyant à un accident. Me Taparel vit le péril, il comprit que l’ambassadeur allait s’apercevoir du trouble de la pauvre ambassadrice et s’enquérir de la cause de cette émotion .
M° Taparel prit un parti héroïque pour détourner le danger.
— Général ! cria-t-il d'une voix formidable, vous m’en rendrez raison ! Ces brutalités de corps de garde ne sont pas de mise dans les salons!... nous ne sommes pas chez Soulouque !... Quoi! au cours d’une paisible discussion politique, lorsque je vous fais part de mes idées sur l’avenir de
la . sur les choses générales . sur le . en particulier et . vous vous
emportez .
— C’est vous ! rugit le général.
— C’est affreux, vous dis-je, c’est inconvenant, c’est inouï .
— Pourquoi me .
— Dans les annales du parlementarisme on n’a jamais vu ça! vous me
direz que chez vous . mais ce n’est
pas une raison . Enfin c’est scanda¬
leux !....
— Messieurs, je vous prie . , fit
l’ambassadeur .
— Jamais ! s’écria le notaire . Gé¬
néral ! vous m’en rendrez raison !
— Tout de suite ! répondit le général, vos armes ?...
— Toutes ! répondit le notaire avec un geste superbe.
— J’ai servi dans l’artillerie, mais je
ne veux pas profiter de mes avantages pour vous proposer l’obusier de montagne . Donc ! toutes les armes, le canon
seul excepté !
— Cela m’est égal !
— C’est bien, nos témoins s’entendront pour le reste, j’ai là deux amis de Haïti qui voudront bien m’assister dans cette circonstance.
— Je vais mettre vos témoins en rapport avec les miens. Voici M. Cabassol,
— Général, vous m’en rendrez raison 1
je vais chercher un second témoin.... Voyons, un de ces messieurs. ... Ah ! voici mon affaire.
Et Me Taparel se dirigea vers le seul invité de l’ambassade qui ne fût ni blanc ni nègre. C’était un brave Chinois, à la ligure honnête et douce, qui n’avait pas dit un mot pendant le repas, et que le bruit de l’altercation avait réveillé dans le fauteuil où il sommeillait bercé par la musique
— Permettez, fit l’ambassadeur, laissez-moi vous présenter ! . M. Tchou-
li-tching, jeune savant de Pékin, venu pour étudier les arts et les sciences de la belle Europe; Mc Taparel, une sommité du monde des affaires!
M° Taparel et M. Tchou-li-tching s’inclinèrent.
Me Taparel mit rapidement le jeune Chinois au courant du service qu’il réclamait de lui, puis il l’aboucha avec Cabassol.
— Qu’allez-vous faire? dit tout bas Cabassol au belliqueux notaire, un duel, un vrai duel?
— Il le faut bien, pour détourner autant que possible l’attention de l’am¬
bassadeur, voyez de quel œil il regarde l’ambassadrice, comme il l’interroge sur les causes de son trouble... Voyez, voyez, il a des soupçons, elle est compromise aux yeux de toute la colonie zanguebarienne... Allons, allons, il nous faut maintenant terminer cette désagréable affaire avec le général haïtien . en douceur, vous savez, en douceur!
— Un instant... Voyons, la trouvez-vous suffisamment compromise?
— Oui, Badinard est vengé!
— Très bien! alors je vais arranger l’affaire... Pendant que vous allez prendre congé de l’ambassadeur, je vais m’entendre avec les témoins de votre adversaire.
Maître Taparel, laissant les témoins discuter les conditions de la rencontre, s’en fut présenter ses excuses à l’ambassadeur pour le regrettable incident qui terminait si mal une aussi délicieuse soirée.
L’ambassadrice était encore toute troublée de l’aventure et dissimulait ses inquiétudes sous un jeu fébrile de l’éventail. L’ambassadeur semblait inquiet et la regardait les sourcils froncés.
— Jouons serré ! se dit le notaire.
— Monsieur, un mot, s’il vous plaît! dit l’ambassadeur en l’interrompant dès ses premières paroles... moi, pas content, moi furieux!...
— Aie! se dit le notaire, serait-ce un second duel?
— Moi furieux! vous pas gentil! Comment au moment où Zanguebar compte su" vous, pour l’emprunt, vous allez vous battre en duel, vous couper en morceaux... C’est mal, bien mal! vous, existence précieuse!
— Monsieur l’ambassadeur, croyez je suis profondément touché, je suis ému, vous le voyez, mais l’honneur l’ordonne, il me faut aller sur le
terrain... mais ne .craignez rien pour l’emprunt, avec la simple énumération des garanties, il se fera tout seul.
Cabassol pendant ce temps glissait quelques paroles gracieuses à l’ambassadrice et se disposait à la retraite. Nos deux amis se dirigeaient vers la porte, lorsque un mot de la séduisante Zanguebarienne les rappela.
— Zembol mon ami, à quoi pensez-vous?...
O muse du notariat, que dois-tu penser de tout cela!
— Pardon, madame, fit Cabassol. mais nous le sommes déjà crocodile d’or, première classe I
— Oui, mais zevaliers seulement, ce n’est pas assez, ze vous fais officiers I zangez les décorations...
— Madame, nous sommes confus! *
Et la toute gracieuse ambassadrice se mit en devoir d’orner de ses mains
blanches — elles étaient admirablement gantées — la boutonnière de nos amis, avec des crocodiles d’or plus grands et plus ornementés que ceux de simples chevaliers.
Naturellement, nos amis ne voulurent pas s’éloigner avant d’avoir acquitté les droits de la chancellerie, afférents à leurs promotions successives dans l’ordre du Crocodile d’or; cela ne monta pour les deux décorations qu’à 175 fr., que Me Taparel remit au secrétaire de l’ambassade en échange des deux brevets. Les insignes, étant en doublé, coûtèrent 35 fr., cela faisait 210 fr., plus cent sous de gratification au concierge. C’était pour rien.
— Où allons-nous? demanda Me Taparel à Cabassol en quittant l’ambassade.
— Nous allons chez Brébant... votre duel est difficile à organiser, nous n’avons pu rien terminer encore, et nous allons continuer la discussion en soupant légèrement.
En effet le bon Chinois, le second témoin de Me Taparel, les attendait à la
porte sur le trottoir ; à quelques pas de lui, le général haïtien et ses témoins attendaient aussi.
Bientôt deux voitures se dirigèrent au galop vers le boulevard.
— Sapristi! disait Me Taparel, j’aurais pourtant bien voulu prendre quelques minutes de repos avant de croiser le fer avec ce général...
— Il est furieux, il veut se battre tout de suite, moi j’essaye de gagner du temps.
— Vous savez, mon cher ami, je ne tiendrais pas à un duel à mort, je n’ai aucune soif de sa vie; ce que je voulais, c’était détourner les soupçons de l’ambassadeur et couvrir notre retraite...
— Oui, mais vous avez été un peu vif avec le général... il veut une satisfaction; il faudra, je le crains, une petite effusion de sang...
— De son sang, alors !
— Oui, de son sang. En attendant, vous allez souper pour prendre des forces.
— Ouf! fit le notaire, la succession Badinard m’en fait voir de cruelles !... si je n’avais pas à un haut degré le sentiment de l’honneur professionnel, je pourrais murmurer... Mais, vous voyez, je ne murmure pas!... O muse du notariat, que dois-tu penser de tout cela 1
Tout en disant qu’il ne murmurait pas, le brave notaire ne fit que gémir pendant tout le trajet sur les désagréments de l’affaire Badinard et en particulier sur celui d’avoir à s’aligner sur le terrain, lui simple exécuteur testamentaire, lui pacifique homme d’étude, avec un sabreur exotique.
Le second témoin du notaire, le jeune Chinois, trouvant sans doute ces lamentations monotones, s’était endormi dans le fond du coupé.
Les deux voitures arrivèrent chez Brébant, sans s’être perdues, comme l’espérait secrètement Me Taparel. Le notaire et ses témoins s’enfermèrent dans un cabinet et le général haïtien avec les siens dans un autre
— Eh bien, qu’allons-nous faire? demanda Me Taparel.
— Souper d’abord, puis discuter avec nos adversaires, rédiger des procès verbaux... 11 faut faire les choses régulièrement. Voyons, êtes- vous fort à l’épée?
— Je ne sais pas, je n’ai jamais essayé.
— Et au pistolet?
— Carabine rayée, accepté ! écrivit Cabassol.
— J'ai possédé dans ma jeunesse un pistolet à pierre, mais je n’ai jamais réussi à le faire partir, parce que le silex était égaré.
— Bon, pas de science du tout. Mais l’intuition? Vous sentez-vous l’intuition ?
— Dame, je ne sens rien pour le moment, mais cela peut se révéler sur le terrain.
— Donc vous n’avez pas de préférence pour une arme quelconque, et vous nous laissez carte blanche! Attendons les propositions de nos adversaires...
Le garçon, en apportant les écrevisses, remit à Cabassol un petit papier de la part du cabinet ennemi.
11 contenait ces simples mots :