LE COTON AFRICAIN
années déj;i, elle n'a cessé de fixer mon attenlion sur cet objet; partout où je suis allé, c'est-à-dii-e dans les régions où règne une humidité suffisante, sur les territoires où la crue des fleuves et des rivières se fait sentir assez pour enrichir le sol par un apport d'humus et pour Ihumecter par un certain volume d'eau, partout le coton pousse et croît souvent avec une intensité prodigieuse.
Bornou. — Le Bornou anglais possède un climat assez sec, les pluies tendent à s'y raréfier, le sol est léger, sablonneux et caractérise le pays que gagne progressivement le Sahara. Mais, entre les dunes de sable, il existe des bas-fonds où la terre argileuse est néanmoins assez humide et assez riche pour que son humus fertile permette la culture du coton. L'espèce est très belle, mais à soie courte, type très indigène comme rendement. La plante est un véritable arbuste de 2m50 à 3 mètres de hauteur, à tige rouge, à feuilles étroites; la fleur est jaune thé; quant au fruit, il donne une gousse très épaisse, très fournie, l'ouate est soyeuse, d'un aspect miroitant et d'un toucher 1res doux, la fibre est résistante, élastique et par suite excellente pour le tissage.
Malheureusement, s'il y a beaucoup de coton pour la population actuelle, je crois qu'il serait difficile d'augmenter le rendement pour l'amener à la densité dont il est capable au Niger.
Dans le Bornou allemand, le sol est improductif.
Chari. — Le colon du Bornou se retrouve absolument identique, avec une vitalité semblable sur nos territoires du Chari, mais surtout aux abords du Tchad et du Bahr-el-Gazal, partout où le sol crevassé disparaît, partout où la terre légère existe en couche assez mince pour s'humecter de 1 humidité du sous-sol.
J'ai vu des tiges de colon plier sous le poids des gousses blanches; nous avons compté jusqu'à dix-sept fruits sur une même branche, et nous avons vu des tiges ornées de véritables Ijouquets de fleurs couleur rose thé.
Les étoffes tissées au Bornou sont d'assez belle qualité, surtout à Koukawa, à N'Gornou, dans les centres où se fait sentir l'exigence du sultan et le luxe de ses proches; ailleurs, l'indigène tisse des bandelettes larges de 4 à 6 centimètres, étoffe à grande maille, grossière, pelucheuse, qui sert d'unité ou de monnaie sur les marchés et se vend un nombre fixé de cauries par coudée.
Les boubous sont constitués de bandelettes assemblées; lorsque
celles-ci sont étroites, fines, brillantes, soyeuses et bien cousues, le coslume possède un véritable cachet. Il est en outre brodé au fil ccru et les deux teiulos coton-fil superposées sont d'un effet très heureux.
La teinture à l'indigo est assez répandue, mais mal faite; elle s'ap[)lique davantage aux vêtements de la classe pauvre.
Nous allons maintenant passer au pays peul où la culture semble beaucoup plus judicieuse.
Bintidéré-Foiilbé. — C'est une grande cité colonnière.
Binudéré se trouve sur un terrain semi-léger, à sous-sol aigileux.
On trouve là des richesses considc'rables.
C'est principalement sur la cultur-e du colon que le lamido Bokary porte son attention. Bokary en possède des champs immenses; il en fait semer, récoller, filer et tisser des étendues énormes dont il échange les produits de tous côtés, à Dikoa, Garoua, Koukawa. Il surveille lui-même le lissage et modifie l'écarlement des dents de ses métiers, le serrage, le poids du chaiiot, de manière à obtenir des étoITes à giain plus fin ; le filage est également très soigné.
Les cotonnades de Binndéré-Foulbé m'ont semblé de toute beauté ainsi que d'un grand intérêt; l'étoffe trè.s douce, très fine, a été fort bien assemblée, lavée, brodée d'une façon ravissante, puis trempée dans un bain d'eau gommée, pour lui donner de la fermeté. Pour obtenir ce résultat, le lamido de Binndéré a fait modifier les métiers plusieurs fois, il a fait recommencer les essais.
Quant au coton, toute la région en est couverte; à la saison des pluies, il s en trouve même dans les cours des fermes; les champs ne restent pas [jlus de trois ans en service, ils reposent pendant un an. L'indigène les laboure, brûle les pieds sur place, retourne la terre, plante des arachides ou du^maïs; ensuite le lougau se prête à de nouvelles cultures de coton.
Mais, comme je l'ai dit 2)lus haut, tout cela se fait avec l'assentiment du maître qui donne son avis et dirige la collectivité. Acheter du coton à Birmdéré, c'est acheter du coton à Bokary qui, selon les besoins des villages, sait les quantités qui se peuvent exporter: c'est lui qui peut faire augmenter la production ou bien amélioier la culture selon nos méthodes. Et cela n'est pas un mal, au contraire; j'ai toujours été d'avis que nous devons mettre à profit l'énergie vitale et l'intelligence de la race pcule. Ce sont des gens qui pensent, qui organisent, qui savent faire travailler leurs captifs de case, répartir,
LE COTON A F/il Cil y.
graduer, limiter, augmenter la nnin-d œuvre. Les Peuls ne sont pas guerriers, ils demandent à n'être pas opprimés après avoir opprimé tant de peuplades africaines; ils ont une aptitude parlicnlière qui consiste à se trouver des chefs, qu'ils savent très souvent obéir, et ce chef, ce lamido, est un homme généralement aisé, riclie, mais sobre et réservé dans son existence intime. Il jouit d'un bien-être dont il aurait grande peine à se déposséder, il est donc soumis d'avance et prêt à obéir à celui qui sait le commander. Que pouvons-nous souhaiter de mieu.v pour constituer des centres de culture colonnière? Nous n'avons plus dès lors le souci de la main-d'œuvre; que pouvons-nous faire de concessions où nous opérerons la claustration, la séquestration de travailleurs que des salaires quotidiens encourageront à produire le moins possible, ou que noire volonté, nos procédés, nos chàtimenls mérités, même par leur indolence, dégoûteront à jamais de la question coloimière ?
Nous avons, parmi nos races diverses du Soudan, des chefs indigènes, des villages libres, des noirs indépendants, des centres comme Bintidéré, ou bien des cases situées au milieu d un lopin de terre où chacun pioduira selon sa coulunie, selon ses besoins, selon son désir. L'inléièt des grands centres, leurs appétits, leur amour du luxe et du nouveau sont tout simplement les mêmes que ceux des individus; ils sont amplifiés, voilà tout.
C'est pourquoi l'avenir cotonnier du Soudan dépend de plusieurs conditions :
lo Liberté de la main-d'œuvre, abstention des concessions. Laisser les collectivités indigènes produire tout à leur aise, sous 1 égide de nos chefs de districts;
2o Appui total de TAdminislration pour quelque motif que ce soit;
30 Paiement équitable, mais raisonnable du coton produit;
40 Développer d'abord la culture du coton indigène, aniéliorer ce produit qui possède de très belles qualités, faire ensuite, dès maintenant, des essais nombreux et variés avec des espèces étrangères.
Pays moundnn^. — Le coton pousse à merveille dans la partie française de la vallée du mayo Kabi et dans tout le pays moundang ; j'ai trouvé deux espèces diderentes poussant presque à l'élat sauvage, sans soins, au hasard. L'indigène de cette contrée lisse des bandelettes encore plus grossières, en outre il produit peu, car le vêtement n'est connu que dans la classe élevée. Enfin, il résulte du
voyage de M. Lahure en pays laka que ces sauvages counaisseut également la culture cotonuière à l'état le plus rudimentaire.
En résum?, toute l'Afrique centrale, mais principalement le pays peul de Binndéré et les contrées voisines des cours d'eau sont essentiellement riches en coton.
L'indigo est très cultivé, mais c'est surtout à Kano et dans la sphère d'influence aoussa que cette teinture est perfectiouuée. Les habits sont enduits d'une véritable pâte bleue, puis ou leur donne du lustre, soit en les serrant entre des rouleaux de bois, soit en les frappant avec des maillets sur des planches très épaisses. Les Aoussas obtiennent ainsi des étoffes que l'on croirait teintes et cylindrées en Europe.
En résumé, le Centre africain est un champ d'exploitation appréciable. Et, s'il y a jamais quelque chose à faire dans cette région, l'effort, tout entier, doit être porté sur ce que nous appelons dans cet ouvrage « la colonie du Kabi », car une voie de pénétration relativement aisée, pratique et, certes sans la moindre difficulté, la traverse dans sa partie la plus peuplée. Il n'y a pus d'étoffes européennes sur les marchés de Dikoa et Koukawa; il suffit qu'un effort intelligent soit produit à Léré pour y créer un centre prospère où viendront s'approvisionner les caravanes du Bornou.
Les espèces rapportées pour la mission ont été étudiées par M. Henri Lecomte, professeur au Muséum; voici le résultat des observations que ce savant éminent a bien voulu nous adresser.
Coton de Léré. — Deux espèces très différentes dont l'une doit être rapportée au Gossypium arhoreum L.
Hauteur lni90, diamètre de la tige à la base, 2 centimètres.
Les caractères distinctifs sont les suivants : feuilles profondément divisées, à 5, à 7 lobes étroits, lancéolés, souvent séparés par des lobes intermédiaires beaucoup plus petits; stipules très étroites et assez longues.
Bractées en forme de cœur et ne présentant que cinq à sept dents assez courtes, beaucoup moins profondément séparées que les autres espèces; calice à divisions à peine marquées avec des ponctuations noires très nettes ; pétales portant une tache dans les régions de l'onglet.
Cette espèce est bien caractérisée, elle se rapporte aussi exactement que possible au Gossypium arboreuni L, décrit par Porlotore et signalé eu Abyssinie par Schimper et au Cordofan par Figar.
LE COrO X A FR ICAIN.
La préseoce de cotte espèce bien caractérisée est d'ua réel intérêt, car si nous en jugeons par les spécimens de l'herbier du Muséum, la plupart des formes rapportées au G. arhoreum, sont bien moins caractérisées que la forme rencontrée par M. le commandant Lenfant.
Coton de Djina. — Nous signalerons encore spécialement le cotonnier récollé à Djina (pays kotoko) au voisinage du Tchad (12 janvier 1904). Ce cotonnier, par la forme de ses feuilles, par ses bractées très grandes et profondément laciniées, par son calice à divisions à peine marquées, par ses graines presque dépourvues de duvet, excepté à la pointe où elles portent un peu de duvet fauve, par la facilité avec laquelle se détachent les poils recouvrant la graine et constituant le textile, nous paraît devoir être rapporté à l'espèce Gossjpium harhadense L. qui se trouve, d'ailleurs, partout à la côte occidentale d'Afrique.
Cette espèce fournit un beau coton soyeux et blanc, atteignant facilement 35 millimètres de longueur.
Les autres spécimens, rapportés par M. le commandant Lenfant, sont moins bien caractérisés que les deux précédents; cependant, il nous paraît impossible de ne pas retrouver les principaux caractères du Gossypium hirsutum L. dans les cotonniers de Léré (deuxième spécimen), de Maroua, de Dialomé et de Bifara. Un autre spécimen, qui doit avoir été récolté au Chari, peut être rapporté, avec quelque doute cependant, au G. herhaceuin .
Ce cotonnier est spécialement fertile, car une petite sommité recueillie par M. le commandant Lenfant et contenue dans l'herbier qu'il nous a remis, ne porte pas moins de dix-sept capsules bien fournies.
Ce cotonnier manque des poils qui caractérisent le G. hirsutum L. ; mais n'ayant pas de fleur à notre disposition, nous n'avons pu nous assurer d'une façon ferme qu'il s'agit bien du G. herhaceuin L.
Les graines sont couvertes sous les poils d'un duvet blanc qui recouvre toute la surface. Les fibres ne sont pas très longues (25 millimètres en moyenne), mais par contre elles sont très fines et leur diamètre dépasse rarement 21 \x.
Le rendement à l'égreaage (pour une vingtaine de graines) a été de vingt-sept, vingt-huit pour 100. Le colon est d'un beau blanc.
Coton de Maroua. — Les cotonniers récoltés à Maroua diffèrent assez notablement des précédents; mais ils produisent des graines
qui sont encore, comnae chez les coloniaux du Chari, complèlement recouverles de duvet court (et verdâtre) sous les poils. Mais ces cotonniers, par leurs caractères, doivent être rapportés, comme les suivants d'ailleurs, à l'espèce G. hirsutiim L. qui paraît se présenter en Afrique sous des formes assez variées.
Les poils sont assez courts et n'ont guère qu'une longueur moyenne de 25 millimètres; le diamètre moyen est d'enviran 24 p.. Le rendement à l'égrenage doit être assez faible.
Coton de Ripâré. — Les graines sont de très grande taille et ne portent de duvet qu'aux deux extrémités. C'est un beau coton blanc dont les libres atteignent facilement 35 millimètres avec un diamètre de 22 à 26 jj..
Coton de Dialoumé. — Les graines ne portent du duvet qu'à la base.
Longueur des libres : très variable.
Diamètre : 22-26 ij..
D'ailleurs, les qualités physiques de ces divers cotons ne présentent qu'un intérêt très relatif, car par la culture et la sélection, ou arriverait très rapidement à les modifier.
Les récolles de M. le commandant Lenfant nous paraissent surtout intéressantes par la distribution géographique des localités où le coton a été renconlré, par la fécondité remarquable de certains cotonniers, j)ar la présence du G. arhoreuin et par les notes très suggestives que M. le commandant Lenfant a résumées dans son rapport.
Signé : Lecomte.
Ce qu'il faut déduire de tout cela, c'est que le continent noir est une terre favorable à la culture colonnière et que les efforts des Associations européennes, pour la récolle et la propagaliou de ce textile en Afrique, se sont portés sur le terrain le plus favorable à toutes les entreprises, dont le but est d'affranchir les marchés et les filatures de notre vieux continent des visées ou des prétentions américaines.
Et s'il est une chose véritablement rationnelle, c'est de dire que l'Afrique occidentale est appelée au plus brillant avenir et constituera, dans un avenir rapproché, la plus belle et la plus rémunératrice de nos colonies.
Lenfant.
OBSERVATIONS METEOROLOGIQUES
Étiage du Logone à Laï du 1" Juin au 13 Novembre 1903.