CHAPITRE XXIV
Matth. xx, 29-34 ; Marc x, 46-52.
Lorsque Jésus sortit de Jéricho, il était accompagné d'une foule nombreuse, avide d'entendre sa doctrine (Matth. xx, 29). Cet empressement du peuple à se porter à la suite du Sauveur prouve que son enseignement leur allait au cœur. « De même qu'une abondante moisson atteste la diligence de l'agriculteur, dit saint Chrysostôme (Hom. 26 Oper. imp.), ainsi un auditoire considérable fait l'éloge du prédicateur. Les fatigues du voyage n'effrayaient point cette multitude que transportait l'amour des choses spirituelles ; et les soucis de la fortune terrestre ne l'arrêtaient point, parce qu'elle aspirait à la possession d'un royaume céleste. Celui, en effet, qui apprécie le bonheur éternel à sa juste valeur, ne trouve plus rien d'aimable ici-bas ; car, de même qu'après avoir mangé d'un mets exquis on ne peut plus goûter la nourriture commune, pareillement quiconque a savouré une fois la douceur du Christ ne peut plus ressentir aucun attrait pour les plaisirs mondains.
C'est là cette rose très-recherchée qui fleurit dans la campagne de Jéricho, selon cette parole de la Sagesse : Je me suis élevée comme les palmiers de Cadèset comme les rosiers de Jéricho (Eccli. xxiv, 18); rose d'une incomparable beauté, en laquelle on voit briller tout à la fois la candeur de la pure justice et la pourpre de la sanglante Passion d'un Homme-Dieu . Mais de même que la rose par son parfum annonce sa présence avant d'être à la portée de la vue et de la main; ainsi, deux aveugles placés sur le passage du Seigneur Jésus ressentirent son influence salutaire avant de voir son adorable personne. *
Les deux aveugles, dont saint Chrysostôme vient de parler, étaient assis sur le chemin, où ils demandaient l'aumône aux passants. Comme ils se trouvaient sur la voie du salut, ils apprirent par la rumeur publique que Jésus de Nazareth, cet homme orné de toutes les vertus, passait près d'eux ( Matth. xx, 30i. 0 la bonne nouvelle ! ô l'agréable rumeur ! Beaucoup de rois et de prophètes avaient désiré l'entendre, mais ils n'eurent pas ce bonheur (Luc. x. 24). Plus heureux donc que tant d'illustres personnages, les deux pauvres infirmes implorèrent à haute voix la miséricorde divine, en disant : Seigneur, fils de David, ayezpitié de nous. Ils appelaient Jésus fils de David, parce qu'ils le regardaient comme le Christ promis par les Prophètes, et que d'après le sentiment commun, le Christ devait naître de la race même du Roi-prophète. Mais en le proclamant fils de David selon la chair, ils le reconnurent en même temps, par une inspiration surnaturelle, comme Fils de Dieu ; c'est pourquoi animés d'une foi vive ils le supplièrent à grands cris de rendre la lumière à leurs yeux. Saint Chrysostôme dit encore à ce sujet ( loc. cit. : « Deux aveugles se présentent fort à propos sur la route
du Sauveur, afin qu'après leur avoir ouvert les yeux, ils pussent monter avec lui à Jérusalem pour y attester sa puissance merveilleuse. Saus apercevoir la foule qui marchait, ils distinguaient le bruit qu'elle faisait ; mais parce qu'ils étaient privés de la vue, il ne leur restait que la voix pour se joindre à elle ; ne pouvant donc accompagner de leurs pieds le Seigneur, ils ne manquèrent pas de le poursuivre de leurs acclamations. »
Des deux aveugles mentionnés par saint-Matthieu, saint Marc ne parle que d'un seul, à savoir du plus fameux, tandis qu'il passe sous silence l'autre beaucoup moins connu. « Qu'un de ces deux aveugles fût très-célèbre à Jéricho, on n'en saurait douter, dit saint Augustin (de Consensu Evang. 1. 2, c. 65), en voyant le soin que prend l'Évangéliste de le désigner par son propre nom et par le nom de son père ; car il l'appelle Bartimée, fils de Timée (Marc, x, 46). Après avoir joui d'une grande prospérité, l'infortuné était tombé en une si profonde misère qu'il était devenu non -seulement aveugle, mais encore mendiant sur la voie publique. Si donc saint Marc rappelle spécialement ce personnage, c'est que sa guérison fut un miracle d'autant plus éclatant que son malheur était plus notoire. » — Le Vénérable Bède (in cap. x M;irc.) ajoute : « Ce n'est pas sans dessein que saint Marc, écrivant son Evangile pour les Gentils, ne désigne qu'un seul aveugle ; car la guérison de cet infirme figurait mieux la conversion de la G-entilité qu'il préparait à recevoir la foi. Saint Matthieu, au contraire, dont l'Evangile composé pour les Juifs devait être ensuite communiqué aux Gentils, rapporte fort à propos la guérison des deux aveugles, qui marquait la conversion des deux peuples également appplés à la lumière de la vérité. C'est
pour une semblable raison qu'à l'occasion de l'entrée tiïomt. v G,
phale de Jésus Christ à Jérusalem, saint Matthieu raconte que le Sauveur monta sur l'ânesse et sur fanon, tandis que saint Marc parle seulement de l'ânon. » — Suivant une autre explication, Bartimée, dont le nom signifie fils de l'opulence, est l'image du voluptueux réputé justement aveugle ; car il est privé de la lumière de la sagesse, dont il est écrit au livre de Job (xxviii, 13) : Elle n'habite point la terre de ceux qui vivent dans la mollesse, parce que les délices charnelles émoussent toute intelligence. Lorsqu'un tel homme entend parler du Sauveur, il doit crier vers lui par une fervente prière, pour obtenir la lumière de la sagesse de Celui gui donne abondamment à tous, au moins les choses nécessaires au salut ( Jac. i, 15).
Mais la foule, qui voyait l'extérieur négligé des deux aveugles sans considérer leur pieuse intention, essayait de leur imposer silence, sous prétexte que par leurs cris ils l'empêchaient d'écouter la parole du Sauveur (Malth. xx, 31). Cette multitude représente tous ceux qui veulent détourner leurs semblables de la pratique du bien. Or nous trouvons des obstacles au salut en trois sortes de foules, qui viennent soit de la chair, soit du monde, soit de l'enfer; car les désirs charnels, les personnes mondaines et les esprits infernaux s'efforcent de nous fermer la bouche , quand il s'agit de confesser nos péchés, d'édifier le prochain et de louer Dieu. Ces dangereuses foules s'opposent continuellement à l'exécution de tout bien : la première cherche à nous arrêter par les séductions ; la seconde, par les persécutions; la troisième, par les illusions. Mais comment cesseraient-ils d'adresser à Dieu leurs supplications ceux qui sont aveugles par ignorance de la vérité surtout relativement à leur propre état, ceux qui sont mendiants par défaut de vertu, et qui so tiennent en dehors de la voie du salut ?
Aussi, malgré toutes les résistances, les deux infirmes de Jéricho redoublaient leurs cris avec plus de force, afin de dominer le bruit de la multitude ; car ils craignaient que les réclamations du peuple n'empêchassent leurs voix d'être entendues et leurs demandes d'être exaucées ; voilà pourquoi ils continuaient d'implorer miséiicorde en répétant : Seigneur, fils de David, ayez pitié de nous. Leur exemple doit être pour nous comme une exhortation à persévérer dans la prière parmi les difficultés que nous rencontrons en ce saint exercice, o Les obstacles qu'on apportait à leurs instances, dit saint Chrysostôme (Hom. 36 Oper. imp.), ne servaient qu'à stimuler leurs désirs déjà ardents. Le propre de la foi, c'est en effet de croître d'autant plus qu'on prétend la combattre ; aussi les serviteurs de Dieu, bien loin d'être abattus par les persécutions, en sortent triomphants ; caria vertu s'affermit dans l'adversité, tandis qu'elle s'affaiblit dans la prospérité. Rien ne relâche davantage en nous tous la vigueur de la foi qu'une longue tranquillité. Le même saint Docteur ajoute : Les deux infirmes mentionnés dans l'Évangile criaient d'abord, parce qu'ils étaient aveugles ; mais ils crièrent encore plus fort, quand on voulut leur défendre d'approcher de la lumière. Le Sauveur permettait cette opposition de la part de la foule pour leur donner occasion de manifester leur désir de guérison. Apprenons de là que si étant repoussés avec dureté par les autres, nous recourons avec confiance au Seigneur, nous obtiendrons par nous-mêmes ce que nous attendons de sa bonté. » —Suivant la remarque de saint Augustin (Serm. 18 deVerbis Domini ), « les bons Chrétiens qui veulent observer les préceptes divins sont contrariés par les méchants et même par les tièdes; mais qu'ils ne se lassent point d'implorer le Seigneur, car toutes les fois qu'un Chrétien méprisant le
JOi LA GRANDE VIE DE JÉSUS-CHRIST
monde commence à bien vivre, ce changement de conduite lui attire l'animad version de ceux que sa conversion accuse ; mais s'il persévère, ceux mêmes qui le blâment maintenant lui applaudiront bientô*. »
Comme Jésus a promis d'ouvrir à ceux qui frapperaient (Luc. xi, 10), il s'arrêta pour attendre ceux qui ne pouvaient le suivre, faute de voir où ils devaient aller; puis il les appela, afin que la foule leur laissa un libre accès auprès de lui (Matth. xx, 32). Alors il leur demanda ce qu'ils voulaient, non point pour l'apprendre, puisqu'il ne l'ignorait pas, mais pour faire ressortir publiquement leur nécessité présente et leur prochaine délivrance ; car avant de guérir les infirmes, le Sauveur les obligeait ordinairement à déclarer leurs maux, afin de rendre les miracles plus évidents pour le profit spirituel de ceux qui en étaient témoins. Seigneur, faites que nos yeux soient ouverts, dirent les deux aveugles (Ibid. 33). Jésus, ému de compassion à leur égard, se montra véritablement pour eux la source de la lumière ; car dès qu'il toucha leurs yeux, ils recouvrèrent la vue (Ibid. 34) ; une guérison aussi soudaine ne pouvait être que miraculeuse, car la nature n'opère point instantanément, mais par degrés, v C'est ici une œuvre théandrique, dit saint Chrysostôme (Hom. 36 Oper. imp.) ; car le Sauveur entant qu'homme toucha leurs yeux, et en même temps il les éclaira comme Dieu. Tant qu'ils l'appelèrent fils de David, leur guérison resta pour ainsi dire suspendue ; mais elle fut accomplie aussitôt qu'ils l'invoquèrent en sa qualité de Seigneur ; la raison de cette distinction, c'est qu'un fils de David n'aurait pu produire un tel acte de puissance souveraine, s'il n'avait été en même temps Fils de Dieu. » — D'après l'explication mystique donnée par la Glose, Jésus touche nos yeux de ses doigts, lorsqu'il illumine nos esprits de ses
rayons; dès ce moment fortuné nous devenons capables de contempler Dieu, de nous connaître nous-mêmes, et de secourir le prochain. Remarquons que le Sauveur employa trois procédés différents pour rendre la vue à des aveugles : ainsi, il guérit par sa parole celui qu'il rencontra avant d'entrer à Jéricho, puis par le contact ceux qu'il trouva en sortant de cette ville, et par l'onction de sa salive mêlée à la terre celui qu'il envoya se laver clans la fontaine de Siloë Joan. îx, 6). La première manière représente la prédication extérieure; la seconde, l'inspiration intérieure; et la troisième,l'institution des sacrements. Dieu, en effet, éclaire les âmes par l'enseignement de sa doctrine, par la communication de sa grâce et par les sacrements de son Eglise.
Les deux aveugles guéris suivirent Jésus, non pas tant à l'aide de leurs pieds que par la pratique des vertus chrétiennes; car il leur avait procuré la lumière non-seulement extérieure, mais surtout intérieure -, en effet, comme il est venu pour sauver l'homme tout entier, il ne délivrait point les corps de leurs infirmités sans purifier les âmes de leurs vices. « Après leur guérison, dit saint Ghrysostôme(Hom. 67 in Matth.), les deux aveugles rendirent un hommage convenable à leur Bienfaiteur en se mettant à sa suite ; car c'est là ce que chacun de nous doit faire suivant cette déclaration du Prophète (Mich. vi, S) : 0 homme, je vais t'indiquer ce qui t'est le plus avantageux et ce que le Seigneur demande de toi : c'est que tu t'appliques à marcher en présence de ton Dieu. Jésus permit donc aux deux aveugles de s'attacher à ses pas, pour montrer, par le miracle récemment opéré en leur faveur, que s'il allait subir une mort douloureuse, ce n'était point par faiblesse. » En se joignant à lui, ils témoignèrent leur vive reconnaissance pour l'insigne bienfait qu'ils venaient d'en recevoir; c'est ce que ne
font pas un grand nombre d'hommes qui, après avoir été comblés des grâces célestes, demeurent ingrats et retombent bientôt dans leur péché, comme le chien qui retourne à son vomissement. « Bien différents furent ceux que le Sauveur venait d'illuminer, ajoute saint Chrysostôme; ils avaient été persévérants à le supplier, ils furent non moins fidèles à le remercier. Soyons jaloux de leur ressembler; si Dieu paraît d'abord ne pas nous écouter, si plusieurs essaient même de nous décourager, ne nous lassons point de prier, c'est par notre constance que nous obtiendrons enfin miséricorde. Considérez avec quelle véhémence ils souhaitent de recouvrer la vue ; ni leur indigence et leur cécité, ni les murmures et les réprimandes de la foule, ni la difficulté de faire entendre leur voix, ni les autres obstacles ne peuvent leur faire perdre l'espérance et la patience. Voilà le modèle de l'âme fervente qui s'applique à l'acquisition de la grâce divine. »
Si donc vous êtes tombé dans l'aveuglement spirituel et placé hors de la voie véritable, criez vers Jésus, conjurez-le de dessiller vos yeux, afin que vous puissiez le découvrir par la foi et le suivre par l'imitation ; car c'est là principalement ce qui nous est nécessaire. « Dans la vie présente, dit saint Augustin (Serm. 18 de Verbis Dom.), toute notre attention doit-être de guérir l'œil de notre cœur afin qu'il puisse voir Dieu. C'est dans ce but que les saints mystères sont célébrés et que la parole divine est annoncée; c'est vers cette fin qne tendent toutes les exhortations morales, destinées à réformer notre conduite, à réprimer notre concupiscence, et à nous détacher du monde et de la chair ; c'est également pour nous faciliter la vision de Dieu que les Livres inspirés sont proposés à nos lectures et à nos méditations. » — « Nous donc, ajoute Origène (Tract. 10 in
Matth.), nous qui sommes assis sur la voie assurée des Saintes-Écritures, comprenons combien nous avons grand besoin d'être illuminés ! Si nous ne cessons d'invoquer le Seigneur Jésus, lui-même touchera et ouvrira les yeux de notre âme, alors les ténèbres qui obscurcissaient nos sens étant dissipées, nous pourrons contempler et suivre Celui qui ne nous fait connaître sa vie que pour nous servir de modèle. »
Comme nous l'avons dit précédemment, ces deux aveugles figurent deux peuples, savoir les Gentils aveuglés par les épaisses ténèbres de l'idolâtrie, et les Juifs, par des doctrines perverses qui les portaient à transgresser les commandements divins en leur substituant des traditions humaines. Ces deux peuples étaient assis sur la voie, parce qu'ils avaient la Loi, soit naturelle, soit écrite, quipouvaitles conduire à la connaissance du Rédempteur. Après que Jésus fut sorti de Jéricho, c'est-à-dire de ce monde, ils entendirent parler de son passage ; alors il toucha leur cœur par sa grâce et ouvrit leur intelligence à sa lumière, en sorte que beaucoup d'entre eux reçurent ses enseignements salutaires et suivirent ses vertueux exemples. Il guérit d'abord un seul aveugle, puis deux ensemble, parce qu'il appela au bienfait de la foi premièrement un seul peuple et ensuite deux peuples réunis. C'est ce que le Vénérable Bède explique en ces termes (in cap. x Marc.) : « Si, en approchant de Jéricho, Jésus rend la vue à un homme qui en était privé, et s'il accorde la même faveur à deux autres en sortant de cette ville, ce fut pour montrer qu'avant sa Passion il prêcha uniquement aux Juifs, mais qu'après sa résurrection et son ascension il communiqua aux Juifs et aux Gentils, par le ministère de ses Apôtres, les principaux mystères de sa divinité et de son humanité. » — Plusieurs considé-
rations qui ont été exposées relativement à la guérison du premier aveugle peuvent s'appliquer au sujet présent, comme aussi diverses explications contenues en ce dernier chapitre trouveraient fort à propos leur place dans le chapitre vingt-deuxième.
Prière.
Splendeur de la lumière éternelle et source de toute lumière créée, Seigneur Jésus qui, ému de compassion en entendant les cris redoublés de deux pauvres aveugles, avez daigné toucher leurs yeux et leur rendre la vue ; je vous conjure de toucher aussi mon âme et d'éclairer mon intelligence, afin que je puisse vous contempler, me connaître, instruire et aider le prochain. Illuminez mou cœur par votre grâce divine, afin que je vous prenne pour guide en toutes mes voies et que je marche sur vos traces dans le chemin de la perfection. Vous qui êtes supérieur à tout, faites enfin que je vous craigne et que je vous aime par dessus tout, et que j'accomplisse en tout votre souveraine volonté. Ainsi soit-il.