II
La soirée de la Clef des cœura. — Grande exposition de partis. — La poursuite de l'idéal. ta. Narcisse Boulandais expose ses plans de rénovation delà profession matrimoniale.
L'hôtel de la Clef des cœurs, brillamment illuminé, resplendissait comme un phare dans l'avenue de la Grande-Armée. La lumière électrique coupait les jardins de larges rayons, dans la blancheur desquels se mouvaient des ombres noires, qui, par leur empressement, faisaient penser aux phalènes nocturnes voltigeant autour des lampes. Tous clients de la Clef des cœurs, tous papillons célibataires courant se brûler les ailes au lustre de l'agence matrimoniale.
Cabassol, Bezucheux et les autres ne furent pas des moins empressés à traverser les jardins pour pénétrer dans les salons de l'agence. Serrés en un groupe compacte, ils traversèrent une grande antichambre et donnèrent leurs noms à un superbe huissier en livrée rose et or.
— N09 317, 318, 319, 320, 321, 322! cria l'huissier après avoir consulté une longue liste de noms et de numéros.
— Tiens ! fit Bczucheux, nous ne sommes que des numéros ici.
— Certainement, dit une voix der-
rière eux, jusqu'à nouvel ordre, vous ne serez connus que par des numéros.
Prudence et discrétion! tel est mon principe.
Et M. Narcisse Boulandais tendit les mains à ses clients.
— Recevez nos hommages, dit Gabassol. Alors, ces dames et ces demoiselles charmantes qui remplissent vos salons, ne sont aussi que des numéros ?
— Rien que des numéros pour le moment. Mais je compte bien qu'avant peu, une, au moins, sera pour vous mieux qu'un simple chiffre.
— Aurons-nousl'honneur d'être présentés à Mme Boulandais?
- Mais il n'y
Grande soirée à l'Agence matrimoniale,
a pas de M ",c Boulandais, répondit le directeur de l'agence, je suis célibataire. — Gomment, célibataire, vous qui en avez marié tant d'autres!
— Que voulez-vous! je n'ai pas eu le temps de penser à moi...
— Vous m'étonnez prodigieusement!
— Vous savez le proverbe : Les cordonniers ne sont pas toujours les mieux chaussés/... Et puis, s'il faut tout vous dire, je vous avouerai qu'à plusieurs reprises déjà j'ai pensé au mariage pour mon propre compte... j'avais découvert quelque perle et mon cœur avait battu!... Mais chaque fois, cette perle s'est trouvée désirée par un client... et je me suis sacrifié, j'ai comprimé les battements de mon cœur et j'ai marié ma perle avec mon rival!... L'esprit de sacrifice!... le devoir professionnel!... Je suis tout simplement un martyr du levoir professionnel!...
— C'est sublime! c'est héroïque! c'est antique!
M. Narcisse Boulandais refoula un pleur qui venait de scintiller à sa paupière au souvenir de ses amours sacrifiées.
— Venez avec moi, dit-il en passant son bras sous celui de Cabassol, je vais vous montrer quelque chose...
If. Narcisse Boulandais traversa deux grands salons en saluant à droite et à gauche et en semant par-ci par-là des mots aimables, et fit entrer Cabassol dans une pièce moins somptueusement décorée, qui parut être à notre ami une sorte de musée.
— Vous voyez tous ces dessins encadrés, ces broderies, ces tapisseries et ces ouvrages au crochet... dit M. Boulandais, eh bien, voilà qui me récompense et au delà de mes sacrifices et de mon dévouement! Regardez en détail, examinez... la voilà, ma récompense!
— Mais ce sont des dessins d'enfants ! s'écria Cabassol en s'approchant des cadres.
— Les enfants de la Clef des cœurs, les enfants de mes clients! Concevezvous plus douce récompense âmes travaux et à mes peines?... Je suis le père de mes clients je suis donc leur grand-père à ces anges; ces dessins enfantins, ces paysages naïfs, ces fleurs, ces têtes de guerriers grecs ou romains me sont plus précieux que des Meissonnier à 10,000 francs le centimètre 1... Vuvrz-vous ce petit moulin, là-bas?... Lisez la dédicace...
Cabassol se haussa sur la pointe des pieds.
— A mon second père! Georges /?..., âgé de cinq ans et trois mois... lut triomphalement M. Boulandais; et cet autre grand cadre où vous voyez cinq dessins... A notre parrain, M. Narcisse Boulandais .'Narcisse F..., âgé de huit ans et demi; Jules F..., âgé de sept ans ; Amélie F..., âgée de six ans; Jules /'..., âgé de cinq ans; Louise F..., 'âgée de quatre ans... Dans cette famille, je suis leur parrain à tous, la maman y tient absolument... Beaucoup de nos
clients me veulent pour parrain à leur premier-né et je n'ai pas le courage de refuser... Vous voyez que mon musée des souvenirs est bien garni... Voyez cette petite broderie... A M. Narcisse Boulandais : Berthe de G..., âgée de six ans! Et cette tapisserie... C'est d'une dame ; elle n'a pas encore d'enfants et elle n'a pas voulu attendre pour m'offrir un petit témoignage de reconnaissance... Maintenant, voici la perle de mon musée, cette paire de pantoufles sous globe... Lisez la dédicace...
Présentations à la Clef des cœurs.
— Parfaitement... A M. Narcisse Boulandais : Wilhelmine de W. S., reine de G...
— Une de mes clientes! Vous voyez que je lui ai découvert un bon parti!... Je n'ai pas voulu porter les pantoufles que Sa Majesté a brodées à mon intention, j'ai préféré en faire la pièce principale de mon musée.
Cabassol et M. Boulandais revinrent dans les grands salons, qui commençaient à devenir trop étroits. Tout en accueillant les nouveaux venus avec des compliments et des poignées de main, M. Narcisse Boulandais continuait sa causerie avec Cabassol et lui indiquait les invités les plus intéressants.
— Voyez, cher monsieur, cette dame blonde là-bas, qui cause avec un monsieur décoré... c'est une Anglaise, une dame qui a divorcé deux fois déjà... elle désire épouser un Français pour se fixer... Le plus drôle, c'est que j'ai un de ses anciens maris parmi mes clients... Comment trouvezvous ma petite Anglaise? Charmante, n'est-ce pas? un bon parti! cela ne \rous tente pas?... J'ai la meilleure des références, son ancien mari; nous pour-
rions causer avec lui, il ne tarit pas en éloges... bon caractère, qualités de ménage, etc., etc.
— Pourquoi ne l'a-t-il pas gardée, alors?
Vous savez, incompatibilité ! ce n'est pas leur faute... elle aussi déclare
son ancien mari parfait 1 Le mari est presque remarié, c'est une affaire faite; sa fiancée a voulu avoir une entrevue avec son ancienne femme, et elle en a obtenu les meilleurs renseignements...
— Ab ! voici la négresse de votre catalogue! ditCabassol, que de diamants, grands dieux !
Oui, beaucoup de diamants, mais pas de tenue! elle est pourtant de
san°- royal, je n'y comprends rien! Ses aïeux régnaient sur je ne sais quelle peuplade d'Afrique!... Le père est un ancien ministre des finances de Haïti, mais il manque aussi de distinction... Heureusement il y a des compensations : quatre millions de dot!
— Et quel est ce vieux monsieur qui lui parle? Je ne suppose pas que ce soit un client?
— Je vous demande pardon! c'est un client, un sénateur! bon parti, quoique classé dans la 3e catégorie. Ce monsieur, voyez-vous, c'est un célibataire repentant! il a soixante-
l» perle du musée deia c:cf de, cœurs, cinq ans, une perruque , un râtelier, il est asthmatique et rhumatisant, mais je ne désespère pas de le marier!... Il y tient absolument... il est si désolé d'avoir croupi dans le célibat si longtemps!... Mais, l'heure passe, je m'aperçois que le moment est venu d'organiser l'exposition...
— L'exposition? qu'entendez-vous par là?
— Vous voyez dans le fond de la salle ce cadre fermé par un rideau rose? Eh bien, asseyez-vous dans ce fauteuil et regardez.
Cabassol, intrigué, se laissa tomber dans un fauteuil moelleux et attendit. Lacostade, Bezucbeux et les autres s'étaient massés derrière lui. Ils virent tous les messieurs s'installer dans tous les sièges en faisant face au cadre voilé, et toutes les dames se diriger vers un salon voisin.
— Qu'est-ce que nous allons avoir? demanda Lacostade, une séance de lanterne magique?
— . Je ne pense pas. Attendons.
On n'attendit pas longtemps.
Tout à coup un piano invisible commença un morceau. Le rideau rose, glissant sur une tringle, laissa voir de profil et à mi-corps une charmante femme aux yeux languissamment baissés.
— De qui le tableau? de qui? demanda Pontbuzaud, qui était myope.
— Ce n'est pas un tableau, tu ne vois pas qu'elle remue, répondit Bezucheux, regarde, elle joue de l'éventail.
— Des tableaux vivants, alors?
— • Une exposition de partis; regarde mieux.
De chaque côté du cadre venait d'apparaître une petite pancarte mobile,
Le musée de la Clef des cœurs.
contenant des indications d'offre et de demande extraites du répertoire de la Clef des cœurs :
Demoiselle, 22 ans. Dot, 250,000 fr., espérances, 300,000 fr. Signe particulier: Ame brûlante.
Idéal
Un agent de change
Très bien, très bien, je comprends! dit Pontbuzaud;
Au bout de deux minutes, le rideau rose retomba pour se relever sur une autre apparition.
— Prenons des notes, messieurs, prenons des notes! dit Gabassol.
Les dames se succédèrent de deux minutes en deux minutes dans le cadre, pendant près de deux heures. M. Narcisse Boulandais était revenu s'asseoir auprès de Gabassol ; quand le rideau du cadre fut retombé pour la dernière fois, il lui demanda s'il avait fixé définitivement son choix.
Pour toute réponse, Cabassol lui montra son carnet noir de notes.
— Tant que cela! fit M. Boulandais.
Ah ! mais voyez, je les ai effacées toutes au fur et à mesure, et je me
suis arrêté définitivement à celle-ci :
N° 475! Une veuve, vingt-sept ans, 250,000 francs; signe particulier :
a eu des malheurs; idéal : un cœur sincère !
Hé hé! bon choix!... Je la connais très peu encore, elle m'a été
amenée hier par un de mes anciens clients... La pauvrette ignorait absolument les bienfaits» que la Clef des cœurs répand sur la société et elle ne voulait pas se laisser inscrire... J'ai eu besoin de toute mon éloquence pour la décider...
— Elle est charmante! Gomment s'appelle-t-elle?
— Comme vous y allez! Vous ne saurez son nom que si vous réussissez à lui plaire... Jusqu'à conclusion des fiançailles, vous devez vous contenter de son numéro.
— Soit! Déjà ce n° 475 me semble doux à prononcer. Parlons encore d'elle, voulez-vous, et dites-moi...
— Attendez! A chacune de mes clientes je fais écrire, en l'inscrivant, des indications un peu détaillées sur le mari qu'elle recherche, sur l'idéal de ses rêves, — je vous ai déjà dit que j'étais idéaliste. — Nous allons prendre connaissance de la note indiquant les aspirations du n° 475...
Et M. Narcisse Boulandais tira de sa poche un vaste portefeuille bourré de papiers.
— J'ai toujours cela sur moi, dit-il, afin de pouvoir répondre immédiatement aux demandes de renseignements. J'ai de l'ordre; voici le n° 475 :
« Idéal : un cœur sincère.
« Que mon mari soit blond, châtain ou brun, peu importe, pourvu qu'il m'aime avec un cœur sincère.
« Trompée, outragée, — cruellement outragée, — j'ai connu toutes les « souffrances d'une jeunesse sacrifiée et d'une âme meurtrie; l'avenir me « doit un dédommagement. 0 mes rêves déjeune fille, où êtes- vous 1
La jeune demoiselle un peu négiessa.
« Mon idéal, aujourd'hui, c'est une âme simple, un cœur aimant et sin- « cère ! »
— Pauvre 475 ! murmura Gabassol, présentez-moi, je vous prie...
— Tout de suite, repondit M. Boulandais, voici la première partie de la soirée terminée ; la seconde partie va commencer, on va faire un peu de musique, puis nous organiserons une petite sauterie...
— Pardon, cher monsieur Boulandais, fit Bezucheux en s'approchant, pendant que vous y êtes, pourriez-vous me donner des détails sur un idéal ou deux...
— Volontiers.
— Le n° 427, alors... Délicieux, le n° 427 !
— Voici, dit M. Boulandais :
« Idéal : homme du monde, jeune, blond,
« noble et poète.
« Élevée dans les salons les plus aristo- « cratiques par un père qui fut quinze ans ministre des finances ou diplo- « mate, et par une mère née sur les marches d'un trône, je désire que mon « mari soit un homme du meilleur monde, beau valseur.
« Il doit être jeune, j'ai vingt-deux ans.
« Il doit être blond, je suis très brune.
« Il doit être noble, je viens de dire que j'étais « de sang royal par ma mère.
« Enfin, dernière condition, je serais heureuse « qu'il fût poète et qu'il célébrât dans ses vers ma « chevelure et mes yeux. »
— Très bien 1 s'écria Bezucheux, je vois que je réponds à toutes les conditions : homme du monde, jeune, blond, le n° 427 n'a qu'âme regarder I Noble, i les La Fricottière ont fait parler d'eux aux croisades, v et poète, je le deviendrai!... Elle est un peu brune, ■ mais enfin...
— Le n° 427? fit Gabassol, mais c'est la négresse 1
— Oui, elle est un peu négresse, mais je ne déteste pas les brunes... et puis, tu sais, elle est de sang
royal, c'est flatteur, et de plus fille d'un ancien ministre des finances de Haïti... ministre des finances pendant quinze ans, c'est beau!... Je vais
Le célibataire repentant.
aller flirter... Il y a aussi les nos 423 et 424, les deux sœurs, qui me conviendraient assez... Nous allons flirter et je verrai à me décider ..
Les dames rentraient peu à peu dans les salons; des causeries s'ébauchaient dans les coins, favorisées par le roulement continu d'un grand morceau joué à quatre mains au piano. M. Narcisse Boulandais multipliait les présentations et faisait de son mieux pour rompre la glace entre clients et clientes.
— Mademoiselle, permettez-moi de vous présenter le n° 225, un jeune homme charmant, bonne famille, garanti, vous savez, garanti! classé dans les nos i !
— Madame, j'ai l'honneur de vous présenter le n° 178... Un homme politique sérieux, influent ; bon caractère, homme de foyer, posé, rangé, bien revenu des dangereuses illusions de la jeunesse... Ne se teint pas, je puis vous l'affirmer... un peu chauve, mais c'est de famille !... Rendra une femme heureuse, madame, rendra une femme heureuse!
— Mademoiselle, monsieur votre père m'a permis de vous présenter monsieur, le n° 232, un jeune sous-préfet. du plus brillant avenir... belles espérances, sera ministre un jour, peut-être!...
Cabassol était déjà présenté au n° 475. Assis à côté d'elle dans un angle du salon, il s'était lancé dans une causerie où il essayait de faire briller son esprit et scintiller les qualités de son cœur.
Elle était charmante, la dame n° 475, malgré son air un peu sévère et sa toilette un peu sombre. Elle paraissait à peine les vingt-sept ans que le catalogue lui donnait; si elle avait eu, des malheurs, ces malheurs n'avaient ravagé que son âme, sans laisser aucune trace visible sur son beau front.
A côté d'eux, M. Narcisse Boulandais avait réuni le futur de l'anglaise divorcée et son ancien mari.
— Mon cher monsieur, disait l'ancien mari, je vous assure que vous avez tort d'hésiter encore. Jenny a toutes les qualités! je ne la flatte pas, je lui rends justice!... C'est une excellente petite femme' vous pouvez bien me croire, nous avons été mariés pendant deux ans et demi; vous comprenez que j'ai eu le temps de l'apprécier!... un bon caractère... Entre nous, j'ai eu tous les torts... c'est ma malheureuse froideur qui a tout gâté...
— Vous seriez bien aimable de me renseigner sur son caractère.
— Excellent caractère! j'ai eu le temps de l'étudier... vive, enjouée, aimante... elle est très aimante, c'est même ce qui a donné naissance à l'incompatibilité.
— Comment cela, renseignez- moi?
— Je suis d'un naturel froid, c'est malgré moi, je ne puis pas me refaire... Je suis un homme du Nord! Jenny est aimante et démonstrative, nous ne
Ltv.
pouvions donc sympathiser! mais je lui rends bien justice!... Épousez-la...
— Alors, pas de défauts de caractère?
— Pas de défauts, je vous en donne ma parole d'honneur!
La petite sauterie annoncée par M. Narcisse Boulandais s'organisait. Bezucheux avait proposé d'une voix émue, à la fille du ministre de Haïti, d'esquisser nne légère valse, et son exemple avait entraîné quelques couples! Lacosladc avait offert son bras à la demoiselle qui désirait un officier de cavalerie ; Bisseco dansait avec une orpheline de trente-quatre ans, plantu-
— Mon cher monsieur, Jenny a toutes les qualités.
reuse comme une sultane. Saint-Tropez et Pontbuzaud avaient disparu; ils flirtaient sans doute dans un coin du salon, ou sous les orangers du jardin.
M. Narcisse Boulandais, les mains derrière le dos, se promenait à travers les groupes, couvant avec un regard de père les clients dont les cœurs paraissaient sympathiser. On voyait la satisfaction éclater sur sa figure, lorsqu'il pouvait recueillir au passage quelques phrases permettant de fonder de douces espérances. Par un mot dit à propos il encourageait une cliente timide ou forçait à se déclarer les clients un peu froids.
Cette soirée de la Clef des cœurs ne ressemblait aucunement aux soirées banales du monde, où l'oreille n'a guère à entendre que des fadeurs débitées avec indifférence et accueillies de même, et où tous, invités et maîtres de la maison, semblent attendre, avec une impatience tempérée par la politesse, le moment d'être débarrassés les uns des autres.
Encouragements aux célibataires timide
Dans les salons de l'agence matrimoniale, au contraire, personne ne semblait s'ennuyer, personne ne baillait dans les coins, en cachant une figure
lamentable derrière le claque ou l'éventail. La plus grande animation régnait dans les groupes; tous ceux qui ne dansaient pas causaient ou plutôt flirtaient avec entrain.
Très intéressantes, les bribes de causerie qu'un observateur désintéressé aurait pu recueillir en circulant de groupe en groupe; très intéressantes et de nature à réjouir l'âme paternelle du directeur de la Clef des cœurs.
— Voulez-vous un bon conseil? disait le mari divorcé de l'Anglaise à son futur successeur, soyez brûlant 1 Elle est démonstrative, soyez aussi démonstratif qu'elle ! appelez-la mon ange, mon adorée, mon âme 1
— Je vous remercie, je suivrai le conseil...
— Vous me remercierez!... Elle tombera dans vos bras, je la connais, et elle vous appellera son chéri...
— Moi, monsieur, disait une demoiselle, j'ai des goûts simples : l'hiver à Paris, la campagne pendant trois mois dans nos terres, l'été à Trouville, Dieppe, Luchon, un tour à l'ile de Wight et un mois à Monaco, voilà mon programme.
— C'est votrejegard , mademoiselle, disait un gros monsieur un peu
chauve, ce sont vos yeux si doux qui m'ont encouragé à...
— Monsieur, murmurait une jeune fille, je vous autorise à parler à papa...
— Vous êtes un ange !
— Alors, vous êtes agent de change?
C'était charmant.
Tout à coup, comme Bezucheux
conduisait sa danseuse un peu brune vers son fauteuil, Saint-Tropez, l'air un peu agité, reparut dans le salon, paraissant chercher quelqu'un
— As-tu vu M. le directeur? demanda-t-il en passant près de Bezucheux.
— Là bas... à côté de Cabassol.
La présentation.
Douce causerie.
— Merci.
Saint-Tropez joignit enfin M. Boulandais.
— Monsieur, lui dit-il, seriez-vous assez bon pour me donner quelques renseignements sur une jeune personne...
— Quel numéro?
— N° 452, une demoiselle de formes opulentes, robe blanche... blonde... et aimable... et naïve...
Sauterie dans les salons de la Clef des cœurs.
M. Boulandais chercha dans ses papiers.
— N° 452, dit-il, ah, très bien! comment la trouvez-vous?
— Délicieuse !
— Très bien! aimez-vous les douces joies de la famille? aimez-vous les folles turbulences et les joyeux babillages] de bambins à la chevelure soyeuse, leurs...
— Certainement.
— Eh bien, épousez-là! c'est ce qu'il vous faut!... votre idéal se rencontre avec le sien.-:, écoutez, voici mes notes :
N' 452, demoiselle | 28 ans, | blonde, | 500,000 francs, | néant
iuj vi, :
« Un homme ami de ces douces joies de la famille qui calment les ar- (i deurs de L'âme et doublent les charmes de l'existence. Les douces joies de « la famille! le vrai bonheur n'est-il pas là, à côté d'une épouse aimante « et de petits anges aux yeux bleus, qui rendent en tendresse les soins dont « on entoure leur berceau. Mon idéal est un homme au cœur bon, accessible « aux émotions tendres; mon rêve serait qu'il consentît à reconnaître deux « petits chérubins, souvenirs innocents d'une erreur bien regrettée par leur c pauvre mère (2 ans et demi et 4 ans, fille et garçon). »
— Vous voyez, acheva M. Boulandais, fille et garçon... et tout élevés... une famille toute constituée, une véritable occasion que je vous conseille de saisir aux cheveux!
M. Saint-Tropez s'enfuit
—Il a tort, il a tort ! dit M. Boulandais à Gabassol en l'entraînant à l'écart, vous êtes son ami, je vous conseille de lui réprésenter sérieusement que dans sa situation un peu d,écatie, une famille toute faite, c'est une vraie occasion! Enfin, j'espère qu'il reviendra sur son refus... Et vous, cher monsieur Cabassol, êtes-vous content?
— Mais oui, cher monsieur, le n° 475 est charmant... elle m'enchante... cl il me semble que de mon côté, je n'ai pas produit une trop mauvaise impression sur elle...
— Allons tant mieux... alors, si vous avez des espérances, il est inutile de vous parler de ma petite combinaison de publicité...
— Votre combinaison.
— Oui, c'est une idée à moi... vous ai-je dit que je voulais révolutionner la profession matrimoniale? je suis rénovateur de la profession matrimoniale, jusqu'à moi, elle s'est montrée timide et routinière, je veux lui faire prendre un essor nouveau...
— Vraiment?
— Oui, je suis inventeur breveté — car j'ai pris un brevet — de plusieurs procédés entièrement nouveaux ! Il s'agit de la publicité à donner aux opérations de l'agence ; je ne puis pas me contenter comme mes prédécesseurs d'inscrire sur mes registres les noms des gens à marier... c'est l'enfance de l'art ceci... j'ai fondé un journal matrimonial... j'annonce mes partis soit par une désignation pure et simple, soit par des petites réclames détaillées... ma combinaison, la voici : quand j'ai un joli lot de célibataires avantageux, je fais encarter mon journal matrimonial dans les journaux de modes pour incendier les cœurs des abonnées...
— Ah, très bien, bonne idée!...
— Et qui sera féconde en résultats, j'en suis sûr!
Cabassol et ses amis quittèrent l'hôtel de la Clef des cœurs les derniers, à deux: heures du matin seulement, car vu leur caractère essentiellement familial, les soirées de la Clef des cœurs n'empiétaient pas trop sur la nuit.
Les six clients de M. Boulandais regagnèrent à pied leurs domiciles pour causer en route de leurs espérances.
— Eh bien? demanda Cabassol, ôtes-vous satisfaits?
— Je balance toujours, répondit Bezucheux, entre la très séduisante fille du ministre des finances de Haïti et mes deux orphelines!...
— Une familie toute constituée !
— Moi, dit Lacostade, je suis plus avancé, j'ai obtenu de timides aveux... on m'a demandé seulement de venir à la prochaine soirée de l'agence dans mon uniforme d'officier de cuirassiers...
— Avec la cuirasse?
— Avec la cuirasse!
— Moi, dit Pontbuzaud, ça marche assez bien aussi... le n° A'âO, brune, 1res intelligente, femme remarquable et pas romanesque du tout...
— Je vois ça d'ici ... je me souviens, le n° 430, signes particuliers : néant; idéal ■ quelconque!
— C'est cela... je suppose que quelconque voulait dire qu'elle n'était pas fixée... j'espère maintenant l'avoir fixée 1
Comment Saint-Tropez se lança dans les affaires. — La grande émission des tramways de Venise. — Pontbuzaud se fait l'éducateur de la jeunesse. — Un pensionnat de jeunes demoiselles. — Castel-Blgnol.
Depuis quinze jours Saint-Tropez avait disparu. Ses amis éplorés n'avaient pu parvenir à le rencontrer, chez lui ou chez Bezucheux, au Débinard's club ; ils commençaient à s'inquiéter et parlaient d'envoyer une note aux journaux pour signaler cette incompréhensible et inquiétante disparition, lorsque à la seconde soirée de la Clef des cœurs, ils le retrouvèrent frétillant et guilleret comme jadis, avant ses malheurs financiers.
— Si tu ne t'es pas fait enlever par une femme du monde, tu es im. pardonnable ! s'écria Bezucheux en le retrouvant , on ne laisse pas ainsi de fidèles amis dans les transes...
— Comment? fit Saint-Tropez, est-ce que ce n'était pas convenu?
— Quoi convenu?
— Mais les trois moyens d'arriver rapidement à la fortune... le mariage, les affaires, la politique...
— Tu t'es lancé dans la politique... Malheureux, tu conspires!
— Mais non, je me lance dans les affaires!... et je crois être en bonne
voie...
— Veinard ! moi je n'ai pas encore commencé, fit Bezucheux, voyons, conte-nous ce que tu as trouvé?
— Voilà! Tu sais que j'ai quelque peu joué à la Bourse, dans le temps,... j'y ai même perdu 300,000 francs... je connais de nombreux coulissiers... je les avais en horreur et la Bourse aussi, mais maintenant que je n'ai plus rien, j'ai pensé que je pouvais bien retourner rue Vivienne, puisque je ne puis plus perdre!...
— Excellent raisonnement! mon ami, tu fais des progrès!
C'est l'adversité, mon bon!... j'ai donc revu mes boursiers, entre autres
Bignol, que tu dois connaître un petit peu...
— Mais vous étiez au plus mal ensemble...
— Oui, il m'avait raflé une partie de mes trois cent mille et en plus Floreska, tu as connu Floreska?
— Parbleu...
— Mais nous nous sommes réconciliés... c'est Bignol qui va faire de moi un financier... Vous savez qu'il a une belle affaire, Bignol?
— Non, nous ne savons pas... quelle belle affaire?
— Une affaire splendide, les Tramways de Venise/ Émission de 10,000 ac-
tions de 500 francs... Superbe, mon ami, superbe!... une affaire de ordre, un succès d'émission certain!... Les premières réclames sont Bignola commandé 100,000 affiches...
Et je suis dans l'affaire!... Bignol m'a promis une situation... j'en ai déjà une mais honorifique seulement , je suis membre du Sous-Conseil... Voilà pourquoi vous ne m'avez pas vu, j'étais occupé au Sous-Conseil !
— Et qu'est-ce que tu y fais, au Sous-Conseil...
— Au Sous-Conseil? pour le moment, nous mettons sous bande les prospectus rédigés par le Conseil mais dès que l'affaire va fonctionner, Bignol m'a promis une situation sérieuse... avec des émoluments! L'émission est pour la semaine
premier lancées,
Liv. 87.
prochaine et l'on fonctionnera tout de suite. Tu comprends que Bignol ne veut pas perdre une minute à cause des énormes bénéfices que la société esl appelée à recueillir...
— Parfaitement.
— Mon ami, j'ai tout lieu d'espérer que, grâce à ce bon Bignol, je serai l'un des administrateurs de la Société... une belle situation !... et vous pouvez être certains que j'emploierai toute mon influence pour vousèdécouvrir quelque poste dans la compagnie... sur ce, maintenant que vous êtes au courant, allons flirter avec les clientes de M. Boulandais... j'ai retrouvé la veine, je suis capable d'enlever, au premier assaut, le. cœur d'une riche héritière 1
Les membres du club des Débinards se dispersèrent dans les salons de l'agence matrimoniale. Gabassol s'en fut présenter ses hommages à la jeune veuve n° 475, Bezucheux de la Fricottière offrit son bras à la demoiselle un peu négresse, [mais pourvue d'un père qui avait de si belles économies; Pontbuzaud réclama la faveur d'un tour de valse à la demoiselle à l'idéal accommodant ; Bisseco papillonna autour d'une riche héritière venue de la Pologne; Saint-Tropez entreprit le siège des deux orphelines, retenues pourtant par Bezucheux, et Lacostade, qui était venu en uniforme, alla faire admirer son casque et sa cuirasse par la demoiselle qui lui avait fait de timides aveux quinze jours auparavant.
Ils se retrouvèrent tous à la sortie, et revinrent ensemble à pied jusqu'au boulevard.
— 0 sort cruel! dit Bezucheux, si le vent de la débine n'avait pas soufflé sur nous, nous souperions à cette heure-ci... et en aimable compagnie encore!... ô tristesse!
— Veux-tu réfréner ces regrets intempestifs ! s'écria Gabassol, n'amollis- Bons pas nos âmes, messieurs! prenons un simple bock, c'est tout ce que nos moyens nous permettent... et luttons courageusement!
— Patience! fit Saint-Tropez, attendez l'émission des Tramways de Venise ! dès que je serai administrateur, nous resouperons!...
— Facile à dire, patience ! soupira Lacostade.
— Tu as l'air triste, mon bon, te serait-il arrivé du chagrin à la Clef des cœurs? la cuirasse n'a pas fait d'effet sur la demoiselle aux timides aveux?
— Elle est fiancée, mon ami, elle a donné sa main à un autre!... heureusement M. Boulandais a compati à ma peine et m'a promis de s'occuper tout spécialement de moi...
— Mes enfants, dit Saint-Tropez, je vous quitte, il y a séance au Sous- Conscil, au siège social, demain de bonne-heure... je vous verrai après l'émission... Confiance! coniiajice! I
La Société générale des Tramways de Venise avait installé ses bureaux rue de la Victoire, au fond d'une cour. Tous les jours le Conseil composé de M. Bignol seul, tenait séance de dix heures à midi, clans un cabinet luxueusement meublé, orné pour la circonstance de beaucoup de photographies de Venise et de quelques Ziem et Ganaletti inauthentiques.
A midi, M. Bignol déjeunait, puis il allait faire un tour à la Bourse pour chauffer son affaire et il s'en retournait ensuite sous les ombrages de sa villa deChatou-sur-Seine, où il pouvait méditer à son aise sur les développements à donner à son affaire — sur les affiches — et rédiger d'une façon agréable les nombreux articles à sensation à semer dans les journaux.
Joyeuses espérances.
Quant au Sous-Conseil de la Société, il siégeait de neuf heures du matin à six heures du soir, et il avait fort à faire. — Le lendemain de la soirée de la Clef des cœurs, ainsi que l'avait dit Saint-Tropez à ses amis, l'ordre du jour était fort chargé, le Sous-Conseil devait timbrer et mettre sous bande un supplément de prospectus pour la province. M. Bignol pour encourager messieurs les membres du Sous-Conseil, daigna rester avec eux jusqu'au soir; lorsque la dernière bande eut été collée, libellée et affranchie, il manifesta son contentement en promettant cinq actions libérées par personne et en invitant tout le monde à passer à Chatou la journée du dimanche suivant l'émission.
Bezucheux entrevit Saint-Tropez quelques jours après, en passant place de la Bourse.
— Eh bien, demanda-t-il en arrêtant son ami, et la grande affaire?
— L'émission est pour demain... succès formidable assuré... tous les banquiers sur notre dos... veux-tu des actions? je t'en ferai avoir...
— Tu sais bien que je suis toujours décavé... et puis, entre nous, j'aimerais mieux de la Banque de France.
— Parle avec plus de respect de notre affaire... songe que tu as l'honneur de causer avec un futur administrateur... Lis ce prospectus!
Et il tendit à Bezucheux un paquet du prospectus suivant :