PENSIONNAT DE DEMOISELLES
Dirigé par Madame Gabriel COLASSE Air pur, r/rand jardin, immense potager, gymnase.
— Ce n'est pas possible, Pontbuzaud ne demeure pas là, il y a erreur d<» numéro...
— Du tout, dit Bezucheux après avoir vérifié sur la lettre, il dit bien n° 351... c'est ici, sonnons toujours!
— Attendez, fit Lacostade, pensionnat de demoiselles, vérifions notre tenue, voici un miroir de poche, soignons nos moustaches, mes enfants 1
— Y sommes-nous, dit Cabassol,Tje sonne.
Une sonnette retentit dans le lointain, on entendit des voix jeunes et fraîches s'appeler derrière le mur et la porte s'ouvrit...
— Pas de concierge, reprit Gabassol, allons dans le fond...
Une dame d'une quarantaine d'années, un peu forte— ou, pour dire comme Bezucheux, — aux charmes expansifs flottant dans un peignoir bleu à larges broderies blanches, s'avançait d'un pas majestueux, un éventail à la main.
— Vous désirez, messieurs?... dit-elle d'une voix précieuse.
— Mon Dieu, madame, nous devons nous tromper... je vous prie d'avance d'en agréer nos excuses... Nous sommes bien ici au n° 351 ?... Nous croyions trouver un de nos amis et nous apercevons un pensionnat de jeunes demoiselles... Nous cherchions M. Pontbuzaud?...
— Mais c'est ici! donnez-vous donc la peine d'entrer... justement M. Pontbuzaud est là dans la cour...
Gabassol et les autres suivirent la grosse dame et débouchèrent dans une grande cour ombragée de marronniers et bordée par les bâtiments du pensionnat.
La dame avait dit vrai, Pontbuzaud était là, dans un coin de la vaste cour, en train déjouer au tonneau avec un petit homme barbu et trois demoiselles de dix-huit à vingt ans, en négligé du matin.
— Tiens! fit-il à la vue de ses amis, vous voilà? attendez une minute avant les épanohements... là... en plein dans la grenouille... Mademoiselle Jeanne, voulez-vous me marquer mille?... Eh bien, mes petits bons, comment vous portez-vous?
— C'est à toi que nous devons le demander... tu sais que ta disparition soudaine a fortement inquiété notre amitié...
— Vous êtes bien bons... je vais tout vous dire, mais d'abord permettezmoi de vous présenter à M. Gabriel Colasse, directeur de cette institution, un vieil ami de collège retrouvé il y a huit jours, et à Mme Gabriel Colasse. Mon cher Colasse, je te présente mes petits bons Bezucheux de la Fricottière» Cabassol, Lacostade et Bisseco, de qui je t'ai déjà parlé...
— J'espère que ces messieurs nous feront l'honneur de déjeuner avec nous? dit Mme Gabriel Colasse.
— Madame, nous vous remercions, mais...
— Oh! pas d'excuses, vous êtes nos prisonniers! M. Pontbuzaud va nous aider à vous retenir, n'est-ce pas, monsieur Pontbuzaud?
— Certainement, madame, répondit Pontbuzaud, certainement ! Us sont nos prisonniers... mademoiselle Jeanne, allez donc fermer la porte, je vous prie, nous reprendrons plus tard notre leçon de tonneau.
— Avant de déjeuner, fit M. Gabriel Colasse avec un fort accent bordelais, ces messieurs prendront bien un vermouth... y a-t-il encore du vermouth, mademoiselle Jeanne?
— Je crois qu'il n'en reste plus, répondit mademoiselle Jeanne.
— Ces messieurs prendront de l'absinthe avec de l'eau de seltz, dit Madame Gabriel Colasse.
— Je vais préparer les apéritifs, dit M. Colasse.
— Tu sais que nous sommes fortement intrigués, fit Bezucheux quand M. et Mme Colasse furent partis préparer les apéritifs, c'est ça ton travail? C'est ça ta position sociale? Tu es professeur de tonneau dans un pensionnat de demoiselles?
— Mais non ! répondit Pontbuzaud, je suis en effet entré dans l'université, mais pas comme professeur de^tonneau...
— Tu es pion?
— Pour demoiselles, ce ne serait déjà pas si désagréable I mais je suis mieux que ça... je suis professeur d'anglais...
— Ah! ah!
— De gymnastique...
**S S BAfiPETSC-
Le pensionnat Gabriel Colasse.
— Tiens! tiens!
— Et de dessin !
— C'est tout?
— Pour le moment, oui, mais je vais faire probablement le cours de littéralure...
— C'est superbe! Et tu es bien payé pour tout ça t
— Je ne sais pas encore. Il y a huit jours, j'ai rencontré Colasse que je n'avais pas vu depuis le collège; il m'a parlé de son pensionnat et m'a confié qu'il cherchait un professeur d'anglais pour en remplacer un que les élèves trouvaient trop vieux... je me suis proposé...
— Tu sais donc l'anglais?
— Yes! bookmakers, stand, i love you, allright, etc., etc.. le reste, je l'apprends en même temps que mes élèves. La prononciation me gênait d'abord, mais j'ai réfléchi et j'ai trouvé une règle bien simple pour l'enseigner à ma classe.
— Pontbuzaud, tu as plus d'ingéniosité que je ne le pensais, dit Bezucheux, et pourtant je suis physionomiste! Pontbuzaud, je te fais mes excuses ! Quelle règle de prononciation as-tu inventée ?
— Mesdemoiselles, ai-je dit à mes élèves, en anglais, chaque lettre se prononce de cinq ou six manières différentes, toute la difficulté de la langue anglaise est là, c'est très long à retenir... eh bien, pro" noncez les mots autrement qu'ils ne sont écrits et vous aurez au moins une chance de tomber juste ! vous voyez comme c'est simple.
— Quel grammairien !
— Et ça réussit parfaitement. L'autre jour, un anglais qui est venu voir Colasse, a fait lire quelques élèves... il a trouvé à l'une un accent écossais, à une autre l'accentdupays de Galles, à une troisième l'accent Devonshire, etc., tous ces accents obtenus grâce à ma méthode! Ainsi j'ai réussi à enseigner des accents variés que je ne connaissais pas!... quelle belle méthode!
— Et le dessin? tu es donc artiste?...
— Oh! ça, c'est encore l'occasion! Colasse m'a demandé, le lendemain de mon entrée, si par hasard je ne connaîtrais pas le dessin... Certainement! ai-je répondu. Ça tombait bien, le maître de dessin, mon prédécesseur était chauve, il déplaisait à ces demoiselles, on m'a donné sa place...
1"" Gabriel Colasse
roo
— Et tu plais?
— Je m'en flatte, je ne suis pas chauve... de plus, j'ai bouleversé l'enseignement... je suis un novateur, j'ai supprimé tous les vieux modèles, les m feins, les y- -ux, les bouquets de fleurs, les tètes d'étude, les Léonidas, les Bélisaire et les Vénus grecques... Au rancart les Léonidas et les Vénus grecquesl au grenier les mo'dèJes classiques! je fais copier à mes élèves les dessins desjournauxillustrés... Je suis moderne, moi... aussije récolte dessuccès..
Le professeur de tonneau.
madame Colasse m'a encore félicité ce matin, mes élèves font des progrès marqués... les portraits d'actrices en vogue réussissent beaucoup, et aussi les types et uniformes de l'armée française... on raffole du zouave, on dessine le cuirassier avec rage, on s'arrache le hussard... Aux prix, à la place des prix de paysage et des prix de figure, je serai obligé de donner des prix d'actrices et des prix de hussard 1
— Je ne désespère pas de te voir directeur de l'école des Beaux-Arts ! Et la gymnastique?
— Oh ! ça, tu sais que c'a toujours été mon fort. Premier prix de gymnastique, tous les ans au collège ! Et j'ai toujours pratiqué !... Encore un suc-
ces pour moi!. . Figure-toi, mon cher, que le professeur de gymnastique, avant mon arrivée, était un pompier !... Il manquait de chic ! moi, j'enseigne la gymnastique élégante !.'.. Mm0 Gabriel Golasse me faisait encore des corn-
La leçon de gymnastique.
pliments hier, et parlait de faire creuser l'année prochaine un bassin dans le jardin...
— Pourquoi faire ?
— La natation, mon cher !.., Je nage agréablement, tu le sais, et tu as été témoin de mes succès à Trou vil le et autres endroits balnéaires... je donnerai des leçons de naiation élégante et pratique, aux grandes seulement... ce serait le complément de l'éducation particulièrement soignée que l'on reçoit à l'institution Gabriel Golasse!
— Ah ! tu enseignes la gymnastique à des demoiselles, je serais curieux de voir ça, dit Cabassol.
— Mon ami, il y a leçon de gymnastique tous les deux jours, les lundis, mercredis, etc , et c'est assez gentil... parmi mes petites élèves, il en est qui ont du galbe... mais aujourd'hui, dimanche, on ne fait rien... une sous-maîtresse
r02 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE
a conduit les pensionnaires à la petite messe de neuf heures, l'après-midi sera consacrée au repos.
— Messieurs, interrompit Mmo Colasse du haut du perron, les apéritifs n'attendent plus que vous.
— Allons, messieurs, fit Pontbuzaud, je vous montre le chemin. Pontbuzaud et ses amis montèrent le perron et pénétrèrent dans la salle
à manger particulière de Mme Gabriel Colasse.
— Charmant, votre ami, messieurs, ditMmc Gabrielle Colasse, et modeste! et rempli de hautes capacités ! ses élèves sont très contentes de lui... Tenez, écoutez, on se chamaille à côté dans le vestibule, je parie que c'est, comme tous les jours, les pensionnaires qui se disputent l'honneur de cirer ses bottines avec celles de M. Colasse... Gabriel, faites donc taire ces petites... elles arrachent les brosses aux filles de service pour cirer elles-mêmes I
— Quelle popularité ! fit Cabassol en remuant les absinthes.
— Messieurs, reprit Mme Gabriel Colasse, j'espère que vous nous ferez l'honneur de passer la journée ici... nous organiserons des petits jeux... nous avons le tonneau, les boules, etc., M. Colasse a dans son coin particulier un tir au pistolet...
En visitant, sous la direction de Pontbuzaud, le pensionnat de M. et Mme Colasse, Cabassol put voir qu'un sans-façon ultra fantaisiste formait pour ainsi dire la règle de l'établissement.
Des romans et des journaux traînaient dans les classes, des gravures de modes étaient épinglées aux murailles entre les cartes géographiques ; dans le salon, deux pensionnaires apprenaient au piano une romance du répertoire de Théo :je suis chatouilleuse / c'est pas ma faute...
Mais où ce sans-façon apparut dans toute sa beauté, ce fut dans la grande cour où les amis de Pontbuzaud, à leur retour, aperçurent sous les marronniers, à côté du jeu de tonneau repris par les quatre pensionnaires, une jeune sous-maitresse en train de se débarbouiller devant une cuvette posée sur une chaise.
A leur vue, la sous-maitresse se drapa dans sa serviette comme dans un peignoir et pria en minaudant ces messieurs de l'excuser...
— Mais, mademoiselle, nous serions désolés de vous déranger, répondit Bczucheux, faites comme si nous n'étions pas là, je vous en prie...
— Ah! mademoiselle, fit Cabassol... d'aussi charmantes épaules... nous sommes éblouis !... nous sommes aveugles ! ne vous gênez donc pasl
— Monsieur Pontbuzaud est un vilain, il l'a fait exprès, de vous ramener dans la cour... il sait que j'ai l'habitude... j'aime le grand air, moi...
— Ah! monsieur Pontbuzaud le savait! Pontbuzaud, tu es un traître, mais nous te bénissons!
— Là, je me sauve! fit la sous-maîtresse en s'épongeant le cou et les épaules...
— Vous reviendrez, mademoiselle? dit Pontbuzaud, vous savez que vous me devez ma revanche d'hier au tonneau...
— Jouez toujours en m'attendant avec Hermance... je vais redescendre... mais où est donc Hermance? Vous ne descendez pas,
Hermance? M. Pontbuzaud vous attend au tonneau...
— Je ne peux pourtant pas descendre comme je suis là, dit une voix venant du premier étage, je demande deux minutes... le temps de passer un peignoir, je suis en corset..,
— Qu'à cela ne tienne, mademoiselle Hermance ! fit Pontbuzaud.
Une tête rieuse parut à une fenêtre du premier étage, Mlle Hermance menaça du doigt Pontbuzaud et rentra, mais on eut le temps de voir que MUe Hermance ne mentait pas, qu'elle était bien en corset.
— Très chic, ton pensionnat! dit Bezucheux à Pontbuzaud.
— Oh ! tu sais, tous bons garçons ici, depuis M. et Mme Gabriel Colasse, jusqu'aux sous-maîtresses... Pas guindée, Mme Gabriel Golasse, je n'y suis que depuis huit jours, mais j'ai pu voir qu'elle n'était pas guindée... tu sais ce que c'est qu'une pimbêche, eh bien, Mmo Golasse c'est tout le contraire.
Mme Gabriel Golasse survint, toujours dans son peignoir flottant et l'air excessivement peu cérémonieux, comme pour justifier les appréciations de Pontbuzaud. Elle venait avertir ces messieurs que Je déjeuner était servi.
— Et notre partie de tonneau ? cria Mlle Hermance en reparaissant à la fenêtre.
— Tant pis ! dit Mme Colasse, vous la ferez après déjeuner.
Le déjeuner fut ce qu'il devait être, d'après les préliminaires, un repas des plus gais et des plus sans-façon... Suivant une expression de M. Gabriel Colasse lui-même, personne ne la faisait à la pose dans le pensionnat.
On causa beaucoup et tout le monde à la fois, on rit énormément, on fit honneur aux vins particuliers de M. Gabriel Colasse et l'on chanta même à la fin. Dans le salon, à côté de la salle à manger, les élèves s'étant remises à étudier au piano : Je suis chatouilleuse, Mile Hermance reprit la chanson et la chanta d'un bout à l'autre sans manquer d'en souligner les beautés.
— L'inspecteur I fit au milieu d'un couplet M. Gabriel Colasse avec une grosse voix.
Premier prix de hussard.
On ri! beaucoup de lajplaisanlerie, et, sur l'observation de Mmo Colasseque IcdVjcunerétaU presque un déjeuner de garçon, la conversation prit des allures encore plus dégagées. Cabassol, mis sur la sellette, dut raconter l'histoire de l'héritage Badinard et dire toutes les peines qu'il s'était données pour porter le trouble dans le ménage vrai ou faux des personnages figurant dans la col lecliôn faussement attribuée à l'infortunée Mmc Badinard. Il raconta ses manœuvres contre Bezucheux de la Fiïcottière et ses autres amis et exhala sa rancune contre la volage Tulipia, présentement épouse morganatique du prince Michel de Bosnie.
M118 Hermance fut charmante pour lui et délaissa Pontbuzaud ; au sortir de table, ce fut lui qui eut l'honneur d'être choisi pour adversaire dans une
Composition des apéritif».
partie de tonneau, pendant que le pauvre Pontbuzaud s'en allait exercer la vigueur de ses biceps, en lançant à des hauteurs aussi vertigineuses que possible,Mme Gabriel Golasse, gracieusement installée dans une escarpolette.
— Où donc ai-je déjà vu cette demoiselle Hermance,' se demandait Cabassol en visant la grenouille du tonneau; je la connais certainement, mais où l'ai-je rencontrée ?
Ce fut M. Gabriel Colasse, qui lui rafraîchit la mémoire pendant le cours d'une grande partie de colin-maillard organisée par Mme Golasse dans le jardin.
— Jolie fille, M1" Hermance, jolie fille ! je pense que notre ami Pontbuzaud lui a donné dans l'œil... j'ai reconnu des symptômes de toquade et je m'y connais ! Bon parti, Mlle Hermance : 24 ans depuis 18 mois !... sapristi ; elle ne serait pas fâchée de se marier...
Ce mot fut pour Cabassol un éclair. En effet il connaissait M"° Hermance, il l'avait vue à la dernière soirée de la Clef dés cœurs, et M. Narcisse Boulandais l'avait présentée à ses clients du sexe fort avec cette mention : Demoiselle.
24 ans, 500,000 francs; signe particulier : caractère enjoué ; idéal :
un écrivain naturaliste.
— Bon parti, reprit M. Gabriel Colasse, orpheline, pasdebellemère, etcinqcentmille francs de dot... placés en fonds turcs, malheureusement...
— Ah! placés en fonds turcs?
— Oui... ça rapporte encore dans les quinze cents francs...
tous les deux ou trois ans î
Après une aprèsmidi entièrement consacrée aux jeux innocents avec les élèves et les sous-maîtresses du pensionnat et la dégustation des apéritifs préparés par M. Colasse, Cabassol et ses amis furent encore retenus pour le dîner, qui eut lieu sous une charmille éclairée par des lanternes vénitiennes.
Le dîner se pro- c
longea un peu ; le der- <t V.tX
nier tramway venait
j j . . Castel-Bignol près Chatou.
de passer, quand nos ë p
amis purent s'arracher aux étreintes de M. et Mme Colasse et aux invitations pour les dimanches suivants. Il fallut rentrer à pied, et, chose étrange, au Liv. 89.
sortir de cette soirée patriarchale, dans un pensionnat de demoiselles, ils se plaignirent d'avoir le pied un peu indécis et la tête lourde.
Ce même dimanche, si bien employé par Gabassol et les autres, Saint- Tropez, membre du Sous-Conseil de la Compagnie générale des tramways do Venise, l'avait passé à Castel-Bignol, commune de Chatou, département de Seine-et-Oise.
Castel-Bignol était et est encore un château non historique du goût moyen âge le pur, à créneaux, poivrières, mâchicoulis et pont-levis ; il ne lui manque guère pour être historique que d'avoir été assiégé par les Anglais, brûlé pendant les guerres de religion, démantelé par Richelieu, et rasé finalement par la Révolution comme tous les châteaux historiques qui se respectent, sans parler des garnisons égorgées et autres horreurs pittoresques si attrayantes
pour le touriste et pour le penseur. Mais si tous ces agréments lui font défaut, ce n'est vraiment pas sa faute, mais bien celle des Anglais, des huguenots et de Richelieu, qui n'ont pas voulu l'attendre. Castel-Bignol date seulement de 1875, mais cela ne l'empêche pas de dresser des créneaux menaçants dans le ciel, et de refléter ses mâchicoulis dans la Seine ; cela ne l'empêche pas d'avoir une grosse tour intitulée donjon, une tour du Nord, une tour du Sud, et des tourelles confortables, dont les murailles abritent des chambres d'amis maigres ou de bonnes.
Ce dimanche-là, nous l'avons dit, le seigneur châtelain de Castel-Bignol célébrait, en compagnie de nombreux amis, le succès des Tramways de Venise. Le monde était un peu mêlé, il y avait quelques coulissiers amis de Bignol, les membres du Sous-Conseil et quelques dames d'une situation vague, intitulées d'une façon bizarre, comme Mm* Jules etMlle Emma Cassis. Mais cela ne pouvait offusquer Saint-Tropez, simple célibataire libre de ses actions.
On avait déjeuné sur la plate-forme du donjon, au-dessus d'un pontlevis artislement imité ; après le déjeuner, deux amis qui avaient apporté des costumes de canotiers, passèrent leurs maillots et essayèrent sur la Seine le fameux modèle réduit de tramway-gondole, amené pour la circonstance dans le port de Chatou.
Les expériences marchèrent admirablement, et, sur le champ, d'autres convives de Bignol, quelque peu journalistes, écrivirent un compte rendu destiné à porter la joie dans le cçeur des actionnaire» de la Société.
Popularité de Pontbuzaud.
Après un grand dîner sur l'herbe, l'embrasement du castei aux feux de bengale et un feu d'artifice sur la tour du Nord terminèrent la journée. Quelques personnes privilégiées furent invitées à coucher au château ; Saint- Tropez fut du nombre; il logea dans une tourelle à l'angle des remparts, et vu l'exiguïté du local, il fut obligé de dormir roulé en boule dans un lit rond, avec une meurtrière commandant le flanc Est du château, excellente pour la défense, mais assez gênante, au-dessus de son oreiller.
Saint-Tropez supporta sans se plaindre le vent coulis de la meurtrière, car dans le courant de la soirée, Bignol lui avait promis formellement de fixer dès le lendemain sa situation dans la fameuse affaire. En rêve, il se vit administrateur appointé au poids de l'or, et propriétaire d'un palais ducal de campagne bâti entre Bougival et Chatou.
Le lendemain, en fumant une cigarette sur le gazon du parc de Castel-Bignol, après le déjeuner, Bignol aborda enfin la question si intéressante pour Saint-Tropez, de la situation à lui trouver dans la Société.
— Mon très cher, dit Bignol, vous savez, entre nous, que notre émission a eu un succès faiblot... cela va nous mettre dans la nécessité de marcher avec une stricte économie dans les commencements... Vous savez, ce poste d'administrateur général, dont je vous ai parlé?
— Oui...
— Eh bien, je vais être obligé, par mesure d'économie, de le garder pour moi... je serai directeur et administrateur général... Une me faut plus qu'un sous-administrateur...
— Soit, j'accepterai...
— Attendez... mais cette situation de sous-administrateur, elle est presque promise à une personne qui doit prendre une centaine d'actions... Vous en prendriez seulement cent cinquante que je ferais faux bond à cette personne...
— C'est que... diable... Tous mes capitaux sont engagés en ce moment, dit Saint-Tropez.
— C'est fâcheux, mon cher!... dans ce cas, je ne vois plus pour vous qu'une place de sous-caissier... — le caissier c'est moi... — c'est douze mille francs, la place de sous-caissier...
— Je la prendrai en attendant.
— C'est douze mille francs de cautionnement!... et 1,800 francs d'appointements...
Saint-Tropez, anéanti, se laissa presque tomber sur un massif de fleurs. Il allait repousser avec fierté l'offre outrageusement mesquine de M. Bi-
Arrivée des invités k Castel-Bignol.
gnol, lorsque le valet de chambre de Bignol vint apporter à son maître deux télégrammes et lui annoncer qu'un monsieur l'attendait au salon.
— Qu'est-ce que ce monsieur! il ne vous a pas remis sa carte? demanda Bignol.
— Ce monsieur m'a dit de dire à monsieur qu'il était huissier... Et il a parlé d'instrumenter...
— Huissier! instrumenter ! qu'est-ce que cela? fit Bignol avec un froncement de sourcils olympien. Un huissier chez moi!... Venez donc, Saint- Tropez, vous allez voir comme je reçois ça!...
Saint-Tropez très intrigué, suivit le seigneur châtelain.
Le valet de chambre avait dit vrai, un monsieur à tournure d'huissier, accompagné d'un clerc, attendait dans le salon et commençait déjà à instrumenter.
— Parlant à la personne de Bignol sus-nommé, dictait l'huissier, j'ai,
/tu/'ssier, etc., etc.. Allons, maintenant, procédons... un piano en palissandre
et son tabouret, une table également en palissandre, un canapé, six fauteuils recouverts en tapisserie de Beauvais, un lustre...
— Halte^là! fit Bignol en entrant brusquement, vous allez un peu vite...
— Les délais de signification et d'appel du jugement du tribunal de commerce sont passés, dit l'huissier, il n'y a plus qu'à procéder à la saisie...
— Je ne vous dis pas le contraire I mais ce que vous saisissez là ne m'appartient pas, cet immeuble, monsieur, est la propriété personnelle de Mme Bignol, mon épouse, séparée judiciairement quant aux biens; de même tous les meubles sont à Mm9 Bignol... Mon cher monsieur, j'en suis bien fâché, mais
je ne suis pas chez moi, je suis chez ma femme! Hélas ! rien de ce qui est ici ne m'appartient... voici des actes authentiques qui le constatent... sur ce, j'ai bien l'honneur de vous saluer... vous pouvez décamper !
Et Bignol, entraînant toujours Saint-Tropez, passa dans sa salle de billard.
— Vous voyez, mon cher, il ne faut pas se laisser démonter ; les huissiers n'avalent pas tout le monde ! Pour une misérable créance de cent cinquante mille, un créancier ose menacer les meubles de Mmo Bignol, c'est dégoûtant, parole d'honneur!... il abuse de sa situation de créancier! Est-ce qu'il croit être le seul? Il y a deux jours, j'en ai encore eu six à rembarrer!... Pour en revenir à notre affaire des tramways de Venise, ça marchera, mais nous avons un moment difficile à passer... une coalition de banques jalouses... Je viens précisément de recevoir un télégramme qui m'annonce que les actions sont en faiblesse marquée ; elles sont à 12 fr. 25 au comptant ; si j'ai un conseil à vous donner, c'est d'acheter... c'est le moment, tout fait prévoir une hausse formidable avant peu...
Saint-Tropez ahuri ne répondit pas.
— Et cette situation de sous-caissier avec cautionnement... acceptez-vous?
— Je réfléchirai! dit Saint-Tropez.
Et prenant rapidement congé de Bignol, il courut au chemin de fer pour s'en aller bien vite vendre les cinq actions des tramways qui formaient le reste de sa fortune.
Le dîner mensuel des Marseillais de Paris. — Où le romancier Cavagnous expose les
principes de la littérature tempéramentlste. — Les saucisses du siège. —
La poésie sur peau humaine. — Un homme politique.
Un beau jour Cabassol arriva joyeux au Debinard's club. Cette gaieté n'était plus dans ses habitudes ; depuis quelque temps notre héros promenait avec lui une mélancolie fort lamentable née de ses revers de fortune, et cette mélancolie était partagée par Bezucheux de la Fricottière, parLacostade,par Bisseco et par Saint-Tropez, tous en proie aux amertumes d'une cruelle et tenace débine.
— Grand Dieu! fit Bezucheux, après avoir un instant considéré son ami, tu ris, tu fredonnes des airs entendus jadis au temps de notre prospérité... aurais-tu recueilli un second héritage Badinard?
— Hélas ! non ! répondit Cabassol.
— Alors que signifie cette gaieté intempestive? est-ce pour insulter à nos
chagrins?... ou bien, j'y pense, la Clef des cœurs t'auraiUelle enfin découvert une douce héritière?
— Hélas ! non !
— As-tu fait fortune à la Bourse, depuis hier soir?
— Pas encore !
— T'aurait-on proposé un portefeuille?
— Je l'attends toujours!... Ce n'est pas ceia, je suis gai parce qu'il m'est né un...
— Grand Dieu! un enfant?... le club des Débinards ne les reçoit pas !
— Non, un nouvel espoir. Une lueur rose apparaît à mon horizon... je dîne ce soir à F Huile!
— Hein?...
— Je suis invité à dîner à Y Huile... tu ne connais pas l'Huile ? vous ne connaissez pas l'Huile?
— Non!
— Le dîner mensuel des Marseillais de Paris I Ce sont des agapes... de fraternelles agapes où se réunissent tous les mois les Marseillais... pas tous les Marseillais, il y en aurait trop ! mais la fleur des phocéens, la crème de Marseille I Tous des gaillards, les dîneurs de l'Huile! des hommes politiques, des peintres, des journalistes, des industriels, des ingénieurs, des chimistes, des boursiers réunis pour se soutenir, pour se serrer les coudes et s'aider à faire leur trouée dans le monde... La phalange macédonienne! En avant, l'Huile! en avant!
— Mais tu n'es pas Marseillais, toi! fit Bisseco.
— Qu'est-ce que ça fait, je suis du Midi aussi, c'est la même chose! je vais retrouver là un vieux camarade du quartier latin qui me présentera...
— Qu'est-ce qu'il fait ton ami? homme politique ou financier?
— Il est poète!
— Aïe!
— N'importe, je compte beaucoup sur Y Huile pour m'ouvrir une carrière... n'importe laquelle! Voilà ce que je voulais vous dire, et maintenant je me sauve ! j'ai à peine le temps d'arriver!...
Logé dans la tourelle.
Le restaurant qui avait l'honneur de cuisiner une fois par mois pour les dîneurs de l'Huile était en grande rumeur lorsque Gabassol y arriva. Un tel bruit sortait des fenêtres ouvertes du premier étage que, dès le bout de la rue, les passants inquiets levaient la tête. — C'est une noce, disaient les gens sans expérience, ou une réunion publique 1 Sur le trottoir, devant le restaurant, quelques badauds écoutaient vibrer les rrrr, rouler les syllabes à grand fracas et ronfler les terminaisons; Cabassol s'arrêta une minute pour écouter; c'était beau et c'était musical, les mots les plus pacifiques et les plus simples, des
mots vulgaires etgnan gnan quand ils sont prononcés à la normande ouà la picarde, flambaient dans ces bouches méridionales et éclataient en consonnances héroïques.
On prenait le madère. Cabassol annoncé par son ami, fut admirablement reçu.
— Messieurs, cria le poète, écouteztousl je vous présente mon ami, le célèbre Cabassol, que vous connaissez pour ce fameux procès Badinard... Mon ami est un gaillard, il fait honneur au Midi... je propose de le recevoir immédiatement et sans le moindre stage membre de l'auguste société de l'Huile!
— Adopté !
— Très bien! Cabassol, tu es des nôtres ! Allons, à la soupe, messieurs!
— Mon ami, dit Cabassol au poète, pendant l'éclaircie produite dans les conversations par le potage, tu m'as bien présenté à l'auguste assemblée, mais tu as négligé de me présenter un tant soit peu ces messieurs... Dis-moi au moins leurs noms...
— C'est vrai, j'avais oublié... je vais réparer, mon bon, je vais réparer 1 Voyons, calle-toi bien sur ta chaise si tu es sujet aux émotions... tu as en ce moment l'honneur d'être assis entre deux muses, c'est-à-dire entre une muse et une demi-muse...
Comment on reçoit les huissiers à Castel-Bignol
Liy 90.
— Bah!
— Entre la poésie aux ailes d'or et la prose aux... non, pas d'ailes; la prose n'a pas d'ailes, elle a des pattes, c'est une muse qui est dans l'infanterie 1 Les poètes, ce sont les escadrons volants et tourbillonnants de la cavalerie légère; les prosateurs sont les fantassins de la littérature! Veux-tu que je te lise quelque chose que j'ai fait là-dessus ! ce n'est pas bien long, 150 vers...
— Mais non, je te demandais...
— Ah! c'est vrai. Je te disais donc que tu avais l'honneur d'être assis entre
la poésie et la prose. La poésie, c'est moi; la prose, c'est Cavagnous, le romancier Cavagnous, un animal qui a du talent!... un talent inférieur, naturellement, puisque c'est un prosateur, mais enfin un talent!
— Attends donc, il me semble que
* ***** Jhbi^ f''' \ " "^»
Le chimiste Estrambillas méditant l'invention des saucisses de siège.
j'ai lu quelque chose de lui... une nouvelle!... mais je ne suis pas sûr...
— Ça t'avait-il embêté ?
— Oui...
— Alors, c'était de lui... c'est son genre. La vie est embêtante, la littérature doit être embêtante, c'est son principe. .. veux-tu que je lui fasse exposer ses principes!
— Non.
— Tu as raison ! reste idéaliste comme moi! je vais te lire un sonnet que
j'ai précisément sur moi!...
— Plus tard, mon ami ! tu oublies de continuer les présentations...
— C'est juste ! à côté de Cavagnous, tu vois cette sale tête? Oui, eh bien, c'est mon ami Coriolan Bellouquès, l'illustre compositeur! oh! ces canailles
Luliy.
de musiciens! Lui, c'est mon ami, je lui pardonne, mais les autres, quels misérables! tu n'es pas musicien, j'espère?
— Dieu m'en garde!
— Hein ! sont-ils assez encombrants ! On leur bâtit des opéras qui coûtent soixantequinze millions et ils ne sont pas encore contents, ils faut qu'ils nous prennent nos théâtres, ils faut qu'ils volent la littérature ! Crois-tu qu'il ne serait pas infiniment plus beau et plus profitable de consacrer à la poésie un monument qui est comme un poème de marbre, un monument qui a un si bel escalier, avec des colonnes majestueuses comme des alexandrins?... je demande qu'on l'enlève aux musiciens et
qu'on nous le donne, on n'y jouerait que des pièces envers... j'en ai une toute prête, moi, cinq actes en vers! il faut que je te lise un fragment du troisième acte qui soulèvera la salle...
— Non, je la verrai jouer ta pièce... j'aime mieux ça... ne la déflore pas!
— Elle attend son tour aux Français... c'est long, il y a quelques vieux reçus avant moi... je ne peux pas pourtant les tuer, n'est-ce pas? On nous ficherait l'Opéra, que ça m'éviterait d'avoir de mauvaises pensées sur la vie de mes confrères! Mais les musiciens le tiennent et ce qu'ils tiennent ils ne le lâchent plus!...
Vois-tu, mon ami, le grand siècle n'a été le grand siècle que parce qu'il n'y avait pas de musiciens; s'il y en avait eu, Corneille, Racine, Molière eussent été étouffés ! Mais il n'y avait qu'un musicien, Lully, et il était cuisinier!... On les maintenait à leur rang dans ce temps-là; aujourd'hui, c'est fini, ils tiennent tout! Ce doit être la faute à 89! Et les chanteurs, donc! quand un monsieur ou une dame se trouvent posséder un gosier dont la structure leur permet de pousser fort et longtemps des piaillements mélodiques, il leur semble que le gouvernement doit se jeter à leurs pieds et les supplier de fouiller dans le budget... Et je ne te parle pas des pianistes... il n'y a plus que de ça! j« ne me marie pas pour ne pas introduire de piano dans mon domicile ! — Je t'approuve!
Le troubadourisme.
— Ça ira mal, mon bon, ces insatiables musiciens finiront par tout absorber... tout, tout, tout, les théâtres, l'argent, les places... il suffira d'avoir
Le perruquisme.
Le folichonnisme.
composé une valse pour être décoré et l'on prendra les sous-préfets au Conservatoire dans la classe de piano! Je te le dis, nous serons gouvernés un jour par les musiciens 1...
— Ah non ! il y a les avocats, d'abord!
— Est-ce que ce n'est pas déjà une espèce de musiciens?... Laissemoi exécrer les musiciens en masse!... Je n'excuse qu'une espèce de musique, je n'admets qu'une sorte d'instrument : la clarinette, avec accompagnement de caniche ! Pour les autres, si j'avais le pouvoir une seule minute, je saisbien ce que je ferais!...
— Que ferais-tu?
— Je prendrais une bonne mesure de salut public. . Je déporterais tout
Le romantisme.
ça en Océanie... dans une île quelconque, mais malsaine! Hélas, j'ai peur de ne voir jamais cela... les musiciens continueront à tout envahir, à tout absorber... attends, je vais faire parler Bellouquès, tu vas voir comme ils sont absorbants!
Le poète se pencha vers le compositeur et lui cria :
— Dites donc, Bellouquès, et votre opéra? ça marche-t-il?
— Mon cher, répondit le compositeur interpellé, c'est ce que j'étais en train de raconter à nos amis... Mon opéra est achevé, dernièrement au ministère des beaux arts, j'en ai joué quelques morceaux, et le ministre m'a dit, en confidence, que dans la prochaine fournée de croix... Vous comprenez?
— Comment, vous ne l'aviez pas encore?
— Mais non, c'est insensé! Négligence de ma part... pour en revenir à mon opéra, Chose, le directeur de l'opéra, me l'avait demandé plusieurs
fois... hier encore, je le rencontrai dans le monde, et il me dit : — Eh bien? et votre grande machine, cette œuvre que toute l'Europe musicale attend? Et je dus lui répondre : mon cher, j'ai fait la bêtise de la promettre aux Polies-Bergère, je suis esclave de ma parole... — Tu vois, dit le poète à Cabassol, ils absorbent tout, même les Folies-Bergère!... à Le Réalisme. propos, j'ai un sonnet intitulé V Heure du berger
aux Folies-Bergère... il faut que je te le lise!...
— Non, dis-moi plutôt quel est le monsieur qui est à côté de Bellouquès?
— C'est Narcisse Estrambillas, l'illustre chimiste!
— Connais pas!
— Tu ne le connais pas? tu m'étonnes...
— Qu'est-ce qu'il a donc fait? Est-ce que ce serait lui qui aurait inventé l'oxygène et l'hydrogène?
— Non, ce n'est pas lui, mais c'est un malin... d'abord il a eu une idée...
— Ça, c'est beau !
— Et de cette idée il a su extraire une fortune ! C'est une belle opération, ça. Quand je te dis que c'est un malin, je n'exagère pas! C'était pendant le siège de Paris, on avait faim... un hareng-saur par tête et pour trois jours, c'était sec!... alors Estrambillas s'est dit : Il n'y a que la science qui puisse nous tirer de là... puisqu'il n'y a plus moyen de faire de la cuisine, faisons de la chimie!... 11 avait raison : qu'est-ce que la chimie, sinon de la cuisine supérieure!...
— Pardon, c'est la cuisine qui est de la chimie supérieure!...
— Soit. Alors Estrambillas s'est mis à chercher, pour la Patrie! C'est une
nuit qu'il était de garde aux remparts que la grande idée lui est venue; le matin, il a reporté son fusil, et il est parti réquisitionner chez tous les marchands de jouets d'enfants toutes les balles élastiques et tous les ballons de caoutchouc; il a ajouté à cela tous les chapeaux cirés et tous les manteaux de caoutchouc qu'il a pu trouver...
— Pourquoi faire, grand Dieu?
— Tu ne devines pas ! tu n'es pas chimiste ! Pour faire une mixture !... il a fondé immédiatement une usine de produits alimentaires... Balles élastiques, ballons, manteaux de caoutchouc, tout cela a été fondu, il a ajouté un peu de glycérine, quelques ingrédients, du sel, du poivre et il a fabriqué des saucisses patriotiques, des saucissons nationaux et des andouilles de siège! C'é-
/ Estelle la jaunisse.
tait dur, mais très nourrissant ! Il fallait de la persévérance pour en venir à bout, mais cela faisait oublier, pendant ce temps-là, les horreurs du siège!... Estrambillas a été décoré et ses andouilles en balles élastiques, à 7 francs le kilo, lui ont donné en trois mois une jolie fortune... Après le siège, il s'est fait fabricant de râteliers... Pour réparer le dégât causé dans les mâchoires par ses saucisses patriotiques, il a fabriqué, avec une composition de son invention, des dents inaltérables et incassables, à l'épreuve des sièges?...
— Quel génie! quel dentiste! comme disait Dupuis dans les Trente millions de Gladiator, il n'y a que lui !
— Non, il n'y a pas que lui, nous sommes tous comme ça dans le Midi.
Le poète fut interrompu dans ses présentations, le romancier Cavagnous venait de susciter une discussion générale sur la littérature, et comme de juste, il écrasait par des arguments sans réplique les imprudents qui osaient n'être pas tout à fait de son avis.
— Vous direz tout ce que vous voudrez, mais si vous méconnaissez le caractère Ju mouvement littéraire actuel, vous êtes des rétrogrades, des académiciens dignes de porter perruque, de simples fossiles, des phénomènes à mettre en bocal... Le naturalisme est enterré ! c'était une forme du romantisme, ça n'avait rien de précis ni de positif; sous une étiquette d'un vague agréable et commode, les naturalistes faisaientde la pure fantaisie... Le temps est à la littérature positive et certaine comme une science exacte, c'est-à-dire au tempéramentisme I... C'est net, cela, le nom seul est une définition ! Nous avons eu le perruquisme, la littérature du grand siècle, solennelle et assommante, dont la manifestation suprême est la tragédie. Après le perruquisme est venu le folichonnisme qui a pris les trois quarts du dix-huitième siècle, puis l'embétantisme ou le prêchi-prèchatisme avec Rousseau et les autres, — le troubadourisme de l'Empire, des beaux Dunois en prose et en vers bons tout au plus à envelopper des chandelles et à faire des cornets pour le tabac à priser, — le romantisme, une effroyable consommation de princesses, de ribaudes, de malandrins, de haches, de poignards, de hallebardes, une orgie fantastique et surhumaine de poisons variés où les héros après avoir ingurgité des flacons de liqueur des Borgia, se roulent sans peur et sans coliques aux pieds des nobles dames peu farouches!... Le réalisme, des adultères d'épicier racontés avec tranquillité et enfin le naturalisme qui n'était que du réalisme romantique, quelque chose de bâtard que nous avons remplacé par le tempéramentisme!... L'étude des tempéraments, voici la formule nouvelle I c'est la littérature de l'avenir...
— Permets, mon bon... fit le poète.
— Toi, tu n'es qu'un vil idéaliste, gratte ta lyre...
— Oui, je veux gratter ma lyre, et c'est pour cela que je proteste!... S'il n'y a plus que l'étude des tempéraments, que devient la poésie?... et que deviendront les poètes?
— Qu'ils se fassent clercs d'huissier et qu'on n'en parle plus!
— Je ne nie pas l'importance de l'étude des tempéraments, mais je nie qu'il n'y ait que cela...
— Il n'y a que cela, te dis-je, le reste n'est que fadaises !... 11 n'y a que cela de vrai, de net, de précis! chacun de mes livres est consacré à l'étude d'un tempérament principal autour duquel gravitent d'autres tempéraments... Je fais ainsi un livre bilieux, nerveux, sanguin ou lymphatique, ou nervoso-bilieux, ou sanguino-nerveux, etc., etc. Je mets aux prises deux tempéraments différents et je montre comment, par la seule force ^es tempéraments, les choses doivent tourner...
— Et l'amour? fit le poète.
— Idéaliste incorrigible, puisque je te dis qu'il n'y a que des tempera-
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ExEMrLM(\^5»«T?Au-B*^ruil^"f"Jê-
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ments ! Mon pauvre ami, tu ignores donc que pour avoir des succès dans le monde, il est inutile d'être un don Juan, unmousque.
taire? Sache qu'il suffit d'être un tempéramentiste sérieux ! J'écris en ce moment un roman chaste , mon héros est lymphatique et mon héroïne est bilieuse; il l'aime pendant quarante ans sans lui manquer de respect une minute, et elle, de son côté, l'adore sans marquer d'impatience.
Les tempéraments seuls expliquent ces gens si vertueux. Un héros ner- Liv. 91.
• e*«r\f»lAlf^
Le volume dn poète.
veux aurait manqué de respect avant huit jours et un héros sanguin n'aurait pas attendu plus de deux heures !
— Très bien! dit un monsieur à l'autre bout de la table, moi qui ai étudié la médecine avant de me jeter dans la littérature, j'approuve complètement les théories de notre ami Gavagnous !
— Quel est celui-ci? demanda Gabassol au poète.
— C'est Joséphin Bidachon, un romancier aussi... il est docteur en médecine, c'est ce qui explique que, dans ses romans, il s'est voué plus spécialement à l'étude des maladies...
— Je suis tempéramentiste aussi, reprit Bidachon, mais comme mes premières études ont porté surtout sur les malaises et maladies résultant de défauts d'équilibre et de proportion dans l'économie des tempéraments, je fais des romans médicaux...
— As-tu terminé Estelle la Jaunisse ? demanda Cavagnous.
— A peu près! j'ensuis aux derniers chapitres...
— Pardon, cher maître, qu'est-ce que cette Estelle la Jaunisse? demanda Cabassol.
— C'est l'histoire d'une de mes maîtresses, une très belle femme minée par la bile!... Ça va paraître dans la Revue tempéramentiste d'abord et ensuite en volume. C'est un manuel des maladies du foie et de la rate, sous forme de roman, avecétude et description des symptômes, traitement, etc., etc. Car, je donne des ordonnances dans mon livre... c'est là mon originalité, je donne des ordonnances! Pauvre Estelle! je l'ai bien aimée!... Dieu! qu'elle avait des moments désagréables!... C'était sa maladie... elle m'aimait, me trompait, m'exécrait, m'adorait suivant les diverses phases de cette maladie... Je crois pouvoir me permettre de qualifier mon œuvre d'étude magistrale... ai la critique, encore infectée de vieilles idées rancies, ne ratifie pas, je me console, j'ai l'avenir pour moi!
— Nou3 avons l'avenir I s'écria Cavagnous, l'avenir sera tempéramentiste ou il ne sera pas!
— Comment! reprit Joséphin Bidachon, on me discute le droit d'avoir des héros malades !.. . C'est un peu fort! on admet le héros poitrinaire, mais on ne va pas au delà ! je prétends, moi, qu'un héros diabétique ou fiévreux ou rhumatisant ou asthmatique ou n'importe quoi, enfin, est tout aussi intéressant... Et je le prouve I
— Elles avalent trop de médicaments, tes héroïnes, fit le poète ; trop de sinapismes sur tes héros... Pouah! vive la poésie! il en faut pour nous remettre le cœur...
— Avec ça que la foule a l'air de se jeter sur votre poésie...
•* Parbleu, elle est tout à vos cataplasmes littéraires... mais nous avons
un public choisi, écrémé, un petit groupe d'élus qui vaut plus que toute votre tourbe...
— Vos volumes de vers tirent à six exemplaires... quand ils paraissent I
— Tu dis cela pour mon volume à moi, n'est-ce pas? apprends que Râles et Sourires, mon volume de vers, n'a été retardé que par suite de certaine
Cette brute s'obstine & ne pas m'accorder la main de sa
difficultés de tirage, difficultés que tu comprendras, quand tu sauras que mes Rûles et Sourires doivent se tirera mille exemplaires numérotés et parafés, qui se décomposent ainsi :
500 exemplaires sur papier de chine.
plus 1
sur satin.
imprimés sur peaU de guillotinés contemporains.
imprimés sur peau féminine (marquises ou duchesses galantes du siècle dernier).
imprimés sur peau de suicidées par amour.
imprimé sur peau de courtisane Vénitienne de la Renaissance.
tatoué sur peau féminine, réservé pour l'auteur.
Tu comprends que tout cela n'a pas été facile à trouver! la peau de courtisane vénitienne, c'est une occasion, mais le reste, que de pas et de démarches pour le découvrir, que de soins pour faire préparer convenablement...
— Eh ! mon bon, cria un voisin du poète en frappant sur la table, j'ai envie de te léguer ma peau... tu ferais tirer un exemplaire de plus sur peau de suicidé par amour...
— Comment s'appelle celui-là?... demanda Cabassol.
— Je ne sais plus... un de mes amis, nous nous tutoyons, mais je ne sais, pas son nom... ,
— Oui, j'ai de violentes peines de cœur, reprit le monsieur, figure-toi,
mon bon, que le père de ma douce fiancée élève des difficultés... je te l'ai déjà raconté, qu'il élève des difficultés? -Non!
— Cet homme, cette brute, s'obstine à ne pas m'accorder la main de la jeune fille, sous des prétextes ridicules!... il dit que je n'ai pas le soûl hier encore, j'eus beau lui crier: j'apporte cinq cent mille francs! c'est une somme ça! le double de la dot de votre fille!... Voyons, le gouvernement a-t-il promis cinq cent mille francs à celui qui trouverait le remède contre le phylloxéra! oui, n'est-ce pas? Eh bien, je suis sur la piste! Encore quelques petites choses à trouver et je tue le phylloxéra, net, comme un lapin! Vous voyez bien que les cinq cent mille francs sont à moi!... L'imbécile s'obstine dans son refus!... C'est embêtant parce que ce souci me gène dans mes recherches... mais je me vengerai, quand j'aurai touché mes cinq cent mille francs je n'en voudrai plus de sa fille, à ce millionnaire imbécile 1 Je ne suis pas millionnaire en ce moment, moi, mais c'est parce que mon père étais un artiste... il a toujours préféré l'art aux gros sous!
— Mais tu nous avais dit que ton père était négociant?
— Vous croyez? c'est que je me serai trompé, j'aurai voulu dire architecte, puisque c'est lui qui aurait dû bâtir un monument qui fut projeté vert 1850. ..je ne sais plus ce que c'était, mais...
— Mais, je l'ai connu ton père, cria le romancier Cavagnous, il était boulanger!... :
— 11 était boulanger à ses moments perdus... mais il a toujours eu du goût pour l'architecture, même que notre bastide fut construite sur ses plans... même qu'elle s'est écroulée...
— Ah !
— Oui, mais c'était le mistral!
— Assez de littérature ! dit un homme sec, noir et barbu, c'est beau la littérature, mais dans notre siècle éclairé, il n'y a plus que la politique pour remuer les masses ! vous autres, romanciers et poètes, vous vous figurez que vous êtes quelque chose pour la foule? allons donc ! il n'y a plus de lecteurs, il n'y a que des électeurs ! Un conseiller municipal passionne les masses plus que vous !
— Ça, c'est Tibulle Monlastruc, journaliste et homme politique! dit le poète à Cabassol, un malin!
— Oui, un malin! fit Tibulle Montastruc, qui avait entendu, l'homme politique, mes enfants, c'est le roi du jour! à nous les places, les honneurs, les portefeuilles, à nous tout! C'est une bellecarrière quand on estné malin... mais il faut être né malin. Vous croyez que je vais m'éreinter le tempérament, me démolir la cervelle à des études longues et fastidieuses pour arriver
à être médecin, ingénieur, artiste, ou n'importe quoi? allons donc! moi malin, dès le collège je me suis destiné à la politique 1... papa, qui est un vieux roublard, a dirigé mon éducation de ce côté-là... dès ma plus tendre enfance, il m'a appris à parler au peuple, papa! Faites donc de la politique, mes enfants, il en est encore temps 1
— C'est une idée! dit Cabassol.
— Papa m'a dit : pour point de départ, il faut être avocat ou journaliste...
de son temps, en 48, c'était déjà comme ça! Moi malin, je suis avocat, et journaliste... aussi je vais plus vite: je serai conseiller municipal à Pari3 avant trois mois!... Pour le moment je suis socialiste, c'est de mon âge 1
— Comment de votre âge?
— Oui, je n'ai pas encore trente ans, quand on reste socialiste passé trente ans, on devient une vieille barbe, bon tout au plus à faire un conseiller municipal et rien que ça! je suis socialiste et révolutionnaire... parce que j'ai droit à ma révolution comme tout le monde ! En 70 j'avais dix-sept ans, je n'ai pas pu me lancer dans la carrière... j'ai dû me contenter de proclamer la république au collège et d'arrêter les pions... j'ai sollicité une sous-préfecture
J'écrase le ministère public.
qu'on ne m'a pas accordée, mais je me rattraperai! Il me faut ma révolution, chaque génération a la sienne... Est-ce qu'on aie droit de priver une génération de sa révolution?... Je le crie tous les jours dans le Branlebas, journal des revendications sociales... Voilà huit ans que je suis sur la brèche, que je parle au peuple en toute occasion: dans les •éunions publiques, — je tonne superbement Jl\ — aux enterrements des vétérans des barricades, — j'enterre admirablement... — aux banquets des Droits de l'homme, des Droits de la femme, des Amnistiés, des Amis de la paix, des Combattants, etc., etc. — je porte des toasts si remarquables ! je plaide pour les démocrates persécutés, pour les journalistes poursuivis, je fais du bruit, je donne del'éclat à leurs malheurs, je fulmine contre le pouvoir et contre la réaction, je fais de brillantes professions de foi et pour quelques mois de prison de plus récoltés par mes clients, j'écrase le ministère public!... Quelle popularité, mes enfants, quelle popularité! A Belleville, à Javelle, à la Villette, on me vénère, on me tiraille, on se m'arrache pour présider des réunions, [des banquets, des comités électoraux! il n'y a pas une conférence au profit de n'importe quoi, qui puisse se passer de ma présidence, même honoraire ! L'année dernière encore, dans les clubs, on me nommait seulement assesseur, maintenant jesuismontéengrade.jepréside et commejesuispour les droits de lafemme, je fais régulièrementnommer des assesseursféminins...c'estplusgai! La citoyenne Croulebarbe ou la citoyenne Constance Lecamus ! La citoyenne Croulebarbe, ancienne cantinière de la garde nationale, m'adore ; la citoyenne Constance Lecamus, présidente de la société des revendications féminines, a de la méfiance... elle est pour la prépondérance féminine en politique comme en toupet elle m'en veut de mon influence sur le peuple! mais la citoyenne Croulebarbe, une naïve barricadière, me trouve beaucoup de prestige... je suis sûr que je dois hanter ses rêves!... Elle ne manp» que pas une dermes réunions, m'apporte de /k ■~Jffliïl^ïïawï'i "T0S bouquets ou des pièces de vers de treize lÎ2c:I^r ™ pieds et, en fin de compte, serait heureuse de
faire impression sur mon cœur... pour devenir un jour présidente de la République!
Je porte des toasts remarquable*.
Brave citoyenne Croulebarbe !
— Bon, tu n'es pas encore président de la République !
— Je suis sur le chemin, mon bon! Trois quartiers de Paris se disputent l'honneur de m'envoyer au conseil municipal... C'est une affaire réglée, je le serai dans trois mois, j'ai choisi mon quartier, je n'ai pour concurrent qu'un grand industriel sans passé politique... je le battrai à plates coutures, je tra-
Je préside admirablement,
vaillerai consciencieusement mon arrondissement et aux premières élections législatives je serai député... Et allez donc !... Mes enfants, je serai forcé de vous quitter de .bonne heure, je préside honorairement la réunion des socialistes de Ménilmontant... La citoyenne Croulebarbe m'attend à 10 heures pour me remettre une couronne civique et me lire une pièce de vers!...
— Hourra! vive la politique! vive le futur président Tibulle Montastruc !
— Vive la littérature tempéramentiste ! crièrent les romanciers.
— Vive la poésie ! cria l'ami de Gabassol.
— Vive la peinture ! vive la chimie ! vive l'huile ! hurlèrent les dîneurs.
— Tas de blagueurs ! cria un individu en passant la tête par une porte du fond de la salle.
Les dîneurs de l'huile se jetèrent sur une corbeille de petits pains et bombardèrent l'intrus qui rentra vivement la tête.
— Qu'est-ce que cela? demanda Gabassol»
— Ça, répondit l'homme politique, c'est un monsieur du dîner du Cidre, la société des Normands et Bas-Bretons de Paris... c'est dégoûtant, le Cidre a choisi le même jour que nous et le même restaurant pour ses dîners, et ils se permettent quelquefois d'interrompre nos discours par des observations déplacées! ils nous appellent souvent blagueurs!... Ces gens du Nord ont du coco dans les veines, ils n'est pas étonnant qu'ils aient la tête plus froide que nous...
La conversation interrompue par le dîneur du Cidre reprit de plus belle; les interpellations se croisèrent, des dialogues à tue-tête s'établirent d'un bout de la table à l'autre, par-dessus et à travers la discussion générale. C.abassol, présenté par son ami le poète à l'homme politique, se monta au diapason général et se découvrit tout à coup des idées politiques, sociales et humanitaires qu'il ne se connaissait pas la veille.
— Voulez-vous être du journal? lui demanda Tibullc Montastruc à brûlepourpoint.
— Du Bvanlebas?
— Mais non! je quitte le Branlebas et je fonde l'Éclair, grand journal politique quotidien à dix centimes.
— J'en suis ! fit Cabassol.
— Le patron politique du journal, celui qui a fait ou recueilli les fonds, c'est Ernest Savoureux, le député... il est en passe d'obtenir un portefeuille un de ces jours ; Y Éclair est fondé pour soutenir sa politique et éreinter celle des autres. Ça vous va?
— Parbleu !
— Bon ! notre ami dit que vous avez du talent, nous le verrons bien. Pour débuter, vous ferez la Chambre!...
Cabassol était satisfait. Vive Y huile! Il avait enfin une position sociale, il était journaliste. Le cœur rempli d'une douce gaieté, il se lança à corps perdu dans la conversation, raconta ses aventures dans l'affaire de la succession Badinard, et se sentant autorisé par la réunion, il ne se gêna pas pour les enjoliver d épisodes brodés avec verve.
Chaque fois que les dîneurs du Cidre entr'ouvrirent la porte pour jeter à la tête de la société le mot, « tas de blagueurs! » il riposta par des petits pains, des verres et des invectives énergiques. — A deux heures du matin, après avoir pris rendez-vous avec son nouvel ami l'homme politique, revenu de sa réunion des socialistes de Ménilmontant, il rentra chez lui, l'esprit tout entier tourné vers les revendications sociales, les droits de l'homme, ceux de la femme, et les agréments de la politique.
Tas de blagueur».
Liv. 92.
Lesrorsels du Lacostaoe.
Mon valet de chambre a fait des gracieusetés.
La suprême ressource de Lacostade — Le corset est-il une cuirasse ou bien un simple objet de toilette. — Négociations délicates.
C'en était fait, depuis un mois Gabassol était journaliste. Il avait une position sérieuse, susceptible de devenir une situation considérable.
Ses infortunés amis étaient loin d'avoir la même chance: Bezucheux de la Fricottière, si brillant jadis, demeurait petit rentier et végétait tristement en haut de son perchoir, avec les deux cents francs versés mensuellement par son conseil judiciaire.
Saint-Tropez, échappé des tramways de Venise, n'était même plus petit rentier : ses actions de la société Bignol avaient été vendues au prix dérisoire de 7 fr. 25 l'une. — Ce désastre l'avait dégoûté des affaires financières et il s'accrochait désespérément à un parent député influent, pour attraper une place quelconque dans l'administration, sous-préfecture ou bureau de contributions.
Lacostade attendait aussi une occasion de mettre ses facultés au service de n'importe quoi. Le gouvernement, un jour ou l'autre, devait rougir de laisser en jachères ces puissantes facultés; en attendant les fonds continuaient à baisser avec un acharnement déplorable.
Heureusement, Lacostade possédait une suprême ressource. Comme Bezucheux, dévoré par la mélancolie, s'étonnait et s'indignait, de voir son ami supporter son fardeau de chagrins avec une stupéfiante sérénité d'âme, Lacostade lui révéla l'existence de cette ressource jusque-là bien cachée, sans vouloir s'expliquer clairement sur sa nature.
— Tu verras toi-même, je ne te dirai rien, tu verras! disait Lacosladc, tout est chei moi dans une pièce de mon petit appartement!...
— Courons! volons! s'écria Bezucheux.
— Courons ! répéta Lacostade.
Lacostade avait déménagé aussi depuis ses malheurs, depuis le triste m ttin où un huissier sans entrailles avait saisi son opulent mobilier, au grand effroi d'une dame aimable et candide qui avait eu un instant peur d'être comprise dans la saisie. Tout avait été vendu, et la liquidation de la situation avait à peine laissé quelques billets de cent francs à la malheureuse victime. L" nouvel appartement de Lacostade se composait de deux chambres dégarnies et d'une pièce meublée avec négligence d'un lit, d'une table, d'un secrétaire, de quelques sabres de différents modèles, d'une cuirasse et d'un casque, — le strict nécessaire enfin. Le groom et le valet de chambre étaient remplacés de temps en temps par le concierge qui montait donner des coups de plumeau aux meubles de notre ami, lorsque ^ la poussière menaçait d'en ternir l'éclat.
Inutile de dire que la dame candide épouvantée jadis par l'huissier, avait cessé d'embellir le domicile de Lacostade. L'huissier fait fuir ces oiseaux charmants; on devrait en planter de distance en distance dans les blés en guise d'épouvantail.
— Eh bien, où est-elle, cette ressource suprême? demanda Bezucheux en in^ppctant l'appartement de son ami.
— Suis-moi, dit Lacostade, et excuse la nudité de ces murailles, j'oublie tous les jours de pas«er chez mon tapissier... maintenant, regarde, voici la chose .'...
Dans la dernière pièce de l'appartement, quatre immenses caisses en bois blanc remplaçaient le mobilier absent.
— Voilà! répéta Lacostade en frappant sur les caisses avec sa canne.
— Qu'est-ce qu'il y a dedans? demanda Bezuoheux.
— Notre suprême ressource, te dis-jcl
— De l'argenterie?
-Non.
— Des lingots?
— Non. Regarde!
Et Lacostade fit sauter le couvercle d'une des caisses.
— Des corsets! s'écria Bezucheux.
M. Quillebart.
Chaque fois que j'aimais, je faisais broder un cœur enflammé...
— Oui, mon ami, des corsets de tous les modèles, des corsets élégants, brodés, soutachés, garnis de dentelles, des corsets, enfin, dignes d'envelopper et de contenir les charmes des plus belles et des plus nobles dames.... admire, mon ami, admire!
— Un peu défraîchis, mon boni
— Qui ça? les nobles dames?
— Non ! les corsets I
— Cela vient de ce qu'ils ont été portés...
— Portés? Ce sont des corsets d'occasion?...
— Non! Ils ont été portés, en effet, mais au mont-de-piété seulement. Contemple! admire! Ce corset bleu irait délicieusement à une blonde... ah! j'ai connu certaine blonde qui lui eût fait honneur! Et ce noir et jaune!.,, admire ! n'éveille-t-il pas ridée d'une brune à la peau ambrée, campée sur des hanches de déesse... Et celui-ci... je le vois, moi, encadrant superbement les
opulences d'une poitrine déneige... Et cet autre, je l'aperçois, essayant de comprimer...
— Tais-toi!
— ... de comprimer les battements d'un cœur éperdu! Mon ami, c'est ma seule distraction dans mes revers; quand je m'ennuie, je contemple mes corsets, et, par une sorte de seconde vue, il me semble les voir, avec tous leurs accessoires ordinaires, rendus à la destination à laquelle les coups du sort les ont pour un temps arrachés, et remplissant leurs devoirs de corsets...
— Et que vaï-tu en faire?
Parbleu, je vais les vendre! je les ai suffisamment contemplés, je vais
m'en séparer!
— Tu vas tï'tabiir marchand de corsets? Ce n'est pas un métier désagréable...
— Je le pourrais. J'ai tout un fond de magasin : sept cent quatre-vingttrois corsets! Mais je préfère les vendre en bloc.
— Mais d'où tiens-tu tous ces corsets ?
— Mon cher, c'est toute une histoire. Il y a huit ans que je les ai...
— Et tu nous les as toujours cachés!
— Je les conservais, te dis-je, comme une ressource en cas d'embarras financiers. Je les tiens d'un homme que tu as sans doute connu, car il a été et il est encore, sans doute, la Providence de la jeunesse en proie à des d''-a5tresde baccarat. Un jour que j'avais besoin de quelques centaines de louis, j'allai le trouver. Ce digne homme consentit à me prêter vingt-cinq mille francs sur billets à trois mois. Je reçus deux mille francs en argent et vingt-trois mille francs en corsets...
— Très bien, je comprends!
— Mon bienfaiteur m'expliqua que, faute d'argent comptant, il était obligé de me donner ces corsets, mais que, moyennant une petite commission, il allait s'occuper de me les placer...
— Et tu les as encore?
— Huit jours après cette petite négociation, mon usurier m'annonça un compère, qui m'offrit juste cinq mille francs de mes vingt-trois mille francs de corsets... et encore la Providence de la jeunesse réclamait cinq cents francs de commission, ce qui ne faisait plus que quatre mille cinq cents... J'allais accepter, lorsque le compère parla de faire des billets à quatre-vingtdix jour*... Savoures-tu leur petite opération °
— J'en ai savouré d'équivalentes, répondit Bezucheux.
— Je les flanquai tous deux à la porte et je gardai les corsets. Depuis, chaque fois que je fus quelque peu gêné, je les envoyai au clou, et l'on me prêta régulièrement, sur mon fonds de magasin, quinze cents ou deux mille
— Le corset est une cuirasse.
francs! J'avais huit cent vingt corsets, il m'en reste sept cent quatre-vingttrois...
— Qu'as-tu fait des manquants?
— J'ai fait des gracieusetés avec... J'en ai distribué un peu à tort et à travers... Chaque fois que j'aimais, j'entamais mon fonds de magasin... je faisais broder un cœur enflammé — c'était ma marque — sur un de ces corsets, et je l'offrais à ma belle en la suppliant de le porter tant qu'elle m'aimerait...
— Ah! grands dieux! j'ai connu un de ces corsets! C'était...
— Misérable, ne me dis pas le nom de celle qui le portait... laisse-moi mes illusions, au moins !
— Alors, il manque trente-sept corsets à ton fonds de magasin... tu as aimé trente-sept fois depuis huit ans!
— Attends! j'ai renouvelé plusieurs corsets, cela diminue le chiffre, et j'ai toujours soupçonné mon valet de chambre d'avoir fait, de son côté, des gracieusetés aux dépens de mon fonds de magasin... Aujourd'hui, hélas! l'instant me semble venu de me séparer de mes corsets... Mon rêve eût été d'arriver à les placer tous avec des cœurs enflammés, comme les trente-sept premiers, mais je dois renoncer à cette idée... Au lieu de sept cent quatrevingt-trois jolies clientes, c'est un vulgaire acheteur que je cherche] je les ai
déjà proposés aux grands magasins de nouveautés, mais on les a trouvés trop défraîchis !
— Diable !
— J'ai envie d'aller retrouver ma Providence d'il y a nuit ans... Mes corsets, quoique défraîchis, pourront encore servir à ses opérations... je tâcherai de l'attendrir.
— Hem!... Ah! mon ami, il me vient une idée... laisse-moi faire... je vais aller ce matin trouver ton homme pour lui parler d'un petit emprunt... il me remettra à deux ou trois jours, pour les renseignements, mais, dans l'intervalle, tu te présenteras avec tes corsets. Dans l'espoir de recommencer à mes dépens l'opération qui lui a si bien réussi avec toi, il te les prendra...
" — Bezucheux, tu finiras dans la haute diplomatie! Cours vite chez mon usurier, j'attendrai ton retour dans les transes.
Lacostade, pour distraire son impatience, entreprit un grand rangement et un époussetage général des corsets! Hélas! en passant la revue de ses richesses, il s'aperçut avec terreur que ses corsets, outre leur manque de fraîcheur, étaient aussi bien passés de mode. Depuis huit ans, la mode avait eu le temps d'inventer bien des enjolivements nouveaux et bien des fioritures inédites.
Enfin Bezucheux revint.
— C'est fait ! cria-t-il en ouvrant la porte, tu vas pouvoir aller chez ton usurier proposer tes corsets... Mais, auparavant, apportons les caisses dans tun antichambre pour que l'homme, si tu le ramènes, ne puisse apercevoir les pièces que ton tapissier néglige de meubler. Tu comprends que s'il pouvait se douter de la profondeur de ta... gêne, il t'offrirait un prix dérisoire de ton fonds de magasin.
— Bezucheux, tu penses à tout!... quel ambassadeur tu ferais! Lorsque, sur la recommandation de Bezucheux, les caisses furent amenées
dans l'antichambre, Lacostade partit à son tour pour entamer la grande négociation. L'usurier refusa d'abord, se plaignit beaucoup de la dureté des temps et se déclara tout à fait dégoûté des affaires par la noire ingratitude des gens qu'il avait la manie d'obliger. Puis, sur les instances de Lacostade, il consentit à voir son solde de corsets et proposa un rendez-vous à une quinzaine de jours de là.
— Soyez gentil, cher monsieur Quillebart, dit Lacostade, et venez voir mes corsets tout de suite... Vous allez comprendre pourquoi je suis pressé d'en finir... ce n'est pas que j'aie besoin d'argent, c'est que je vais me marier, et vous comprenez que je ne puis garder chez moi des objets aussi compromettants...
— Allons! je suis faible... pour vous rendre service, je vais vous accompagner...
Bisseco s'était permis d'emprunter le modèle d'un peintre de ses amis.
Lacostade fit, en frémissant, la dépense d'un fiacre pour amener le digne M. Quillebart à son domicile, où Bezucheux les attendait, caché dans la dernière pièce.
Lacostade s'arrêta sur le palier et sonna. Personne, naturellement, ne vint ouvrir. Lacostade, sans sourciller, sonna plusieurs lois avec violence.
— Allons bon, mon valet de chambre est encore sorti... je serai obligé ue le flanquer à la porte. Heureusement, j'ai mon passe-partout. Entrez donc, cher monsieur Quillebart... je vous prie d'excuser le désordre de mon appar- Liv. 93.
tcment, c'est un petit logement de garçon, un simple pied-à-terre que j'ai conservé à Paris... je suis devenu très casanier, j'habite, maintenant tout le long de l'année ma villa de Saint-Germain...
Le digne M. Quillebart était déjà devant les caisses.
— Voici ces fameux corsets, reprit Lacostade, il en manque quelquesuns, une trentaine que j'ai offert à des amies...
— A une trentaine d'amies! fit M. Quillebart en frappant sur le ventre de Lacostade.
— Vous l'avez dit, répondit Lacostade en se permettant de pourfendre d'un geste l'abdomen du digne M. Quillebart.
— Aïe ! aïe! fit M. Quillebart en examinant un paquet de corsets, un peu bien fanés, vos corsets, et bien démodés...
— Démodés? s'écria Lacostade. Est-ce qu'il y a une mode pour les corsets? Il n'y a pas de mode pour les corsets !... Qu'est-ce qu'un corset?
— Dame... un objet de toilette...
— Non! ce n'est pas un objet de toilette, ce n'est pas une parure! Distinguons ! ce n'est même pas un vêtement, les dames ne sortent pas en corset, elles ne mettent pas un corset pour se garantir contre les intempéries des saisons... Le corset n'est ni un vêtement indispensable ni une vaine parure, le corset, cher monsieur Quillebart, est quelque chose de mieux que cela, le corset est une cuirasse ! Or, il n'y a pas de mode pour les cuirasses..
— Faible cuirasse...
— Vous êtes cruel, cher monsieur Quillebart, pour le sexe auquel nous devons nos épouses!
— Je le répèle, vos corsets ne sont plus de mode, et ils sont horriblement fanés !
— Fanés! il y a à peine sept ans et demi que vous me les avez cédés!
— Ah ça, croyez-vous donc qu'ils étaient tout neufs alors? Je les avais depuis cinq ou six ans, c'est un fonds de magasin qui m'était resté d'un débiteur insolvable... Certains de ces corsets sont à la dernière mode de 1850...
— Ah, vous savez, les modes vont et viennent... cette mode de 1850, c'est peut-être la mode de demain! Enfin, combien me donnez-vous de mon fonds de magasin?
— Combien en voulez-vous?
— Il y a 783 corsets; je les mets, l'un dans l'autre, à 10 francs!... Parce que c'est vous !
— Allons donc.
— Voyons, à huit francs ! c'est une véritable occasion ! je vais me marier, et vous comprenez, je ne veux pas que ma femme trouve ces 783 corsets... elle pourrait faire des suppositions...
— je vous prends le tout pour deux faille cinq cents. .. toujours ma vieille manie d'obliger qui me revient...
— Allons! je vous les donne...
— Sauf escompte de trois pour cent!
— Vous m'écorchez!
— Et trois pour cent de commission... J'aurais pu vous chercher un acheteur au lieu d'acheter moi-même, il est juste que je ne perde pas ma commission !
• Qu'on embrasse Cabassol, je l'ordonne I
Cabassol journaliste. — Souper trlomphatlf. — Une réunion chee le citoyen Paradons*.— Le parti Duracuiriste. — Les droits de la femme. — Où Cabassol reçoit une pipe d'bon-
Le jour trois fois heureux où Lacostade reçut le prix de ses corsets, moins l'escompte et la commission, des invitations furent lancées pour un souper au perchoir de Bezucheux. Souper triomphatif! avait écrit Bezucheux, en ajoutant.
« Chez tous les peuples policés, les dames étant essentiellement le charme et l'ornement des réunions, chaque invité a le droit d'amener une ou deux personnes
du sexe aimable. Des cataractes de Champagne authentique couleront toute la
soirée. »
Bezucheux, aidé par une jeune personne répondant au doux nom d'Irma, lit à ses invités les honneurs de ses salons avec sa grâce accoutumée. Lacostade, Saint-Tropez et Bisseco, suspendant pour quelques jours la culture peu réjouissante de la vertu, arrivèrent accompagnés chacun d'une jeune personne du sexe chanté par Bezucheux. Lacostade avait retrouvé une ancienne passion de sa jeunesse, pour le moment étudiante au quartier latin ; Bisseco s'était permis d'emprunter à un peintre de ses connaissances une blonde à la. fois modèle et douce amie de ce peintre, et Saint-Tropez, redevenu pour un instant le brillant Saint-Tropez, avait amené une danseuse duChâtelet, qu'il Ji^ll1''" avait séduite on ne sait comment.
— -j>^- ** , ./■*" Seuls, Pontbuzaud et Gabassol arrivèrent sans
l'accompagnement de froufrous et d'éclats do rire qui avait signalé l'entrée de leurs amis. — Que signifient ces figures mélancoliques et ces nez douloureusement renfrognés? demanda sévèrement Bezucheux à ses deux invités. Est-ce qu'on vient dans le monde avec des nez pareils? Le code du cérémonial l'interdit expressément...
— J'ai pour excuse de nouveaux revers de fortune, répondit Gabassol.
— Et moi une nouvelle catastrophe financière! dit amèrement Pontbuzaud.
— Encore 1 s'écria Bezucheux.
— Quelques rayons de soleil égayaient de nouveau le jardin de mon existence, reprit Cabassol, mais de sombres nuages ont tout à coup voilé l'astre...
— Taposilionsooiale?...demandaBezucheux.
— Ecroulée !
— Et la tienne, ô Pontbuzaud?
Une danseuse du Châtelet.
T'V> ancienne passion de sa jeunesse.
— Effondrée!
— Tu n'es plu-
professeur de dessin, d'anglais et de gymnastique au pen-
'imanal de Mme Gabriel Golasse?
Des cataractes de Champagne- couleront toute la soirée.
— J'ai quitté l'institution Golasse! répondit Pontbuzaud.
— Pourquoi cela? Tes jeunes élèves ne se disputaient donc plus l'honneur de cirer tes bottines... ou bien aurais- tu enlevé une sous-maîtresse?
— Ni l'un ni l'autre! Toute l'institution, directrice, sous-maîtresses et pensionnaires, est aussi enthousiaste qu'au premier jour... c'est moi qui en manque, d'enthousiasme...
— Pontbuzaud, tu m'inquiètes! tu n'as pas le goût du travail... C'est par le travail que les nations se régénèrent, mon ami!... Tu ne veux donc pas le régénérer?... tu en as pourtant extrêmement besoin!
— J'ai le goût du travail, mon bon, mais je n'ai pas celui des billets... Or, l'institution Colasse me paye en billets, et ça ne me va pas ! Pendant mon
séjour, j'ai pu remarquer que l'institution Colasse avait l'habitude de sous* crire des billets, mais qu'elle n'avait pas celle de les payer!... Alors j'ai donné ma démission!
— Et toi, Cabassol, publiciste éminent, esquisse-nous tes revers de fortune! Ton journal ne marche donc pas sur des roulettes?
— L'Éclair marche comme sur des béquilles ! nous faisons de la grande politique, mais il y a tant de concurrence... Nous sommes certains du succès, mais pour dans 3 ou 4 ans! Dans 3 ou 4 ans nous serons tous ministres ou préfets... En attendant, on paie les rédacteurs en nature...
— En nature !
Oui, mon ami, je viens de passer à la caisse, je pensais avoir au moins
7 ou 800 francs à toucher et voilà ce que j'ai reçu... Regarde ce vêtement...
— Il est peu somptueux...
— Un complet de 35 francs de chez le mauvais faiseur ! ... plus ces six paires de bretelles américaines pour dames... ça remplace les jarretières.
je te permets de les offrir à ces dames! et je leur permets de t'offrir en
souvenir les jarretières inutiles.
-^- Plus ce bon pour douze photographies émaillées! tout cela vient des annonces du journal... c'est joli, la photographie et les bretelles, mais c'est peu nourrissant!
Donne aussi le bon pour les photographies, nous ferons portraiclurer
ces dames... et maintenant, infortuné Cabassol, qu'un doux sourire revienne encore flotter sur tes lèvres, reprends courage, ô mon ami, renais à la vie! mesdames, entourez de soins émus ce noble jeune homme, tachez de lui faire oublier ses malheurs et cherchez dans votre cœur tout ce que vous pouvez lui offrir de consolations!... tenez, je suis généreux, je ne veux pas faire les choses à demi... je vous autorise à l'embrasser!...
— Eh bien, et moi? demanda Pontbuzaud, je n'ai donc pas besoin de' consolations?
— Tais-toi, vilain jaloux, ton tour viendra. Allons, je l'ordonne, qu'on] embrasse Cabassol et qu'on le console!
— Arrêtez! s'écria Cabassol.
— Tu refuses les consolations, malheureux, tu veux donc te suicider?
— Non, mais je ne sais si mon nouveau caractère me permet...
— Tu as fait l'emplette d'un nouveau caractère?
— Je veux dire ma nouvelle position... *
— Misérable, tu as une nouvelle position et tu te laissais plaindre... C'est de l'escroquerie, tu allais filouter des consolations...
— Mais non puisque je protestais contre la nature de ces consolations! je suis secrétaire d'un homme austère/je dois être austère!
— Alors ce nez renfrogné?...
— M'est imposé par mes fonctions nouvelles!... c'est de l'austérité. Voici comment ça m'est venu, je vous ai dit que l'Éclair, le journal de mon ami Tibulle Montastruc n'avait pas précisément obtenu un succès foudroyant... mais l'inspirateur politique du journal, le député Ernest Savoureux a daigné jeter les yeux sur moi, son humble collaborateur. Vous savez que je faisais le compte rendu pittoresque de la Chambre... mon Dieu, que c'est dur!.. — on devrait pouvoir emporter son lit à la chambre... je sommeillais tout le temps et j'entendais comme dans un rêve les discours des orateurs... fichu rêve... Rentré au journal, je me réveillais et je bâclais mon compte rendu,
— On devrait pouvoir emporter sob lit à la Chambre.
sabrant à tort et à travers, refaisant les discours, improvisant des répliques et des incidents... mais restant toujours dans la ligne du journal et traitant mes adversaires de crétins, de jocrisses et de polichinelles. Or, Ernest Savoureux a trouvé que j'avais de la verve et, voulant chauffer ses électeurs en vue des futures élections, il m'a pris pour secrétaire... mes fonctions Vont consister à courir les réunions et à préparer la réélection de mon patron en administrant aux électeurs des discours capiteux et irrésistibles...
— Mais je ne vois pas l'austérité, interrompit Bezucheux.
— ■ Myope ! Ernest Savoureux m'a dit ceci : Mon cher ami, ma manière à moi, c'est l'austérité! austérité de principes et austérité de vie!... Vous comprenez, n'est-ce pas, que vous devez refléter l'austérité de votre chef de file 1 — Soyez tranquille, ai-je répondu, comme tous ces discours Vont m'embêter considérablement, j'aurai l'air austère tout naturellement! Et voilà!.,. Savoureux m'a promis, dès qu'il serait ministre, de me prendre comme chef de cainnet; jusque-là je suis condamné à l'austérité !
— Je comprends ton chagrin! mais cette soirée, mon ami, est consacrée aux réjouissances... Par suite de rentrées inespérées, Lacostade est opulent'ce soir, nous ses amis, nous avons pour devoir de partager sa joie! Tu seras
austère demain, nous cessons bien, nous, de cultiver la vertu pour quelques jours!
— Mais moi, mes enfants, je n'ai pas le droit de faire comme vous... C'est bien ce qui m'a chagriné en recevant l'invitation... je prononce ce soir mon premier discours!
— Prononce le ici, dit Lacoslade.
— Je m'y oppose formellement, fit Bezuchcux, on boira, on chantera, on dansera, mais on ne prononcera pas de discours politiques... je n'ai pas envie d'inquiéter le gouvernement et d'ébranler les bases de la société... je suis essentiellement conservateur moi! Donc, à table, mes enfants !
— Puisque je vous dis que je m'en vais, reprit Gabassol, allez vous avoir le courage de vous réjouir sans moi?... Je prononce aujourd'hui mon premier discours à une réunion politique chez le citoyen Barnabe Paradoux.
— Nous nous réjouirons encore demain... tu viendras demain.
— Demain, je parle à la salle Baffard, au congrès des socialistes de la Villette... attendez après demain... mais non, j'oubliais, après demain, je dois exposer les idées de M. Ernest Savoureux sur les revendications féminines, à la réunion des droits de la femme...
— Ah, là, nous irons t'entendre et t'applaudir avec ces dames! mais ce soir, tant pis, nous nous réjouissons avec ou sans toi... Voyons, te mets-tu à table, oui ou non !
— On m'attend à huit heures chez le citoyen Paradoux.
— Tu y seras à neuf!
— Allons, je serai austère àpartir de huit heures et demie! je me rends!... mais comme je n'ai qu'une heure à me réjouir, je demande à être placé à table entre deux dames...
— i Gela me semble très juste... je te l'accorde... à. table! pendant ces préliminaires ridicules, les mets apportés par un restaurateur éminent ont eu le temps de refroidir...
Cabassol était déjà à table.
— Allons vite ! s'écria-t-il, qu'on m'entoure de soins ; je n'ai qu'une heure à moi...
Et il embrassa la danseuse séduite par Saint-Tropez.
— Et moi? dit sa voisine de gauche, le modèle amené par Bisseco, vous allez parler pour les droits de la femme, je veux vous récompenser...
~ Je vais parler sur les droits de la femme, fit Gabassol, mais je ne sais pas encore si je parlerai pou?- ou contre... ça dépend de vous, charmante voisine, inspirez-moi!
— Intrigant! s'écria Bisseco.
— Monsieur Bisseco, ne mettez pas obstacle aux consolations que l'on va
me prodiguer... ces dames ont l'autorisation de monsieur de Ja Fricottière, cela doit suffire! si vous interrompez encore, je raconte à ma charmante voisine que vous avez chargé une agence matrimoniale de vous dénicher une héritière et elle vous arrache les yeux !
— Buvons! s'écria Bezucheux, buvons pour noyer les chagrins de l'infortuné Gabassol.
Gabassol, nous croyons l'avoir montré, avait toujours brillé par une énergia peu commune; à huit heures et demie, après avoir admirablement et rapidement dîné, après avoir contribué à mettre à sec une notable quantité de bou-
tes nobles barbes de la réunion Paradoux.
teilles aux blasons aristocratiques, il se leva de table et déclara que l'heure était venue de redevenir austère.
Bisseco et Saint-Tropez appuyèrent Cabassol et déclarèrent qu'en effet l'heure de l'austérité avait sonné. — La perle de corps du ballet du Châtelet et la madone enlevée à la peinture se disputaient la gloire de consoler Gabassol et menaçaient d'abandonner pour lui le sentier du devoir: il était temps d'intervenir.
— Allons, noble ami ! s'écria Bezucheux, vas où le devoir t'appelle, sois austère et éloquent...
— Et reviens vite après ton discours! dit la danseuse en tendait la joue à Gabassol.
Cabassol se frappa le front.
— C'est vrai! s'écria-t-il, je vais être austère pendant deux heures, mais rien ne m'empêche de revenir après...
— Non ! non! ne reviens pas! s'empressa de dire Bisseco, tu seras fatigué..'
— Tu as d'autres discours à préparer pour demain et après demain, dit Saint-Tropez, il ne faut pas te surmener, mon ami!
— Je reviendrai! s1écria Cabassol en se précipitant dans l'escaëlcr.
Le citoyen Paradoux demeurait à une demi-lieuc de Montmartre aux con-
— Je demande qu'on le boive, l'infâme capital.
fins de la Chapelle; Cabassol eut le temps pendant le trajet en omnibus, de calmer les soubresauts de son âme troublée et de revêtir ses traits du caractère d'austérité formellement exigé par son patron politique.
Quand il parut à la porte du citoyen Paradoux. Bezucheux lui-même eut hésité à le reconnaître.
Deux citoyens barbus gardaient la porte de Paradoux.' Cabassol tira de sa poche une lettre d'invitation et la leur tendit.
— Le secrétaire du citoyen Savoureux! dit l'un.
— Passez vite, citoyen ! dit l'autre, on vous attendait. Sous un grand hangar, au fond du jardin du citoyen
Paradoux, cinquante personnes environ s'entassaient pêlemêle devant une tribune formée d'un vieux comptoir hissé sur une grossière estrade. Si l'assemblée était peu nombreuse, elle avait l'avantage d'être très choisie. A part quelques simples électeurs du quartier venus en voisins, les assistants étaient tous membres de comités et de sous-comités électoraux, de comités de vigilance, de comités de surveillance et autres...
Un parterre de vieilles barbes de toutes les couleurs embellissait le pied de la tribune; ces végétations ornaient des têtes que le fouriérisme, le communisme, et toutes les variétés de socialisme avaient dénudées au sommet et ridées à la façon des pommes de reinette sur les côtés. Pourquoi le socialisme fait-il pousser la barbe et tomber les cheveux? qui peut le dire! Loi mystérieuse de la nature dont la science n'a pu encore découvrir les causes secrètes!
Parmi tous ces hommes barbus, Cabassol découvrit du premier coup la barbe du citoyen Paradoux pour avoir eu déjà l'honneur de l'entrevoir dans les bureaux de l'Éclair; c'est que la barbe du citoyen Paradoux était une barbe remarquable, une barbe de penseur et de lutteur qui montrait par ses fières allures qu'elle avait dû lutter ■contre la coalition des partis réacs de 48 et contrôla tyrannie césarienne sans s'incliner jamais! Gloire aux barbes et aux caractères fortement trempés!
Le ciioyen Paradoux était un ancien pharmacien de la banlieue qui avait abandonné les préparations du- codex pour se vouer tout entier à la politique militante ; sa barbe était célèbre dans tout le quartier de la Chapelle, sa fer-
Le citoyen Paradoux.
wieté de principes était célèbre, son chapeau était célèbre ! Ce chapeau haut de forme, évasé par en haut comme un tromblon, possédait de larges ailes relevées suivant une mode grotesque datant d'un nombre respectable d'années. Le citoyen Paradoux, le jour où il était devenu socialiste, avait adopté ce couvre chef et depuis, avec la même fermeté de principes pour la chapellerie que pour la politique , il l'avait coi serve.
La grève des locataires.
Sa barbe et son chapeau lui avaient valu d'abord une certaine célébrité dans son arrondissement, puis tous deux conjointement avaient fait nommer leur heureux possesseur délégué de toutes sortes de comités, et enfin conseillo municipal du quartier. Et il fallait voir comme, dans les réunions, le chapeau du citoyen Paradoux planait majestueusement en dessus de l'humanité et comment à la tribune du conseil municipal, dans les clubs ou devant la nappe les banquets socialistes et patriotiques, la barbe prononçait d'éloquents dis-
r50 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE
COUTS scandés avec un accent méridional à faire trembler la Cannebière elle- , mémo ! Ce n'est pas que le citoyen Paradoux fût originaire de Marseille ou même du Midi, non, il était Parisien, mais il avait compris de bonne heure quelle valeur la prononciation méridionale ajoute à l'éloquence politique et il s'était donné beaucoup de mal el il avait pris des professeurs, pour acquérir l'accent et les vibrations tonitruantes des hommes politiques du Midi.
C'est si creux l'éloquence politique sans accent! ce qui est trop bête pour être dit, on le chante, chacun sait ça; tel discours qui paraîtrait assommant avec l'accent des gens du centre ou du nord, prend de l'ampleur et devient presque intéressant, prononcé par une bouche provençale, gasconne ou bordelaise.
De là le succès des méridionaux dans la politique. Ce sont des virtuoses. C'est toujours la musique qui triomphe !
Des savants prétendent qu'avant notre grande révolution, on n'avait pas d'accent dans le midi ; l'accent marseillais est une conquête de 89, il a été inventé par Mirabeau pour répondre à M. de Dreux-Brezé ; à l'exemple du Maître, les méridionaux ont adopté ces vibrations accentuées, afin de pouvoir se vouer à l'éloquence politique.
Nous n'avons pas fait de recherches spéciales sur ce point, mais nous sommes intimement convaincu que si Robespierre avait possédé l'accent du midi, il eût gagné la partie au neuf Thermidor et n'eût pas été guillotiné. Tallien etBarras qui eurent tant de part à sa chute, étaient méridionaux. Enfin Bonaparte venait du midi et toutes ses harangues, depuis du haut de ces Pyramides, ont un fort accent marseillais.
Mais revenons au citoyen Paradoux. Dès qu'il aperçut Cabassol, il se lança au devant de lui pour lui frayer un passage et l'amena jusqu'à la tribune.
— Citoyen, s'écria-t-il, nous vous attendions avec une vive impatience...
— Je vous prie de m'excuser, citoyen, répondit Cabassol avec un grand sérieux, j'étais enfoncé chez le citoyen Savoureux dans une grande discussion sur l'économie sociale et j'avais oublié l'heure.
— Le citoyen Savoureux ne viendra pas?
— Non, le citoyen Savoureux est en ce moment absorbé par ses travaux législatifs... il prépare toute une série d'interpellations sur les sujets à l'ordre du jour... vous connaissez l'austérité de sa vie... le jour et la nuit sont voués à l'élude. ..
— Ce n'est pas vrai! cria un citoyen au bout de la salle.
— Qui a parlé? demanda Cabassol en se retournant.
— Moi, le citoyen Bardou, répondit l'interrupteur.
— Je demande au citoyen Bardou de formuler ses accusations, dit Cabas-
sol d'une voix douce, je lui demande de répéter nettement et d'appuyer par des faits, s'il le peut, ses odieuses et ignobles accusations... pour les pulvériser ! acheva-t-il en donnant un coup de poing sur le bureau.
— A la tribune ! crièrent deux ou trois voix.
— Soit, je demande la parole, s'écria Cabassol.
— Tout à l'heure, répondit une barbe jaunâtre qui présidait assistée d'une barbe noire et d*une barbe rousse, la parole est au citoyen Pallasseau.
— Ah, malheur! dit un électeur du fond de la salle.
^ré^^j\l
Mon concierge s'obstine à me présenter d'infâmes quittances.
— J'aimerais mieux la citoyenne Lecamus, dit un autre.
— Elle est inscrite la troisième, répondit le président, la citoyenne Lecamus ne parlera qu'à son tour.
Il y a donc des femmes? demanda Cabassol à ses voisins.
Parbleu, voyez à la gauche du bureau ce chapeau jaune et ce chapeau
rouge; le rouge c'est la citoyenne Constance Lecamus de la société des droits de la femme et le jaune c'est la citoyenne Groulebarbe, qui a été à Nouméa... >
— Merci, répondit Cabassol.
Le citoyen Pallasseau, une barbe blanche, venait de surgir à la tribune.
— Citoyens, s'écria-t-il d'une voix qui paraissait sortir de l'estrade ellemême, nous parlerons, si vous voulez, de la question sociale !... Le moment me semble venu d'aborder enfin de front cette terrible question et d'en finir avec elle... Je déclare tout d'abord, citoyens, que je ne suis pas pour les
"52 IA o ::an de .mascarade parisienne
moyens termes et pour les fades adoucissements péniblement arrachés au monstre bourgeois... Je suis pour l'extinction radicale, absolue, de ïinfûme capital el de ses satellites f... L'infâme capital et l'ignoble capitaliste, voilà le dernier obstacle qu'il faut renverser pour arriver à la civilisation parfaite et au bonheur général... Cet infâme capital qui nous divise, je veux son extinction...
— Je demande qu'on le boive! dit une voix au fond de la salle.
— La motion de l'honorable citoyen a peu de chance d'être adoptée... Je reprends... Pouvons-nous prétendre au beau titre d'hommes libres et civilisés, quand aujourd'hui encore, en plein xixe siècle, dans ce siècle qui se prétend éclairé, nous voyons encore quatre fois par an, à des époques douloureuses, l'horrible propriétaire persécuter ses frères infortunés, les citoyens locataires, et leur extirper de fortes sommes avec l'aide de ses séides, le concierge et l'huissier. Ce spectacle honteux fait saigner mon cœur de socialiste sensible ; pour en finir avec lui je demande l'extinction de la question sociale par l'extinction des propriétaires et de leurs vils séides les concierges et les huissiers ! je pense que le principe de l'extinction doit être adopté et qu'il ne reste plus qu'à trouver les moyens pratiques de l'appliquer...
— Moi, je suis concierge, interrompit un citoyen, et je ne veux pas de l'extinction...
— Citoyen, je vous plains! vous devez bien souffrir d'être forcé de persécuter vos frères...
— Je ne m'oppose pas à l'extinction des propriétaires et des huissiers mais je demande...
— Taisez-vous, vil stipendié de l'infâme capital 1 vous serez entraîné dans la tourmente... dès aujoud'hui, je vous signale à la vindicte populaire et pendant que j'y suis, je signale aussi à l'indignation des honnêtes gens mon concierge à moi, qui s'obstine à me présenter d'infâmes quittances tous les trois mois, bien que je m'efforce sans cesse de lui faire comprendre les raisons pour lesquelles la coutume du terme doit être considérée comme abusive et rétrograde! Citoyens! ce sont les moyens à employer pour arriver rapidement à cette extinction que je veux étudier aujourd'hui... On a proposé la grève des locataires... Ce moyen n'est pas pratique...
— Comment cela?
— Quand la grève serait décidée, les locataires abandonnant les maisons s'en iraient au bois de Boulogne où chacun se construirait un gourbi... pas pratique, la grève des locataires! d'abord, ce ne serait possible qu'en été, à la première pluie, il faudrait repasser sous les fourches caudines des hideux propriétaires! Nous avons mieux que cela, je vous demande une petite heu ie d'attention pour vous exposer une série de mesures qui...
LA (iIJANDK MASCAKADI'. I» AUISIKN NE
La citoyenne Crouieharbe, 1871-
— Pas ce soir!... pas trop à la fois! s'écrièrent quelques auditeurs récalcitrants.
— Demain, alors...
— Et il n'aura pas la pipe ! s'écria le concierge signalé à la vindicte populaire comme séide de l'infâme capital.
— Que dit-il ? demanda Cabassol à un voisin.
— Il dit qu'il n'aura pas la pipe, répondit le voisin, il a de bonnes intentions, mais il ne la mérite pas.
Cabassol ne comprit pas davantage, mais un autre orateur étant menté à la tribune, il ne demanda pas d'explication. Le nouvel orateur était un jeune, il n'avaitqu'un faible collier d'une barbe rouge à force d'être rousse; le trait Liv. 95.
principal dosa physionomie était un nez d'une longueur exagérée qui semblait se balancer à chaque phrase et appuyer par une pantomime particulière Les raisonnements de son possesseur.
Celui-ci était un rageur, on le voyait à son œil mobile, à sa barbiche et à son nez; on le vit bien mieux encore au coup de poing dont il ébranla la tribune avant de commencer à parler.
— Que les citoyens aux opinions molles et inconsistantes ne m'interrompentjpas ! s'écria-t-il, je les avertis que je mépriserai leurs interruptions autant que je méprise leurs personnes ! qu'on ne m'interrompe pas, que les politiques en pâte de guimauve ne cherchent pas à me...
— On ne vous a pas encore interrompu ! cria une voix.
— Vous voyez bien que si! mais je ne me laisserai pas intimider parleurs hurlements, je parlerai et je les broierai tous; il faut en finir avec les tièdes, avec les ramollis, avec les corrompus, pour faire place aux purs, aux farouches aux durs-à-cuire 1 (coup de poing sur la tribune) à bas les autres et fondons le grand parti duracuirisle pour réchauffer les tièdes, secouer énergiquement les amollis et aplatir les corrompus 1 aujourd'hui, tout ce qui n'est pas duracuiriste est réactionnaire (coup de poing sur la tribune).
— J'avertis l'orateur, dit le citoyen Paradoux, que la tribune manque un peu de solidité et je le prie...
— Alors, on n'a même plus la liberté de la tribune? dit le citoyen orateur de plus en plus rageur, vous êtes un réactionnaire, vous aussi! tous nos députés, tous nos conseillers municipaux sont entachés de réaction, ou tout au moins d'engourdissement ou de ramollissement politique ! (coup de poing.) C'est au parti pur, au parti duracuiriste de les maintenir dans la voie droite et inflexible ; il n'y a qu'un moyen pour cela, c'est de cesser de les abandonner à eux-mêmes !
— Comment? dirent quelques voix.
— Ne m'interrompez pas! je disais qu'abandonnés à eux-mêmes, nos élus flottent au gré des courants parlementaires et dérivent sans faire rien de bon... Voilà trop longtemps que cela dure, il faut en finir, il faut surveiller sérieusement nos élus, les maintenir et les diriger... Je propose pour cela dans chaque circonscription l'établissement de comités de surveillance formés de cinq citoyens nommés de trois mois en trois mois par les réunions publiques. Ces citoyens s'installeront chez le député et le surveilleront jour et nuit. Ils tiendront les électeurs au courant des moindres actes du député, de ses conversations, de ses démarches, et, quand le député sortira, il' devra toujours être accompagné d'un membre du comité au moins...
— Ça sera peut-être gênant pour les députés, interrompit un citoyen.
— Ce sera plus sûr pour les électeurs! Est-ce que nous avons besoin de
donner de l'agrément à nos élus? C'est au contraire leur devoir à eux de tout faire pour nous être agréables!... Je reprends mon projet de comité de surveillance. Nous disons : les membres du comité se relayeront pour ne pas quitter le député ; celui-ci sera tenu de fournir, dans la pièce centrale de son appartement, deux lits pour les surveillants qui passeront la nuit ; le député ne pourra se déplacer sans l'autorisation de son comité de surveillance ; en voyage, il devra emmener deux surveillants. Un membre du comité accompagnera le député à la Chambre et lui dictera ses votes; le député devra
Vou9 battez votre femme après avoir bu sa dot.
parler lorsque le comité le lui ordonnera ; ses discours seront préalablement fournis au comité et il devra les modifier ou les refondre dans le sens qu'on lui indiquera...
— Très bien ! grognèrent quelques belles barbes.
— Pas d'interruptions là-bas ! rugit l'orateur en scandant son apostrophe d'un formidable coup de poing.
— C'est la haute surveillance ! modula le citoyen Paradoux.
— Certainement ! répondit l'orateur, nous ne voulons plus de traîtres ni de ramollis I... Le comité de surveillance empêchera les députés de se corrompre par des relations avec le high life ou la finance; il les empêchera d'aller parader dans les salons de la réaction et de figurer aux soirées du pouvoir exécutif...
Les membres du comité do surveillance seront choisis parmi les citoyens les plus énergiques; des indemnités modestes mais équitables, à prendre sur le traitement du député, leur seront allouées : 6 francs pour le service de jour,
^g LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE
et 3 francs pour le service de nuit, avec suppléments pour les sorties. Je propoBerai au comité de notre arrondissement de prendre l'initiative et d'imposer aux prochaines élections le comité de surveillance à notre député !
— Et si ça ennuie le député ?
— Eh bien! rien ne le force à solliciter le glorieux mandat de représentant du peuple 1
— Bravo ! bravo ! crièrent quelques citoyens, la pipe ! la pipe !
— Non, non, il n'aura pas la pipe, exclamèrent quelques groupes signalés par l'orateur comme en proie à la corruption.
Cabassol ne comprenait toujours pas, mais comme son devoir lui imposait de combattre le comité de surveillance dont son patron le citoyen Savoureux était menacé, il cria plus fort que les autres que l'orateur n'aurait pas la pipe !
— La parole esta la citoyenne Constance Lecamus ! dit le président quand le farouche Duracuiriste eut évacué la tribune.
— Présente ! dit la dame au chapeau rouge en fendant la foule.
— Pas mal, la citoyenne Constance, se dit Cabassol en voyant se dresser de profil à la tribune une jeune femme de 26 ou 27 ans, grande, bien découplée, aux lignes de la figure et du corsage vigoureusement accentuées, sans empâtement, ce qui paraît être un signe d'énergie.
La citoyenne Constance, à la tribune, se versait un verre d'eau et le sucrait avec un geste plein d'aulorité.
Citoyens ! dit-elle quand elle eut lentement absorbé le breuvage des
orateurs, vous êtes bien, n'est-ce pas, les ennemis déterminés de toutes les tyrannies, de tous les despotismes? Vous êtes bien les amis et les soutiens de tous les opprimés? oui ! je le vois à vos franches figures! Eh bien ! c'est; au nom d'esclaves opprimés depuis des siècles que je m'adresse à vous, c'est pour abattre un despotisme éhonté qui date déjà de quelques milliers d'années, que je viens réclamer votre aide puissante [...Citoyens, sous vos yeux, toute une classe d'êtres humains gémit dans une situation bien proche voisine de l'esclavage, sans droits politiques, sans droits civils et même sans état civil définitif; — son code, citoyens, peut se formuler ainsi : Rien ne Lui est permis et tout lui est défendu/ Cet état de servitude absolue, inique, effrayante, s'est perpétué à travers les âges jusqu'à notre siècle qui se prétend si orgueilleusement le siècle des lumières et de la justice, et il a si bien accablé les âmes de son poids épouvantable, que la grande majorité des victimes, loin de songer à la révolte, porte ses chaînes sans même les apercevoir.
La grande opprimée, citoyens, c'est la femme, et c'est elle que je viens
vous demander d'affranchir. Après tant de révolutions, après 89, après 48, après 71, la femme continue à être barbarement privée de tous les droits sociaux accordés à l'homme, — à tous les hommes, au plus inepte aussi bien qu'au plus digne ! Cette odieuse tyrannie ne peut durer plus longtemps, il appartient au peuple quia détruit tant de Bastilles, de briser les fers*de la femme et de faire de cette malheureuse esclave de quatre-vingts siècles, de cette
Le comité de surveillance des députés.
lamentable ilote, victime d'antiques préjugés, — ce qu'elle est réellement: une citoyenne égale de l'homme ! 1 1
— Allons donc 1 interrompit une voix.
— Qui a dit allons donc? s'écria la citoyenne Constance, en prenant son lorgnon pour foudroyer l'imprudent; personne ne répond? La lâcheté de l'interrupteur ne me surprend pas ! les partisans de l'esclavage n'oseront jamais se montrer à visage découvert devant les champions de la liberté..: citoyens, je le répète, il appartient à vous qui formez la partie la plus avancée de la nation dans les voies du progrès, de porter les premiers coups au despotisme qui pèse encore sur une moitié de l'humanité...
— La plus belle ! cria un citoyen farceur.
— Je ne vous le fais pas dire ! continua froidement l'oratrice, voulez-vous détruire à jamais l'ancien monde, écraser le vieil ordre de choses, achever l'œuvre de rénovation ? cela vous est facile, aux prochaines élections, à la
place d'un député masculin qui ne sera jamais qu'un chiffre de plus à la Chambre. — pour ne pas dire un zéro, — nommez hardiment un député féminin ! La vieille Europe en frémira sur ses bases, la réaction internationale en rugira d'épouvante et de colère, mais un tressaillement d'allégresse passera sur toutes les âmes libres, l'espérance renaîtra pour une moitié du monde...
— La plus belle ! répéta le citoyen farceur.
— N'attendez pas que la jeune Amérique vous donne l'exemple — si vous tardez, elle vous devancera définitivement, — fondez le suffrage vraiment universel ! Dès aujourd'hui je monte sur la brèche, pour y tenir haut et ferme contre toutes les attaques le drapeau des droits de la femme, dès aujourd'hui, je pose ma candidature ! Ce n'est pas mon humble personnalité qui est en jeu, je représente un principe invulnérable, je suis la candidate de la revendication !
— Citoyens ! cria une barbe farouche, la femme n'est pas mûre pour les droits politiques... ne votez pas pour la citoyenne/
— Non ! non !
— Si! si!
— Je vous devine I s'écria la citoyenne Constance, vous qui criez si fort contre la candidature féminine, je sais ce que vous valez ! Faux républicain, vous êtes le tyran du logis... vous battez votre femme après avoir bu sa dot !...
— Moi, s'écria le premier interrupteur, je suis célibataire !
— C'est encore pire! vous vous êtes soustrait au plus sacré des devoirs sociaux, celui de prendre une compagne et de fonder une famille...
— Et après ? qui est-ce qui sera le chef du ménage ? dit un citoyen bourru du premier rang.
— Faux républicain ! faux égalitaire ! libéral de carton ! s'écria la citoyenne Constance, vous parlez de chef, c'est tyran que vous voulez dire ? Et vous vous dites républicain ?... Sachez donc que le ménage moderne doit être l'image du gouvernement républicain : pas de monarque, pas de chef!... mais je reprends, sans m'arrêter à des objections que je ne considère pas comme sérieuses. Pourquoi la femme ne serait-elle pas digne d'être avocate, docteur en médecine, notaire... ministre?... Le don de l'éloquence a-t-il été refusé à la femme ? Parle-t-elle moins bien que l'homme?...
*- Non, elle parle même plus longtemps !...
— Pourquoi donc est-il interdit à la femme de cultiver l'éloquence et de se faire inscrire au tableau des avocats? La femme ne semble-t-elle pas, par sa nature essentiellement délicate, par ses instincts, plus apte que l'homme à soigner les malades ? Croyez-vous qu'elle en enterrerait plus que les docteurs masculins !
— Je demande à me faire soigner par une dame ! reprit l'interrupteur obstiné.
— A la porte ! cria la masse des citoyens sympathiques à l'oratrice.
— L'étude des lois est-elle donc si ardue que le cerveau de la femme ne puisse l'entreprendre, reprit l'oratrice. Eh bien, tant mieux si cela est ! Pour les mettre ànotre portée, on simplifiera les codes et tout le monde y gagnera...
ï>a femme est un ange brun ou blond.
je pense que la femme peut, comme un homme, faire un excellent notaire, un huissier loyal, un juge intègre... c'est toute une suite de réformes à faire, mais il suffit de commencer... Nommez d'abord des députés féminins, et le reste viendra tout seul. Citoyens, montrez-vous dignes du grand acte de désintéressement que je réclame de vous et votez pour la candidate des revendications féminines.
Et la citoyenne Constance, après avoir frappé avec le plat de la main sur la tribune, descenditau milieu d'une bourrasque d'applaudissements et de mur* mures.
— Bravo ! bravo 1 à elle la pipe ! cria une partie de l'assemblée.
— Non ! non!
— A bas la cabale I vivent les dames!
— La parole est au citoyen Cabassol! dît le président. ;
Gabasspl escalada lestement la tribune et en attendant que s'apaisât le tumulte soulevé par l'ardent plaidoyer de la citoyenne Constance, il acheva le verre d'eau sucrée commencé par l'oratrice.
— Citoyens, je saurai de cette façon, dit-il, tout ce que pense notre charmante ennemie. Hélas, je sais. déjà qu'elle ne pense pas grand bien de nous autres, pauvres hommes!... Où diable l'ai-je vue? murmura-t-il en aparté, il me semble que je la connais!... Citoyens, je serai bref ! moi aussi je vais
vous poser une question. La femme vous sembïe-t-elle faite pour les luttes du forum? Malgré tout ce qu'a pu réunir d'arguments l'éloquente citoyenne, je répondrai hardiment NON! Non, la candidature féminine n'a aucune chance de réussite, non, la femme n'est pas faite pour des luttes de la tribune, et moi, modeste citoyen, moi qui ne suis pas même avocat, je me fais fort de vaincre à la tribune mon éloquente adversaire, non par la puissance de ma parole, mais simplement par la puissance de ma voixl ah! citoyenne, croyez-moi, la femme doit garder son rôle si doux et si beau, elle doit rester l'ange de...
— Non! cria la citoyenne Constance.
— Si! reprit Cabassol, je déplore d'être en contradiction avec l'ardente championne, — champion a-t-il seulement un féminin? — de la suprématie féminine, mais autant la femme me semble une créature charmante, exquise, adorable, un ange brun ou blond...
— Ou châtain ! cria une voix.
— Ou roux!
— Oui, ou roux... un ange sur les genoux de qui je suis prêt à effeuiller toutes les roses de la création, à répandre tousJes parfums...
— Je prie le citoyen d'être un peu moins poétique, dit le président de sa voix creuse.
— Est-ce possible, quand il s'agit de l'être charmant. que nous adorons tous? Citoyen président, laissez-moi au moins ce dernier culte... autant la femme qui reste femme me semble exquise, autant celle qui ambitionnerait le titre de conseillère municipale, ou de notaresse me paraîtrait une créature hybride, étrange, fantastique...
Celui-là c'est un pur.
Liv 9G.
Le musée CambiaG,
Et Gabassol se fit résolument l'adversaire des droits politiques de la femme. Pendant trois grands quarts d'heure il tonna du haut de la tribune, et s'attacha à réduire en poudre les théories delà citoyenne Constance. Après avoir ainsi sacrifié la candidate féminine sur l'autel du candidat masculin, le citoyen Savoureux, il passa à regorgement de l'orateur Duracuiriste et de son comité de surveillance.
Comme il accablait le Duracuiriste d'un dernier sarcasme, l'assemblée, devenue très mouvementée, éclata en bravos.
— La pipe ! la pipe l cria la majorité des assistants.
— Non ! non 1
— Si! si!
— C'est un sage i
— C'est pas vrai !
— C'est un pur!
— Pas de pipe.
— Citoyens ! cria M. Paradoux, avec son plus bel accent du Midi, je vais vous mettre d'accord... à mon humble avis, une pipe doit être décernée au citoyen Cabassol, et une pipe à la citoyenne Constance. Ils
Une dame était sur le divan.
le méritent tous les deux... je mets aux voix les deux pipes... que ceux qui sont d'avis de décerner une pipe au citoyen et une pipe à la citoyenne, veuillent bien lever la main?.... très bien! Maintenant que ceux qui sont d'un avis contraire lèvent la main ! Très bien, les deux pipes sont décernées!
— Je vais donc savoir ce que c'est que cette pipe ! se dit Cabassol.
Le citoyen Paradoux porta la main à sa poche et en tira deux objets soigneusement enveloppés de papier de soie.
— Voilà le prix de l'éloquence ! dit-il, en tendant un des objets à chacun
des récompensés, citoyenne Constance, si comme femme l'usage vous défeno la pipe, comme citoyenne, vous en êtes digne !
Cabassol avait vivement développé le mystérieux cadeau ; c'était une élégante pipe en bois, dont le fourneau était une tête barbue coiffée d'un chapeau de forme étrange.
— Regardez, dit le citoyen Paradoux, en mettant avec gravité son chapeau tromblon.
— Ah, parfait ! s'écria Cabassol, charmant I... et ressemblant ! comme c'est ça, la barbe, labouche, le nez... et le chapeau... c'est parfait !
La citoyenne Constance, très froide, examinait aussi la pipe.
— Vous pouvez vous vanter de posséder un objet curieux et rare, reprit le citoyen Paradoux, n'en a pas qui veut! Cette pipe est réservée aux vainqueurs des tournois d'éloquence... c'est une idée que j'ai eue pour donner de l'élan à nos réunions, pour encourager les orateurs... quand vous verrez cette pipelà aux lèvres d'un citoyen, vous pourrez dire : celui-là, c'est un pur !
— C'est la réclame électorale du citoyen Paradoux... un joli farceur! glissa un citoyen mécontent à l'oreille de Cabassol.
Cabassol ne répondit pas, il regardait toujours la citoyenne Constance qui regardait sa pipe.
— Ah, je la reconnais, se dit-il à la fin, je l'ai vue à la Clef des cœurs! c'est une cliente de l'agence Boulandais ! je crois l'avoir bombardée de déclarations il y a quelques semaines.... grands dieux I si je l'avais épousée... quel club que mon ménage I
Je protégerai le» actrice» I
YyS&S gf&AKIStS* **•
La vie de l'uomme civilisé est pavée de soucis I
Longtemps que je n'ai savouré les douceurs de la prodigalité !
— Alors, voilà l'argent de tes corsets fini!... c'est impossible, voyons, deux mille francs et quelques centimes reçus il y a six semaines à peine?
— Il nous reste soixante et trois francs!
— Lacostade! Je ne t'ai pas suffisamment surveillé, j'ai eu tort, tu auras fait des dépenses occultes et illicites... c'est honteux! Et moi qui espérais que cet argent pourrait nous faire aller jusqu'au jour trois fois béni où M. Narcisse Boulandais de la Clef des cœurs nous confiera de jolies héritières à conduire à L'autel...
— Sais-tu qu'il tarde bien à nous les découvrir, ces jolies héritières!
— Cest ce que je dis comme vous ! dit une troisième personne entrant sans façon dans l'appartement de Lacostade.
— Mon bon Gabassol ! s'écria Bezucheux, que tu deviens donc rare!
— Je suis accablé de besogne! répondit Cabassol, les affaires! la politique ! Je cours les réunions publiques et privées pour mon patron, le citoyen Savoureux, je parle avec éloquence et abondance, je lutte, je terrasse les ennemis de mon patron et de la société ; j'aplatis chaque soir l'hydre du socialisme, j'écrase le parti Duracuiriste... entre temps, je corrige les épreuves d'une édition complète des discours de mon patron... je corrige les phrases qui ne me plaisent pas, je sème des fleurettes par-ci par-là et je collabore à Y Eclair à titre intermittent...
— Ouf ! Et ça te rapporte !■
— Cent cinquante francs par mois, des complets à 35 fr. et toujours des photographies... plua la promesse d'un poste considérable, pour le jour où mon patron attrapera le portefeuille qu'il guigne depuis si longtemps avec la patience d'un crocodile à l'affût... Je serai son chef de cabinet, j'aurai le monde à mes pieds, je protégerai les actrices, mais en attendant je tire la langue...
— La Clef des cœurs nous néglige! Il est impossible qu'avec nos portraits, M. Boulandais n'ait pas encore déniché les héritières qu'il nous doit...
— Nous devrions aller lui faire des reproches...
— Allons-y tout de suite !
Bezucheux et Lacostade sautèrent sur leurs chapeaux et brandirent leurs cannes en jurant d'accabler M. Boulandais des reproches les plus amers pour sa négligence.
— Un instant, dit Lacostade, que je prévienne Angèle!
— Angèle? fit Gabassol.
— Tu la connais, répondit Lacostade, c'est elle qui faisait les honneurs de notre grand dîner, l'autre jour... pauvre enfant, laissons-lui ses illusions, il ne faut pas lui dire que nous courons à l'agence matrimoniale...
Et il ouvrit la porte d'une seconde pièce où une dame lisait, étendue sur un divan.
Dans le tramway de l'Arc de triomphe, nos amis continuèrent à gémir sur la dureté des temps et sur celle non moins grande des cœurs d'héritières. Décidément l'existence manquait d'agrément! décidément, la vie de l'homme civilisé était pavée de soucis! ah, vive la vie sauvage, la large existence des peuplades primitives I l'Océanien, le Néo-zélandais, le Papou, le Taïtien, le
Les malheurs de Saint-Tropei.
Patagon, le Calédonien, ont eu de la chance de ne pas naître en Europe, dans les pays pourris de civilisation où des plumes sur la tète et des anneaux coquettement passés dans les narines, ne suffisent pas pour, frapper l'imagination des héritières.
Enfoncés dans ces réflexions mélancoliques, nos amis faillirent dépasser l'hôtel de la Clef des cœurs; Gabassol heureusement s'en aperçut et sonna en soupirant. Un domestique froid et digne les conduisit dans le salon d'attente et porta leurs cartes à son maître.
M. Narcisse Boulandais ne se fit pas attendre, il parut sur le seuil de son cabinet et les pria d'entrer.
— Je suis occupé avec une personne, mais vous pouvez entrer, il n'y a pas d'indiscrétion, nous parlions de vous justement...
Le cœur de Cabassol battit; Lacostadeet Bezucheux échangèrent un coup d'œil. Si cette personne était une des héritières demandées!... Cabassol entra le premier, curieux de la connaître et derrière lui Lacostade et Bezucheux se bousculèrent pour passer. Tant d'empressement était inutile, la personne qui daignait s'occuper d'eux avec le directeur de l'agence, était tout simplement leur ami Saint-Tropez.
— Comment, toi ici ! fit Bezucheux avec une grimace.
— Oui, je... répondit Saint-Tropez avec un air embarrassé, je... suis venu me rappeler au souvenir de M. Boulandais... je suis impatient... il me tarde de...
— Oui, dit M. Boulandais, monsieur Saint-Tropez se rend à mon avis, il abandonne le mariage assorti et fait inscrire décidément pour l'autre...
— L'autre? quel autre?
— Vous savez bien, le mariage non assorti! Je lui ai dit la première fois qu'il me fit l'honneur de me prendre pour confident : — le mariage non assorti, pour vous, c'est plus sûr et surtout plus rapide... Il n'a pas voulu en croire ce jour-là ma vieille expérience et nous avons perdu quelques mois. . . Ce n'est pas que je n'aie tenté le mariage assorti d'abord, mais je n'ai pas réussi... Tenez, voici son dossier, il y a dix-sept refus, sans compter les refus de vive voix qui sont inscrits à part. . . Voyez, prenez connaissance des lettres : Monsieur, en réponse à votre honorée du huit courant, j'ai l'honneur de vous renvoyer la photographie du jeune homme proposé; le parti ne nous convient nullement, ma fille a dansé avec lui à la dernière de vos soirées, entre autres désavantages, elle lui trouve l'air...
— Inutile! inutile! dit vivement Saint-Tropez, je m'en rapporte à vous et ces messieurs aussi.
— Non ! non ! je veux les convaincre qu'il n'y a pas de ma faute. Tenez, voici une autre lettre; c'est de la jeune fille même : Monsieur, ce n'est pas cela du tout, du tout! ce monsieur me déplaît tout à fait, inutile d'en parler, il est laid, il a l'air malingre, il est essoufflé après deux tours de valse...
— Malingre '.♦fit Saint-Tropez en fronçant les sourcils, essoufflé !
— En voici une autre : Monsieur, je vous renvoie le ridicule portrait de... Une autre encore : Monsieur, il doit y avoir eu erreur, le portrait que vous m'avez envoyé ne répond nullement à nos aspirations... Il y en a dix-sept comme ça... vous voyez, n'est-ce pas, que monsieur a pris le bon parti, en arrivant enfin au mariage non assorti... Gela ira beaucoup plus vite!
— Eh bien, et nous? demanda Cabassol, savez-vous que nous séchons d'impatience! Est-ce que vous avez comme cela un dossier de refus pour chacun de nous?
— Non, ce n'est pa,s à ce point-là...
Quel joli musée, si l'on pouvait collectionner les étoiles
— Allez -vous nous conseiller le mariage non assorti comme à noire pauvre ami?
— Nous n'en sommes pas encore là... voyons, où en sommes-nous? j'ai cinq refus pour M. Cabassol, six pour M. Bezucheux et quatre pour M. Lacostade...
— Comment, cinq refus pour moi contre dix-s.ept pour Saint-Tropez... mais alors, ou vous ne vous occupez que de Saint-Tropez, et c'est de l'injustice, ou je devrais avoir été accepté douze fois!...
Liv. 97.
— Mais non, comprenez donc ! pour M. Saint-Tropez cela va plus vite, je fais une demande, on refuse tout de suite et je passe à une autre, mais pour vous cela va moins vite, on prend le temps de la réflexion, on hésite...
— Ah! très bien, je comprends! dit Gabassol... Dites-moi, et la dame N 175, la jeune veuve ! m'aurait-elle repoussé?
— La dame N° 475... non, pas réussi de ce côté...
Gomment! mais il m'a semblé au contraire, qu'à chacune de vos soirées,
je faisais un pas plus avant dans son cœur...
— Pas réussi...
— C'est étrange, elle semblait me voir avec plaisir et, faut-il le dire, je m'oubliais auprès d'elle, et je passais toute la soirée à ses côtés... à causer, à rêver même... voyons, êtes-vous bien sûr?
— J'ai un autre parti à vous proposer, dit M. Boulandais sans répondre à l'interrogation, et, de ce côté, je suis certain du succès... le n° 429, 28 ans, orpheline, bachelière
— Je la connais, s'écria Cabassol.
— Je l'ai vue hier et je suis autorisé à vous dire...
— C'est la citoyenne Constance Lecamus, n'est-ce pas ? A mon grand regret, elle ne répond pas à mon idéal!... elle est charmante, mais trop de discours après la lune de miel...
— Vous avez tort.
— Eh bien, et nous? interrompit Bezucheux, avez-vous quelque douce espérance pour nous?
— Ne manquez pas à ma soirée de demain, peut-être aurai-je une bonne réponse à vous donner... une demoiselle hésite en ce 'moment entre vous et votre ami Pontbuzaud.
— Hésiter entre Pontbuzaud et moi! c'est inouï... jusqu'à présent je n'avais jamais vu ça... Enfin!... qui est-ce?...
— Uneorphelinc,lcn°/i30,jen'aipasledroit de préciser avant la réponse... Je prie aussi M. Lacostade devenir avec sa cuirasse... il est venu la dernière fois en simple habit, il a eu tort ! Allons, messieurs, bon espoir et à demain !
— Allons, dit Bezucheux en s'en allant, patientons encore... il y a de l'espoir! Nous n'avons pas encore essuyé dix-sept refus comme le pauvre Saint- Tropez!
— Mon Dieu, tu sais, fit Saint-Tropez, c'est affaire de chance... moi j'ai toujours eu la guigne.
— Ce qui m'étonne, dit Cabassol, c'est ce que le sieur Boulandais vient de me dire... c'est le refus de la dame n° 475 !
— Pourvu que nous puissions aller jusqu'au jour du contrat! s'écria Lacostade, ma suprême ressource est épuisée..
— Nous allons redevenir vertueux ! soupira Bezucheux, c'est dur quand on n'a pas la vocation, mais il le faut!... mes enfants, je vous quittte, je vais toucher mes rentes chez mon banquier I
— Est-il heureux, ce Bezucheux, il a encore un banquier!
— Deux cents francs par mois, servis par mon conseil judiciaire... Dieu! que c'est maigre! Le brigand de conseil !... Celui que j'ai donné à papa est moins féroce !...
Bezucheux laissa ses amis au tramway et se dirigea vers le boulevard Haussmann où demeurait le célèbre Gambiac, le richissime banquier connu par son amour pour les collections et pour le foyer de la danse.
Le célèbre banquier, qui aime à se surnommer lui-même le roi du bibelot,
— Comme gendre je vous flanque net à la porte 1
est-un collectionneur émérite; aucun meuble rare, aucun bibelot étrange, ne peut paraître sur la place, sans que Gambiac ne se le fasse apporter pour l'examiner, le soupeser, établir son état civil, et l'enchâsser dans ses collections s'il en vaut la peine. De même, poussé sans doute en cela par son instinct de collectionneur, aucune étoile ne peut se lever à l'horizon du Paris galant, sans que le gros Gambiac ne fasse tout ce que ses millions lui permettent, ce qui n'est pas peu dire, pour confisquer quelque temps l'astre à son profit.
Aussi l'hôtel habité par Gambiac est-il un vrai musée, depuis l'escalier des appartements particuliers jusqu'aux chambres de débarras, où sont reléguées les curiosités de second ordre. — Gambiac ne regrette qu'une chose, c'est que les étoiles, son autre passion, ne puissent pas se conserver et se cataloguer comme les autres curiosités. Quel joli musée il aurait si cela se pouvait! Malheureusement, ces délicieuses étoiles sont essentiellement filantes, ces objets d'art si délicieusement ciselés, si douillettement sertis dans la soie et la dentelle ne peuvent restera la disposition du collectionneur comme de simples émaux ou comme des marbres inertes !
Gambiac est veuf, il a deux filles suffisamment jolies et suffisamment bien élevées, au dire de BezucheuxdelaFricottière, qui, au temps de sa splendeur, a beaucoup dansé avec elles. Maintenant toutes relations sont rompues, Bezucheux ne va plus dans le monde depuis sa déconfiture, et s'il a osé jadis lever les yeux vers elles, il sait bien que le gros Gambiac, ce vil homme d'argent déclinerait l'honneur de redorer l'antique blason des la Pricottière. —
Cependant le banquier, un vieil ami de papa la Fricottière, l'invite régulièrement à déjeuner, chaque fois qu'il vient toucher la pension mensuelle allouée par son conseil judiciaire.
Dès le premier déjeuner, Gambiac, toujours rond en affaires, a dit à Bezucheux :
— Gomme client je vous vénère, mon petit Bezucheux, mais, vous savez, comme prétendant je vous flanque net à la porte ! Choisissez !
— Restons amis ! dût mon cœur se briser! répondit Bezucheux avec un soupir, en regardant d'un œil chargé de tristesse les deux demoiselles Cambiac.
Et tout en restant galant comme un mousquetaire Louis XIII, il avait mis une sourdine à la cour vague qu'il faisait jadis sans préciser aux deux j< u.ics filles.
Ce jour-là, quand il arriva chez le banquier, en sortant de la Clef des cœurs, Cambiac l'accueillit avec le plus large de ses sourires.
— Mon bon Bezucheux, comme vous devenez rare ! dit-il.
— Mais... je le regrette comme vous. Ah, si les mois pouvaient avoir plusieurs trente-un !
— M'm petit, vous allez déjeuner avec nous! mes filles vous adorent, je leur dis toujours : si vous aviez connu son père ! c'est son père qu'il fallait voir, jadis 1 Le type du parfait la Fricottière !
— Mais je n'ai pas dégénéré ! fit Bezucheux.
— Je le sais bien... vous savez nos conventions : comme client je vous vénère, mais...
— Comme gendre! je connais votre opinion. Mais, soyez tranquille, mon cœur est en miettes!
— Pas le plus petit doigt de cour !
— Entendu ! vous ne voulez%cependant pas que je sois grossier? cela, je vous en avertis d'avance, je ne le pourrais pas... Vous connaissez ma nature : gentilhomme quand même!
— Ah ! Il faut que je vous montre quelque chose... mon musée s'est enrichi depuis votre dernière visite.
— Une perle ? un bibelot unique? quoi?
— Mieux que cela, mon ami !
— Un Rembrandt? un Franz Hais?.,.
— Mieux que cela I
— Une Vénus de Milo?
— Vous brûlez! mais c'est encore mieux que cela, ce n'est pas un objet unique que j'ai déterré, c'est toute une collection!
— Une collection !
J'espère découvrir quelques corsets d'Agnès Sorol, d'Isabcau, ctu
— Une collection merveilleuse, unique, sans pareille ! Quelque chose de...
— Vous m'étourdissez!
— Et d'inédit! vous savez, personne n'en possède l'équivalent. Les uns peuvent avoir plus de hollandais que moi, ou de dix-huitième siècle, ou de faïences, ou d'armes, mais personne n'a ce que j'ai ! Dans aucune collection vous ne trouverez ce que vous allez voir... Vous n'en avez donc pas entendu parler? mais les journaux ont déjà publié des articles enthousiastes sur ma nouvelle collection... On m'a déjà demandé à photographier les principales pièces, mais j'ai refusé... Et les criailleries des jaloux! j'en connais qui ne dér&gent pas depuis ma trouvaille...
— Vous piquez exlraordinairemenl ma curisosité ! qu'est-ce donc enfin?
— Vous allez voir! j'ai fait arranger un petit salon exprès... que dis -je, un boudoir, pour ma nouvelle collection.
— Un boudoir! Il y a donc du féminin là-dedans?
— C'est tout ce qu'il y a de plus féminin ? Suivez-moi et apprêtez-vous à v.nis pâmer ! je vous connais, je sais que ça vous plaira.
Et le joyeux Gambiac guida Bezucheux à travers les salons jusqu'au boudoir de la mystérieuse collection.
— Yêtes-vous? demanda-t-il en soulevant une portière, eh bien.admirez!
Le boudoir, comme disait Cambiac, était une grande pièce garnie de vitrines sur tous les côtés, avec une grande table centrale encore à vitrines. Au premier pas Bezucheux s'arrêta.
— Mais s'écria-t-il, je suis chez une corsetière...
— Artistique et historique! acheva Gambiac !
— Des corsets ! des corsets et rien que des corsets !
— Mon Dieu, oui, voilà ma nouvelle collection... y êtes-vous? Admirezvous? Des corsets historiques, mon cher, tout ce qu'il y a de plus historiques...
— Je ne comprends pas.
— Approchez et regardez. Voyez, chaque pièce à sa provenance... lisez les étiquettes... tous historiques 1
— Comment? des corsets du moyen âge?
— Mais non, mon ami... je n'ai pas encore abordé l'époque moyen âge, mais je vais m'y mettre et avec de l'intelligence, du flair et de l'argent, ce serait bien le diable si je ne découvrais pas quelques corsets d'Agnès Sorel, d'Isabeau, de Catherine de Médicis ou de Marion Delorme... Ma collection pour le moment est toute moderne... Approchez-vous, et admirez! Tenez, ce corset bleu, il provient de M"e Mars... c'est le plus antique; celui-ci, tenez, ce corset rose, devinez le nom de celle dont il a pressé
— Je tiens l'étiquette, dit Bezucheux, en lisant, corset de Mile RigolboeAe(1858)!
— Hein, mon cher! connaissez-vous une collection qui puisse montrer un corset authentique de Rigolboche? Et celui-là? corset de Mlle Cora Pearl, porté de septembre 1862 à janvier 1863 ! Admirez, mon cher, admirez tout à votre aise. Voici une rareté, une des perles de la collection, un corset de la Dame aux Camélias; pauvre Marguerite Gautier, était-elle maigre! c'est sans doute un de ses derniers corsets... Tenez! encore une perle, un corset de' Lola Montes avec les initiales L. M. et une couronne de comtesse brodées dans le satin... qu'en dites-vous de celui-ci? est-il assez coquet? ce satin jaune un peu défraîchi ne vous dit-il pas bien des choses?
— Il me semble que je l'ai déjà vu... murmura Bezucheux.
— Non, vous êles trop jeune ! répondit tranquillement le banquier. — Et tous ceux-ci? Voici la rangée des corsets aristocratiques, des corsets de marquises, de duchesses, et même de princesses... rien que des initiales sur les étiquettes, vous comprenez, mais je puis vous dire les noms à l'oreille. Voici les corsets politiques, tous provenant d'épouses de ministres ou d'hommes d'Etat, bien curieuse cette rangée politique! Voici plus gracieux: corsets d'artistes dramatiques... toute cette vitrine est consacrée aux théâtres : corsets
La collection Cambiac.
de chanteuses, corsets de danseuses, corsets de comédiennes et même corsets de tragédiennes. Voyez celui-ci, ce sévère corset, droit comme un alexandrin, raide comme un confident de tragédie, c'est un corset de Rachel! Tenez, ce corset d'une taille respectable, il provient de Mlle Georges... Voici deux corsets de Fanny Essler, un corset de Déjazet... Admirez maintenant la vitrine aux corsets du demi-monde... Rien que des corsets de célébrités de 1850... Est-ce joli, est-ce chatoyant?... En raconteraient-ils des choses si le bon Dieu faisait parler les corsets!... Tenez, moi, j'en suis amoureux, de ma collection...Est-ce gentil! Et tout ça a été porté, tout ça, plus ou. moins longtemps, a enchâssé les plus... Ah, je veux continuer cette collection,, je cherche à la compléter... mon rêve serait de posséder un corset de Jeanne d'Arc, un corset de Mme Tallien, un corset de... et de continuer les temps modernes... Vous n'auriez pas par hasard, à titre de souvenir ou autrement, un corset de
quoique célébrité? je vous connais, vous devez avoir quelques jolis petits souvenirs ! un corset de Tulipia, par exemple, voilà qui serait gentil?
— Hélas, fit Bezucheux, demandez-en un au prince de Bosnie!
— Voyez-vous, je suis positivement amoureux de ma collection, elle m'a coûté cher, mais je ne regrette pas mon argent!... je veux la compléter, je veux joindre à chaque corset le portrait de celle qui l'a porté, un portrait authentique... Et puis, j'ai une autre idée... Croyez-vous au spiritisme?
— Au spiritisme? répéta Bezucheux surpris.
— Oui! moi j'y crois vaguement. Je vais faire venir un médium...
— Pour faire parler vos corsets?...
— Us ont été portés, ils ont participé quelque temps à la vie de femmes aimables, ils ont tressailli sous les battements de cœurs charmants... je voudrais arriver à connaître quelque peu de leurs impressions!...
— Ah, mon pauvre Cambiac, ne prenez pas la peine de faire venir un médium, interrogez-moi?
— Gomment, vous seriez médium? ou somnambule?...
— Extra-lucide! oui! je puis vous en raconter long Mile Emilie. survos corsets... Et d'abord, mon cher Cambiac, combien
vous ont-ils coûté?
— Une misère, étant donné la haute curiosité, la saveur de la chose...
— Combien ?
— Ça n'a pas de prix ! c'était une véritable occasion... un vieux viveur réduit à la misère, qui voulait garder l'anonyme et a consenti à me les céder pour quatre...
— Mille ?
— Quatre-vingt mille !
Bezucheux chercha un fauteuil pour se laisser tomber, n'en trouvant pas, il s'appuya sur une vitrine pour rire à son aise.
— Mon cher Cambiac, je connais vos corsets, si vous me l'aviez dit, je vous les aurais fait avoir pour quatre mille ! c'est moi qui les ai vendus!
— Vous !
— Moi! ces corsets appartenaient depuis nombre d'années à mon ami Lacostade, à la suite d'une négociation avec un usurier nommé Quillebart...
— C'est le nom de l'intermédiaire qui me les a procurés...
— Parbleu ! mon pauvre ami, faites-en votre deuil, vos corsets n'ont jamais appartenu à Lola Montés, Rigolboche, Gora Pearl et autres! Vos corsets sont neufs, ils se sont fanés pendant leur séjour chez les usuriers et chez Lacostade... Ce Quillebart a eu une inspiration de génie, il est admirable, cet homme... il a travaillé ses corsets, les a truqués, arrangés, maquillés... Ces
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initiales de Lola Montés, il les a fait broder, parbleu! Ali! malheureux Cambiac, ce Quillebart est capable de les avoir fait porter par sa concierge ou sa femme de ménage pour vous donner de charmantes illusions...
— Mon cher Bezucheux, je vous en prie, voyons, vous êtes sûr de ce quî vous avancez ?
— Si j'en suis sûr! quand je vous dis que c'est moi qui ai fait venir Quillebart pour reprendre ces corsets qui embarrassaient Lacostade depuis dix ans! avec bien de la peine, nous en avons tiré deux mille francs... Quillebart n'en voulait pas d'abord parce qu'ils étaient défraîchis, puis il s'est ravisé... il avait trouvé son petit truc... Quel génie! mon pauvre ami, va-t-on se moquer de vous quand on va
connaître l'histoire !... vos concurrents en bibelotage, vos rivaux «n collections vont faire des gorges chaudes... vous savez, Cambiac,jevousplains, pas pour les quatre-vingt mille, mais pour le bruit que va faire votre...
— Mais vous n'en direz rien, mon ami, mon cher Bezucheux!
— Ah ça! est-ce que -vous
Croyez que je pourrai me retenir - J« ™"9 remercie bien sincèrement.
d'en parler ? C'est une histoire
trop comique, mon cher! tout Paris va s'esclaffer... mon cher, vous êtes
fichu comme collectionneur !
— Voyons, il faut que vous me promettiez...
— Le reste de vos collections en pâtira... vos émaux cloisonnés? des truquages! votre vieux Delft? du Batignolles tout pur ! votre Palissy? de la blague! vos sculptures italiennes, vos faïences Renaissance, vos... tout le reste, enfin, fabriqué à Paris par des malins qui vous ont tiré des carottes!... vous êtes flambé... moi, je vous conseille de faire votre vente avant que l'on sache l'histoire!...
— Mon ami! mon cher ami! s'écria Gambiac, vous savez que j'ai toujours eu de l'amitié pour vous!... je vous en prie, n'ébruitez pas l'affaire... ne parlez pas de cet escroc de Quillebart... voyons, que voulez- vous que je...
— Fi! vous voulez acheter mon silence !
— Non ! Tenez Bezucheux, jurez-moi de ne rien dire et je vous permets... Tenez mon bon ami, ne me considérez plus comme votre banquier, considérez moi comme... votre beau-père!!!
— Bien vrai ?